VII. — On arrive au château
Madame de Mirville avait bien affaire de la mettre là ! Je sentais son genou , son bras . que ne sentais -je (loinl 1 Je me tournais de l'autre coté, et ce joli petit corps longeait tout le mien, l'our achever de me mettre hors de moi, je trouvai encore par là le ijenou, le bras, le sourire enchanteur de la plus parfaite des femmes. J'invoquais ma raison , et je ne me sentais pas la force de combattre. J'étais dans une ivresse, un délire !... Je parlais sansm'entendre, et il fallait que mes discours et ma figure fussent bien e\traordinaires , puisque madame d'Ermeuil me rit au nez ; mais d'un rire inextinguible. Soulanges avoua que depuis dix minutes il se mordait les lèvres , et il éclata aussi. Madame de Mirville ne riait point; une femme est toujours flattée du désordre ou elle nous jette , et clic s'attribuait exclusivement le mien, tandis que... Ah ! mon Dieu !
" Mademoiselle Fanchette , rangez donc vos genou\. — ^Monsieur, ils touchent au marchepied. — Ah! pardon , pardon' • Je vis une larme rouler dans ses yeux... N'allais-je pas l'embrasser pour la consoler de ma dureté? Eh ! vite, je me tourne encore, et je rencontre la joue de madame de Mirville, précisément sous mes lèvres : je m'y collai. Mademoiselle Fanchette verra , me disais-je , qu'on ne gagne
rien à suivre un homme malgré lui. « Mais, mon ami, vous êtes fou; je ne vous ai jamais vu dans cet état d'exaspération. — Ma chère amie, il faut épouser ce beau garron-là; c'est le seul moyen de vous en défaire. — En ce cas , madame la comtesse, je ne l'épouserai jamais. Mais finissez jlonc, monsieur ; vous me mangez. » Je sens l'inconvenance de ma conduite, je me tourne une troisième fois... Fanchette rougissait, jiàlissait ; sa poitrine était gonflée ; les larmes qu'elle retenait la suffoquaient. <. Madame la comtesse , vous ne voyez pas que Fanchette se trouve mal. — Ce ne sera rien , monsieur. Le peu d'habitude d'être dans une voiture fermée... — Arrêtez , postillon ! arrêtez donc ! Quelqu'un ici est incommodé. Venez , mademoisselle, venez prendre l'air sur le bord du chemin. — lîien , mon ami, bien. Vous gagnez chaque jour dans mon esprit. » Elle m'estime , elle me loue à présent, quand je mérite...
« Eh! mademoiselle , puisque vous ne pouvez descendre , laissezvous aller dans mes bras. — Tenez , mon ami , voilà mon flacon. » Son flacon ! Pour Fanchette! 11 fallut bien le prendre ; il n'y en avait pas d'autre.
« Ah ! mademoiselle, quel mal vous me faites! — Je croyais souffrir seule. — Pourquoi avoir pris un semblable parti ? Qu'atlendezvous.' qu'espérez-vous ? que voulez-vous? — Je n'attends, je n'espère rien ; j'ai voulu vous voir encore. Est-ce un crime? — Un crime, non. Mais j'aime passionnément madame de Mirville, et je ne sacrifierais pas cet amour-)à à la plus belle, à la plus grande princesse de l'univers... Eh bien!... Elle se trouve plus mal, tout à fait mal ; elle perd connaissance... Fanchette, revenez à vous. Je crois que je vous aime aussi... Oui, je vous aime... Je ne sais ce que je dis; j'extravague... Heureusement elle ne m'entend point. » Je la repris dans mes bras; je la reportai dans la voiture. « Mon ami, elle ne peut soutenir sa tète ; prenez - la sur vos genoux. » Sur mes genoux ! c'était jeter de l'esprii-de-vin sur du feu ; je n'y tenais plus, a Mon ami, coupez son lacet. » 1, a jolie commission ! j
Et elle était sur mes genoux! et pour couper le lacet, il avait fallu soulever le fichu!... « Postillon , je descendrai à la première poste. — Pourquoi cela, mon ami ? — Je courrai à bidet. — En bas et en culotte de soie ? — C'est égal ! — Bien déchirés. — C'est égal ! — Vous vous exténuerez. — Eh ! vous ne voyez pas que Fanchette me tue. »
" Un bidet, un bidet! — J'ai une culotte de peau toute neuve. — \ oyons la culotte de peau... Elle m'ira. — Voulez-vous des bottes fortes ? — Certainement. — Des gants de chamois ? — Oui. — Une veste de nankin ? — Soit. — Je vais vous donner tout cela. — Partez, madame , partez. Je vous rejoins en dix minutes.. — Il est fou. — Il est fou. — Il est fou. «
La voiture est .i cinquante pas, et je commence à respirer. Je quitte assez tranquillement mes habits en guenilles , et je prends ceux du postillon. La culotte était trop large , la veste trop courte; mais au moins elles étaient neuves et propres. Je paye , et j'enfourche le bidet.
Mon cheval arrête au milieu d'une cour. Je descends, j'entre dans une salle basse, et je demande un verre de vin. a Et vous aussi, monsieur, vous retournez à Paris! Il ne nous restera pas un homme présentable. » Je n'avais vu personne en entrant dans cette salle , et je reconnus mesdames d'Allival et de ^ alport. Elles causaient avec deux messieurs fort empressés, à qui elles souriaient comme... comme on sourit quand on veut qu'une affaire ne traîne pas en longueur. Allons, pensé-je , encore une distraction ! Madame de Mirville ne peut vivre avec ces femmes-là. Unit-on le bouton de rose aux pissenlits?
" Non , mesdames , je ne retourne point à Paris. Je suis distrait aussi ; j'ai fait fausse route , et j'ai cela de commun avec bien d'autres. » J'avalai un trait de vin et je remontai à cheval. « Comme il nous quitte ! Il est fou. — Il est fou.
» Je suis fou ! oui , je suis fou dans ce moment-ci ; mais j'ai des mœurs , mesdames... j'ai des mœurs! Eh ! non , je n'en ai pas. Cette femme adorable qui croit remplir seule mon cœur, qui est incapable de soupçonner une faiblesse... ingrat, perfide que je suis... Ne pensons plus à tout cela, il y a de quoi perdre la tête tout à fait!... Eh ! le moyen de n'y plus penser!... Postillon, vous direz, à la première poste, à votre camarade, et vous le chargerez de faire passer le mot, que je vais au château d'Ermeuil, et non à Paris. — En ce cas, monsieur, tournons bride; vous allez entrer à Chantilly. — Oui, je suis fou , décidément fou, »
Nous revînmes sur nos pas, et je crois que la vivacité de la course entretenait le trouble où j'étais. Cependant ma pauvre tête se remit insensiblement, et après avoir couru trois postes, je m'aperçus que si le cerveau commençait à se rafraîchir, certaine autre partie s'échauffait considérablement. « Chienne de culotte! maudite culotte! j'y laisserai deux onces de chair. N'importe, courons toujours : il n'est pas de supplice égal à celui que je souffrais dans la berline. »
Je n'avais pas vu dans une salle deux femmes et deux hommes, el de cinq cents pas je reconnus la maudite berline arrêtée à la poste prochaine... " Que dis-je, maudite berline, et elle renferme tout ce que j'ai de plus cher au monde !... De laquelle parlé-je ?... Allons , allons, cela n'a pas besoin d'être expliqué : madame de Mirville seule rèene sur mon cœur. >•
l'tiE MACl^:i)OINE.
J'arrive, et je la vois parlant avec chaleur et rouge... coinnii' l'éliiit Kanchelte... vous vou« rappelez bien... • Son clu>val se sera atiattu; il se sera cassé uueijambe, el cela psr l'ijaril pour mailemoiselle Kanchetle. — i'.royet. , madame, i|ue je suis aussi iiupiit^-le , aussi allli|;ée que vous. — Cela ne se peut pas , mademoiselle. (Juellrs raisons auriez- vous ?... Le voilà , le voilà !.. Alun ami , mon ami, d'où venezvous? Pourquoi ce retard de deux i;ranili's lieures? • le veui sauter à terre ; je me sens collé à la selle, ri roide comme une harre de fer. Le postillon est obligé de me soutenir sous les bras. Le joli amoureux, qui marche le» reins ployés, les j;imbes écartées, et ijui n'osi' détacher sa chemise, qui le tiraille dans tous les sens I
" Mon ami, je vous défends de remonter à cheval. — Je ne remonterai pas dans la berline. — Madame d'I'.rmeuil donnera un cabriolet à l'anchette; liaptisle y montera avec elle, et lui donnera des
Les olliciers de hussards.
secours, si elle en a besoin. — Baptiste! Baptiste, dites vous?... INon, qu'il coure, puisque sa culotte est doub!ée de tôle Prenons, vous et moi , le cabriolet. J'ai tant de choses à vous dire ! — J'aurai tant de plaisir à vous entendre ! •
Nous trouvons une méchante calèche; on y met deux chevaux; madame de Mirville s'élance; je m'accroche, je me gninde ; me voilà assis , nous partons : je fais, vous le voyez, tout ce qui est en moi pour me conduire en honnête homme.
La berline courait devant nous, el Fanchette tenait constamment sa tète hors de la portière. Le prétexte, el toute femme en a toujours un à sa disposition, le prétexte était sans doute le besoin d'air. Cette tète me donnait d'insupportables distractions : elle rentra cependant, car enfin on ne pousse pas la persévérance ou l'opiniâtreté jusqu'à se casser le cou. « Mon ami , j'entends fort bien ce que me dit votre main ; mais n'est-il pas un langage plus positif? »
Je m'aperçus que je la tenais, cette main, et je la pressais, en regardant l'anchette, avec un sentiment, une force... Oh, les hommes! les hommes ! J'ai bien peur que nous soyons tous des coquins.
• Oui , j'en profiterai , lui dis-je, comme si je lui avais adressé ce que je venais de me dire. — Et de quoi profiterez-vous , mon ami ?
— D'une occasion peut-être unique, car nous sommes continuellement obsédés. Je brûlais de parler dans cette forêt, oii les ténèbres, l'isolement, votre frayeur m'étaient si favorables; mais je me suis dit: Abuser des circonstances est lâcheté. Je veut que madame de Hlirville m'estime; elle m'aimera après si elle méjuge digne de l'être.
— Vous êtes t'n homme accompli. Vous l'êtes au point de dissiper cette timidité qui m'est naturelle et inutile près de vous. Oui, non ami , je vous aime , et je ne veu\ de sauve garde que vous. ^ ous êtes un dieu tutélaire à qui j'ouvre mon cœur , à qui je confie ma faiblesse, et qui me donnera la force d'y résister. »
Oh; il n'existait plus de Fanchette pour moi! L'échange de nos aveux venait de me lier irrévocablement. J'étais à elle, tout .1 elle. L'idée , la seule idée de partager mon cœur me paraissait un forfait. Je ne pouvais tomber à ses pieds. Je repris sa main : je la couvris de baisers. File me présenta la joue : « Embras.se/. votre amie... » Oh '
oui, je l'embrassai, je l'embrassai eniore si voluptueusement, si... eh bien' ne voil.i t-il pas ce nialbeiireiix postillon qui se tourne, qui voit, qui sourit, qui... J'avais une humeur, nuis une humeur '...
Bien ne lui échappait. <• Kemctiez-vous, me dit-elle , et soyei >an> inquiétude pour moi : quand le eoMir est pur, on ne reiloute pan let témoins. D.ois ce moment, un des ]ilus doux que j'aie passés de ma vie, je paraîtrais devant Dieu sans remords et sans crainte. Bemette/-vous, vous ilis je, et écoute/.-moi.
u Mon ami , je me mariai à un âge où on ne soupçonne pas re que c'est qu'un ingagemcnt. M. de Mirville était jeune , beau, aimable... comme vous. Il me plut... comme vous me plaist 7. ; il m'aimait autant que vous peul-être, el je volai au de\ant du joug (|ue nie présentaient mes parents. L'amour de mon époux s'alTjiblit lileiitiJt, et l'année n'était pas écoulce, qu'il me donnait piilili.juemeiit des rivales. Je descendis en moi même ; je m'interrogeai , cl je ne trouvai pas de reproches à lue faire. Tendresse, abandon, volupté, égards, prévenances , soins continus, je lui avais tout prodigué, et celles qu'il me préférait n'avaient pas même ces charmes que vous voulez bien me reconnaître, le conclus de mes observations qu'un homme doué d'une belle figure ne peut être constant, el vous êtes trop bien, mon ami. — Comment , ma Sophie , vous croyez... — Je fais plus, je prévois. Quand je perdis M. de Mirville, je me promis de ne jamais m'attacher. Si je ne peux surmonter le penchant que vous m'inspirez, je veux au moins y mettre des bornes, et voici la résolution que j'ai prise à votre égard. \ ous serez toujours le plus cher, le plus précieux de mes amis. Préférence absolue , confiance sans réserve, caresses innocentes, que je serai toujours prête à recevoir, à accorder, cela me sufl'ira , et duit vous sufl'ire, si vous n'avez pas la manière d'aimer de M. de Mirville. — (Juoi ! madame, vous réduirez mon cœur... — Il n'est que ce moyen pour que vous m'aimiez toujours. Promettez-moi, mon ami, de vous contenter d'une félicité imparfaite, mais durable. »
Abnégation de moi-même, renonciation à mes facultés physiques, je consens à tout, je i>romets tout avec une véhémence, une satisfaction qui enchantent mon amie, et lorsque ses lèvres purpurines m'accordaient le prix du plus grand, du plus inconcevable sacrifice, pan...
Un fjil cunDaissancc avec l'am lielte.
une soupente casse, la voiture tombe sur un cote, Sophie a peur, je tremble pour elle. Les amants sont bien maladroits, ou bien heureux. Je ne sais comment les choses s'arrangèrent; mais en cherchant a nous entr'aider , ma bouche se trouve sur la sienne , et nos mains... où elles ne devaient pas être... Elle rougit; ses yeux se voilent ; je ne calcule , je ne connais plus rien , et sans la présence du postillon , le traité platonique que nous venions de jurer était formellement violé. C'est sans doute un témoin bien incommode qu'un postillon : il en survint un autre que je redoutais bien davantage. Alademoiselle I-anchette, qui voit tout, qui est à tout ce qui a avec moi quelque rapport direct, mademoiselle l'anchette est sortie de la berline je ne sais par où, elle court comme Atalante , elle laisse Soulanges bien loin derrière elle. Encore des mains agissantes , qui ne sont pas douces comme celles de mon amie ; mais Fanchette a une manière de vou,5 regarder qui fait qu'on ne s'occupe pas de ses mains. Sou-
VUE MACEDOi^t.
langes el elle nous tirèrent de notre boite et nous accabliTent de questions sur noire santé : jam.iis je ne m'cUiis si bien porté, aux écorclmrcs près dont vous avei connaissance. Sophie était confuse en dipil de son a\ionie : <^t:and le cœur est pur, on ne redoute personne. File prit mon bras, el me dit à l'oreille : • l'Ius de cette amitié-là, elle est trop dangereuse, ^ou» ne nous verrons désormais qu'en public. >
.le montai un des chevaux qui liraient notre triste calèche , et je laissai le postillon s'arranger comme il l'entendrait.
I.e premier quail d'heure fut dur a passer. Les excoriations s'étaient refroidies, et le frottement d'une mauv.iise selle, et un trot, dur il faire cracher le sany, me causèrent d'abord des douleurs inlolëribles, .le devais faire des i;rimaces afl'reuses, et je n'en continuai pas moins ma route a bidel. .le ne voulais plus élre martyr de deux femaies : mes forces ne sulhsaient pas à ce que j'éprouvais près d'elles
Je dtpjssai la berline, d'oii on m'appela en vain. Je dépassai du Reyncl , qui ne pouviit me prendre avec lui , parce qu'à sa droite el i sa gauche, il ne rest.iil de place que pour son mouchoir et sa tab.itière : je crois vous l'avoir dit.
Je demandai une voiture à la première poste ; j'en demandai une à la poste suivante. I )emander à vingt lieues de Paris autre chose que des chevaux de charrette , on ne vous entend pas plus que si vous parlicr. goth. Il fallut courir à cheval, et à chaque relais, deux postillons enlevaient ma selle et moi dessus, et nous juchaient sur un autre cheval , qui . pour tire frais , n'en était pas plus doux.
Enfin je dis'ingue un château , une ferme, des bois, des eaux. « Me voili sans doute à l'.rmeuil? — INon, monsieur. Il vous reste encore quatre lieues à faire. — J'en mourrai. — Oh ! que non! — Et puis, mo crir de cela ou d'autre chose, qu'importe , quand il faut s'en aller ?
— Monsieur, voilà la diligence d'Amiens, là-bas devant nous, au haut de la colline. — Passe-t-elle au ch.îleau d'I'.rmeuil ? — Oui , monsieur. — Ah! mou ami, mets-moi dans cette diligence. — Sur votre selle ? — Butor ! — C'est que vous ne pouvez quitier les étriers que pour vous mettre au lit. Comment vous asseoir dans l'état oii vous êtes ? — Tu as raison. — .\h ! on vous couchera sur l'impériale.
— Six francs pour boire , quand j'y serai. )>
On me passe une sangle sous chaque aisselle; on me tient d'aplomb du haut de la diligence, je monte doucement, commodément. Une troisième sangle supplée au défaut de longueur du cric; elle m'enlève sous les cuisses , et me voilà sur de la paille fraîche , mollement couché sur un coté, et regirdant comme un bien inestimable celte impériale que j'aurais dédaignée le matin. Rien de tel que la miière pour nous apprendre ce que valent un pain, un chou, un radis.
Je jouis sur mou impériale de la plénitude du repos. J'en jouis au point de ne pas m'occupcr de la manière dont on me descendra.
Oh ! cela fut bien plus facile. La grande échelle double du jardin , la corde et la poulie du puiU, un lit de sangle firent l'affaire. Lu poulie fut fixée au haut de l'échelle, le lit de sangle monté au niveau de l'impériale, votre serviteir placé dessus, descendu sur la pelouse et enlevé par ces trois hommes comme un malade qu'on porte à l'Holel-Dieu.
Trlle fut mon entrée au château d'Krmeuil. Elle n'annonçait pas un homme aimé , fêté des belles , et en vérité je n'en avais pas l'air. Ma culotte de peau et ma veste de nankin ne contribuaient pas à rendre mon extérieur plus recommandable. Aussi le concierge, qui ne m'avait jamais vu, trouva très-mauvais qu'on lui eût emprunté une échelle et des cordes pour un homme comme moi. Il ne voulait pas me recevoir. Je lui disais que je suis l'ami particulier de madame d'Ermeuil ; il haussait les épaules et ne me répondait rien. Il ne manquait plus pour compléter les mille et une infortunes de ce voyage, que de rester k la porte du chàleau , étendu sur un lit de sangle, livré à la curiosité et peut-être aux railleries des passants.
Cependant la résistance du concierge ne me faisait pas oublier ce
3ue je devais i ceux qui m'avaient si adroitement monté el descendu, e tirai ma bourse, et je les payai en grand seigneur. Ce procédé opéra un changement subit sur la physionomie de mon cerbère. Elle se dérid», elle s'épanouit; je vis mon homme sourire.
Lor, même a la laideur, donne un teint de beauté, Et tout devient affreux avec la pauvreté.
VIll. — La Sauce piquante.
Je n'avais pas de prétexte pour donner de l'argent au concierge : je ne voulais pas avoir l'air de paxer son sourire, ni des services qu'il ne m'avait pas encore rendus. Je sentais cependantqu'un louis ou deux lui feraient grand plaisir, elque je me trouverais très-bien de les avoir donné.-!. Je ne savais comment m'y prendre, lorsqu'une petite fille de sept à huit ans, assez mal bâtie, assez laide, assez maussade, concilia mes scrupules et le goût dominant du papa. Elle vint me regarder d'un air bête, el elle me donna un coup de houssioe sur les jambes. • Oh! l'aimable enfant, m'éctiai-je; qu'elle est espiègle! que cela annonce d'esprit!... Monsieur, voilà une jietite demoiselle qui vous fera honneur un jour. Permttlei-moi de lui offrir de quoi acheter nne belle poupée. ■ Oh ! dès ce moment il n'y cul plus de bornes à la
considération, aux égards, aux soins, aux prévenances. « Oit sont-ils donc tous? ('omment ' ils ne savent pas encore qu'il vient d'arriver un bon monsieur qui s'écorche les fesses et qui donne des poupées aux petites filles? Va donc, Javotte, va donc chercher ta mère, la fille de basse-cour, les jardiniers. Monsieur, un doigt de vin vouj ferait peut être plaisir? — Oui, monsieur, grand plaisir. --Mais comment vous laisser seul sous ce péristyle ? — Oh ! je ne m'y trouve pas mal. — Mais le respect que je dois à monsieur... — J'ai plus be soin de restaurants que de respects. — Ah ! j'entends. Si j'osais offrir à monsieur... — (^)uoi? — Un bon morceau de pâté froid. — Osez, monsieur, osez. — Vous me permetlez donc de vous quitter un moment ? — Je vous en ])rie. •
Et voilà la grosse concierge, que l'aspect d'une couple de louis a rendue légère, qui accourt et fait résonner le pavé sous ses jambes volumineuses. La voilà grondant, excitant sa fille de basse-cour et autres, qui, n'ayant rien reçu, n'ont pas de molif de courir comme elle. En un instant, je suis entouré, fatigué, excédé de complaisances, de politesses qui ne menaient à rien. « Le vin, le pâté! leur criai-je.
— iVIe voilà, me voilà ! dit le concierge, qui n avait pas voulu me servir sans avoir pris sa belle perruque, celle qu'il mttlait pour chanter le dimanche au lutrin. — Comment, monsieur la Roche, monsieur se rafraîchirait sous ce péristyle? Quelle idée aurait-il de nous' Javotte, va me chercher les clefs, que je couvre le meilleur lit, le lit de madame la comtesse, — Un moment , madame la Roche , madame la comtesse me suit. — Elle arrive, monsieur ? — Avec cinq ou six personnes. — Ah ! que n'esl-elle arrivée hier! avec quel plaisir nos paysans lui auraient planté des tiiaix ! — Elle a décidé que celle année le f' mai serait le 2. — Coume c'est ingénieux! — Ainsi, vous lui planterez ce soir tout ce que vous voudrez ; pour moi, je ne planterai rien. Eh! voyons donc ce vin, ce pâté. — Mais, monsieur, permettez qu'on vous mette chez vous. — Je veux boire et manger ici , à l'instant. — Allons, monsieur la Roche, servez , servez donc. Moi, je vais loger monsieur... Ah! permettez que je vous... que je vous fasse une quesliou... Je vous demande pardon , monsieur, mais je vous prie de me dire si vous êtes titré. — Eh! l.;issezmoi manger. — C'est qu'il y a ici , comme dans toutes les grandes maisons, une étiquette dont je ne peux m'écarter. Monsieur est-il qualifié? — Non. — Monsieur a sans doute une charge à la cour? — Non. — Monsieur est au service, peut-être? — Non, non. — Monsieur est au moins attaché à quelque cour souveraine? — Non, non, non, de par tous les diables, non ! — N'importe, monsieur a les manières d'un prince, et il sera bien couché. »
J'étais toujours sur mon lit de sangle. J'avais sous le nez ma bouteille et mon pâté, que je travaillais sans relâche : de tous les cuisiniers, le meilleur esl un bon appétit. Mais comme il y a un terme au plaisir comme à la peine , je m'arrêtai , et je permis à M. la Boche de me faire porter chez moi. On m'enlève de nouveau; on monte, on monte ; je crus qu'on ne cesserait pas de monter. On m'installe enfin sous les combles, dans une petite chambre assez mesquinement meublée , mais dont le lit paraissait arrangé par la bienveillance même. M. la Roche , en dépit de ma qualité de roturier, ne dédaigna pas de me ssrvir de valet de chambre. Il fallut bien le laisser faire, quoiqu'il n'en finît pas, puisque je ne pouxais m'aider moi-même. Je me trouvai enfin dans un lil excellent, et je priai qu'on me laissât digérer en paix.
Digérer en paix ! Eh ! ne faut-îl pas que je sois alternativement tourmenté de toutes les manières? A peine M. et madame la Roche venaient de sortir, qu'ils rentrèrent avec un homme d'assez piètre mine, qui, dans les intervalles de cinq à six révérences, débuta par m'apprendre qu'il était le médecin, le chirurgien et l'apothicaire du lieu. I' Je vous en fais mon compliment, monsieur ; mais je n'ai besoin de personne. — Pardonnez-moi, monsieur; et il esl de mon devoir de vous rendre des soins. — Je n'en veux pas. — D'après les renseignements que j'ai recueillis, vous êtes atteint d'une attaque de paralysie, à moins cependant que ce ne soit d'une scialique. — Ki l'une ni l'autre, monsieur. Je suis alleinl de deux écorchures au derrière, grandes chacune comme la forme de votre chapeau. — Par conséquent , douleur dans tous les membres. — Oui, monsieur. — Insupportable dans la clavicule. — Et même dans les épaules. — Il doit en résulter un mouvement fébrile. — Non, monsieur. — Vous vous trompez, monsieur ; vous avez la fièvre. — Je vous dis, venlrebleu...
— Permetlez que je vous tâte le pouls. — Eh ! allez vous faire... — Oh ! oh ! la fièvre doit être violente! il y a déjà transport au cerveau. Monsieur la Roche , il serait prudent de prendre des précautions. — Oh ! les malheureux vont me lier! — (Jui, monsieur, pour votre plus grand bien. — Il faut eu finir : prenez mon pouls, prenez mon... prenez tout ce que vous voudrez. — Le pouls n'indirjue rien d'alarmant. — Je vous le disais bien. — Mais les blessures sont considé • râbles, et il y a inflammation. — Monsieur a les fesses rouges comme les joues de madame la Hoche. Il y aura accès de fièvre cette nuit.
— Eh bien ! je boirai de l'eau. — Des crudités ! Non, monsieur; vous boirez une infusion de chiendent et de bourrache. Ce remède a la double vertu de rafraîchir et de pousser à la peau. — Avez-vous fini?
— Je n'ai pas commencé. — Ah! mon Dieu! — Raisonnons maintenant sur la manière de traiter vos blessures. J'ai de«\ moyens curatils.
QNH MACEDUINE.
Le promif r est jinr le férat. Mais les corps f;raisseui cavent quelquefois, et agissent toujours lentenieiit. — Passons au second. — (^'est tout sim|ilenient la sauce piquante, qui deniaiu vous nura remis su i vos pieds. Vous vovei. monsieur, comme j'exerce mon ministère en homme désiniëresso. — .\ppllquer. donc votre sauce piqu.inte.
X Aie! aie!... Je n'\ tiens pas! O'esl un supplice é,ouvan-
lable... ()hkI remède infernal m'avei-vous mis \k ' — (!'est un remèil'" de bonne femme, un remède tout à fait innocent, du vinaigre, du si I et du poivre. — (^)ue le diable te confonde, empirique elïronté ! — Comment! des iiijuresl... Comment! vous arrachez les compresses' iMadame U Koclie, prêtez nous vos jarretières. Allons, ferme, monsieur la Koclie ! S.i:sissons cli.icun une main, paissons le nrcuit coulant ' Ah! ah! ah! j'en ai vu bien d'dutres, et je vous i;ucrirai iuali;ri' vous ! •<
La crainte d'une seconde application du remède de bonne femme rend quelque souplesse » mei membres cnp.ourdis. .le dëijage mes mains, je nie lève, je saute sur le balai de madame la Kocbc, je tombe sur le concierge et sur le docteur. Le docteur tombe, le nez devant, dans U sauce piquante, et sent aux ^eu\ la douleur qu'il m'a fait éprouver plus bas ; le concierge tombe sur U croisée, sa tête passe à travers un carreau, il se taillade la lijjure ; le sanj; l'aveugle, il n'y voit pas plus que le docteur. Tous deui , courant, trépignant par la chambre, se rencontrent, se heurtent estomac contre estomac, et tombent sur le derrière à quatre pas l'un de l'autre. Madame la Roche s'empresse de relever son mari, et moi de sortir de celte chambre mauJite Ma culotte sous un bras, les draps de mon lit sous l'autre, et mon balai à lu main, je traverse le champ de bataille, je sors, je ferme la porte à double tour ; je laisse mes champions s'arranger comme ils le voudront, .l'entre dans une autre chambre , je m'y enferme, je fais le lit tant bien que mal, je me mets dedans, et je ferme les yeux en attendant le sommeil.
Je sentais son baume bienfaisant couler dans mon corps brisé, lorsque deui , dix, vingt, trente coups de fusil me rappelèrent à moi-même et à mes souffrances, ,1'imaginai qu'on m'avait dépeint aux paysans comme un enragé dont il fallait absolument se rendn^ maître, et qu'on cherchait à m'eft'rayer en déployant un appareil militaire. Déjà je croyais entendre un ou deux charpentiers, protégés par l'infanterie villageoise, mettre la hache dans ma porte. Je me voyais lié, garrotté, sans défense. Je sentais par anticipation l'eftVl de la sauce diabolique. Le docteur, sourd à mes cris, insensible à ma douleur, riait d'uu rire méchant, comme Satin quand il a le bonheur de damner une âme. Ces idées me montèrent la tète de nouveau, et, appuyé sur mon balai, je fus ouvrir ma croisée, et voir si je ne pourrais pas battre en retraite à la manière des chats. On ne pensait pas plus à moi qu'au Grand Mogol. Je vis dans la cour les voitures de nos dames, les petites tilles qui leur présentaient des bouquets., et les jeunes gens qui brûlaient leur poudre pour leur faire honnenr. • \h ! dis-je avec un soupir d'allégement, me voilà sauvé ! »
IX — Irrésolutions , Combats, Faihipssse.
■' Ou est-il ? >. est le premier mol qui frappa mon oreille. « Qui , !a KocheP répondit la comtesse d'Ermeuil. — Eh 1 non; mon ami — Baptiste , appelez la Roche. Il est bien extraordinaire qu'il ne soit pa« a la tète de ces bons villageois. — Laissons la Roche , madame la comtesse, et occupons-nous de ce malheureux, qui ne peut se soutenir. — Mais , ma chère amie, la Roche seul peut nous en donner des nouvelles. — Allons, Baptiste, cherchez donc la Hoche, et ne perdez pas un moment. • Je m'empresse, je m'élance vers ma porte. Je ne trouve plus la clef, que, dans le trouble inséparable d'une retraite précipitée, j'ai jetée je ne sais où.
La Roche, sa femme et le docteur enrageaient de ne s'être pas trouvés k l'arrivée de madame. La Roche éuil en possession de lui présenter la main à sa descente de voiture, et le docteur lui adressait un assez plat compliment, qui lui valait un diner pour le lendemain. Ils frappaient, ils criaient, ils appelaient. Baptiste, guidé par ces vociférations, monte, ouvre la porte, et recule à l'aspect du docteur, qui loi présenic des yeux rouges comme des écrevisses et gros comme le poing. Il reste stupéfait en voyant la Ruche balafré dans tous les sens, et sa chère épouse les mains ensanglantées. Il se remil un peu, lorsqu'il se fut assuré que ces messieurs étaient sans armes, el il tira bravement sou couteau de chasse, afin de pouvoir parler et entendre en toute sécurité.
Il apprit qu'un fou, un forcené, un diable avait causé tout ce désordre, et s'éiait enfui it la cave ou sur les toits. Il était indubitable qu'il s'était échappé de Cbarenton, cii il fallait se hâter de le reconduire, si pourtant on pouvait .«e saisir de lui, ce qui paraissait tièsdifiicile, car il frappait comme un sourd, et il était fort comme Samson, quoiqu'il eût les cheveux à la Titus.
Biptiste, qui ne comprend rien à ce galimatias, va rendre à sa maîtresse les contes qu'on lui a fdits. On le presse de questions, auxquelles il lui est impossible de répondre. Sophie et madame d'Ermeuil , impatientes cl impatientées, monlcut et furelteiil partout, chacune de leur coté. Kancheltc courait en avant : une lemme de chambre .<llcnlivc vole ponr épargner qnclques pas a sa maîtresse ; !
tel était le prétexte du moulent, que j'appréciais a si jutte valeur. Elle ouvrait toutes le» chambres ; elle allait, elle revenait, elle m'appelait. Je ne répondais point : je ne voulait pu que laocheltc pût m'adresser quatre mots en |iartioulier.
Madame la Koche el ses deux chevaliers auraient été déseipérëf de paraître d.ins l'étal ou je les avais nii». Ils avaient pris un escalier dérobe , et étaient descendus a la conciergerie. Madame la Roche lavait son sein et ses vêtemeiila ensanglanté.», l'ne terrine d'eau fraîche et l'éponge île l'écurie servaient alternniivenient aux deux blessés il calmer l'inllamniation des parties m iladrs.
l'.inclietle entre dans cette chambre, théâtre de mes brillants exploits. Les meubles sont ^enve^^és ■ le carreau est marqué de stni> • la perruque dos dimanches de la Roche est tombée dans la sauce piquante, et a été foulée aux pieds ; le fourreau du couteau de chasse de Baptiste s'i si ilétaché au moment oii il a lire l'arme toujours vierge. Fanchette s'écrie qu'on m'a assassiné. ICIle montre mon sang, la paine du couteau dont on s'est servi, la perruque d'un dfs assassins, que je lui ai arrachée en me défendant, et l'aimable lille fond en larmes.
Je les entends, ces sanglots ; ils vont jusqu'à mon coeur, ils le froi,^ sent. Je tremble que l'erreur de l'"anchetle se propage el soit fatale* deux personnes à la fois. J'ouvre ran porte , a |>eu près comme Alexandre dénoua le nœud gordien, A coups redoublés du manche de mon balai , je fais sauter le panneau d'en bas , je me traîne , je me présente ; Sophie se précipite dans mes bras. A cet aspect Fanchette s'évanouit.
• 'l'oiis ceux qui s'intéressent à vous me sont chers, me dit madame de Mirville; cette fille a le cœur excellent, n Elle me quille, elle soulève la tête de celle... elle lui fait respirer des sel.s , elle la rappelle à la vie. Je vois ses yeux se rouvrir, ses regards errer autour d'elle me chercher, el le .sourire reparaître sur ses lèvres quand elle m'a retrouvé.
La lioche, sa femme et le docteur parurent enfin. Ici on commença à s'expliquer, à s'entendre, el ce qui semblait, un instant avant pouvoir fournir un nouvel article à l'aureur des r«(i.sc,\ cilebtps . ne fut plus qu'un incident comique pour l'auditoire, ficheux pour le médecin el la Boche , el a^sez désagréable pour moi.
Je fus conduit à un appartement complet. Là, passé par M. Baptiste dans du linge blanc el dans une belle robe de chambre, qui probablement avait appartenu au général d'Ermeuil, placé un peu de côté sur des coussins d'édredon , je reçus la visite , les compliments de condoléance et les traits plaisants de nos compagnons de voyape; du
Reynel ne me fil (|u'une question : — Ce mal-là ôie-t-il l'appétit :■
Je crois, au contraire, qu'il en donne. — Vous entendez, madame la comtesse. — Et je comprends, mon cher du Reynel. Descendez à l'office, et faites les dispositions du diner.
Il trouvait des jambes quand il s'agissait de cuisine; il partit comme un trait. Madame d'Ermeuil proposa à mon amie d'aller prendre l'air dans le parc. Sophie répondu qu'elle avait besoin de repos. Soulanges offrit son bras, cela était tout simple; il lut accepté, ce qui était tout simple encore.
Me voilà seul avec la plus ainianle , la plus aimée des femmes. Elle tire un fauteuil près de l'ottomane sur laquelle je repose. Elle s'assied , elle me regarde d'an air si tourh.int. si doux, si expressif!... C'est l'innocence qui caresse la rose el qui ne soupçonne pas ré(iine. Je comptais au moins être heureiu à la manière de madame de Mirville , pendant quelques heures encore. Mais rien va-t il jamais au gré de mes désirs ' La porte s'ouvre; elle se lève précipitamment court à la cheminée chercher... ce qu'elle sait bien n'y avoir pas mis. Elle ouvre une croisée, elle chante d'une voix tremblotante, elle joue avec ses cheveux d'une main mal assurée. Elle ne sait oii elle en est... ni moi non plus. Qui croyez-vous qui vienne d'entrer ?... Eh ! parbleu , c'est mademoiselle Fanchette.
Avant de sortir, madame U comtesse lui a indiqiié une armoire de garde-robe. Fanchette s'entend à arranger une robe à peu près comme moi. IS'importe, elle a pris dans celte armoire ce qui lui est tombé sous la main. Elle vient demander des conseils à madame de Mirville; elle s'assied sans qu'on le lui permette; elle s'assied près de la femme charmante , plus près encore de l'oiiomane. Qaelle est donc celle fui-eur de m'obséder ainsi !... Je la battrais, si je suivais mou premier mouvement... Tu la battrais, ingrat! elle t'aime aussi cette Fanchette... et elle est si jolie !
Me voilà embarrassé, muet pour la seconde foi». Parler amour à Sophie, c'est aliliger Fanchette; et que pensera Sophie si le silence succède à ces épanchements si vifs, si variés, si entraînants? Elle pensera... elle pensera que je sacrifie aux convenances , et elle m'en estimera davantage.
Ma foi , puisqu'il faut dissimuler un moment . je veux qu'au taoins ma dissimulation soit utile : je vais faire un discours sur nos devoirs publics et ]irivés, il me servira à moi et aux autres; je n'ai jamais improvisé, qu'importe ? Sophie et Fanchette me trouveroat plus éloquent que Bou'dalouc; la première se croira au sermon , ou elle dort comme tant d'autrei; la seconde saisira les applicilions que je ne manquerai pis de lui adresser. Je commence.
.le commençai en efl'et , el je disais de très -bonnes choses dans un Myle ass€i décousu, lorsque la cloche de léglisc réveilla ma belle
UNf. MACKDOINK.
amie , qui avait eomniencf par admirer , et qui sVtait assoupie par la force de l'babitnde. Elle étendit les bras, se frotta les ye'i\, s'jpprocha de mon oreille et me dit : — Je vais demander pardon à Dieu des folies que uoiu avons dites et faites. — (Juoi ' enveloppée dans les draps de l'auberge de Chantilly ? — Je vais prendre une robe de madame d'Ermeuil. — Elle vous ira comme un sac. Pardonnez-moi, monsieur, reprend Fanrtiette, qui n'a pas perdu un mot ,jc crois que celle-ci conviendra. — Kanchette, passez avec moi dans ce cabinet. »
Au moins elles s'en vont toutes les deux, je puis respirer un moment... oui. un moment. Nous verrez que Fanchette reviendra... si elle revient, je uief.'iche sérieusement.
Eh bien I la voilà qui rentre!... .\h ! Sophie est avec elle. « Fanchette , demandez à la l\oche une Journét- ilu Chrétien et un carreau. — J'y cours, madame. — Ma bonne amie? — Mon anp,e ? — Fanchette vous suivra avec le livre et le coussin. — Ce n'est pas l'usage, mon ami. Baptiste... — >ou, l'ancbctte. J'ai besoin de repos, ei je reposerai pendant que vous appellerez sur nous les bénédictions cilestes. — Fanchette, soit.
• Partons, ma petite, le second coup est sonné. — Madame veut que je l'accompagne '. Eh! qui aura soin de mon-ieur ' — Mon ami, elle a raison. — Mademoiselle . je n'ai besoin de rien. — Et cette robe, que midame a eu la bonté de b.îlir, qui la finira ? — Mon ami, elle a raison. — Oh ! qu'importe à notre comtesse que votre robe soit prèle un peu plus tôt ou un peu plus tard ? — Mon ami, la comtesse est très-vive , elle veut être servie à la minute, et Fanchette a besoin de se mettre bien dans son esprit. Ma petite, appelez Baptiste. — .\u moins, mademoiselle Fanchette ira finir ailleurs la robe qu'elle a commencée, et... » Fanchette est déjà bien loin, et ne m'a peut-être pas entendu.
Sophie est sortie, elle a tiré ma porte après elle : me voilà seul , absolument seul... Oh' oui, Fanchette m'a entendu, puisqu'elle ne revient pas. Elle est piquée sans doute... Tant mieux, j'en suis bien aise. Pourquoi m'aime-t-elle sans mon aveu, malgré moi ?...
l'entends marcher derrière moi , bien lentement, bien doucement; on touche à peine le parquet... mais on n'a pas ouvert ma porte. Par où est-elle entrée ? Il y a sans doute un escalier qui donne dans le cabinet oii elle a habillé madame de Mirville... De quoi m'occupé-je là ? Je conserverai ma position, j'aurai l'air de reposer, elle craindra de me réveiller; et quand on ne se voit pas, qu'on ne se parle pas , il me semble qu'il n'y a aucun danger.
Oh '. oui, c'est elle! J'ai surpris un, deui soupirs qu'elle voulait arrêter. Pauvre petite !... Ah ! mon Dieu , l'eiclamalion m'est échappée . )t l'ai prononcée à haute vois , elle l'a entendue , appréciée. Elle croit probablement qu'un songe m'occupe d'elle. Elle a saisi ma main, elle l'a couverte de baisers. ÏS'importe, je suis immobile , je fais toujours semblant de dormir. Oh ! que cela est beau !
Je portais au doigt un simple anneau. " Si je l'avais, disait-elle à demi voix , je le ijarderais toute ma vie. » Elle caressait l'anneau , elle le baisait, elle le baisait encore. Je retirai ma main de façon à le laisser dans la sienne. Je ne saurais me reprocher cela. Qu'est-ce qu'un anneau? Il n'a de valeur que par le prix qu'on y attache. Moi, je n'y en mettais aucun.
• Oh ! comme il me va! disait-elle; mais je ne peux le garder. S'il me l'avait offert, il serait pour moi d'un prix inestimable. Mais le dérober pendant son sommeil ! Non, non, cela ne se fait pas. Quiilons-le , et qu'à son réveil il ne soupçonne pas qu'il a brillé un moment au doigt de Fanchette. »
Elle s'incline pour reprendre cette main que j'ai portée contre la cloison : l'anneau est donné , je ne veux pas le reprendre. Elle le pose en soupirant près de cette main que je m'obstine à tenir fermée. Elle se relève, et ses lèvres effleurent mon tronl. Je m'opiniàtre à vouloir dormir ; elle me croit enseveli dans un profond sommeil. Sa bouche, errante, vagabonde, se liie sur la mienne. « Jamais, dit-elle, il ne recevra de baisers donnés avec autant d'amour. »
Elle s'enhardissait; les baisers se succédaient avec rapidité. Je me tourne vers elle, j'enlace son corps de mes bras, je l'attire sur mon cœur, je l'y presse, je l'y fixe... J'allais... Je le voulais... Ma diable de chemise se détache, s'arrache, vous savez d'où. Une douleur aiguë me rend à moi-même et fait fuir la volupté. Yoye?. pourtant à quoi tient notre vertu !
Fanchette, interdite , se relève. Elle est debout à côté de moi. Ses yeux se lixent sur le» miens. Timides , incertains, ils cherchent à lire ce qui se passe dans mon âme. <,)ue pouvais-je lui dire? A'avais-je point pirtagé ses transports .•' Je tenais encore sa main , j'y passai l'anneau qu'elle avait tant désiré. " <^)u'il soit le gage de ma sincère amitié. — .Ah ! monsieur , ce n'est point l'amitié qui le reçoit. — Tout autre sentiment nous est interdit. — Il faut donc être une grande dame pour oser avoir un cœur. — Il faut au moins en régler les mouvements. — Etes-vous toujours maitre du vôtre? — .le fais tout pour cela. — .Moi, je ne vis que pour aimer. — Fanchette, ces conversations-là sont bien dangereuses. — Que craignez-vous, monsieur? J'aurai toujours la force de vous ramener aux conven.inces . si vous pouviez les oublier ; je le jure par cet anneau , par mon amour. — Eh ! n'as-tu pas assez de la jeunesse, de ta figure? .As-tu besoin d'y joindre le charme de la délicatesse ' Ai-je à redouter près de toi tous
les genres de séduction ? — Je n'en connais aucun. — Tu sais plaire, cruelle. — Ah! monsieur, qu'avez- vous dit ?... Se peut-il ?... » Elle vent que je répète, et elle m'ôtc de nouveau la liberté de lui parler. Elle excite, elle rallume un feu dévorant. Je brûle, je me consume; ma lête se perd pour la centième fois.
Cependant je lais un dernier effort, je cherche à reproduire cette douleur salutaire, qui ramène la raison; je m'agiie en tous les sens, je la provoque en vain : je ne trouve que Fanchette et l'amour.
C'en était fait, si des éclats bruyants ne nous eussent rendus à nousmêmes. Fanchette courut à son ouvrage , rouge comme le désir, belle comme la volupté.