XI. — Départ pour les Pyréoées
Uademoiselle
1 out annonce notre prochain départ. La réduction de différents objets de dépense amène de tristes n-
fleiions, qui surtout afleclent mon père. Je^ m'efforce de paraître (;aie, pour que lui et niàman ne s'affectent au moins que sur eui. Parviens-je réellement à les abuser sur ce qui se passe dans mon cœur? Je fais tout ce «jue je peux pour cela, et je sens que le sourire n'est que sur mes lèvres.
Je marque à mon père plus de respect et d'attachement que lorsqu'il avait un reste assez brillant de sa première fortune. Je n'oublie pas que je suis la cause innocente de sa ruine totale , et que je lui dois tous les dédommai;ements qu'il est en mon pouvoir de lui donner. Quelquefois il parait sensible à mes soins; quelquefois l'humeur perce malgré lui. Elle a été hier jus(|u'à la brusquerie, et je n'ai pas eu l'air de m'en apercevoir. M. de Méran nourrit, dès l'enfance, des idées de grandeurs qui, dans ce moment, doivent le rendre très-malbeureui. Je plaindrais sincèrement un étranger frappé du même coup; ainsi mon dévouement doit-être sans bornes, lorsque dans l'infortuné je retrouve mon père. Je remplirai mes devoirs dans toute leur étendue.
Nous avons reçu aujourd'hui une lettre de Tarbcs. Il paraît que ce petit domaine, longtemps négligé, ne peut être remis en valeur sans des avances de fonds que nous n'avons pas. L'habitation, délabrée, a besoin de fortes réparations : il y a de quoi perdre la tète. Pour nous ménager mutuellement, nous renfermons nos idées, et peut-être chacun de nous souffre-t-U plus que si nous épanchions nos peines au ioj.
dehors. Si la ilouleur se communique, elle s'adoucit aussi lorsqu'elle est partagée. A U première occasion, je romprai ce morne silence, image anlicipéi* du tombeau.
Mon père a bii'n voulu me consulter sur li réforme de notre doiiiesti(|ue. .l'ai répondu i\ue mon devoir est de le servir, et que ce devoir serait un plaisir )iiiiir moi. Ce mot .'ii-ri'ir lui a arraché un profond soupir. J'ai continué de parlir avec tendresse, avec effusion; maman m'a répondu du Ion de la conliance et d'un entier abandon; nous avons entraîné M. de Meran. De ce moment nous mettons nos peines en commun, et nous nous en trouvons mieux.
Je tremblais, Claire, de voir Jeannette inscrite sur l'eut de ceui qu'on va congédier: ce n'est que par elle que je peiin recevoir tes lettres et savoir ce cjuc fait, ce que dit, ce (|ue pense le bien-aiiiu'. l'.lle seule est conservée. Les autres sont pajés et vont partir. Ce bon Firmin ! ce vieu.t Aiiibroise! ce sont tui surtout que je regrette. Combien de petits services ils m'ont rendus, avec cette joie franche
qui prouve l'attachement, it i|ui empêche de sentir la fatigue! Quelquefois j'ai été assez, heureuse pour leur être utile auprès de mon ])(Te , et les bons offices qu'on se rend mutuellement Bout des liens que cha((ue jour rend plus forts. Les di'riiiers adnui de ces bonnes gens nous ont tiré des larmes à tous.
Je ne veui pas que mon père s'aperçoive de leur absence. I ai appelé .leaiinelte, et j'ai ]iartagé entre elle et moi le travail intérieur. Je me suis réservé ce qu'il y a de moins pénible, ce i|ui me répugne le moius, et cependant M. de Méran me plaint beaucoup. Ah ! s'il l'avait voulu, il aurait ici un enfant de plus, qui partagerait avec moi les soins que je vais lui rendre, (|ui soutiendrait son courage, qui l'animerait du sien. Le tableau du bonheur calme d'abord, intéresse ensuite, et finit par entrainer. Quand le cœur est satisfait, on s'occupe peu de fortune et I\l. de Méran a fermé le sien à tout ce qui pouvait lui faire oublier ses revers.
Je n'ajouterai pas un mot :
respect au malheur.
J'étais tout à l'heure à l'office. Je faisais de ces petits gâteaux cpie mon père aime tant ! Il e-t entré.
« Mademoiselle de Méran, s'est-il écrié, mademoiselle de Méran réduite à de semblables fonctions! — Le but de mon travail l'ennoblit, papa, et vous oubliez que ce n'est pas la première fois que je m'occupe ainsi. — Ce travail était libre alors. — Il l'est encore ; il le sera toujours : il n'est pas de contrainte pour qui se livre à l'impulsion de son cœur. j> U m'a embrassée avec une affection (|ui me récompense amplement de mes attentions , de mes prévenances.
Nous parlons souvent de cette maison oit nous allons nous rendre, et oii nous serons à peine abrités. .Si Jules connaissait notre position ! Garde-toi bien de lui en parler, Claire; tu l'affligerais sans aucun avantage pour nn\is : jamais mon père ne recevra rien de M. d'Estouville.
Nous nous sommes rassemblés pour dîner, et l.i conversation est revenue à notre prochain départ, et aux moyens de nous arranger le moins mal que nous le pourrons à notre nouveau domicile. !Maman a tiré de son sac un écrin «[u'elle a mis sur la table. « Adèle, m at-elle dit avec une émotion profonde, ceci devait l'appartenir un jour; je coihptais avoir le plaisir de t'en parer moi-même : le sort en décide autrement. Me permets-tu de disposer de ces pierreries » J'ai pris lecrin, je l'ai présenté à mon père. . Acceptez , lui ai je dit, ce que vous offre maman. Faites réparer la maison des Pyrénées; remettez les terres en valeur, et croyez, papa, qu on peut être heureux partout quand on le veut fortement. — Puisses-tu 1 .tre, ma fille! — Hélas! le souvenir de ce que j'ai perdu me suivrait dans un
d'ÀpremoDt.
IR
ADKLAIDE DE MtHAN.
V.ilnis comme som le cliaume, cl je ne regrette pas ces siiperfliiités, ]iiiis(|iie rc iiVsl pins pour Jules inie je m'en serais parée. • INoiis nous sommes approelics, ^iltcnilris. iNos l>r.is enliin^s nous ont l'troileuitnt unis tous les trois. Kous nous sommes emliiassés; nous avons lu^lc nos Iirmes. M. et maiiame de Mi'ran veulent bien attacher ijuelque prix à ce iju'ils appellent mon sacrifice ! Des diamants! elil ijiic me sont les mines de Ciolconde!' Je les donnerais, si elles étaient à moi, pour un rei;ard, un sourire du liien-aimé.
Demain on vendra les clieviux et les voilures. On ne gardera i|u'une simple caléelie, dans lai|uelle nous voyagerons modestement. Jeannette s'y ](l.icera près de moi. Je crois le l'avoir di'jà dit, le malheur a ceU lie bon qu'il rapproche les lion)mes, (|u'il leur l'ail sentir le besoin qu'ils ont les uns des autres, (|u'il les rend plus sensibles, et p,)r consi'queni meilleurs. Je ne crois pas le riclie naturellement dur ou méelianl. Mais il est dillicile de s'utlendiir sur des maux dont on n'a pas d'idée.
Après-demain, on vendra le mobilier, et on se pourvoira à Tarbcs de ce qui sera rigoureusemenl néccs-aire. Dans trois jours nous quitterons ce cli.ileau pour n'y rentrer jamais. Ke m'écris plus ici. Adressemoi ta première lettre à Tarbes.
J'oublie de te parler des pauvres Rigaud. Leur détresse est égale à la nôtre, et ils la supportent plus courageusement (|ue nous. Le mari a obtenu, à Cberbourg, une place de trois à quatre mille francs. Il va s'y rendre incessamment, et tout disposer pour y recevoir sa femme.
Je finis, et je vais fermer ce paquet. Jeannette l'enverra ce soir ii ArRentan. Dis bien à ce malheureux que je ne respire, que je ne vis <|ue pour lui; qu'il m'est présent le jour et la nuit; (|ue la tendresse qu'il m'inspire n'est comparable qu'à lui-même, puisqu'on ne peut le comparer à personne ; que rien ne le bannira de mon cœur, et que si je suis fidèle .i ce que j'ai promis à mon père, je le serai également au\ serments cpie j'ai faits à l'amour.
Dans deux jours tu auras ce paquet. Peut-être Jules sera auprès de toi quand lu l'ouvriras. Cache lui bien, je te le répi'te, notre malheureuse situation. Qu'il lise le reste avec toi; qu'il sache combien il est chéri; qu'il ajoute à l'insuftisance de la langue ce que lui dictera son cœur. J'embrasse mon ami, mon frère, mon amant bienaimé. Ah I qu'il me trouve un nom plus doux pour que je puisse le lui donner.
Je finis, t'ai-je dit, et quand je parle de cet être adorable, je ne peux plus m'arrêter. Je me lève, je jette ma plume au loin, et je sors de ma chambre. Je n'ai que ce moyen-là pour cesser d'écrire...
La vente de ce qui était ici a produit fort au delà de ce qu'on en devait espérer. 11 est décidé qu avant de disposer des diamants de ma mère, on se rendra sur les lieux, et on évaluera la dépense qui paraitra indispensable. On pourra conserver quelque chose de I écrin. On t'adressera ce qu'on sera forcé de vendre; et on compte, pour en tirer le meilleur parti, sur ton amitié, ton activité et ton inlelligence.
\ oici la dernière fois que le soleil éclaire pour nous une habitation et des sites qu'il faut abandonner. Je vais dire un éternel adieu à mon petit bosquet, répandre mes dernières larmes sur le point oii s'élevait mon marronnier. Je le porte dans un sachet suspendu à mon cou; le portrait du bien-.iimé est auprès de ces cendres; mon cœur ;;émit sous ces deux monuments d'amour et d'affliction. Que de souffrances 1 grand Dieu! (|ue de souffrances! Oiez-moi la force de les supporter, appelez-moi à vous.
On marche jusqu'à ce (|ue les chevaux aient besoin de se rafraîchir. On déjeune , on dine. Le soir on soupe et on se couche tristement, pour faire les mêmes choses le lendemain. En me mettant au lit, en me levant, je prends le portrait du bien-aimé , je l'approche de mes lèvres, je lui donne quelques larmes, et je le replace sur mon cœur.
Claire , Claire ! je demande le nom de la ville où nous allons arriver : c'est A ersailles. Demain nous tournons autour de Paris jiour gagner la barrière d'Enfer, et prendre la route de Longjumeau! Parcourir extérieurement l'enceinte ([ui le renferme, et ne pouvoir pas y pénétrer 1 Le savoir si près de uioi, et ne pas le voir! Quel supplice! J'ai parlé de toi, du désir de l'embrasser en passant, de la reconnaissance que m'inspirerait cette faveur. M. de îiléran m'a répondu par un regard sévère. Je n'ai plus rien, rien absolument à Cipérer.
Jeannette me regarde d'un air de mystère; elle me presse légèrement la main. Que médile-t-elle ? Obtiendrai-je de cette tille la pitié que mon père me refuse? Ah! que dis-je? Il a raison. Me permettre de voir Jules, c'est fournir de l'aliment au feu qui me dévore... Il me serait pourtant si doux de le voir un moment, un seul moment! Je donnerais pour l'oblenir le reste d'une vie (jiie je ne puis lui consacrer... Aon, je ne l'obtiendrai pas : je gagnerais tout a le voir et à mourir.
Nous voilà dans cette ville, jadis si brillante, dit-on, et inainlenanl dépouillée de sa splendeur. Ainsi se flétrit la jiiinesse. liientôi il ne me restera rien de cette fraîcheur, de ces charmes ([u'idulàlre Jules et qu'entretenait l'espoir d'une inaltérable félicité. Ou me propose une promenade dans le parc. Qu'y verrai-je:' rien, puisque le
bien-aiiné n'y est pas. Jeannette me fait un signe imperceptible, et je prends le bras de M. de Méran.
Non, je ne vois rien. Tout cela peut être très-beau pour qui peut se livrer à une imagination féconde et brillante. Je n'ai plus qu'un cœur, cl des allées symétriques, des nappes d'eau régulières, des staliies ne lui disent rien.
Nous reniions assez, fatigués. Espérance, me dit Jeannette en passant près de moi. L'espérance! Ah! jamais elle ne peut renaître, et c'est là le dernier degré du malheur. L'espérance n'entre point ici. a écrit Dante sur la [lorle des enfers.
Je soupe, je me couche, je dors, je m'éveille, je baise ce portrait, je pleure sur lui, la nuit se passe, je remonte en voilure. Mes yeux cheicheiit Paris. Je ne le découvre pas; mon cœur le sent. Nous arrivons sur la hauteur de Sèvres. Les monuments de cette ville immi'nse se présentent tout à coup. Un feu brûlant me monie au visage; bientôt un frisson me saisit; ma voix s'altère, ma respiration est gênée; je ne vis plus, Claire, je suis toute à l'amour malheureux. Kspére?., m'a dit Jeannette .. Se troiivera-t-il sur le chemin? Le verrai-jc en passant ? QJu'il n'ajoute pas à ce que je souffre en se montrant pour disparaître aussilôl.
l",l malgré ce vœu bien sincère, je voudrais percer les murs épais qui sont devant moi; je fatigue mes pauvies yeux à force de le chercher, même oii je sais qu'il ne peut èire. Je ne vois rien.
Nous passons un pont, nous entrons dans un vaste terrain : c'est, dit-on, le Champ de Mars. Je ne vois rien.
Nous prenons une large cl longue allée : ce sont les boulevards, neufs. Je ne vois rien , je ne vois rien.
Espérez, m'a dit Jeannette. Ah! sans doute elle lui a écrit hier pendant que nous étions dans le parc de Versailles. Il sait que je suis sous les murs de Paris, et je ne le vois pas. Quoi! il compte pour (juclque chose M. d'Estouvillc et le monde! Quoi, son cœur ne s'élance pas au-devant du mien! Quoi, il n'est pas capable de ce que je ferais pour lui si je ne craignais d'affliger les plus respectables parents! 11 n'a pas de père, lui, et il balance! Ah! il n'aime plus, il n'a jamais aimé. Il ne connaît pas ce dévouement absolu qui sacrifie à l'objet adoré fortune, honneur, existence. Homme ingrat et cruel, je le désire, je t'appelle cl je ne te vois pas!
Non, non, il n'est pas ingrat, il n'est pas cruel; il est prudent pour nous deux. M. et madame de Méran examinent attentivement tous ceux qui passent auprès de nous. Ils cherchent Jules sous la bure du paysan, sous le sarrau du charretier. Quelque déguisement qu'il ait pris, il serait reconnu, et l'explosion serait terrible. Kl je l'accuse! Ma bonne Claire , quand lu recevras ce paquet, dis-lui que je me repens, que je lui demande pardon.
Il me semblait tenir encore à lui par cette enceinte même (|ue nous suivions. C'en est fait, nous voila séparés à jamais. Je suis sur la grande roule qui conduit aux Pyrénées, oii je vais m'ensevelir.
Nous arrêterons à un village qu'on appelle Mont-Rouge. Pendant qu'on prépare le déjeuner, je vais cacher ma peine sous une tonnelle, qui est au fond du jardin. Jeannette me suit et me rend un billet que vient de lui remettre Firinin. Firmin! je m'y perds.
Le billet est adressé à Jeannette. Il esl du bien-aimé.
« Je vous remercie, ma chère Jeannette, de l'avis que vous me donnez; mais je n'en profilerai pas. Un honnêie homme ne transige jamais avec sa parole ; et voir une demoiselle à qui on a promis de ne plus écrire serait manquer d'une manière dérisoire à ses engagements. Que dirait-on de (|uelqu'un qui , ayant juré de ne pas entrer dans une maison qu'habite un objet adoré, y jetterait des brandons cnQammés pour l'en faire sortir? Aurait-il ou non violé son serment?
» Je ne vous parle pas de ce ijue je souffre en cédant à la voix de l'honneur. Mademoiselle de IMéran seule peut s'en faire une idée. Les obstacles, les vues de mon oncle me la rendraient plus chère si mon amour pouvait croître encore. Elle aura mon dernier soupir.
1) J'ai pris Firmin et Ambroise à mon service. Le soir et le malin, je leur parle d'Adélaïde; je parle d'elle pendant le jour à madame de Villcrs; je m'occupe d'elle pendant la nuit; et si le sommeil ferme ma paupière , il me retrace une image adorée. Ainsi, je suis tout à elle, sans réserve, sans cesse, sans aucun intervalle. •
Quel homme, Claire! Il me force à joindre l'admiration à l'amour, k l'estime; à reconnaître en lui toutes les vertus qui honorent l'humanité. Que je suis petite auprès de lui! Ah! qu'au moins on sache ce qu'il vaut! Que M. et madame de Méran l'admirent avec moi! (( ^ lens, viens. Jeannette, je cours leur faire lire ce billet. — Vous allez me perdre, mademoiselle. — Tu as raison, et que deviendraisje si je ne l'avais plus? » J'ai serré ce billet dans mon sein. Je l'en tire quand je suis seule; je le relis à la dérobée, et je me sens plus grande à chaque fois (|ue je l'ai relu.
Il nous est arrivé à Montauban un événement bien agréable, et cependant fort extraordinaire. Je te dirai ce que j'en pense, Claire, quand je te l'aurai raconté.
Fatigués par une marche de douze heures, nous prenions le frais à la porte de l'auberge, sous des tilleuls touffus et du plus beau vert. Deux bancs à dossier invitaient les voyageurs à ])artager avec nous les agréments de la soirée, et deux hommes liien mis se sont placés sur celui dont ils pouvaient disposer. La conversation languit entre les
Aiii.i. moi: 1)i: mi;i\an.
membres d'une même famille, qui trouvent rarement i|u«'li|iiu chose de iiotive^iii à se «lire; un itiMnyer ipii survient y ri?|idnil nciessairomeut Je la variété. Ceux-ci paraissaient l<ien élevés, et dune yuicté frani'lie. C'est ainsi (|ue les a jugés mon père apri's les avoir écoulés quelque temps.
Il leur a <nlin adressé la parole. On a d'abord épuisé le» lieun Communs sur le cbaud et le froid, la pluie i'I le beau temps, l'.nsuite, on est venu, selon l'usage, à des questions directes. « Ces dames et monsieur viennent |)robablenient de Paris i' — Oui, monsieur. — Nous y allons. Une affaire importante nous y conduit. — Affairi' commerciale probablement!' — Oui et non. Commerciale pour moi, et d'un intérêt bien supérieur pour celle (|u'elle regarde principalement. — \ oila une énigme. — Oli! monsieur, je vous en donnerai le mol. Une demoiseMe de Toulouse, jeune, jolie comme niademciiselle, aimable comme mademoiselle l'est sans doute , se marie incessamment avec un jeune humme très-riclie c|u'elle aime, et dont elle est tendrement aimée... u t^u'elle est licureusc ! ai-je dit tout bas à ma tuère.
Le voyageur a repris: « ^lademoiselle d'.Vmicourl aime la parure, c'est bien naturel , et M. Du IVyrail e»t généreux. 11 est venu chez moi, en qui vous voyez, monsieur, le joaillier le mieux assorti deToulouse. — Je commeni'e h comprendre, M. Du Peyrail n'a pas trouvé chez vous ce qu'il désirait. — Il m'a ordonné de partir à l'instant pour Paris, et de m'y adresser dans les plus fortes maisons. Voilà les dessins (|ue nous avons arrêtés ensemble, u
Il est diDicile à une jeune personne devant q>ii on parle de parure, de ne pas prêter une oreille plus ou moins atlrniive. Je me suis levée assez m icliiiialement pour jeter un coup d'œil sur ce dessin, n Eh mais... voyez donc, maman, co'iime cela ressemble à la mouture de vos pierreries; il n'y a presque point de difl'erence. — .Madame a des diamants de celte beauié-la, et montés dans ce genre'' a repris le joaillier. Il est fàiheui pour moi qu'ils ne soient pas à vendre. Je serais dispensé de finir un voyage long encore, et je surprendrais agréablement M. Du Peyrail, toujours impatient de jouir. i>
En écoutant cet homme, en le regardant avec plus d'attention, il m'a semblé l'avoir vu, l'avoir déjà entendu... je ne me rappelais pas oii. M, de Méran a dit (pielques mots à l'oreille de ma mère, qui lui a répondu par un signe d'ajiprobation. « Venez, monsieur, a-t-il dit au joaillier, je vais vous montrer une parure, assez inutile aujourd'hui, mais dont vous voudrez bien m'iudiqiier la valeur réelle. ■> INous sommes rentrés, et en montant chez nous, j'ai remarqué sur la figure du joaillier un air de satisfaction qui m'a portée à l'eiaminer de plus près.
Hlon père a ouvert l'écrin devant lui. « Voilà qui est magnifique, s'est-il écrié. Il n'y a en effet presque aucune différence de ce dessin au mien, et quoique j'en sois l'auteur, j'avoue franchement que je préfère le vôtre : il a quelque chose de plus élégant , de plus léger.
— Eli bien! monsieur, à combien estimez-vous ces pierreries? • Le joaillier les a examinées attentivement les unes après les autres; il a loué beaucoup, blâmé peu, et enfin il a déclaré (jiie cet écrin valait environ soixante mille francs. « Eh! monsieur, s'est écrié mon père à son tour, il n en a coûté que trente. — En quelle année, monsieur, l'avez-vous acheté? — .Mus... en {'9 ! . — Monsieur monsieur, les diamants ont doublé de valeur depuis celte époque. — Vous êies bien siir de cela, monsieur? — Sûr au point que si monsieur voulait soixante mille francs de son écrin, je les lui compterais tout à l'heure.
— Et vous êtes joaillier, monsieur? — Oui, monsieur, de père eu fils. On peut donc traiter avec vous sans manquer à la délicatesse?
— Très-certainement, monsieur. — Avant de pousser les choses plus loin, je vous dirai cependant <|uej'ai porté cettte parure à Paris, il y au plus six semaines, ,1e l'ai fait évaluer par deux bijoutiers avantageusement connus. Le premier l'a estimée vingt-huit mille francs, et le second vingt-cinq. — Ce sont des fripons, des fripons insignes, qui veulent gagner deux cents pour cent sur chaque affaire. Dans ma famille, nous nous bornons à un modique bénéfice. Nous ne faisons pas notre fortune , il est vrai, mais nous jouissons de l'estime publique, cl la confiance de .M. Du Peyrail prouve ce que j'avance. Voilà, monsieur, son plein pouvoir; prenez, lisez. •
Mon père et ma mère se sont retirés à l'écart. Us se sont parlé avec assez de vivacité et se sont rapprochés de nous. « lléellement, monsieur, a repris M. de Méran, vous donneriez soiiante mille francs de cet écrin? — .\ la minute, monsieur. — Comptez la somme. »
Le loaillier a dit un mot à son compagnon , qui est sorti et rentré presque aussitôt, chargé d'une lourde cassette. Les soixante mille francs ont été comptés en or, et le fond de la cassette m'a paru encore assez passablement garni, n Vous voudrez bien, monsieur, me donner un reçu, d'après le<piel je justifierai à .M. Du Peyrail de 1 emploi de ses fonds : il m'accordera le bénéfice qu'il jugera convenable. — C'est trop juste, moniiieur. »
rendant qu'on comptait, i|ue minian serrait les espèces, que mon père écrivait, je regardais cet homme, et je me confirmais de plus en plus dans l'idée que je l'avais déjà vu. Il m'élait impossible de me rappeler oii. Il falail pourtant que ce fût au château (|ue nous quittons, ou chez M. Kigaud, puisque , pendant deux ans, je n'ai pas dépassé les limites de ces deux terres.
IVIuii père l'a invité trèi-puliment à souper avec nous. Il a remercié et a dit i|u il allait reiiionler eu voiture, et courir une partie de la nuit, afin de (louvoir deinaiii , de trei bonne heure, pré»enter son ac(|iiisitiuii à Al. Du Peyrail. Il est torii en effet. Nous l'avons vu de notre balcon monter dans sa chaise de poste, et reprendre le chemiu de Toulouse.
Il y avait treize jours que nous allions à petites journées, et cet accroissement inattendu de fortune semblait nous auturiner à voyager d'une nianièro moins éi-oooiiiique. Les frais d'aiiberi;e d'uilleuri étaient considérables, et en ajoutant quel(|ue chose à ce i|u'oii payerail encore pour cet objet, nous pouvions prendre la poste, et arriver en trois jours a Tarbes. J'en ai fait la proposition M. de Méran m'a réiioiidu qu'une marche plus rapide incumiuoderait ma mère; qu'elle n'avait jamais couru la poste sans éprouver des élourdissemenls, des iiiaui de cœur. Je n'ai |ias insisté.
L'hoiesse est venue savoir si nous voulions être servis chez nous, ou manger à table d'hôte. M. de .Méran lui a demandé avec <|ui nous ) serions. • Avec un président, un riche fabricant de Toulouse, et "un olheier de manne i|ui va a Paris. — l'Ai bien! nous souperons à table d hôte. Cela dissipera Adèle. "
Mon père, extrêmement satisfait du marché qu'il venait de conclure, avait f.iil passer dans mon âme i|iielque chose du coiiteiitement qu'il éprouvait; ma mère le jiart.<geait vivement. .Nous voyions noire habitation réparée; un joli mobi ier remplacer les meubles riches, mais anti(|ues, cpie nous avons vendus; la petite terre remise en valeur. De la modération dans les désirs, point de relations avec les voisins opulents, et il est possible encore de vivre dans une sorte d'aisance. 11 est dilhcile de ne pas revenir constaminent à 1 idée qui nous occupe eiclusivement. Etrangers à ceux avec i|ui nous étions à table, nous parlions du bijoutier de Toulouse et de sa rare probité. Noiu nous entretenions très-généralement, et assez brièvement des améliorations à un bien (|ue nous ne couniissions pas encore, et nous paraissions revenir de concert, tous les trois, a notre honnête joailler. Le président, ennuyé probablement d'entendre toujours parler de cet homme, a fini i)ar demander son nom. « Jouas, a répondu M. de Méran. — Il n'y a pas de Jouas joaillier à Toulouse. — Ceci est un peu fort, monsieur. Je viens de lui signer le reçu du prix d'un asseï bel écrin ([ue je lui ai vendu. — Eussiez-vous signé trente i|uitlances, monsieur, il n'y aurait pas pour cela de Jonas bijoutier a Toulouse. J'en appelle à monsieur, ijui est de celte ville comme moi. » Le fabricant a répondu par un signe négatif, afin de ne rien perdre d'un temps très-agréablement employé par lui.
« Il en sera ce qu'il vous plaira, messieurs, a repris mon père; mais M. Jonas est un parfait honnête homme. — Je ne nie pas cela , monsieur; mais je soutiens qu'il n'est (las bijoutier à Toulouse. — l^t probablement, monsieur, vous n'y connaissez pas davantage M. Du Peyrail, jeune homme aimable, riche?... — Non, monsieur, je ne le connais pas. — Qui se marie, au premier jour, avec mademoiselle d'Amicourl, fille charmante, à ce que dit M. Jonas. — iM. Jonas, .M. Du Peyrail, mademoiselle d'Amicourt!... Que signifie ce galimat,as? — Galimatias, dites-vous? Prenez garde , s'il vous plaît, monsieur, aux choix de vos eipressions. — Finissez ces mauvaises plaisanteries, et apprenez, monsieur, ([ue vous parlez au président du tribunal de premier instance de Toulouse. — El vous, monsieur, au comte de iMéran, ancien chef d'escadre, cordon rouge, commandant la marine a Brest, descendant de l'amiral llunnivet, allié aux Guise, aux Rohan et aux Montmorency. »
Je t'avoue , Claire, que j'ai vu avec un sensible plaisir l'hommage rendu à un nom justement célèbre. Avant que mon père eût parlé de l'amiral Bonnivel et des Montmorency, l'olVicier de marine, et, à son exemple, le président et le fabricant, se sont levés, et lui ont adressé une profonde indinalion. Dès ce moment, il n'a plus été (|ueslion de ])ointiller. On est entré de bonne foi dans les détails de la vente de l'écrin, et il est demeuré constant pour moi que le prétendu Jonas a imaginé une histoire pour faire accepter à mon père trente mille francs au delà de la valeur des diamants. « Quel que soit cet homme, a repris .M. de Méran, j'ai vendu de bonne foi, et ma conscience est tranquille — Vous avez vendu de bonne foi, monsieur le comte, a répondu le président, c'est fort bien ; mais il y a d'adroits filous partout. Si celui-ci vous avait payé en fausse monnaie ? .. ' Alon père s'est pincé les lèvres , maman a pitli ; moi, j'étais trani|uille : je commençais à voir clair.
Ou a envoyé chercher un orfèvre. On lui a fait toucher et peser une trentaine de pièces prises au hasard. Il les a déclarées être de bon or, et c'est alors que ma mémoire infidèle a commencé i me servir. Je me suis rappelé un homme qu'on disait être un tapissier de Paris, (|ui, mêlé dans la foule des acheteurs et des curieux , poussait à lin prix extravagant la moindre bagatelle mise en vente «u chiiteau : C'est ainsi (|ue notre mobilier a élé poussé aussi liant. Cet homme portait alors une perruipie et une veste brune; ici il était en cheveux et dans un déshabillé élégant. Voilà toute la différence, et bien certainement c est le même inlividu.
U est facile de ileviner la main d'oii partent ces fonds. Je me garderai bien d éclairer mon père : sa fierté lui ferait regretter des dédommap-ements, (|ue je regarde, moi, comme une restitution légilinie
ADÉI.AlUl l)i: MKU AN.
de re (|iir Jnli's lui a coûte'. lîciniTcic-le pour moi d'avoir dolormini' sou oncle à cire jusic, parce qu'il m'est permis maintenant de l'eslimer. Ma reconnaissance envers le bien aimé ne s'cteiid pas plus loin. Sa tendre sollicitude envers nous, son enipress<nienl à nous soulager, l'adresse et la décence i|u'il a mises dans l'eiécution, sont de ces choses (|uc mon cteur ne compte pas, parce (|ue je les aurais faites comme lui si j'étais ii sa place, et que, comme lui, j'aurais été lieureuse de les faire. Ce que je compte, ce que je compterai éternellement, c'est de s'être arraché de mes bras lorsque , ivre d'amour et de désirs, je lui ai dit : Acinre... ^ oilà Claire, l'héroïsme lie l'amour , le terme le plus élevé où puisse atteindre la vertu humaine.
.le pas-ie la nuit à t'écrire. Demain , je remettrai ce paquet h .Icannette , cl je dormirai dans la calèche a côté d'elle.