X. — L'entrevue
Une lettre de toi, Claire, et je n'en reçois pas de Jules! Et tu ne le verras pas de quatre jours ! Et tu me dis cela avec une légèreté qui me confond. Je trouve dans tes pensées une sorte de piquant, de gaieté, qui me paraît déplacée dans les circonstances où je suis. Il y a dans tes expressions quelque chose d'énigmatique qui exerce ma patience, et que je ne pénètre pas. Seulement je crois entendre que le bien-aimé a emprunté de l'argent à M. deVillers, et qu'il va l'employer utilement. Comment se fait-il que son oncle, qui aime le faste, qui a sur lui les vues les plus élevées, le réduise à emprunter? M. d'Estouville doit applaudir à l'usage estimable que Jules, si je t'ai bien comprise, veut faire de cet argent. Pourquoi ne lui pas fournir abondamment les moyens de mériter l'estime et la considération, sans lesquelles l'opulence n'est rien ?
La dernière partie de la lettre obscurcit le vague dans lequel tu m'as jetée. M. d'Estouville ne donne pas d'argent à son neveu , mais il acquitte à l'instant, et sans réflexions, tous les mémoires qu'on lui présente. N'est-il pas évident que Jules peut faire tout le bien que désirera sa belle âme sins avoir d'or dans sa poche ? Pourquoi donc emprunter à ton mari ? Il n'aime pas le jeu, et je suis sûre de son cœur comme du mien. Que veut-il faire de cet argent? Je m'y perds.
Ah ! Claire! Claire! tu insultes au malheur. Demain, dis-tu, ma douleur se calmera , ma jolie petite figure se dilatera , mon cœur battra de joie!. . Ta raison serait-elle altérée? Quel malheur pour toi et ton tendre époux ! Quel bonheur pour moi si je perdais la mienne!... je ne souffrirais plus.
lu homme arrive à grande course de cheval à la grille du ch:lteau. Son postillon est à cini( cents pas au moins derrière lui. Il est couvert de jioussièrc; il m'est impossible de distinguer la couleur de son habit, l'ourquoi tant d'empressement? Quel nouveau désastre vient-on nous annoncer encore?
Il peut à iicine descendre de cheval; il marche avec difficulté... Ou ne vole pas pour apporter une nouv<'lle aflligeaiite. Serait-ce un ange consolateur qui vient fermer nos blessures? Je cours, je franchis l'escalier en une seconde... Dieu! grand Dieu! soutien du malheureux, reçois toutes mes béiic'diclions!..,
;• Quelle scène! Que d'amertume, que de bonheur, que de larmes douces et cruelles!... Oh! attends, Claire, attends que ma têle soit
AUÉI.AIUI- l)F. >li;it \N.
remise. Il m'est im]iossible de lier deui idt'es dans ce moment.
^ oilà donc ce iiuc vmil.iit cmpfclior son oncle! Ici fsl le di|;nc emploi (pie Jules coniiUail faire de cet argent 1 Ah'. Claire, linl'ortuné en a ennobli l'usage. L'infortuné! ai-je dit. Kli ! que suis-jc donc, moi ?
Où en étais-je:' Ali! je courais îi la i;rillc du d.àlcau... Je rencontre maman; elle l'tend les bras, elle me ferme le passade. • Adèle, Adèle, n'avancez pas. " Kllc a reconnu Jules.
11 m'a vue, il s'élance; il est aii\ pieds de ma mère; il étend une main vers moi. Je l.t prends; je la presse sur ma bouche, sur mon cœur; je tombe aui j^euouvde maman avec lui. Jeannette, Auiliroise, Firniin, tous iio< gens sont là, em] rl^Sl■s, enchantes de revoir Jules, et nous ne les voyons pas. L'éclat e>t fait ; ma mère veut en prévenir un plus grand. Elle nous relève, elle nous entriîue , elle s'enferme avec nous.
Elle a parlé Ion(;temps it Jules. Il ne l'entendait pas, et je ne sais ce ([u'elle a dit. S.ins doute elle voulait lui faire sentir les suites (|ue pouvait avoir, jiour elle et pour moi, une démarche aussi imprudente. Elle a pris sa main; elle a essayé de l'emmener; je tenais l'autre; je la serrais de toutes mes forces; je ne l'aurais quittée qu'avec ma vie.
• Laissez-moi, laissez-moi, madame, s'est enfin écrié Jules. Ce moment de bonheur est le dernier que je puisse espérer; ne me l'enviez pas, ne m'en privez pas. • Je joins mes supplications aux siennes; mani..n s'attendrit ; sa fermeté r;iliandonne. Elle nous tire sur l'oltoinHiie, sur cette ottomane où j'ai essuyé les larmes de mon )ière, où une lois déjà j'ai reçu son pardon. Elle s'assied entre nous deux. Une conversation vive, brûlante, sans ordre, commence aussitôt. INos mains se cherchent; nos tètes se penchent l'une vers l'autre. Maman les relève, les éloigne... Oh! quelle soif j'avais d'un baiser! il m'a été impossible de le cueillir.
Jeannette entre précipitamment, et crie : M. de Méran! Ma mère rougit, pàln; mes jambes fléchissent sous moi. Jules me soutient, et je sens un tremblcniem général (|ui agile son corps. « Je suis perdue, nous dit iniman. M. de Méran cioira que j'ai favori>é cette entrevue; il ne me le pardonnera jamais. — M. le comte ignore peut-être, reprend Jeannette, que M. de Courcelles est iii. Futes-le sortir, mademoiselle, par le cabinet qui ouvre sur le jardin. ^ oilà la clef de la petite porte du parc. Qu'il fuie , qu'il se jette dans la forêt; ne perdez pas nn instant. >
Ma mère, terrifiée, oublie que c'est moi qui vais faciliter la retraite de Jules. Elle s'appuie sur le bras de Jeannette, et va au-devant de mon père. Et moi, troublée, éperdue, incapable de rien projeter, de rien prévoir, le cœur brisé de l'idée d'une soudaine séparation, je marche avec Jules; je crois le conduire; je ne distingue pas les objets; un voile épais est étendu sur mes yeui. Je m'arrête; je regarde autour de moi; je cherche à savoir où je suis, à reconnaître le chemin qui conduit a cette porte qui va se fermer entre lui et moi... Est-ce l'habitude, un mouvement machinal , ou l'amour qui nous a conduits là ? Nous sommes à l'endroit même où s'élevait ce marronnier, dont il ne reste que les cendres; nos pieds foulent la place où il a Clé consumé. Tous les souvenirs se réveillent à la fois. Passion, tourments, félicité passagère, espérances anéanties, viennent ensemble nous assaillir. Nous sommes imuiobiles, muets, mais brûlants. 11 a un bras passé autour de mon cou ; nos corps unis, pressés, semblent n'en faire plus qu'un ; je sens son coeur battre avec violence; ses yeui dardent tous les feux de l'amour. Je ne me possède plus. C'est moi qui cherche ses lèvres, qui y attache les miennes, qui les en éloigne, pour les y attacher avec plus de force et de volupté. Déjà cent baisers sont donnés et reçus. Bientôt ils sont innombrables. Nous voulons épuiser, en un instant, tout le bonheur qui devait se répandre, par intervalles, sur le reste de notre vie. L ne épingle se détache, mon fichu s'entr'ouvre; ce ne sont plus mes lèvres que cherche le bien-aiiné. Il dévore mon sein ; il m'embrase de mille feux inconnus, et que je ne peux plus coinbatire. « Achève, lui dis-je. Je veux acquitter enfin toutes les dettes de l'amour, u
Oui, Claire, ma langue a articulé ces paroles affreuses; mon cœur les confirmait; et j'attendais ma défaite absolue au sein des délices les plus ravissantes, etipii pourtant me semblaient incomplètes. Magnanimité, triomphe de mon amant, de l'honneur, de la vertu, je ne vous oublierai jamais, et jamais je ne penserai à ce moment fatal sans béoir le plus respectable des hommes. Il a entendu mon vœu sacrilège; il a frémi, et de la crainte de succomber, et de la violence qu'il se faisait à lui-même. L'extrême ilanger lui a rendu le jugement et la raison. Il s'est dégagé de mes bras; il m'a arraché la clef de la petite porte du parc ; il s'est éloigné à grands pas; il m'a laissée mourante déboute, de douleur et de désirs.
INe se possédant plus, délirant, hors de toute mesure , le malheureux marche au hasard ; il ne voit pas plus que moi ; comme moi, il e>t incapable de lier deux pensées. Immobile a la place où il m'a quittée , mon cœur vole sur ses pas ; je le suis des yeux à travers les arbres, qui me le dérobent par intervalles... Que va-t-il faire, grand Dieu I il s'égare, il reprend le chemin du château; il va se faire voir
à mon père, il va nous perdre tous. Je crie, je l'appelle, je m'élance après lui. Ah ! Claire, je ne cherchais i|ii'iin prétexte pour le revoir, lui parler, m'égarer de nouveau, pour me repentir encore.
Ilonlicur inespéré' Jeannette l'a aperçu. Elle accourt; elle lui prend la main ; elle le conduit par des sentiers écartés et scditaires. C'en est donc fait, il va <lisparailri' pour jamais; je ne le verrai plus... Cette idée m'anéantit, le ni'ariéte, je chancelle, je tombe sur le gazon. Je ne pcnls pas le sentiment; il me reste, pour me pénétrer ilii vide, de I horreur de ma situation , de l'.imertume ipii va sélendre sur toute ma vie, et en faire un long supplice.
(Quelle voix vient frapper mon oreille?... f^'esl celle de M. de Méran ' il ist lurieux , il se dit outragé, le mot tiductfur lui échappe. Jules répond avec fermeté. Mou Dieu , mon Dieu ! prévenez les malheurs que je jirévois. Je me lève, je cours , je me jette entre mon père et mon amant.
(Maire, M. de Méran n'est pas entré au cliAteau. Las d'être enfermé dans une voiture , il a fait quelques tours de jardin avec maman , et , sans s'en apercevoir p. ul-ètre , ils ont pris ces sentiers que rescarpement du terrain rend diOiciles, et qui ne sont pas fréquentés. Peut-être aussi ont-ils voulu parler de leurs afl'aires et n'être entendus de personne. Maman, qui croyait Jules sorti du pire, n'a pas prononcé son nom , et ce qu'elle redoutait tant est arrivé. Mon père l'a crue d'intelligence avec nous ; il l'a accablée de toute sou indignation. Ma malheureuse mère fondait en larmes (|uand je suis arrivée.
Ah! je me dois celte justice, Claire, que la nature l'a emporté sur l'amour, et lui a même imposé silence. Je n'ai vu que ma mère, ma mère souffrante , et pour moi. Cet aspect m'a donné un courage dont je ne me croyais pas capable. Celte enfant, toujours tremblante au moindre signe d'improbation de son père, lui a parlé avec l'énergie de l'âge inùr. " Monsieur, lui ai je dit, Jules est arrivé ici sans en avoir prévenu personne. Maman a f.iil tout ce qui était en son pouvoir pour l'empêclier d'entrer au château. L'amour, 1 1 résistance de Jules ne lui ont bientôt laissé d'aulre ressource que de se plicer entre lui et moi. C'est eu sa présence que se sont parlé deux infortunés ([ue vous avez unis, et que vous voulez séparer, comme si nos cœurs pouvaient ch:uigera un eoinmamicment tyrannique, et par des circonstances qui leur sont indilTérentes. "
Claire, j'ai vu le nioinent où l'autorité paternelle, où l'orgueil blessés ne girderaient aucune mesure. M. de Méran a levé la main sur moi. M.iuian a jeté un cri. Je me suis avancée au-devant du coup. .1' nirais voulu qu'il m'écrasât sur la place. Ce bras menaçant est retombé , et j'ai continué de parler.
« Maman a fait sentir à M. de Courcelles combien sa démarche est imprudente, et à quel point elle pouvait nous compromettre tous trois. Elle l'a pressé de se retirer; il a obéi. 11 devait être sorti du parc quand vous y êtes entré, et ma mère s'est conduite en femme pniiUnle en voulant vous dérober les derniers adieux de deux êtres que vous réduisez au désc-^poir.
» \ ous avez traité Jules de séducteur! Il n'y en a pas d'autres ici que la jeunesse, l'amour, et l'ordre de nous aimer, que nous avons i-eçu de vous. Mais tous ces moyens de séduction n'influent eu rien sur la vertu de M. de Courcelles. La sienne est pure et entière; il vient de m'en donner la marque la plus certaine. Je l'en remercie, je l'en estime, je l'en honore davantage, et je lui jure devant le ciel et devant vous qu'à l'avenir je serai digne de lui , mais qu'aucune puissance ne m'empêchera de l'adorer, et qu'il aura mon dernier soupir. »
Celle fois, Claire, le coup est parti avec une telle promptitude, que personne n'a pu le prévenir. Il m'a renversée ; une dent de mon peigne est entrée dans la chair, le sang a coulé sur mon visage. Jules s'est précipité sur moi. • Tout autre que vous, a-t-il dit à M. de Méran , payerait de sa vie cet acte d'une atroce violence. » !Mon père l'a saisi parle bras. « >larchons, monsieur, marchons, x Ils s'éloign lient à grands pas. Je me suis relevée, j'ai couru. « Jules, après avoir fait le plus grand des efforts, après avoir respecté la fille, vous armerez-vous contre le père? Eloignez-vous, sortez à l'instant, je vous l'ordonne. Si vous balancez , je rétracte le serment que je viens de prononcer. »
Mam;in me suivait, éplorée, suppliante, s'adressant tantôt à Jules , tantôt à M. de Méran. Jeannette , cachée depuis le moment où elle l'avait entrevu, est venue aussi se jeter entre eux. Je tenais mon père dans mes bras. Il les eût plutôt rompus que détachés, .'''es yeux se
sont portés sur moi. Partout j'avais du sang. Il a pàli; j'ai senti ses jambes chanceler. Il est tombé sans que j'aie pu le retenir. Il s'est évanoui. , , ,.
Nous l'avons pris, nous l'avons porté... Nos forces ont été bientôt épuisées ; nous l'avons déposé sur I herbe. Il est revenu à lui. f. est moi qu'il a cherchée aussitôt. « Ma fille, je vous demande pardon. » ^ oilà les premiers mots qu'il a prononcés. Ils ont déchiré mon cœur.
Un père demander pardon à sa fille qui lui désobéit, qui le brave! Rien au monde ne peut résistera cela, puisque l'amourliii-même en est incapable. Ton amie , soumise et repentante , s'est jetée entre les bras de son père. « Ordonnez, lui ai-je dit, je vous obéirai. . Il m'a embrassée avec une tendresse que je ne méritais pas, et qui m'a con-
ADÉI.AIDK DE MÉRAN.
fomliie. Julri et moi, nous marchions h eôlô ilo lui, les vt'ux bnisst's le coeur p.ilpit.mt de crainte : nous attendions notre arrêt.
. Mi-^ iiif.inls, j'ai tout f.iit piiiir vnlre bonheur, vous ne rif;norc/ pas. Il m'en coûte ce qui me restait de fortune, el vous pouv'e/, me consoler de cette i)erte en vous résignant comme moi. .Iules , ma fille ne possède plus rien, et vous n'avez d'espérances (|ue dans les bontés de votre oncle. Je serais votre ennemi si je rae plmais entre vous et lui. Qti'j !;8|;nerais-jc d'ailleurs' .Marier deui jeuiies ijens à (|ui , lors<|ue le bandeau de l'amour sera tombé , il ne restera que la misère, et qui peut-être auront la faiblesse de ne savoir pas la supporter, serait un acte de démence, l'aire une nouvelle démarche auprès de .M. d'I'.slouville, cpii repousse, c|ui rejette Adèle, serait une bassesse. Il ne me reste que l'honneur, je le conserverai... Jules, il est inutile que vous m'interrompiez. Je sais tout ce que vous pouvez me dire sur la durée d'uue première passion, sur les douceurs d'une
La bonne Jeannette.
union assortie; je pressens les privations au\([ue!le3 vous voulez vous soumettre; je connais les serments que vous allez prononcer de la meilleure foi du monde. J'en ai fait de semblables à vinijt ans; le souvenir même s'en est perdu avec le sentiment (|ui les avait provo- ([ués. Ma chère enfant, ordonnez, venez-vous de dire , et je vous obéirai. Je n'ordonnerai pas, je prierai. — Mon père, moii digne pire ! — Promets-moi, Adèle, je t'en conjure pour nous tous, de cesser à jamais une correspondance c|ui entretient un amour (|ui ne peut plusfaireque votre malhcurà tousdeui l'aites-moi la même promesse, vous que j'avais nommé mon fils, et sur (|ui je dois avoir conservé quelipies droits; jurez-moi de ménager le repos de ma fille, celui de sa mère i>t le mien. Je sais coml)ien il doit vous paraître dur en ce moment de vous rendre à mes prières. Mais , mes enfants, la vertu, la raison, le temps surtout sont de grands maîtres. Vous ne connaissez pas leur puissance; vous l'éprouverez un jour, et vous sentirez, l'un et l'autre , que la conduite (|ue je tiens en ce moment est dans voire intérêt personnel, et qu'elle m'est tracée par ma tendresse , la prudence et la délicatesse. »
• Monsieur, a repris Jules avec une extrême véhémence, je ne sais pas résister à un père qui prie. Je m'élèverai jusqu'à vous, par le plus grand elTort de vertu que puisse faire un hniiimc, dans la position oit je me trouve. Je jure de ne plus écrire à mademoiselle; mais je jure en même temps de refuser tous les partis que me proposera mon oncle; d'attendre le terme que lui a fixé la nature, pour revenir offrir à .Vdèlc, si elle est libre encore, une fortune, un étal et tout mon être. Souvenez-vous, mademoiselle, que je m'eimai'e seul, et que je ne vous demande rien. Vous ne me devez jias dé sacrilices, et je ne me plaindrai jamais de vous voir accepter un parti digne de vos qualités, de vos talents et de vos charmes. Alonsieur de Méran, êles-vous satisfait? •
^lon père l'a pressé sur son cœur avec une force de sentiment dont je lie peux le donner d'idée. Confondue, humiliée d'une iionlessp de procédés que je me sentais incapable d'imiter, je me tai-
P.Tri«. Typograpliic Pion fn"
sais. Je ehercliais dans mon eœur de nniiveaux moyens à opposer à mon père et à Jules lui-même, lorsque l'irmin est venu nous apporli-r une lettre.
Klle est de Al. d'Kstouville. 11 ne doule pas que son neveu ne soit .ivec nous; mais il connaît assez mon jière pour croire ipi'il le renverra à l'instant. Il compte assez sur ma ])ruiieiice pour être persuadé ijue je ne elieicherai point à enirelenir un sentiment (jui ne jieut avoir de irs}(ll(it liruicu.r . et qui, devenu public enfin, à force d'imprudences, nuirait à ma réputation el à mon établissement.
Oui, (;i.iire, il est certain que M. d'KsIouville me rejette, et j'ai donné à mon amour-iiropie blessé ee (|ue j'.illais peut-être refuser à la grandeur de l'exemple et îi mon jière suppliant. Je me suis hâtée de répéter les propres |)aroles de Jules : je sentais (|u'un instant plus tard je ne le pourrais |iliis.
llélasl cet enthousiasme de vertu n'a duré qu'un moment. Force, courage, volonté même, tout s'est évanoui lorsqu'il a fallu nous séparer. Séparation eriicUe, dont une fois déjà nous avions supporté les douleurs, el qui allait être suivie d'une privation nouvelle! Plus de lettres! plus de moyens de verser dans le sein l'un de l'autre les .iceents plaintifs île l'amour malheureux! Le désespoir se peignait dans les yeux de Jules. Il s'éloignait, et je sentais ma vie s'en aller avec lui. Il revenait, el je croyais renaître. Le malheureux est enfin iDiulié à mes pieds. Il en a baisé la poussiire; il a baisé le bas de ma robe. 11 m'a dérangée de la place cjue j'occuiiais; il a arraché l'herbe que je venais de fouler; il l'a enfermée dans son sein. Ma mère fondait en l.irmes; M. de Jléran chercliait à nous cacher les sienues. Mes yeux étaient secs; mais l'enfer était dans mon cœur. « Embrassez-vous, a dit mon père en laissant échapper des sanglots qu'il ne pouvait plus contenir, embrassez-vous pour la dernière fois, et souvenez-vous de vos promesses. — Non! s'est écrié Jules, si je la touche, je ne partirai pas! » Et se tournant avec vivacité, il s'est éloigné à grands pas. Je le regardais les bras étendus vers lui. J'attendais qu'il se retournât pour lui faire un dernier signe d'amour... 11 a disparu; j'ai entendu la porte fatale crier sur ses gonds; elle a brisé mon coeur.
Le joaillier a déclaré que cet écnn vdlait au oioins soixante nulle francs.
Nous retournions au château sans nous regarder, sans nous parler. Chacun était courbé sous sa portion de douleur. Ce que je souffrais, moi, est inexprimable. Comment une frêle créature ne succombet-elle pas sous cet excès d'allliclion ' La mort, ee dernier refuge des infortunés, serait-elle donc un bienfait, puis(|ue je l'invoquais en vain ' Oh' (|ue la vie m'était à charge ' que j'étais lasse de la traîner, quand une consolation que j'étais loin d'espérer me l'a rendue supportable.
M. et madame de Méran marchaient devant moi. Je les suivais machinalement, appuyée sur le bras de ma bonne Jeannette. « Calmezvous, mademoiselle, calmez-vous, m'a dit re\<c'llente fille. Lorsque je conduisais M. Jules à la petite |iorle <lu parc , il m'a remis quel- ([ue chose (|ui vous fera un grand plaisir. — (^)u'est-ce, Jeannette, qu'est-ce, ma bonne amie? — l ne lettre et son portrait. — Une lettre! rcg, rue de Vauj;irard, 3(i.
AHIÏl.AIDK DK Ml':ri\N.
son portrait, dis-tu! Donne, Jeannette, donne donc. — Attendez, mademoiselle: monsieur ou madame |ieut se tourner, découvrir notre intellij;i née , et je ne saurais [dus voun être utile. — Tu ne peui plus rien pour moi : nous avons promis de cesser de nous écrire. — Tient-on ces promesses- là , mademoiselle.' — .Iules tienilra la sienne, je le connais, et je lâclierai di' l'imiter... llitons-nous donc. Tout à riu'ure je mourais de douleur; je meurs maintenant d'impatience, u Toujours dans des positions evtrt^mcj! je uc les soutiendrai pas loni;temps.
Nous nous sommes jetées dans une contre-allée. Je ne marchais plus, je volais, et pourtant j'étais bien f.iible. l'n entrant dans nu cliinibre. j'ai perdu ce qui me restait de forces; il a fallu me mettre au lit.
O'est U que j'ai reçu, des mains de Jeannette, les tristes et dernières nian|uesi|ue le mallieureu\ me donnera de son amour. Quelle lettre! Ali! Claire, il l'avait écrite dans l'iuccrtiluile oii il était de pouvoir m'approcher. Mais ce portrait! .. il est vivant. (^)uel peintre a donc pu rendre la fjràce et l'eipression de cette li[;ure-lii ? Oii a-t-il trouvé ces rej;ards de namme.que Jules n'a encore adressés qu'il moi.'... Ab! (|uand ou l'a peint, il était tout à son Adèle; il croyait la voir, lui parler.
Oe portrait a calmé mon Cd'ur, il m'a fait retrouver des larmes, il m'a soulaifée.
Je l'ai couvert des plus tendres baisers. Froide illusion, qui me rapelait des transports divins, déjà Iiien loin (le moi, et qui cependant n'était pas sans (|uel(|ue charme !
Ma mère est entrée, l'.lle m'a perdue de vue dans le parc, en parlant avec mon père des moyens de me distraire de mes peines. C^elui qui leur a paru le plus prompt et le plus sur est de m'éloigner, sans délai , de cette terre, qui est vendue, et où je suis poursuivie de souvenirs déchirants. Ah!
quittons-la, puisque je n'y dois plus revoir celui qui animait et embellissait tout.
J'emporterai avec moi ses lettres, son portrait et mes cendres : je ne laisserai ici qu'un désert.