‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 162 sur 379 · X. — Tout ce qui brille n'est pas or · texte numérisé non relu

X. — Tout ce qui brille n'est pas or

C'étaient mesdames d'Allival et deValport, que m'amenait le gros du Reynel. Elles entrent, suivies des deux hommes avec qui je les ai trouvées à certaine maison de poste... ils ont l'air interdit ; ils regardent tout avec étonnement. Ah ! peut-être ont-ils cru, en rencontrant deux femmes enveloppées dans des draps et des serviettes, avoir affaire à deux folles ( il y a bien quelque chose de cela ) , et à deux folles avec qui on peut tout se permettre , ce qui est vrai encore , et ce que semble démentir la somptuosité qui nous environne. Au reste , nous saurons qui sont ces messieurs.

Il fallut commencer par essuyer une mercuriale, que m'adressèrent très-sérieusement ces dames sur l'incivilité avec laquelle je les avais abordées dans cette auberge, sur le peu d'attention que je leur avais accordé, sur la brusquerie avec laquelle je les avais quittées. Je me gardai bien de communiquer mes motifs, et je passais condamnation sur tous les points : c'est un moyen sûr d'abréger. Je sollicitai un pardon qui me fut aisément accordé; les bonnes femmes ! et je regardai leurs nouveaux compagnons de village de cet air qui équivaut à une interrogation. " Le hasard nous a bien servies, » dit madame de Valpoit. Dans les circonstances difficiles c'est toujours elle qui porte la parole pour elle et la compagne de ses dhlractiatis. « Je conçois, mesdames , répondis-je , combien il peut être agréable de rencontrer ces messieurs. — Indépendamment de leurs qualités personnelles , ils ont près de nous des titres qui leur assurent de la part de madame d'Ermeuil la plus amicale réception. L'un est mon beau-frère, l'autre est le cousin germain de madame d'Allival. » Et moi , d'examiner les deux parents jusqu'au fond de l'âme en leur adressant une profonde inclination.

Je vis de l'embarras, beaucoup d'embarras dans le maintien de ces messieurs , et dans la manière dont ils répondirent à quelques mots polis qu'on donne à l'usage, et qui par cela même ne signifient rien.

Je connaissais assez superficiellement les deux dames, et rien du tout de leur parenté. Il ne m'était donc pas possible de faire une question fondée; mais répondre affirmativement sur un être idéal, n'est-ce pas se démasquer tout k fait ? Je débutai par demander au beau-frère des nouvelles de son oncle le président. Il me répondit qu'il se portait à merveille. Je demandai au cousin si madame son épouse était tout à fait rétablie des suites de l'opération césarienne. Il me dit, d'un petit ton assez intéressant, qu'elle était encore languissante. Je regardai ces dames : elles étaient rouges, non de celui qui sied si bien à Fanchette, elles étaient rouges de colère ; elles se mordaient les lèvres ; elles m'auraient arraché les yeui... si j'avais voulu le permettre.

J'avais détruit toute apparence de parenté, et ces deux hommes étaient évidemment deux sols ; mais qu'étaienl-ils d'ailleurs? C'est ce que je grillais de savoir, et ce que peut-être ces dames ne savaient pas plus que moi.

M. Baptiste donna un peu de relâche à mes victimes. Il venait dire à Soulanges que l'exprès qu'il avait demandé était parti pour Paris. Il était chargé, pour une amie de la comtesse , d'une lettre par laquelle on la priait de remplacer sans délai les deux demoiselles qui vont en Espagne soigner les valises exiguës des deux sous-lieutenants de hussards.

Baptiste n'a donc pas porté le livre et le coussin de madame de Mirville. Vous verrez qu'il en aura chargé son camarade , uniquement pour épier l'instant où Fanchette sortirait de ma chambre. Ce Baptiste me déplait. Il ne peut rencontrer Franchette sans lui adresser de ces oeillades... et il trouve toujours quelque moyen de la rencontrer !... Si Fanchette n'adopte pas les vues que j'ai sur elle , j'enlèverai Baptiste de cette maison, je le prendrai à mon service, et je réglerai l'emploi de son temps de manière que le drôle ne puisse disposer d'une lieure.

Les portes s'ouvrent tout à coup... c'est madame de Mirville et le curé du village, madame d'Ermeuil et Soulanges; c'est du Pieynel qui crie qu'on ne se promène pas , qu'on ne va pas à l'église à l'heure du diner. Le curé fronce un peu le sourcil, et ne dit mot, parce qu'il et d'usage qu'un curé de campagne n'ait pas d'avis à lui quand il est chez son seigneur. Il se place à côté du petit propriétaire voisin , qu'on admet les jours de grande fête ou d'ouverture de chasse. Ils parlent peu, parce qu'ils ont bon appétit, et quand ils parlent , ils parlent bas. Ils répondent par oui et ni'» quand on les interroge.

UNE MACEDOINE

et 1.1 rrponse «bl toujou» accompa(;i"'e d'une U-gfre incliiialioii cl d'un sourire qui signifie : Je vouj remercie de vouloir bien vous apercevoir que je suis là.

Mesdames d'Allival et de Valporl avaient pris chacune la main de leurs parents et s'avançaient pour les présenter à madame d'Krinmil. J'étais iiiipatirnl de savoir si elles auraient le courage de répéter la ridicule histoire qu'elles m'avaient contée , ou l'impudence d'en faire une autre devant moi. Soulanjjfs , en les humiliant plus que jamais à mi-s \eu\, arrangea tout saiiS se douter de rien. • l'arhlcu ! s'écria-t-ii avant qu'elles aient eu le temps de proférer une syllabe, on a raison de dire que les femmes ont toujours l'esprit du moment. Il n'était pas possible dans la circonstance actuelle de faire une plus heureuse rencontre, et nous devons de3 remerciments ii ces dames, qui ont eu l'adresse de nous amener deui hommes qu'on n'a pas 1 quand on veut, même en les payant très-cher. » |

\ ous présumei: qu'il ces derniers mots la cousine et la belle-sœur | quittèrent les mains de leurs chers parents : une femme d'un certain état ne peut descendre, fii intlitii- . jusqu'à l'homme qu'on paye, n'importe comment et pourquoi.

• Nous êtes, poursuivit Soulanges, sans couturière et sans femme de chambre. Celui-ci est le tailleur de la duchesse d'Kgreville, qui donne le ton à la cour ; celui-là est le premier coiffeur de l'Europe. Allez, messieurs, aile/, vous reposer u l'olbce, et après le diner on utilisera vos talents. >

Les deux femmes me regardèrent d'un air si humble , si suppliant , que la pitié succéda à une envie de rire immodéré. Cependant je crus devoir profiter de cet incident pour exécuter un dessein conçu de la veille, et auquel on ne devait pas opposer de résistance. Un clin d'oeil presque imperceptible fut saisi par madame de Yalport , qui s'approcha de moi, pendant que Soulanges faisait un loni; et pompeux éloge du perruquier et du tailleur, qui sortirent à reculons, le nez incliné veis la terre.

« Le monde est indulgent, dis-je à madame de Valport, et ferme les yeui sur une faiblesse que couvre le voile de la décence. 11 juge rigoureusement les femmes qui affectent le mépris des mœurs, et la sévérité s'étend jusque sur celles qui les fréquentent. Je n'abuserai pas de la position oii vous vous êtes mise ; mais j'espère que vous vous ferez justice. Vous sentez qu'il n'est pas convenable que vous restiez ici plus longtemps. Trouvez un prétexte pour partir demain matin, et... — Mais, monsieur... — Mais, madame, c'est le seul moyen de m'engager au silence, et réfléchissez que si je parle, vous partirez également à la suite d'un affiont que je veux vous épargner. — Comment! parce que nous avons voulu vous mystifier un moment, vous tirez des conséquences... — La nuit dernière , vous avez aussi luyslifie Préval et Mautort : j'ai vu et entendu comme eux, et décidément j'exige que vous établissiez ailleurs le théâtre de vos mystificatioris. Si dans une heure vous n'avez pas pris votre parti , j'éclate devant tout le monde, et je ne crains pas que vous me démentiez : j'ai des témoins irrécusables. Je suis d'ailleurs de ces hommes qu'on croit sur leur parole. '

Elle s'éloigna sans ajouter un mot.

XJ. — Encore une nuit épouvantable.

« Que faites-vous ici ? n'avei-vous pas entendu la cloche ? Descendez, descendez donc. Il est cruel pour moi de voir refroidir le plus joli diner. « Il est clair que c'est du Reynel qui parle. • .\imable comtesse, faites-moi servir ici : je tiendrai compagnie à mon ami. • Vous devinez que ce désir, si flatteur pour moi, est exprimé par ma charmante Sophie. " Descendez , madame, je veillerai à ce que monsieur ne manque de rien. ■■ Sans doute vous reconnaissez Fanchette.

Sophie insista. La position oii se trouvait Fanchette lui imposait l'obligation de céder. Mais il fallait quelqu'un pour nous servir, et rien ne la forçait de renoncer à cette satisfaction. Elle était toujours là. loujours attentive, elle prévoyait, elle devinait tout, et la moindre chose était faite avec une aisance, une prestesse, une grâce!... Oh! comme l'amour sert quand il veut s'en donner la peine !

Je ne pouvais rien dire de particulier à Sophie : je lui parlai raison , et la sienne m'éionna. Un sens droit, un jugement sain, des connaissances sans prétention ajoutèrent la considération aux sentiments qu'elle m'inspirait déjà. Oh! pensé je, quelle somme de bonheur une telle épouse répandrait sur ma vie!

Fanchette écoule attentivement. Sins doute, elle n'a pas rassemblé encore un grand nombre d'idées, et cependant elle parait entendre. Aurait-elle aussi de l'esprit ' hli '. pourquoi n'en aurait-elle pas cette pauvre Fanchette, parla raison même que tant de grands seigneurs n'en ont point .■"

Ces réOeiions m'occupaient malgré moi. J'étais distrait, je n'entendais plus ce que me disait madame de Mirville. Je ne sais ce que je lui répondais... • A-t-on jamais vu pareille extravagance' s'écria madame d'Ermeuil en remontant fort à propos. Elle est inexplicable , répondait Soulanges. Et ne donner que les prétextes les plus frivoles, ajoutait la comtesse. Ces femmes-là ne font rien comme

personne, rcpliquait Soulanges. Ma foi, madame, poursuivit du Itrynel , votre terre , pour être cbariuanle, n'est pas la terre promise , et nous lie serons pas plus mal servit parce que vous aurez deux convi\es de moins. ■• Je compris que la cousine it la belle-tœur s'étaient exécutées, et je ne daignai pas même demander comment elles avaient coloré ce brusque départ.

Encore lijptiste! Oh! le vilain homme! qu'a-t-il imaginé de nouveau qui l'autorise à entrer uii est Fanchette? '■ Madame la comlo^e ne doit plus compter sur le tailleur et le pcrriii|uicr. — (!ouiiui'nl cela, l!i|itiste.' — Ils prétendent avoir des aflaires pressantes a l'a ris... • Ils iin-leihli'ul ! Le diole , est-il lin ' •■ Ils ont envoyé chercher des chevaux, et sont partis avec ces dames. — Mou ami, vous U-s avez bien jugées, > me dit tout bas la femme cliarmante.

Il y a dans toutes les afl'aires un bon et un mauvais côté. On perdait à la vérité deux hommes du /<(f //ici iin'iilf mais il n'y a plu» qu'une robe à faire; madame de Mirville n'est pas exigeante, et Fanchette a tant de zèle' Elle reprend son ouvrage et sa place, en regardant en dessous d'un air qui veut dire : Je me trouve si bien ici '

M. liaptiste arrange une table de liDston. Il va, il vient, tourne, retourne. Il a un oeil à ses jetons, et l'autie se porte à la dérobée sur Fanchette... voyez si ce faiiuin finira... Ah! le voilà pourtant sorti. C'est un jeu bien heureusement imaginé que le boston. Il liic le» êires les plus froids de leur apathie ordinaire. 11 remue les humeurs pendant deux heures au moins. La simple, la douce Sophie se f.ichait comme une autre contre la comtesse, Soulan(;es et du Heynel. Fatigué d'entendre discuter sans cesse sur un petit morceau de carton , barbouillé de rouge ou de noir, je pris le parti de dormir, c'eU ce qu'on a de mieux à f.iire quand on est obligé de se taire et qu'on veut échapper à ses propres pensées.

Il était assez tard quand je me réveillai. Les hnslunienu avaient quitté ma chambre... Fanchette aussi était sortie. Où peut-elle être allée cette Fanchette'.. Que m'importe, après tout?

Je me frottai les yeux... Non , elle n'est plus ici. le suis seul, absolument seul. Ah! ah' mon lit est fait ; je vais m'y mettre et continuer la nuit que j'ai commencée à six heures du soir. Je la pousserai jusqu'à huit heures du matin, et une nuit de quatorze heures n'est pas trop longue après les fatigues de tout genre que j'ai soutenues.

Au premier mouvement que je fis, je vis paraître M. Baptiste, qui portait deux bougies, et qui offrit de me servir de valet de chambre. Je le laissai faire pour le punir, pour l'humilier J'étais bien aise qu'il se souvint près de moi qu'il n'est qu'un valet, ce Baptiste qui se donne les airs d'aimer... Oh! encore de l'égoisme!

Je lui demandai ou étaient ces dames et ces messieurs, i Ils ont profilé du moment oii vous reposiez pour aller prendre l'air dans le parc. » Je n'osai lui demander oii était Fanchette.

Il plaça sur ma table de nuit une carafe de limonade, du sucre et de l'eau', et me souhaita le bonsoir. Jo l'entendis fermer ma porte à double tour et ôler la clef de la serrure. A quoi pense donc ce coquin-là? Pourquoi me mettre dans l'impossibilité de sortir, ou de recevoir personne sans son agrément? Je sonnai à briser la sonnette. « Que veut monsieur? — Pourquoi m'enfermez vous? — Pour qu'on ne vous dérange point. — Je veux être dérangé, moi. — Ce sera comme il vous plaira. — Je le crois bien, parbleu! Mettez ma clef sur ma table de nuit, et contentez-vous de tirer la porte. •

Ce drôle-la serait-il aussi jaloux de moi !'Si je croyais qu'il eut cette impudence... Eh bien! qu'en arriverait-il? Ma foi, rien du tout. N'est- il pas permis, quand ou aime, d'envier l'amant favorisé, et même d'avoir contre lui un peu d'humeur ? Mais Baptiste en concurrence avec moi!... Et ne m'y mettrais je pas avec un souverain qui aimerait Sophie... et même Fanchette.-' Baptiste fait bien de suivre l'impulsion de son cœur; mais, mais, morbleu! j'ai raison de ne vouloir pas être sous la dépendance de Baptiste... Cependant cette porte fermée me mettait à l'abri de tout danger. Point de visites de la part de certain objet, point d'entreprise de la mienne. J'aurais été sage... Oh! bien certainement; mais je laurais été malgré moi, et a-t-on la gloire de vaincre quand on n'a pas combattu ?

Allons, alloni, soyons de bonne foi. Non, je ne suis pas si'ir de moi ; non, je ne m'exposerai pas à une défaite presque certaine Oui, je serai sage, je le dois, je me le suis promis, je ne fausserai pas mon serment.

Je sonne une seconde fois; Baptiste rentre. « Je pense comme vous, qu'on pourrait me déranger. Fermez ma porte, emportez la clef. Vous viendrez demain quand je sonnerai. ).

« Pourquoi cette porte est-elle fermée à clef' — Je l'ignore, madame. — Il peut se trouver incommodé celte nuit. — Sans doute. Ne pouvoir pas sonner. — Et périr faute de secours. — Je ne me retirerai pas sans savoir si on lui a donné ce qu'il lui faut, sans lui sou haiter le bousoir. Cherchez donc Baptiste, mademoiselle. — Madame, j'y cours. » ,^i - j

Ce sont elles, les deux objets les plus redoutables pour moi, dont je me suis séparé autant que je l'ai pu , qui vont franchir la faible barrière que j'ai mise entre elles et moi. .. Je suis las de combattre, je m'abandonne aux circonstances, et je deviendrai... ce qu'il plaira a l'a-

UNK MAOKOOINE.

On 3 iroiivi' Haptisie. .l'entcnd-i tourner la clef, la porte s'ouvre, les voili toutes les detii. Sophie vient à mol, et Fanclielto se relire ilans un ckiu , il'ou elle verra tout, d'où elle ne perdra p.is un mol. Ma bonne Sopbie, contrainte pendant toute cette journée , ne pense pas que nous avons là un témoin redoutable. Elle se livre sans réserve à cette candeur, il cet abandon auiqiiels il est impossible de ré-iister. Elle a été ii la promenade, unii|uruu'nt pour ne pas se rendre ridicule. Son ca'ur est resté avec moi. M'en suisje aperçu? Aije senti qu'elle ne formait qu'un vceu , celui d'être sans ci sse auprès de moi, d'adoucir l'ennui inséparable de ma situation, de répondre aui accents de l'amour par ce que l'amour a de plus tendre? Et elle me prodiguait ces caresses innocentes qu'elle m'avait promises, et qui depuis lui avaient paru si dangereuses. El j'oubliai l-'anchette et les ménagements (|ue je croyais lui devoir. Je retombai dans ce délire si poignant, si plein de charmes, que je ne pouvais supporter et qui faisait le bonbeur de ma vie. Ivre comme moi , Sophie ne se souvenait plus qu'elle s'était restreinte i< la douce, à la simple amitié, lleurtusement , l'anchelte viillail pour elle, et par conséquent pour notis. Voilà madame d'Eimeuil , dil-elle d'une voii altérée qui me frappa et me nndit à moi-même. Sophie, interdite, vit l'anchette, rougit, pâlit, balbutia, et dit enfin avec calme et sérénité : « I. 'amour sincère n'est pas un vice. — C'est ce que j'ai toujours pensé, madame. — C'est le don le plus précieux que le ciel puisse nous f^-ire, quand il est justifié par les qualités de l'homme que nous avons choisi. Fancheiie, vous avez le secret de mon cœur : vous n'en abu«erei pas si le vôire est sensible. »

Fanchctte prit sa main et la baisa. « Vous pleurez, mon enfant! Ah ! vous aimez aussi, et cette scène de tendresse a rouvert une plaie mal cicatrisée encore. — Oui, madame , oui , j'aime de l'amour le plus malbeureuT. — Demain, nous parlerons de cela, Fanchelte. Peut-être puis-]e vous être utile — Non, madame, non, vous ne pouvez rien pour moi. — Pardonnez-moi, ma petite. Avec de la considér.ilion et de la fortune, on aplanit bien des obstacles, .le vous rendrai plus heureuse encore que je ne l'étais il y a un moment. ^ olre amant sera votre époux. — .iamais, madame, jamais. — Il le sera, vous dis-je. Espérez et remettez-vous. »

F'Ile fit un tour par la chambre, s'assura que j'avais ce qui m'était nécessaire, me donna un baiser sur le front, emmena Fanchctte et me laissa.

J'entendis ôler la clef, mais on n'avait pas fermé ma porte. Que voulait-on? que projetait-on? Je le répète, je ne suis pas un ange; je n'ai plus de force , plus de volonté , je me livre à la fortune.

Le plus ]irofond silence régnait autour de moi. L'horloge du château avait sonné onze heures, et je ne dormais pa;. Tourmenté par mille pensées allligeanies et voluptueuses, j'appelais le jour qui devait m'en distraire, et quelque position que je prisse, je me sentais accablé par mon creur.

Réfléchir péniblement et raisonner contre soi-même, est encore un étal auquel on cherche naturellement à se soustraire; et que de raisons bonnes ou mauvaises n'avais-je pas à m'opposer? Je les saisissais toutes, je me laissais bercer par ma conscience rassurée, et je m'endormis, persuadé que je n'avais rien à me reprocher.

Mon sommeil était fatigant comme certaines des sensations qui l'avaient précédé. Des rêves tourmentants se succédaient sans interruption. Je m'éveillai, couvert de sueur, et m'estimant heureux d'échapper aux images qui me poursuivaient.

Dn bruit singulier me frappa. Il se faisait dans ma chambre, et je ne pouvais le définir. Je regardai autour de moi, et je distinguai, à la lueur de ma bougie, quelque chose de blanc, qui ressemblait assez Il ce qu'on appelle un fantôme. En fixant cet objet, je reconnus une femme, et dans cette femme, la trop intéressante Fauchetle.

Elle était asjise au pied de mon lit. Ses yeux étaient fixés sur moi, ses mains étaient croisées sur sa poitrine. Le froid l'avait saisie. SfS mains étaient bleues-, ses dents se choquaient avec force , et produisaient ce bruit qui m'avait étonné à mon réveil.

t Fanchelte! m'écriai je, lanchetle, que faites-vous là? — le vous regarde, monsieur, me répondit-elle doucement. — Mais le froid vous lue. — N'importe, je vous vois. — Par grâce, Fanchelte, retirez-vous.

— Je ne le puis, monsieur; toutes les communications sont fermées.

— Nous allez donc mourir là! — Ou'impoile où et comment je meure, si mourir est un bien pour moi? — Que dites-vous, Fancbettel — SoufVrez que je demeure, monsieur. N ous n'avez à redouter près de moi aucun genre de séduction. Non, je n'ai pas su vous plaire. \ ous l'avez cru cependant, voiis me l'avez dit; la présence de madame de Mirville nous a éclairés tous deux sur vos véritables sentiments. C'est elle que vous aimez, elle le mérite, je ne me plains pa.«. Mais permettez que je vous voie celte nuit, demain, tous les jours, jusqu'au moment oii mon amour s'éteindra avec moi. — Fanchelte, vous m'allligez. — Ah! monsieur, n'ajoutez pas à ce que je souffre, j'ai déjà trop de ma douleur! .•

Un long silence succéda à ce court mais pénétrant entretien. Elle me regardait , et je faisais de vains efforts |)Our détourner mes yeux des sien!". L'ne force irrésistible me ramenait à cet objet dangereux. • f)li' regardez-moi, que craignez-vous ? Regardez-moi,» me dit-elle en pleurant. Elle tomba à genoux devant mon lit; elle prit ma main

la sienne élail glacée. Fanchelte, ma chère Fanchelte, vous ne passerez pas ainsi le reste de la nuit, le vais me lever, et vous viendrez vous ranimer ici. — \ ous lever! Vous êtes mouillé de sueur. Pensezvous aux suites?... — Je ne pense qu'il vous. — Non, monsieur, vous ne vous lèverez pas. u Elle me tenait avec force, et j'essayai à rendre un peu de chaleur à ses mains.

Ses mains... ses bra«... sa joue... que sais- je? F,tais-je à moi? Puisje dire par quels degrés... Elle est heureuse encore, dit-elle. Voilà les seules paroles que j'entendis, et j'ignore si j'eus le temps d'en articuler une.

Quelle nuit, oh! quelle nuit! J'aurais donné la moitié de ma vie pour convertir l'autre en une nuit semblable, en une nuit de vingt ans , s'il m'el^l été possible d'accorder le plaisir et les mœurs.

Page 1