XIV. — Le Contrat de Mariage
Elle me regardait d'un air indécis; elle brûlait de parler; elle tremblait que je parlasse. Je la poussai doucement, je la portai en avant, et je lui souris d'une manière qui sans doute voulait dire : Je t'ai devinée; jouis.
11 fallait bien que ma mine signiti.it quelque chose comcela , car elle me serra la main, et la sienne me disait : Je t'entends et je te remercie.
Comme elle sait amener une surprise ! Avec quelle délicatesse elle s'exprima! à travers quelles nuances variées de sensibilité, de douceur, de gaieté, elle fit arriver au cœur du bon Servent ce baume consolateur qui efface le souvenir du passé , qui nous fait renaître à l'espérance! Oh! que je me sais gré de lui avoir cédé! Je me serais exprimé comme un homme, j'aurais mis le bienfait à nu. Elle le parait de ces couleurs séduisantes qui lui donnent un nouveau prix ; Servent, à ses pieds, se rendait au charme inexprimable qu'une femme sensible répand sur tout ce qu'elle dit, sur tout ce qu'elle fait. Les enfacts ne savaient ce que c'est qu'être suisse ; ils n'avaient aucune idée d'une filature de coton ; k peine entendaient-ils les mots aisance, pauvreté; leur cabane, jusqu'alors, avait été leur univers. Mais leur père pleurait; il pleurait de joie, d'attendrissement, de reconnaissance: ces enfants ne pouvaient rien définir; mais ils sentaient que les larmes de leur père étaient celles du plaisir, et sans pouvoir se rendre compte de l'impression qui les entraînait , ils tombèrent à genoux avec lui ; ils pleurèrent comme lui ; comme |lui , ils baisaient la robe , les pieds , les mains de l'heureuse Sophie. Ils ignoraient encore ce que c'est que bénir, et ils balbutiaient des bénédictions.
Nous avions beaucoup fait , il nous restait beaucoup à faire. Après avoir donné rendez-vous chez le notaire à la famille Servent , nous sorliines pour aller annoncer à Claire et .t Eustache la fin de leurs anxiétés et de leurs privations. Je marchais à côté de Sophie et je la regardais.
Un violon aigre , un mauvais tambour et quelques coups de foui 4*3,
— Et vous avez envie d'être mariée?
— Oui , monsieur, et mon amoureux aussi
nous annoncèrent la fête du mai. Elle s'attacha k mon bras, et noui courûmes de toutes nos forces ; le spectacle de la giieté fr.inchc u'cat pas commun, et f.iit toujours pl.iisir.
Assis ^ous les tilleuls, M. la Itoche faisait gravement le« honneurs d'un bullet chargé de vi.uides froides cl de fruits sec». Madame la Hoche veill.ut a ce «pion ne vid.U pas trop prompttment une pièce de vin livrée à la bande joyeuse. Les jeunes fille» el le» jeunes i-euf dansaient. .\ la tin de la contredanse, la fusilUilc recouinieneait le broc circulait, puis les baisers pris el rendus, puis les lape» sur l'épaule, puis la course sur le gazon... Les lapes sur l'épaule! quel dommage de ne pouvoir marier toutes ces fiilcs-là !
Je montai aux appartements, on y parlait de notre promenade mitinale; on interprétait, on plaisanlait , légèrement, avec gr.'ice. Les gens du grand monde sont heureux dans le choix des mots : mais le trait acéré perce, el il faut avoir l'air de ne pas le sentir, à peine de se donner un ridicule. J'étais bien aise (|ii'on ne s'étendît pas trop
là-dessus: je me sentais rougir, en |iensant que l'anchetle... .le rompis la conversation en annonçant le mariage ébauché. Il ne marquait pour l'achever que de l'argent , et j'avouai franchement que je ne savais oii en prendre.
'Joui sert d'aliment à la frivolité. On oublia notre promenade, el on exigea que j'entrasse dans les moindres détails. A mesure que je )>arhiis, je voyais croître l'intérêt que j'inspirais en faveur de Claire el d'Euslacbe. Les gens dissipés retrouvent quelquefois leur cœur. Ils ne vont pas audevant du bien, ils le font avec plaisir, quand l'occasion s'offre d'elle - même.
Celait à qui contribuerait au bonheur de mes petils proté|>,és ; chacun voulait être admis à la cotisation.
Moi, je voulais donner ma maison et mon jardin eu entier, et Sophie, qui venait de rentrer, n'entendait partager avec personne la satisfaction d'offrir son pré.
La comtesse éclata de rire , et je ne savais comment interpréter cette lubie. « Il est plaisant , dit-elle , qu'on se dispute à qui donnera ce que tous ensemble nous ne pouvon.î payer, .l'ai dix louis à peu près. — J'en ai sept, dit Soulanges. — Et moi quinze, » dit du Reynel. Sophie vide sa bourse sur ses genoux; je vide la mienne sur les genoux de Sophie, et il me semble qu'en ce moment j'ét;iblis entre nous une sorte de communauté. La même idée la frappe aussi : un coup d'œil a parlé. Honneur ii qui le premier donna pour nourrice à l'amour l'illusion et l'espérance!
Cependant entre nous tous nous possédions une soixantaine de louis, et avec cela on ne paye point mille écus; d'ailleurs Soulanges, la comtesse et du Reynel ne voulaient donner leur argent qu'à condition qu'il ne leur serait pas rendu. Sophie se dépitait , et moi aussi. Je proposai d'envoyer Haptiste à l'aris; on répondit qu'on n'avait pas trop de deux domestiques. Je voulus sortir pour aller chercher un homme dans le village : on fit un signe à ce coquin de Baptiste, et je compris qu'il allait prendre les devants et s'arranger de manière que je ne trouvasse personne.
n Mais, mon beau monsieur, me dit la comtesse, avec votre noble chaleur, et vous, madame de Mirville avec votre exquise sensibilité, vous êtes desétourdis. — Et en quoi donc' — Vous donnez une maison, c'est fort bien; mais où coucheront vos mariés? — A terre , dit Soulanges. — Et la huche, et la table, et les chaises' reprit du Reynel. — Et l'armoire au linge? — Et le trousseau de la mariée? — tt la pièce de vin à la cave? — Et le sac de blé au grenier?— Et le quartier de lard à la cheminée? — Et les instruments aratoires:' — Et l'âne qui doit porter les fruits à lieauvais? — Ces enfants s'aiment, il faut les marier. Ils ne peuvent faire l'amour en public; voilà une
UNE MACÉDOINR,
mii<!oii oii personne ne le-< vchj, iiu.iml ils auront leiini' porte et fenêtres. Du reste, ils manqueront de tout, en attendant le foin et les lt'gunie<:. — Le joli plan qu'ont trouve là madame et monsieur ! — Il fallait être deu\ pour aller aussi loin. »
Aous nous regardions, Sophie et moi, un peu bonteuj et piqués d'une suite de plaisanteries dont cependant nous sentions la justesse. Kt le moyen d'y mettre lin? Il fjllait de l'arnent pour faire taire les railleurs , et nous n'en pouvions avoir que par l'entremise de madame d'Krmeuil.
« Madame de Mirville, dit-elle, quand il me vient une bonne idée vous vous garde/, bien de vous mettre en tiers et de me priver du plaisir df l'eiëcution. De quel a-il verrai-je une prétention semblable? \ oui donnerez h vous seuls le prt', la maison, le jardin, mais rien de plus; et , moins égoïste que vous, je consens que ces messieurs concourent avec moi h fournir ce que vous avez si complètement oublié. Kaptiste, faites venir la Koche.
• ... ^Monsieur la !>oche , il me faut quatre mille francs dans une beure. — Mad.ime, je tâcherai de vous les trouver. — Vous les avez au vous devez les avoir. — Nos fermiers payent diflicilement. — Vous entendez les affaires, et on m'a appris à conduire les miennes. Je suis lasse lie m'emprunter à moi-même, et à des intérêts assez hauts. — Comment, madame li comtesse penserait-elle''... — Monsieur la Hoche, quatre mille francs dans une heure ou remplacé dans huit jours. ■
« ^lesdames et messieurs , dit du Keynel , que l'amour du prochain ne nous fasse pas oublier re que nous nous devons à nous-mêmes. Pendant que la Roche va faire semblant de chercher ce qu'il a dans sa caisse , occupons-nous du déjeuner. >■ A peine avait-il parlé, que la cloche se fit entendre. J'en fus fort aise : les courses du matin m'avaient donné un appétit dévorant. J'offris la main à ma charmante Sophie, et nous gagnâmes la salle à manger en riant, en chantant, en fo àtrant , i;ais de nos projets , étrangers à toute autre chose. Je crois que si on passait la vie comme je venais d'employer deui heures dans la mienne , on aurait bien plus d'empire sur ses passions... Oui, mais que serait la vie sans amour?
L'arrivée des fromages ii la crème me tira de la plus douce rêverie. Que de souvenirs venaient avec ces fromages! Je voyais la trace de la main qui les avait pétris. Là s'était liié cet œil, alternativement si vif et si langoureux; une gorge divine s'était inclinée vers le vase; sa bouche avait peut-être soupiré le mot amour en façonnant ces coeurs si blancs et si froids, et cette bouche, cette gorge, cette main, tout, tout fut à moi, peut-être à moi encore... Quelle pensée! Et c'est auprès de Sophie, au moment oii mon genou vient d'imprimer doucement sur le sien le serment d'aimer toute la vie , oii son genou vient de répéter le serment, que j'ose... Oh , je m'en punirai; je ne toucherai point à ces fromages, qui font sur moi l'effet que produisait sur les dieu\ l'ambroisie servie par llébé.
Qu'ils sont jolis, ces fromages! qu'ils sont appétissants!... Non, je n'y toucherai pas. O Sophie ! reçois ce léger sacrifice. Je te l'offre en eipialion de mes fautes.
f.'ependant du Reynel avait défiguré ces cœlirs arrondis par Fanclielte. Les arcs, les carquois étaient disparus sous la main du vandale: ce n'était plus que du laitage. Tout le monde était servi; j'avais courageusement refusé.
• Voilà de mauvais fromages, dit madame d'Ermeuil; qu'en pense madame de Mirville? — Ils ne sont pas eicellents. — Détestables! s'écria du lîeynel. — Ma foi, continua Soulanges , j'en pense ce que disait Charles XII du morceau de pain moisi: cela n'est pas bon, mais peut .se manger. »
Quoi ! ces fromages ne vaudraient rien ! quoi ! Fanchetle peut mal faire quelque chose ! J'en pris un peu au bout de mon couteau.,. Non, ils ne sont pas bons; mais Fanchette est-elle obligée de tout savoir? N'est-ce pas pour être utile à cette pauvre mère Servent qu'elle s'est avisée de ce qu'elle n'entend pas i' Ne connais-je pas son motif? ne dois-je pas récompenser l'intention? Bonne Fanchetle, je veux l'épargner le reproche, toujours cruel pour un cœur sensible; je veux trouver tes fromages délicieui. J'en fis l'éloge le plus complet , et j'en chargeai mon assiette. Je la vidji, je la remplis, et à chaque cuillerée, je retrouvais celle main, cette gorge , ces yeux... Ils donnaient vraiment un goût admirable au fromage.
Je ne laissai rien dans le compotier, et je me dis en finissant : J'ai vengé Fanchetle et je l'ai justifiée.
• Mon ami, me dit du Ileynel, vous avez des goûts bien bizarres : jamais je ne ferai de vous un gastronome. » Il tira son Cuisinier iiiipéiiiil de sa poche, et il allait me faire une longue énuméialion des fautes de l'ignorante fromagère, lorsqu'un bruit imprévu fil oublier le livre , les fromages elFancbeile.
C'étaient le père et la mère Servent; c'étaient les quatre marmuts; c'était Claire, |ialpilante de joie, conduite par son Kuslache , rayonnant de plaisir ; c'était enfin le père Tachard , que je n'attendais pas , qui ne devait pas être là , mais avec qui le bon Eustache n'avait pas eu la force de dissimuler. « Allons, allons, dis-je à So|ihic,paidonnons a ce jeune homme. A quoi nous eût menés sa discrétion? A aigrir des i;ens qui désormais doivent s'airaei'. Kuslarlic s'e'.t roniliiit en enfant
sensible et soumis; il s'est empressé de partager son bonheur avec son père , et celui qui se montre bon fils doit être bon époux. »
On était dans ses grands atours. Tachard et son Eustache ont, ma foi , l'habit de drap d'Elbeuf et le bas de coton bleu. Le pauvre Servent n'a qu'une veste, encore est-elle éraillée au coude. La petite Claire cache ses charmes [laissants sous le juste de molleton, le jupon de cotonnade rouge , et le fichu de grosse mousseline. C'est bien peu de chose; mais cela suffit à qui est parée de ses quinze ans. Ah! diable! il y a un trou au fichu! Sans doute elle n'a pas eu le temps de le boucher. Eustache ne lui en parlera pas. Trou peifide, qui trahit les secrets de la pudeur, qui laisse entrevoir le plus joli bouton... Eh bien! ne vais-je pas encore m'occuper de celui-là?... Oh! quel homme, quel vilain homme je suis I... Baissez les yeux, monsieur.
Servent parait gêné dans sa veste, propre mais usée. Son amourpropre souffre... Morbleu! je le mettrai à son aise, et, le jour de la noce , il aura aussi l'habit de drapd'Elbeuf sur le corps, et le demicastor sur l'oreille.
Les deux pères s'observaient. Servent semblait craindre le propriétaire Tachard; Tachard ne savait comment se rapprocher des Servent. Je pris la main de Claire. « Venez , ma belle petite , embrassez votre beau-père , et demandez-lui sa bénédiction. »
Tachard s'exécuta franchement « Claire, dit-il, je t'ai toujours estimée, toi et tes parents : j'en appelle à monsieur. Mais un homme raisonnable ne marie ses enfants qu'après avoir pourvu à leur subsistance. Tu n'avais ritn , je ne pouvais rien donner : le ciel a jeté sur nous un regard de bonté ; sois heureuse mère , comme lu vas être heureuse épouse. »
Les deux jeunes gêna s'inclinèrent, et leurs parente les bénirent. Je l'ai dit quelque part , je ne sais si cette bénédiction est bonne à quelque chose , mais j'aime les enfants qui la reçoivent avec respect.
Qui frappe si doucement à la porte?... Ah! c'est le notaire. Il a su que ses acquéreurs sont commensaux du château d'Ermeuil, et il a pris l'habit gris et le dessous noir. Il accourt, les contrats d'une main, et l'écriloire de poche de l'autre. Il serait désespéré que nous prissions la peine d'aller chez lui... En était- ce une lorsque , ce matin , je rencontrai, je pressai dans mes bras... celle... Oh! Sophie, pardon! pardon , chère Sophie !
La porte s'ouvre encore... C'est le bon curé, qui vient nous féliciter tous. « Que la Providence accorde ses biens à ceux qui font des leurs un si digne usage. >. J'étais vraiment honteux de recevoir tant et d'avoir si peu donné. Madame d'Ermeuil et le léger Soulanges même paraissaient nous porter envie. Leurs cœurs vibraient à l'unisson des nôtres. Je vis une larme se fondre sur la joue de la comtesse, et cela me fit plaisir.
Nous voilà tous attendris; voilà une scène touchante, qui fait du bien à tout le monde, et cela parce qu'une petite fille, qui a un fichu troué , s'est endormie sur une chaise de cuisine.
Une gaieté douce succède bientôt au pathétique. « Vous venez à propos, monsieur le curé, dit la comtesse. Madame de Mirville et monsieur vont signer les contrats de vente et de mariage. Nous allons, nous, nous occuper d'autre chose , et comme un pasteur vigilant ne doit jamais être oisif, vous procéderez aux fiançailles : cette cérémonie n'est pas étrangère à la fête du mai. Répondons au vœu de ces enfants : lions les autant que la loi le permet. — Oh ! liez -nous! dit Eustache. — Et bien fort ! » répondit Claire.
Ah! bon ! voilà la Roche et ses sacs; on va agir : jamais je n'eus tant de besoin de m'occuper. Je saule sur un sac , je le vide sur le parquet; je mets les écus en piles. Ma charmante Sophie prend le second sac , et compte , sans ménagement pour les plus jolis petits doigts! Bientôt cette main délicate ressemble à celle d'une marchande de cerneaux. Elle en fit l'observation en riant, n Jamais , lui dis-je , Claire et Eustache ne la trouveront plus belle, et pour moi cette main est toujours celle de Sophie. »
Nous prenons ce qu'il nous faut. Nous déposons la somme sur le bureau devant lequel s'est placé le notaire. 11 nous lit ses contrats, remplit les noms , qui étaient encore en blanc, et nous communique le certificat du conservateur des hypothèques , qui atteste que les biens acquis ne sont grevés d'aucune charge... C'est un homme entendu, un brave homme que ce notaire-là. Je ne pensais pas à demander des sûretés : ma tête et mon cœur étaient à cent lieues du bureau des hypothèques. C'est lenotaire aux sabots et au bonnet de coton qui recevra mon testament mystique, si jamais j'en fais un.
Voilà le premier de ces moments précieux, à travers lesquels Eustache et Claire arriveront à la célébration du mariage, le moment de la signature des contrats. Les futurs époux et les parents déclarèrent ne savoir signer , parce que leurs pères avaient jugé inutile que leurs enfants en sussent plus qu'eux.
Comme cette bonne petite Claire tremblait en faisant sa croix I comme elle était rouge! C'est une si terrible chose que le mariage! Fillette naive tremble toujours en pensant à cela, et cependant elle n'en parle jamais sans sourire.
Eustache se présenta d'un air décidé. II écrasa sa plume en formant ses deux traits, et il regarda (Claire d'un air qui voulait dire : Je briserai tout comme celte plume, .le ne sais si la petite l'entendit , mais
riSK MACftDOINK.
elle baissa les yriii rt rougit plus fort Comme elle me parut gentille! (/est (]ue le lanl de la nature sied toujour» si hieii '
l.e tour des doii'iteurs Mut ensuite. Je plaçai mon nom à cdté de celui de Supliie , et un nu^mc paraphe les entoura et les nuit.
Madame d'r.rmeuil, Soulauijes et du lleynel sijjnèrenl aussi au contrat de mariage. 'Pafliard nous assura que la si|;uature des gens respectaldes porte toujours bonheur, l.e vrai bonheur est de signer pour soi. Ah' Sophie , Sophie! si ce tableau si intéressant , si naïf, si la force de l'eiemple !... >'on, non , le moment n'est pas venu encore... Laissons mikrir pensers d'amour.