‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 164 sur 379 · XIII. — Lf vilain lYctu* (rurginil · texte numérisé non relu

XIII. — Lf vilain lYctu* (rurginil

• Monsieur le notaire, vous dresserez le contrat de vente il un contrat de mariage. La future apporte en dot celle maison et ce jardin. Le futur n'apporte rien. Nous laisserez le« noms en blanc. Allez et que tout cela soit )irêt dans deui heures. >

Ah ! monsieur Tachard, vous êtes fier parce que vous avez deux arpents de terre' nous i>ouimes plus fiers que voui encore : dou> voulons faire la foilune de voire fils.

Qu'est-ce donc que je vois là-bas , tout au haut du villapr ' oh ! comme cela ressemble à Fanchette '... .\h! mon Dieu, mon Dieu' c'est elle ! je ne la vois jamais sans eIVroi... et sans plaisir.

Mais je suis fort ici , au milieu d'une rue. des habitants, qui vont et viennent. Je vais l'aborder bravemml.

Elle m'avait vu , elle m'allendait , le sourire sur les lèvres, la satisfaction dans les yeux. Je ne savais rpic lui dire , car je ne voulais point parler amour, et il est des femmes à qui on ne peut parler que cela, parce que c'est toujours cela qu'elles irspirt-nl.

N'oyons , que lui dirai-je ?... « D'où venez-vous donc, Fanchette ' — Madame m'a ordonné hier de lui trouver une femme qui sache faire les fromages à la crème. — Et avez-vous trouvé cette femme ? — J'en ai arrêté une qui n'y entend rien. — Plaisantez-vous? — .le me suis adressée à la petite qui est à la cuisine. Elle m'a parlé d'une mère et de cinq enfants, de pain noir et de lentilles, et c'est cette mère que j'ai prise. — Et qui fera les fromages ? — Je la guiderai, je les ferai pour elle , s'il le faut. — Ah ! Fanchette , Fancbelie' ne rien avoir et donner son temps et sa peine ! — C'est ne rien donner quand on ne miinque de rien. — Fille généreuse , excellente fille , comment ne pas l'aimer:' ■ Et, à propos de fromages, je recommençai à extravaguer. Je n'étais plus dans la rue, je ne voyais plus les habitants. J'avais pris la main de Fanchette, je l'avais passée à mon bras , je l'entraînais... je ne sais oii. Je n'avais ]ia8 de projets , mais j>> l'entrainais. <i Prenez garde , monsieur, on nous remarque; nous pouvons être vu» de quelqu'un du château. " Ces derniers mots me firent frissonner. Je crus être en présence de Sophie. Une sueur froide coula de tous mes membres.

J'avais laissé sa main. J'étais debout, appuyé contre un tilleul , cherchant à classer mes idées , à lire dans mon cœur : je n'y trouvais que le chaos.

« Eloignez-vous, éloignez-vous! » lui criai-je d'une voix forte; et elle s'éloigna sans me répondre un mot. • Oh! reviens , reviens , lui dis-je d'une voix suppliante. Je suis un barbare : pardonne- moi. - Elle revient et me regarde d'un air si doux! L'offense n'a pu pénétrer jusqu'à son cœur : il n'y a de place que pour l'amour.

o Fanchette, soyons raisonnables. — Ordonnez, monsieur. — Il faut nous séparer. — Pour toujours ? — Au moins pour quelques heures. — Adieu , monsieur. — .\dieu , Fanchette... Fancbette ' — Monsieur? i> Que devais-je lui dire encore ? Je ne sais ; mais je cède au besoin de lui parler. « A la suite de celte nuit si cruelle et si douce , où vous êtes vous retirée ? — Dans le jardin , monsieur. — Comment, vous vous êtes laissée glisser le long des espaliers au risque de vous tuer! — Je serais morte au sein du plaisir. Il me semblait vous tenir encore dans mes bras, respirer voire haleine enllammée... Que faites-vous, monsieur? vous m'elTrayez , vous oubliez où vous êtes !... "

Et c'est elle qui maintenant est obligée de veiller sur moi ! Non! il ne faut ni la voir ni lui parler, puisqu'un fromage, un espalier, une mouche, un brin d'herbe , tout ramène des transports que je ne saurais maîtriser... Elle me quitte! Elle a raison, elle a pitié de moi. Moi, avoir besoin de la piiié de Fanchette!

Une rue se présenta , et je la suivis ; elle donnait sur les champs , et je fus m'y cacher aux autres et à moi-même. Je m'assis; je me couchai sous un arbre, et je m'efforçai d'oublier Fanchette el moi : je ne pouvais oublier ni l'un m l'autre.

lAIais la solitude , la fraîcheur de rombrai;e , un paysage varié me calmèrent insensiblement. Je me levai ; j'entrai chez le père Tachard, assez tranquille pour suivre mon affaire , et trop heureux d'en avoir une qui pîit éloigner pendant quelques heures des idées '...

« bonjour, père Tachard. — Ah ! monsieur sait mon nom ! — Cela n'est pas étonnant ; un propriétaire comme vous... — Oui . parbleu , je le suis. J'ai , de plus , une bonne femme... — Et un fil» joli garçon, dont vous ne parlez pas. — Joli garçon, j'en conviens . mais cela ne signifie pas grand'chose. — Allons, allons, père Tachard , vous avez été fort bien , et vous n'en éiiez pas lâché. — A la bonne heure, monsieur; mais l'essentiel est d'être probe , laborieux, économe, et notre Eustache est toui cela. — Il a toutes les qualités requises pour faire , comme vous , un bon mari. — Oh I monsieur, ne parlons pas de cela. — Pourquoi ? ne seriez-vous pas bien aise de vous voir renaître dans un pciil-fils , de le faire sauter sur vos genoux, de lui apprendre à articuler le premier mot , de recueillir son premier sourire , de sourire vous-même à ses petits contes, à ses espiègleries ' — J'en serais enchanté , monsieur, mais cela ne se peu»

UNE MACKDOINE,

pas. — El la raison, père 'l'achard.' — Eustacbe s'est amourache d'une petite tille du village qui ne lui convient pas. — Qui ne lui convient pas '. Ah ! elle n'est pas sage. — Oh ! à cet égard-là , je n'ai rien à lui reprocher. — Ses parents manquent de probité ? — Eh ! non , c'est pauvre mais honnête. — C'est donc leur pauvreté qui vous arrête? — Eh I croyez-vous que ce ne soit rien, monsieur? Vit-on d'amour en nunage ? D'ailleurs, irai-je , moi , propriétaire, donner à mon fils un journalier pour beau-| ère? — Vous avez raison , père Tacbard : la distinction des ranijs n'est point une chimère. Mais, à propos de miria|;e, que dites-vous de la maison du père Firmin ? — Elle est, ma foi, jolie. — Et son jardin ? — Oh '. cela, c'est du bon bien, et c'est ii vendre depuis trois jour.=. — C'est vendu, père Tachard. — Et à qui donc ? — A une jolie fille , très-disposée à épouser Kustache, et q li ne vous demandera rien.

Soulanges était toujours le cavalier de la comtesse.

— Diable ! voilà une eicellente affaire. Mais prenez garde , monsieur, l ne jeune fille qui achète une maison et un jardin doit quelquefois ses ressources à des moyens... — Vous êtes un brave homme, père Tachard, et celte fierté-la vaut mieux que celle qu'inspire la distinction des rangs. Mais je vous réponds que la jeune fille que je vous propose.. — Eh ! qui me répondra de vous ? — Madame la comteise d'Ermeuil. — C'est fort bien. Mais Eustache est si entêté de sa petite (Claire !... — Eustache épousera la fille ., la maison et le jardin, je vous le certifie. — Mais encore, monsieur, faudrait-t-il me nommer la future. — Trouvez-vous à midi chez le notaire du village avec votre femme et votre fils : vous l'y verrez. — .\près tout, je ne m'engage à rien, et si la fille ne me convient pas... — Il n'y aura rien de fait, père Tachard.

» — Je n'ai plus qu'une objection à vous faire. — Et laquelle!" — Tout le monde ici a la manie de marier Eustache, el il ne peut épouser qu une femme à la fois. — Que voulez-vous dire? — Une jeune dame sort de chez nous, et propose aussi une fille sage, douce, qui aime beaucoup Eustache , et qui est propriétaire de deux arpents de pré qui ont été mis en vente avec la maison et le jardin. Elle a , comme vous , un style entortillé , où je ne comprends rien ; et au moment de choisir entre deux brus , je n'en connais pas une. — Uiles-moi . dites-moi donc, quel à(;e a la jeune dame ? — Mais diiliiiit à vingt ans. — Petite ? — Mais si bien faite ! — Jolie ? — Comme un ange. — Le pied miijnon? — Mais je crois qu'oui. — La jambe moulée? — Oh ! je n'y ai pas regardé. — l\i moi plus. Mais dans la forêt de Chantilly, une peur, un buisson, une jarretière... »

Oh! c'est elle, c'est elle' Comme son cœur est d'accord avec le mien! Quel mouvement sympathique nous a entraînés tous les trois! Elle et moi donnons un peu d'argent, et Fanchette, qui n'en a pas, fera les fromages à la crème. Chère l'anchette! chère Sophie ! quelle journée! que d'heureux à la fois! Claire, Eustache, les Tachard, les Servent et nous trois! Et en me parlant ainsi, j'avais sauté la porte coupée du père Tachard. qui me suivait des yeux la bouche ouverte, les bras pendants, et qui , sans doute, me prenait pour un fou. Je courais par le village ; je demandais la maison de Claire, et je courais

Paris. Typofraphic Pion fr^

de plus belle, .le me jetai enfin dans sa triste bicoque , qu'un coup d'oeil transforma en un temple, oui, en un temple magnifique. Sophie, assise sur une escabelle , avait tout changé autour d'elle. Sa figure céleste rayonnait d'une joie douce, de celte joie pure qui embellirait la laideur, el qui ajoute à la beauté un charme irrésistible.

La voir, tomber à ses pieds, adorer la divinité qui vivifiait cette cabane, qui y apportait le bonheur, fut l'affaire d'une seconde. Elle m'avait relevé, j'étais dans ses bras, je la pressais sur mon cœur, avant qu'elle el moi ayons pu réfléchir à ce que nous faisions. « Cher ami! clière .Sophie! nous écriàmes-nous à la fois. — Vous m'avez devinée? — Tachard m'a touldil. — Le notaire m'a aussi parlé de vous. — .\h! je vous aimerais davantage, s'il éuil possible d'aimer plus. — Chère Sophie ! — Cher ami ! »

Je vis sur la figure de Servent qu'il ne savait rien encore. Il ne prenait d'autre part à ce qui se passait que celle de la curiosité et de Télonnement. l n mol le mettait en scène, et pouvait le faire extravaguer comme nous. Je dilïérai de le dire. Je pris la main de Sophie, et je Terjjageai à sortir avec moi.

" Nous marions Claire, chère Sophie. — Dieu en soit loué, cher ami ! ^ IN'ous la rendons riche pour une fille de son élat. — Que de bénédictions nous allons recevoir! — Mais l'enthousiasme du moment ne nous égare-t-il point? Sommes-nous justes envers tout le monde? — Je ne vous entends pas. — Il y a dans cette cabane un père , une mère, quatre enfants. — J'y suis, j'y suis. Que la fièvre entre là... qu'elle frajippe le père ou la mère... la misère s'y fixe... s'attache à ces malheureux... les ronge insensiblement. — Sophie! — Mon ami ?

— Claire a assez de la maison et du jardin. — Cela peut être ; mais j'ai donné le pré. — Il faut changer quelque chose à vos dispositions.

— Oh ! non, mon ami. J'ai eu tant de plaisir à donner ce pré! — Assurez-en du moins la joui.'^sance au père et à la mère. — Claire alors n'est plus aux yeux de Tachard un excellent parti. C'est un grand péché que l'orgueil ; mais j'ai celui d'humilier un peu cet homme, qui a dédaigné les pauvres Servent. — Et pour le plaisir de commettre ce gros vilain péché-la, vous les exposez à mourir de faim. — Yous me fjiles ticmbler, mon ami. Donnez-leur donc la jouissance du pré. —

Le concierge du chjleau de madame d'Ermeuil.

Oh ! non , non , tout pour Claire. Mais cherclions quelque moyen. — Chère amie, je n'en vois point. — Ah ! m'y voili. — Qu'est-ce ? — Mautortà une filature de coton... — Excellent, admirable! — Il faut qu'il prenne les rpiatre enfants. — Sans doute. — Je lui écrirai. — .Vujourd'hni. — 'J'out de suite. — Mais le père et la mère? — Ceci est plusdiflicile à arranger. — Mon ami, m'y voilà encore. —"\ oyons? — Nous faites bâtir à la Chaussée-d'.-Vntin ? — Eh bien ' — Il vous faudra un portier? — Ma chère amie, je ne peux pas faire un suisse de Servent. — Pourquoi non? Le juge Dandin en a bien fait un de Pelil-Jean. Vous n'aurez pas de locataires de six mois; Servent aura le temps de se décrasser, et aura la satisfaction de voir ses enfants et de les surveiller. Je vous demande votre porte, monsieur. — Je vous la donne, madame.

). A propos, chère Sophie, avez-TOUS de l'argent? — Non, et vous?

res, riic de V.iiipirard, .S6.

UNE MACÉDOINE

— J'allais vous en demaniler. — AU! mon Dieu, comment pajerai-je mon prt' :' — l".l moi, ma maiion et mon jardin ' — \ oilà ([iii est embarrassant. — Nous parlerons ii madame d'Krmeuil, a Soulanues, à du Keynel. — V pensez-vous, mon ami? Nous sommes partis de l'aris comme des fous , avec ce que nous avions dans la poche. — Il serait bien dur cependant d'être obligés de demander du temps. — Ce sera la punition de ce pi'cbé d'orgueil auquel je liens tant. — D'ailleurs on sait bien qu'on ne porte pas sur soi de quoi p.ijer une maison et des terres, auxquelles on ne pensait pas. — F.t puis il ne faut que deui jours pour qu'un courrier aille i Paris et en revienne. — Nous j enverrons Itaptisle. — liaptistc , le premier qui se trouvera. — Haptiste, ma cbire amie, liaptistc. C'est un garçon intelligent. — Baptiste, soit, mon ami. Uentrons chez Servent. ■.

J'avais une envie de porter la paroU- , mais une envie '. Il est si bon d'acqui'rir des cœurs, mais si naturel de vouloir jouir du bienfait!... Je crains beaucoup (|ue cette jouissance soil encore l'ille de l'orgueil... Mais je crois aussi qu'on peut être assez, lionnête homme et commettre par-ci jiar-là un des sept péchés capitaux.

Je lisais dans les yeux de ma .Sophie le désir bien exprimé d'annoncer les heureuses nouvelles. Dévote pleine de bonté, pécheresse charmante! L^lle me ferait aimer Oromaie el Arimane. Qui de nous sera le plus endurci -^ Laissons-la se damner, puisqu'elle le veut, et damnons-nous avec elle, en mettant encore de l'orgueil à cédera la faiblesse...

à la faiblesse ! C'est à l'amour que je me rends; c'est lui qui me souille bien bas : Tu ne fais rien pour elle qui n'ajoute à les droits sur son coeur.

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