V. — Une petite fête
Dix heures, dix heures! Est-il possible de dormir ainsi quand on attend son père et son amant ? Je m'habille à la hâte, je descends ; je prends a peine le temps de déjeuner, et je cours le village. Je n'ai pas un instant à perdre.
J'ai rassemblé six paysannes, jeunes, un peu liàlées , mais jolies. Je 11 s emmène avec moi. Je les introduis dans le grand parterre ; je ne veux pas qu'on arrache une feuille au polit jardin. J'iuvile Ambroise ii se réuuir à elles, à trancher sans pitié le lilas, le seringat, l'diiémone, la jonquille et l'huqble muguet. Je préside aux travaux,
j'encourage me» petites ouvrières; dans une demi-heure uuui> avons d'éiiiirmes faiseeaut de fleurs. Je les lais porter ii l'uinbrc ; .Vmbroise va chereher des cerceaux , de» bulles de jonc, et, Hhùt tout en»iinble sous le grand tilleul, nous travaillmis avec ardeur à faire nos guirlandes. Mamiii paruil siuis son i;r,iiiil eh.ipeaii de paille; elle se place au milieu de nous. La chansouuelte se fait entendre, elle égiye notre travail ; elle ajoute à notre activité.
Ah ! m. n Dieu ! j'ai perdu la tête. J'ai oublié de f lirc partir Firmin pour .\i|;enlan. Il faut que Jules sache i|ue sou bienfaiteur arrive aujouril'hui. Il est d.ms les convenances qu'il se rende iei pour le recevoir. M.idame Ui|;.iiid n'a rien a opposer à un semblable motif. Je ne dirai pas un mol de notre amour dans mou billet ; j'aurais l'air d'avoir cherché un piélevte pour sali.^f.lire mon cceur, et j alT.iiblirais ta raison que je veux donner coiuiiie ruiiique cause de iiie> iustanees. Il y a bien un peu de calcul et de ruse dans ce i|ue je fuis la, j'en conviens, Claire ; mais lu cou\icudras aussi que tout cela est Irès-innoceiil.
Je prends le crayou de maman. Je trouve un cLiiTun de papier dans son sac. J'écris cinq à six lignes, je les lui montre, je les donne Il Firmin ; il part comme le veut. Jules reviendra ce soir. Oui, oui, il reviendra.
Ile ! mais il nous faut de l'artillerie pour célébrer dignement le retour de mon père. Maman a chargé le garde-ehassc de distribuer de la poudre à ceux de nos hobitanls (|ui oui île vieilles canardà'res. Bon ! oh ! <|uel bruit ils vont faire ! Elle a ordonné le souper; il sera servi sous la coudrette. l'oint de livrée; rien (|ui rappelle la servitude. Les jeunes filles apporteroiil les plats. (Ju.tiid elles seront habillées, ce seront autant dilébé. '• Idée heureuse, eicellente maman!... » Oh! mon Dieu, je ii'eiiteiids rien à travailler le jonc; mes fleurs se détachent; quelques-unes se bri'.ienl. .'Mes jeunes filles rient de ma maladresse... • Jejiinetle, du Al, du gros fil, du fil en quantité! Dépêchez- vous, courez, volez! •
Oii donc est allé Ambroise ? Ah! il arrange les cerceaux qui doivent supporter les guirlandes. • Et une muselle, maman? Oii trouvronsnoiis une muselle? Le ménétrier du village ne joue (|ue du violon, et son instrument n'a que trois cordes. — L'instrument qui pi. lira le plus k ton père est celui i|iii résonnera sous tes doigts. Ce soir, on apportera le piano dans ton petit bo>quet. — F.t des verres de couleur, maman ? — Tu ne penses pas k ceux qui t'ont si bien servi ii ma fête. — Jeannette , Jeannelle ! allez vite dans le petit grenier; faites descendre ces verres, qu'on les nettoie, qu'on les apporte ici; nous étudierons la manière la plus avantageuse de les placer à l'elTet. Estce bien loiit, maman? ne manque t-il plus rien ? — Je ne le crois pas, ma fille. — Finissons nos guiclamles, et allons diner. — Dîner à midi ! Ma pauvre Adèle, tu crois abréger le temps en faisant en quelques heures ce qui pourrait l'occuper pendant une journée. — Tu as raison , maman ; mon agilalion , le mouvement que je me donne, la célérité que je mets ii tout, ne font pas aller plus vite les aiguilles de ma montre. Hélas ! »
Que ce jour est long, Claire ! Nos dispositions étaient multipliées, elles sont faites, et j'ai encore cinq ii six heures à allendre ! Le temps s'arrête t-il pour l'être impiitient ? Je vais, je reviens, je repasse partout; je iu'afflij;e tout de bou de ne trouver plus rien à faire. Je tire ma montre, je regarde la pendule, je ne peux m'en rapporter à elle. Je coiisulie le cadran solaire , le soleil ne marche pas aujourd'hui; je me dépite, je m'ennuie , je bâille , je me fâche sérieusement; je suis eu ce momeut le petit être le plus déraisonnable i|ui existe dans la nature.
.Vil ! la cloche sonne enfin. Enfin nous allons dincr. Une heure ii table, une autre cmjiloyée il tout revoir, à répéter mes instructions, à m'assuier qu'elles sont conçues, qu'elles seront bien exécutées, et nous verrons après.
Firmin est de retour. IMadame Rigaud croit toujours pouvoir revenir aujourd'hui ; mais il lui est impossible de déterininer l'heure. Elle croit! Peut on s'exprimer ainsi! >e se doute-t-elle pas que je compte les minutes, que je suis sur des charbons? Elle croit! tt Jules! qui ne me répond pas un mol! Il est au milieu de ilii ou douze ouvriers, dit Firmin. Des charpentiers, des serruriers! Lt quesuis-je donc, moi ?... Ne sens tu pas, injuste petite créature, qu il se h.ite de tout leriuiner pour te revoir plus lot ? Un regard de lui ne vaut-il pas vingt lettres? Dînons, maman, dînons.
Elle ue finit pas. J'aurais dîné trois fuis pendant qu'elle mange cette aile de volaille. Je ne suis pas maîtresse de moi ; je saute sur ma chaise , je me sens prête a m'euvoler. Oh ! Claire, quel mal m'aurait fait ce cu-ur-la si on m'eût refusé Jules! Maman a la bonté de ne pas se f.lcher ; elle parJoiiiie a ce qu'elle appelle mon enfantillage. Oh ! non, non , je ne suis plus un enfant. L eulance ne connaît pas ce feu divin qui circule dans mes veines.
Enfin mamau se lève. Je cours de tous les cotés, je cherche à étendre mon hori/.on. Etourdie que je suis! Quand Jules est parti . j'étais affligée, navrée, absorbée; je n'ai pensé ni au belvédère ni au télescope. Mon œil contristé eiil accompigoé Jules ju qu'aux portes d'AigeuLiu. Je reviens sur mes pas, je monte, j'ajusle t'inslrunirot. Voila l'euceinle de la ville; les murailles sont au bout de ma lunette, je crois respirer le même air que lui. Déjà je suis heureuse.
ADÉLAÏDE DE Mf.UAN.
F'our l'empire du monde , je n'ëloi|;nerais pas mon cril du It'Icscope. Est-oii en prison dins celte ville ? Personne n'en sort. Vous verrez <|ue niadjine lUjjiind ne se mettra en route i|u'aprés ;ivoir fait écrire le dernier clou, la dernière cheville. (Quelle femme! El je croyais rjii'elle avait aimé !
Ali! ah ! une voilure... Eh, non, ce n'est pas cela. M. Jules avait bien aiïairc d'accepter une pareille proposition ! Est-ce au lils d'un chef d'escadre ipi il convient de se mêler de hangars .'... Allons, allons, n'est-ce pas l'amour (|ui le fait descendre de son ran;; ? l)ois-je lui reprocher un oubli dont je suis l'unique objet ' D'ailleurs mon père, esclave de l'honneur, ju;;e irrécusable de tout ce qui s'y rapporte, aurait-il soulïert que l'homme qui doit être son fils eût à rouipr à ses propres yeux et a ceuv des autres?... Ah ! un cabriolet ! caisse et roues jaunes! Le voilà, le voilà 1... Non , non. Ce cheval est blanc, le nôtre est noir.
La nuit s'approche, et dans une heure je ne pourrai plus rien dislini;uer. Je suis au supplice... .Me Irompé-je encore? Oh! c'est lui, c'est lui, cett'fois! La c.ipote porte dans l'intérieur du cabriolet
Le vieux Firmio.
une ombre qui ne me permet pas de distinf;uer ses traits. N'importe, c'est lui qui conduit, et je vois un gant chamois, une manche verte. Le voila, le voilà !
Une lonpfue file d'ormes, qu'on a négligé d'élaguer, me dérobe la voilure. Pour(|uoi ne pas élai;uer tous les arbres ? A-t-on besoin d'ombre sur une f;rande route ? Un quart d'heure s'écoulera avant que le cabriolet reparaisse. Oh ! cela ne finira pas. Ce cheval ne va point; ne peut-il le presser ? Ah ! je l'ai entrevu ; il a mis le cheval au galop, il parlage mon impatience. Encore des arbres, toujours des arbres !
Il a dépassé enfin la niaudile avenue Je le revois, je ne le perdrai plu.s de vue. Oh ! c'est bien lui ; son bel œil se porte sur ce belvédère, son rœur lui dit .(ne je suis la. Dans dix minutes il sera ici.
Je descends. • .Maman, n'est-il pas dans les convenances que nous allions recevoir ni.idame liigjud ' — Madame Rigaud ' oui, oui, ma fille, .liions aii-ilevanl de madame lligaiid. • Le ton avec lequel elle a |irononcc ces paroles tient de la finesse, de la raillerie; je n'ai pas l'air de m'en apercevoir. Je passe mon bras sous le sien, je l'entraine. Ma pauvre mère ne marche plus. « .Vdèle, je ne peui soutenir un tel pas. Tu ne vois pas cjue nous courons. Je suis fort aise de revoir madame Kigaiid, mais je ne crois pas qu'il loil nécessaire d'aller au delà de la grille. — Eh ! maman, nous la rencontreront vis-à-vis de la ferme, et tu ne seras pas sortie de tes domaines. — -■Vdéle, tu n'ignores pas que je le pénètre; souviens-toi de cette vérité, elle te sera utile dans beaucoup de circonstances : qui fait trop, dépasse le but et n'y revient jamais. — Mais, maman... — Asseyonsnous ici , mademoiselle. »
Il n'y a rien à répliquer à cela : je me soumets. Nous sommes assîtes sur un banc r|ui touche à la grille. Si tu voyais , Claire, ta bonne amie , allongeant son nez en l'air et ses bras à travers les barreaux, s'y appuy.iiit a\ec force, tu dirais qu'elle veut renverser, reculer au
moins cette grille. Ce que tu aurais dit, maman vient de me le dire. Je nie n^tire précipitamment, je croise mes mains sur ma poitrine, je nie tais. 'Mais mon coeur bat avec iine violence !
Le cabriolet tourne enfin ce coude oîi est la laiterie, tu sais, où nous g.îtions tout en voulant faire du fromage. Jules nous voit... 11 ne se donne pas le temps d'arrêter, il ouvre la voiture, il s'ilancc, il est il côté de nous. « (Jue faites-vous, monsieur ? lui dit ma mère, vous laissez une dame, '|uc vous Êtes chargé de conduire; vous l'exposez aux accidents que peut causer votre imprudence. » Il retourne, il prend la bride du cheval, il le conduit; il fait à madame lïigaud les excuses les plus polies, les plus franches. Nous l'avons toujours dit, Claire, il a le cœur excellent.
Madame lïigaud descend , et nous prenons tous les quatre le chemin du château. Elle ne cesse de louer Jules, c'est-;i-diie qu'elle parle charpente, mécaniipie, draps jusi]u';i satiété. N'aurons-nous pas le temps de nous occuper de tout cela, (|uand le moment sera venu? J'ai bien d'autres afl'aires dans la tète aujourd'hui. Je n'ai pas vu Jules depuis deux jours , et au bout de deux jours on a tant de choses fj se dire ! aussi nous disons, nous disons, que ne disons-nous pas? Je détaille à mon ami mes dispositions pour la fête du soir.
Antoine rentre dans la cour du château ; il a vu mon père et M. Rigaud arriver à la dernière poste. On lui tenait un cheval prêt, il a été comme l'éclair. Dans peu d'instants je réunirai autour de moi tout ce qui m'attache à la vie. « Jules, vous m'avez bien comprise ? — Parfaitement, ma charmante amie. — Je me repose entièrement sur vous de l'evécution. — Vous me quittez, Adèle ? — Je vais recevoir mon père. — J'y vais avec vous; pensez donc que j'ai été trente-six heures sans vous voir, et qu'un moment ne suffit pas à mon cœur. — Et dites-moi, monsieur, qui dirigera le feu roulant? (|ui conduira M. et madame de Méran sous le petit bosquet ? qui ménagera à mon père des surprises répétées? Mon ami, nous nous reverrous cent fois dans la soirée, et un sourire de notre bienfaiteur nous dédommagera des privations volontaires que nous allons nous imposer, n Tu voir, Claire, combien je suis raisonnable quand il le faut. Oh! sache-moi gré de ma conduite ; tout le mérite m'en appartient ; je te jure qu'elle m'a peu coûté.
Jules a rassemblé nos mousquetaires; il les range des deux côtés de la grille, il visite les armes, il m'assure que tout ira bien. Il court donner un coup d'œil au bosquet. A peine il nous a quittées, que le fouet des postillons se fait entendre dans l'éloignement. Maman, madame Rigaud et moi nous courons a la grille : maman va très-bien quand elle le veut. Ah ! elle prend la grande route, elle marchera , dit-elle, jusqu'à ce qu'elle rencontre la berline. Elle a raison, elle doit plus à mon père qu'à Jules et à madame Rigaud. Une tendre épouse ne peut jamais dépasser le but. Oh ! Jules, je ferai tout pour toi, et peut-être croirai-je ne jamais faire assez.
Maman fait signe de la main aux postillons : ils prennent le petit pas. >Ion père les fait arrêter; il descend , il est dans nos bras. Nous marchons tous ensemble. West entre ma mère et moi ; il semble se partager entre nous. >I. Rigaud chemine avec sa femme : tout le monde est content.
Nous ne sommes plus qu'à vingt pas de la grille. Mon père va rentrer chez lui au milieu d'un déluge de feu. Il lui rappellera le combat d'Ouessant, oii il s'est immortalisé. Combien il va être étonné, satisfait ! je ne me sens pas d'aise.
Mon grand maitre de l'artillerie est revenu à son poste. J'entends le commandement : Apprêtez armes! joue! feu! Mon père sourit; il m'embrasse.
Désolation de la désolation ! les armes manquent ou font long feu. Jules m'en avait cependant répondu. Il arrive au bruit de deux ou trois coups, qui se succèdent de loin en loin. « Ôuelle poudre avezvous donc distribuée ? dit-il au garde-chasse. — iMonsieur, j'ai gardé la meilleure pour le service du château. » Jules fait une scène à ce pauvre homme ; M- de Méran gronde et le menace. Ce malheureux est père de famille. Perdra-t-il sa place pour quehiues coups de fusil de plus ou de moins .' Je fais signe à sa femme, i(ui, cachée dans la foule, cherche à jouir de la fête. Elle approche ; elle tient un enfant de chaque main. Mon père les voit , sa physionomie se remet. Je prends son bras; Jules offre le sien à maman; nous marchons vers le bosquet.
Mes petites paysannes, jolies comme des anges, se présentent avec une grâce naive. Elles nous enlacent de leurs guirlandes ; elles nous conduisent au trône de gazon qu'elles ont préparé. Nous y plaçons M. et madame de Méran. En un clin d'œil, les guirlandes ont formé sur leurs têtes une couronne émaillée et odorante... Autre accident. Les cerceaux lléchissent sous le poids des fleurs ; ils crient ; ils se rompent ; l'édifice, élevé avec tant de soins, s'écroule ; mon père et ma mère sont ensevelis sous les roses et le jasmin. Nous les dégageons , et pour ramener la sérénité sur le front de M. de Méran, je cours à mon piano. Jules m'y accompagne : nous nous disposons à chanter cet air si joli de la piété filiale... Quelle fatalité me poursuit donc aujourd'liiii .' l'humidité du bosquet a pénétré l'instrument, il est discord ; il Ui'est impossible d'en tirer (juatre sons de siiite. Je m'alllige, je me dé^,;. ; i.iuii père se fatigue de ces contre-temps ré-
ADÉLAÏDE DE MËRAN.
pétés , il fronce le sourcil. Jules se liAte île faire allumer les verres de couleur; il oriloniie c|u'on serve le sotiper.
Ak ! du moins, rillumiiiatiuii roussit à incrveillr; elle est d'un elTct cliariiiiiiil. Mdis le souper est mal srrvi; il »'> a pas d'intcllip.ence dans rarrauijcinent des pl.its ; les s.iuces oui ctt' renversées dans le trajet du cliàleiu au bosquet. 11 est décidé i|ue rien ne réussira ce soir. 11 > a de (|uoi perdre la tète; je ne sais plus ce ([ue je fais, ce que je dis.
Hientùt une pluie aiVrcuse vient mettre le comlile k toutes mes infortunes. Les plats sont inondés, mon piano perdu ; les \ erres de couleur s'élei{',nent les uns après les autres ; nous souiuu-s mouillés jus- <|u'ii la peau. Nous re|;a[jnons le cliàteau en courant: mon pi-re glisse dans une allée du jardin, il tombe ; Jules se précipite ; il le relève, et je crois entrevoir qu'il est couvert de boue. Je voudrais être à cent pieds sous terre.
Visite chez M. Rigaud.
Nous rentrons. Chactin se retire de son côté. Nous changeons de la tète aux pieds; nous nous retrouvons au salon. Je suis humiliée, confuse, rouije jusqu'au blanc des jeui. « Il n'y a pas d'événemunt qui n'ait son coté moral, dit M. de Méran. Souvenez-vous, ma fille, que ce qu'on fait avec précipitation réussit rarement. — Mais , reprend ma mère, toute la prévoyance humaine ne peut empêcher un orage. — Allons, allons, mes enfants, ne pensons plus à cela. Adèle, dis qu'on nous serve des œufs à toutes sauces, car il faut enfiu souper. •
Je ne cours pas, je vole. J'ordonne et j'oiccute à la fois, trop heureuse de faire oublier mes très -récentes disgrâces. Je furette dans tous les coins de l'oflice, et dans une demi -heure de temps je parviens à faire servir un repas qui a l'air de quelque chose. Je me garde bien d'ouvrir la bouche ; Jules est aussi silencieux <[ue moi, et s'il nous arrive de lever les yeux, c'est pour nous regarder à la dérobée.
« Ma chère Adèle, me dit enfin mon père, je te sais bon gré de l'inlention, et au moins ta fête n'a pas eu de suites désastreuses. Cependint, ajoule-t-il en riant :
Si je croyais aux présages , Je sens que j'aurais gruad p«ur.
Qu'en dites-vous, monsieur Uigaud ? Une fête donnée pour célébrer notre association , notre retour, le commencement très-prochain de nos travaux, et qui finit aussi mal , peut donner lieu à de tristes réflexions .' > Tout cela est dit gaiement, et nous rions tous des présages et des accidents qui en ont amené l'idée. Bientôt on ne s'occupe plus que du présent ; on se livre au plaisir de se trouver réunis, et demain mon premier soin sera de faire disparaître tout ce qui pourrait rappeler celte malencontreuse soirée.
Jules m'a prévenue. Il ne reste plus de traces de mes petits chagrins d'hier, et j'ai le bon esprit de n'y plus penser. l'uis-je, d'ailleurs, m'occuper d'autre chose que de Jules quand je suis avec lui ? Ali : Claire , qu'il est aimable ! qu'il est aimant ! Comme il parle !...
Pour s'exprimer ainsi, il faut être tout amour. Oli ! je le «en», je parlerais comme lui si je nie laissais aller à l'impuUion de mon cu'iir! Mais, mon amie, lui répondre ainsi srrait jeter de la poudre sur des charbons arileiils ; nous sortirions liii-iitôt ili-s bornes ipie nous nous sommes prescrites, et je n'oublierai jamais que lu me conseilles d'être partout avec lui comme si ma nurc était prisenlc. Je ne dis rien, mais j'écoute dans \t\\ lavissemc-nt dont je ne peu» te donner d'idée. Etre cliarmaiil, lu me deviens nécessaire comme l'air que je respire !
VI — Le premier baiser d amour.
Six jours sont à peine écoulés, et l'enclos de M. Iligaud eat devenu méconnaissable. 1 ont y est renversé, encombré ; on ne sait ou mettre le pied. Ici résonne la hache, là s'élè\e une forge, dont le fo>er brille avant (|u'elle soit couverte. I.a chèvre, le levier, la bisaigiiè , crient sous les bras vi|;oureiix qui les remucnl. Les ouvriers vont, viennent, rient, chanlent et jurent tout il la fois; il y a de rpioi devenir sourd. M. de Méran se promiuie au milieu de ces vastes ateliers. Il encourage par sa présence ; il récompense le /.èle et l'industrie ; il est à tout. Hier M. Rigaud le comparait au roi Idoménée bâtissant la ville de .Salente, et mon père n'a pu cacher le plaisir que lui a fait la comparaison.
Kt ton amie, (|ue crois-tu qu'elle fasse au milieu de ce désordre apparent ? ciois-lu riu'eile se soit oubliée ? non , Claire. Klle s'est entendue avec Julis, cl Jules a fait éb'ver une maisonnette en jilanches, bien simple, bien gaie, et décon c d'un joli papier. Pour les autres, c'est son cabinet ; pour nous c'est un temple érige à l'.Vmour. Il est assez spacieux pour que quatre ou cin([ ]iersonncs y soient fort à leur aise. Dans l'endroit le i)lus éclairé, Jules a placé son bureau, ses plans, ses crayons, ses livres de compte : c'est le digne architecte du roi Idoménée. Tout près de là, il a ménagé un petit coin, ((ue remplit exactement ce lourd métier, (|u'on ne déplace pas comme on veut. Plus loin est une chiffonnière. Mademoiselle Ailèle brode au métier; maman et madame Rigaud cousent ou festonnent. On parle peu, on pense beaucoup. Jules sort, rentre sans cesse, et chacun de ses mouvements m'autorise à lever les yeux... sur lui, Claire !
>o?^'A:Ajf?^;^âîg;
Les chiffres sur le mtrionnier.
On ne peut pas toujours broder. Quelquefois je sors avec lui. Nous courons ensemble. Je saule d'une pièce de bois sur une autre ; j'évite un outil tranchant ; pour cela, le bras ou la main de Jules me sont nécessaires, et l'Amour glane oii il ne jieut moissonner.
Nous nous rendons ordinairement chez. M. Rigaud après le déjeuner. Quel(|uefois nous dînons chez, lui; souvent il vient diner avec nous. Le soir, nous nous rassemblons sous mon marronnier, l'apa et M. Rigaud parlent drap ; maman et madame Rigaud parlent ménage; Jules et moi nous parlons amour. Les journées s'écoulent dans une agréable activité, et je viens d'éprouver rjue le travail est le contrepoids des passions : l'oisiveté les nourrit et les accroît. Je travaille-
AOEtAlUt Ufc MliUAA.
rai, .liilii tr.ivaillera : l'eiallition de sa tète et de la niieiuie n'amènent c|iie tle:i dangers. Qu^îiid elles sont écliaulVées, et ipie nous sommes seuls, nous nous aimons plus c|ii'il ne le faut, plus i|ue nous nu le devons. J'en suis enrore ciTrajii'. Kcoule, Claire, écoule.
Il est arrivé aujourd'hui une (|iiantité considérable de laines. Madame Rigaud est parliculicrement clianjée de celte partie. Jules reçoit les laines, les inscrit ; elle les fait emmaf{;asiner, remuer, aérer. Elle à été occupée de ces soins pendant la plus grande partie de la journée, et inainan, ipii sans paraître s'occuper de rien olHerve tout, a oulilié (tendant une graiule lieure son utile surveillance, l'.lle a été... je ne sais où, et je suis resiée seule avec Jules. J'avoue que mon premier inouvenient a été de plaisir. La leflexioii m'a ramenée à un sentiment de crainte, d'une crainte vague dont je ne pouvais trop me rendre compte. .Mais est-il possible, Claire, de redouter longteinps l'homme qu'on adore.' L'aiguille est tnmlue de ma main , je suis restée les deu\ liras appuyés sur mon niéiier, les yeux fixés sur Jules. Il avait ausbi laissé toinliers.i plume, et(|U'<iid on se regarde ainsi, cuinnient ne pas s'approclier? In<ensildemcnl nos chaises se sont touchées: nos mains se sont eiilacéis. >ioiis iiarlion-. en mots entrecoupés, trèsbas, et de trop près. J'ignore rrelleinent comment je suis arrivée là, mais je me suis trouvée sur les genoux de Jules ; mon visage louchait presque au sien ; je respirais son haleine, la mienne l'enivrait; nous étions hors de nous Tout a coup, Claire, nos lèvres se sont rencontrées, se sont fixées, une puissance surnaturelle seuihKiil les rendre inséparables. (^)uel bai»er ! (Juel feu, quel disordre, (|uelle volupté il a portés dans tous mes sens ! Je voyais le danger ; je n'av.iis ni la force ni la volonté de m'y soustraire. Je périssais, si Jules eût été un homme ordiiiiire. Il n'avait iiu'à vouloir, ijii'a commander, Jl ne l'a pas voulu : grâces lui en soieul rendues. Il a détaché ses lèvres des miennes; il m'a repoussée doucement ; je me suis retrouvée sur ma chaise ; il a éloigné la sienne ; il s'est levé, il est sorti.