XXIII. — Les deux Lettres
Me voilà seul avec Gcorj;es, qui s'ingiïre de me tenir compagnie •rt de vouloir m'amuser. Il di'hule p3r une loni;ue sortie contre les ûtiels. Comme le sermon le plus court est toujours le meilleur, je priai Georges de finir, -t Oh ! monsieur, je sais de quoi il faut vous parler pour fiior votre attention. » 1-e rusé m'entretient de cinq ou sii femmes , toutes plus jolies les unes que les autres ; il arrive assez naturellement à la scrur Elisabeth, et, par une transition toute simple , il passe * Farchctte, de laquelle il parle avec complaisance! f"'est là qu'il en voulait venir.
Le bonhomme me connaît liien : je m'assis et je l'i'coutai avec une eitrême attention. « (Qu'elle est jolie cette Fanchette ! Eh bien ! moniieur, son cœur est au-dessus de sa figure. Ouand on vous a apporté chez elle, le saisissement , la crainte, la reconnaissance l'ont fait eiira^aguer pendant plus d'une heure. » La reconnaissance! Le mot est bien trouva. « Elle gémissait, elle baisait, elle suçait votre plaie; elle vous donnait les noms les pins tendres. Je ne sais où elle allait le» chercher : il n'y a qu'un roman ou une tête dérangée qui s'exprime ainsi. Et ]>uis ses larmes s'arrêtaient , ses yeux devenaient fixes, une pâleur raorielle lui couvrait le visage; ses dents se serraient, ses bras se roidissaient • je croyais qu'elle allait mourir avec vous. — Oh ' comme tu l'as fort bien observé, mon vieil ami , le saisissement, la crainte... Et Soulanges élait-il présent k cette scène-là? — Comment, monsieur, s'il était présent ! C'est lui qui a rendu mademoiselle Fanchette à elle-même; il lui a frotté les tempes et le dedans des mains avec du vinaigre , il lui a ôté ses jarretières , il a coupé le lacet de son corset... — En voilà assez, en voilji assez. Quelles que soient vos idées sur tout cela, vous voudrez bien, Georges, ne les communiquer à personne. Voyez si mon cuisinier s'occupe de moi. »
Trop aimante , trop confiante Fanchette ! lu as sucé ma plaie ! C'est peut-être à toi que je suis redevable de la vie, et lorsque tu fais tout pour moi seul , et rien pour toi , que tu crains que mon àme s'exhale entre tes bras , que tu maîtrises tes sens toujours agités près de moi, que tu me crois en sûreté auprès de Sophie , c'est avec elle , c'est chez toi , c'est sur ton propre... Ah ! Fanchette, divine Fanchette, pardonne-moi une infidélité... Que dis je ? N'ai-je pas connu , aimé Sophie la première?... Eh! non, non, il n'y a ici ni primauté, ni distinction , ni préférence. Je ne suis infidèle i aucune; je leur suis fidèle à toutes deux.
" Monsieur , mademoiselle Fanchette est venue demander en bas si la voiture ne vous a pas incommodé. — Et oii est-elle cette séduisante Fanchette? Allez, courez, allez donc, priez-la de monter.
— Monsieur, je le lui ai proposé. Elle s'est retirée en disant que vous aviez besoin de repos. — J'ai besoin de repos! et qui lui a dit cela? J'ai bf soin de la voir , de lui parler; je ne l'ai pas remerciée encore de ce qu'elle a fait pour moi. Pourquoi l'avoir laissée aller, vous qui vous piquez d'être si pénétrant ? — J'apporte peut-être à monsieur de quoi le dédommager de ma maladresse. — Que m'apportez-vous qui puisse... — Une lettre de madame de Mirville. — De madame de Mirville! Oii est-elle cette lettre? Finissez -en donc... assieds-toi là, Georges; parle-moi de Fanchette. — Monsieur ne saurait lire et m'écouter en même temps. — Bah ! César dictait à quatre secrétaires en styles différents. •
J'ouvre la lettre... Oh I ce n'est pas l'amour timide qui a dicté celle-ci; c'est Vénus en délire appelant Adonis, l'attirant dans ses bras, brûlant de lui donner l'immortalité. O Sophie, te plaire, te posséder est plus qu'être immortel. « Elle n'est jamais si jolie que lorsqu'elle prononce votre nom. — Qui ? madame de Mirville? — Non , monsieur , mademoiselle Fanchette. Ses joues ressemblent à deux pèches. — Et ses yeux, Georges , et ce cou d'albâtre, et cette gorge divine !... » Sa mère s'oppose à mon dôparl ; mais sa rèrtistance s'affiiililil insi'iisiblement : et puisqu'il faut renoncer au monde , que lui importe que nous soyons trois ou deur dans ce château de Champaffne? Se i/aiinera-t-elle pas en affection et en soins ce que Sophie ne pourrait lui accorder si je n'étais pas ai'ec elle? Et pour tei^er tous les scrupules , ne peut-elle prendre mon nom , répandre dans le village qu'un muriaije récent... Eh ! sans doute. Qu'il lui sera doux de le porter, ce nom! Et à moi de le lui donner. « Avez -vous remarqué, monsieur, l'effet de ce bas de coton à jour? — Et ce pied moulé , Georges! et ce bas de jambe ! Et sa main, sa main, dont tu ne parles pas... un peu fatiguée encore; mais dans quelques semaines... — Oh ! monsieur, comme celte main là doit écrire! — Elle écrit comme elle pense, sans art, sans prétention, et ce qu'elle écrit va à l'âme.
— Si monsieur avait lu la lettre de madame de Mirville... — Eh bien, que ferais-tu ? — Je vous remettrais un billet que mademoiselle Fanchette m'a laissé en se retirant. — Eh! donne, bourreau, donne donc ! r.
Je suis au milieu de mon ottomane, la lettre de Sophie à ma droite, celle de Fanchette a ma gauche. Je les regarde l'une après l'autre , je ne s.ii3 laquelle prendre. Si une main se porte sur la lettre de
Sophie, l'autre saisit celle de Fanchette, et je n'en peux lire qu'une à la fois. Celle dont j'ai lu quelques mots s'échappe et retombe auprès de moi. J'essaye de parcourir la seconde, et je reprends la première; je quitte celle-ci, je tiens celle-là... Me voici encore entre mes deux lettres.
« Vous riez , monsieur le plaisant ? — Eh ! monsieur , qui ne rirait pas? « Il a raison, j'extravague. Mais aussi, pourquoi m'écrire toutes les deux en même temps ? a Georges, quand il t'arrivera deux lettres, tu ne me parleras de la seconde que lorsque tu seras bien sûr que j'aurai lu et relu la première. Tiens, emporte celle-ci , tu me la rapporteras quand je sonnerai... Non, rends-moi cette lettre, et prends l'autre... Par grâce, prends-en une, celle que tu voudras, et vat'en. ■
Georges ne sait que dire, que faire. Les deux lettres lui passent alternativement dans les mains. Une d'elles glisse de ses doigts, engourdis par les années, et tombe dans le réchaud à l'esprit-de-vin sur lequel il a préparé mon thé. La lettre s'enflamme, je veux la sauver , je ne fais qu'un saut. Je me brûle les doigts, je renverse le réchaud ; l'esprit de vin bouillant tombe dans une de mes pantoufles. Je crie , je jure , je porte la main à mon pied; et quand je me relève, la lettre n'est plus qu'une pincée de cendres.
o Georges, laquelle des deux est brûlée? — Monsieur, c'est celle de madame de Mirville. — Ah! quel malheur ! — Non , monsieur, non, c'est celle de mademoiselle Fanchette. — Et je n'en ai pas lu quatre mots ! Cette perte est irréparable. — Rien de si facile à réparer, monsieur. Je vais aller chez elle , et je la prierai de refaire son billet. — Elle écrira d'elle-même , et j'aurais eu deux lettres au lieu d'une. Tu ne te doutes pas, Georges, de ce que c'est qu'une lettre de plus ou de moins. — Puisqu'elle écrira d'elle-même, il est donc inutile que j'aille chez elle. — Comment, inutile! Eh! savezvous s'il n'y avait rien d'important dans ce billet, rien de pressé, rien de... Allez, allez vile! Faites-vous donner le cabriolet. »
Il est parti... Oii est donc l'autre lettre? La voilà... Charmante Sophie, je peux te lire, te relire, sans craindre les distractions.
Relisons celle lettre; elle ne renferme pas un mot qui ne doive être gravé dans ma mémoire. Ecrivons à notre tour, et subissons la loi qu'elle impose. Un mois d'arrêts est bien long; mais puis-je lui refuser quelque chose, à elle qui m'a tout accordé?
Je sonne... Philippe, portez cette lettre.
Que vais-je faire à présent? 11 est midi... Dix à onze heures encore à consumer avant de penser à me mettre au lit!
« Philippe, va m'acheter un tour, et amène-moi un tourneur. « Je tournerai. Quand les bras sont occupés , la tête et le cœur sont tranquilles.
« Eh bien , Georges , tu as vu Fanchette, tu lui as parlé, elle t'a répondu. — Oui , monsieur, et comme nous vous aimons tous deux , il n'a été question que de vous. — Elle a écrit sans doute. — Elle s'y refusait d'abord. — Comment, elle s'y refusait! — Mais je lui ai tant répété que je serais mal reçu si je n'avais rien à vous remettre, qu'enfin elle s'est déterminée. Voilà son billet : »
o Je n'ai pu résister ce matin à l'impulsion de mon pauvre cœur, il était navré et incapable de rien calculer. Vous ne m'avez rien promis, je n'ai pas le droit de vous faire des reproches, et j'avais osé vous en adresser. Ce que je vous ai refusé, ce que je devais vous refuser, un autre l'a obtenu chez moi au moment même où vous veniez de me presser dans vos bras!... J'ai reconnu des traces... Je suis bien aise que vous n'ayez pas lu mon premier billet : je ne veux avoir à vos yeux d'autre tort que celui de vous aimer. »
« Ne te le disais-je pas que la perte de ce billet est irréparable ? Ces tendres plaintes, qu'elle se reproche de m'avoir adressées, n'étaientelles pas une preuve nouvelle de son amour? Gémit-on de l'infidélité d'un homme qu'on a cessé d'aimer? Ce pauvre cœur, ce cœur navré m'entretenait de sa peine , et ses soupirs sont perdus pour moi 1 Fanchette , chère Fanchette , je vole à tes pieds , dans tes bras ! J'essuierai tes pleurs, mes baisers en tariront la source. Georges , qu'on mette les chevaux. — Y pensez-vous, monsieur? Dans l'état de faiblesse où vous êtes encore... — J'ai affligé Fanchette , je ne vois que mes torts. Ma voiture, vous dis-je! — Permettez-moi, monsieur , de vous désobéir. — Georges, vous abusez de l'affection que j'ai pour vous : ma voiture ! je la veux. — Eh bien! monsieur, souffrez que je retourne chez mademoiselle Fanchette; je lui ferai part de votre résolution, je la supplierai de vous épargner une démarche qui peut vous être funeste ; elle me suivra , j'en suis sûr, et pourvu que vous la voyiez, qu'importe que ce soit chez elle ou ici. — Eh bien! je consens à l'attendre. Mais dis-lui, répète-lui que je pars si elle n'arrive à l'instant.
» Ah !... prends mon carrosse, baisse les stores... Encore un mot. Je n'y suis pour personne , pour personne , entends-tu ? Qu'on dise que je repose. •
Reposer ! pas de repos pour moi que je n'aie rappelé le sourire sur les lèvres de Fanchette. J'ouvre ma croisée. Je regarde les voilures qui passent et repassent. J'appelle F.inchetle d'un bout de Paris à l'autre, et mon carrosse n'est pas sorti encore... Le voilà. Bon, le cocher pique ses chevaux. Il disparait... Quand le reverra i-je ?
UNE MACKOOINE.
\XIV. — Arrangements do méniige.
« Monsieur, voilà le tour et le tourneur — Oh! j'»i bien autre chose en tète que ton tour et ton tourneur. Mets le tour dans un coin , et le tourneur à la porte... >■ (Ju'ai-je ordonni' là? Mes eipressioiis sont d'une dureté... • Pliilippe, je ne veui pas que cet homme ait été dérangé infructueusement pour lui. Qu'il établisse le tour dans cette petite pièce qui tient à la salle à ni:inger. Qu'il apporte ensuite du bois ii gâter, le bois nécessaire à un comiuemaiit. — .1 avertirai monsieur quand tout sera prêt.— Non, tu prendras leçon pour moi. Tu t.'icheras de profiter, entends-tu, et quand j'aurai un moment à moi, j'irai te voir travailler...
a N'entends-je pas un carrosse .\.. Oui, c'est le mien... F.li nou... C'est lui; les stores sout baissés; elle est dans la voiture; «lie arrive, je le sens aux battements précipités de mon cœur. Va, Philippe, v» tourner, et que je ne te revoie pas d'aujourd'hui. »
Je sors, je cours au-devant d'elle ; je suis au milieu des degrés... Elle les monte avec la légèreté d'un oiseau; mes bras a'ouvrent: « Que faites- vous , monsieur? Allet-vous vous donner en spectacle à vos gens? u Elle arrive en deux sauts dans ma chambre à coucher; je la suis; la porte se ferme; je m'approche d'elle, et je commence une esplication qu'il n'est pas facile de tourner à mon avantage.
Elle m'interrompt et me prie de l'écouter. Elle va s'asseoir .i l'autre extrémité de la chambre. Un air grave succède à ces traits de flamme qui s'échappent de ses jeux, au vif incarnat qui couvre ses joues quand elle est près de moi. Je remarque une robe perfide, fermée jusqu'à»! menton ; un grand fichu, méchamment croisé par devant et noué par derrière. Ces précautions sont d'un fâcheux augure. N'importe, écoutons-la d'abord , et nous verrons ensuite. Ce ne serait pas la première fois que l'amour, placé entre nous deux, aurait fait taire la raison.
• Je ne suis venue ici, monsieur, que par la crainte de vous voir faire une démarche aussi déplacée que dan.i;ereuse. Mais j'ai résolu de mettre à ma condescendance deux conditions que vous accepterez si vous ne voulez pas que je me relire à l'instant. La première, c'est que vous ne me direz pas un mol de ce qui s'est passé ce matin chez moi. u Cet excès de générosité me confond et me ravit. Je me lève, je m'élance... ■ N'approchez pas davantage, monsieur. Retournez à | votre place, je vous en prie. '
11 Voici ma seconde condition. Vous laisserez entre nous un intervalle tel que je n'aie rien à redouter pour vous des suites de celte entrevue. — Quoi . Fanchelte, vous me croyez capable d'un tel empire sur moi-même ! — Vous aimez moins que moi, monsieur, je n'en doute pas, et cependant j'ai la force de soumettre mon faible cœur. Il souiïre cruellement de la contrainte que je lui impose; mais ma raison l'emportera, et ce que je peux , vous le pouvez plus facilement encore. •
Je n'avais pas quitté mon siège, et insensiblement j'étais arrivé au milieu de ma chambre. J'avais les bras étendus vers Fanchelte; je l'invoquais , je l'implorais. Ses bras aussi s'étendaient vers moi ; son sein palpitait; ses paroles expiraient sur >es lèvres; elle ne balbutiait que des soupirs. Son fauteuil perdait de son immobilité... Nos mains se rencontrèrent.
« Cet état est insoutenable, dit-elle en se levant brusquement. Il faut fuir ou succom!,ier. » Elle court se jeter dans mon csbinet; elle en ferme la porte sur elle. Le rideau qui couvre le vitrage est de mon côté. Je le lève. Je vois Fanchelte assise. Ses mains couvrent son visage charmant, et son attitude tient à la fois de la douleur et de la volupté.
Quoi! il n'y a entre moi et le bonheur qu'un misérable carreau de verre, et ce frêle obstacle m'arrêterait ! Je prends une raquette; je mets en pièces le carreau ([ui touche à la serrure; j'allonge le bras... Fanchelte a fermé les deux tours; la clef est sur le parquet à l'autre bout du cabinet.
J'examine le vide qu'a laissé le carreau; je juge qu'il m'est facile de passer. Je prends un tabouret .. Elle tombe à genoux devant moi; elle me supplie à son tour. Je ne réponds pas; elle insiste. Je la vois, et je la vois plus belle que jamais. Ses prières me retiennent; mais ses charmes m'attirent; je vais fondre mon cœur dans le sien. « J'ai fait tout ce que j'ai pu, s'écrie-t-elle. .Mes forces sont épuisées par la résistance; il ne m'en reste que pour t'aimer. Tu le veux, je me rends. •
Elle va prendre la clef, elle ouvre la porte... Celle de ma chambre à coucher s'ouvre en même temps... C'ist Boulanges.
Pourquoi est-il'là? Pourquoi l'a-t-on laissé monter malgré ma défense!" Je chasserai mon suisse... Soulanges me regarde d'un air embarrassé : aur.iit-il forcé la porte ?
" Mon cher ami, me dit- il, j'avais résolu de colorer d'un prétexte quelconque mon apparition inattend'ie. Jlais je crois que la vérité est préférable à «le vains subterfuges , surtout quand elle fait hoi.ceur à quelqu'un. Gtorges, en allai.l ptondre mademoiselle, est entré cLez moi. Il m'a confié ce qu'elle et vous avez dit ei l'iit aujourd'hui. La conduite de mademoiselle est d'une femme estimable, et Vous êtes
l'homme le plus extraordinaire qui eiinte. J'ai conclu du rapport de lieorges que vous avez besoin d'être ganlé ii vue, et me voila.
„ — ()iioi ! (itorges s'ingère de son autorité privée de régler mes actions, de me donner indirectement di's lois !
« — Je m'établis chrz vous. Je vais fjire monter un Ut dans celte chambre. Je ne vous quitterai ni le jour ni la nuit. Si vous sortez, je m'attache à vous comme votre ombre, cl je ne vous rendrai à vousmême que quand VOUS serez aussi bien portant que moi.
• N ous êtes trop pénétrant pour ne pas sentir que je vous sacrifie quelque chose. Mais l'amitié sans dévoucnient est tout au plui une liaison. Pourquoi faire la mine, mon cher ami? Vous n'y |;agncrez rien : mon parti est pris.
• Cependant je ne prétends pas porter mon ascendant jusqu'à la tyrannie. Il faut se relâcher un peu en faveur des enfants et des fous : j'engage mademoiselle à venir dîner tous les jours avec nous.
• — Eh! monsieur, pensiz-vous à ma position, à celle de votre ami, à l'indiscrétion des domestiques? Je ne m'occupe pas de moi : j'ai tout sacrifié à l'amour, et ce sacrifice ne m'a pas coiité. Mais qiie dirait-on d'un homme bien né, riche, considéré, qui ferait exclusivement sa société d'une fille sans nom, sans fortune, sans état? — On dira qu'il vous doit beaucoup, et que la reconnaissance vous a rapprochés. On dira que vous lui continuez vos soins. On dira ce qu'on voudra, et puisque ce n'est pas votre intérêt personnel qui vous arrête, qu'importe à monsieur qu'on le croie bien avec une des plus jolies femmes de Paris?»
Quelle est celle qui n'est pas flattée d'un éloge amené sans affectation? Une coquette eût répondu. Fanchelte sourit légèrement, et fit une petite révérence , si drôle , si jolie !
Nous commençâmes a causer tous trois avec assez de liberté d'esprit , et nous réglâmes tout ce qui avait rapport au petit ménage que nous allions tenir.
On avait décidé d'abord que Fancbette viendrait à quatre heure», et que je la ferais reconduire à neuf. Mais je pensai qu'il était fort égal pour le public qu'elle fiit ici à huit heures ou à quatre, et cela m'arrangeait beaucoup mieux. Cela parut aussi convenir à Fanchelte, car elle rougit : c'est sa manière de répondre à une proposition qui lui plaît.
Soulanges observa que fermer sa boutique à huit heures du malin n'est pas le moyen de faire prospérer son commerce. Fanchelte répondit qu'elle était établie depuis trop peu de temps pour avoir des pratiques à perdre. J'allais ajouter que je complais bien la dédommager des pertes que j'occasionnerais. Mais je pensai que cela se fait, et qu'on n'en parle p'<s.
AnvUi du petit comité portant que Fanchelte arrivera à huit heures. J'observai encore que puisque Fanchelte devait venir ik huit heure» du malin, et ne s'en retourner qu'à neuf, il était indifférent au public qu'elle couchât chez moi ou ailleurs. • Cette proposition ne pa»sera pas, dit Soulanges. Je dors comme une marmotte, et je ne suit venu ici que pour voir ce qui s'y pas5e. » Fanchetle garda le silence ; j'insistai; Soulanges résista avec fermeté; il fallut me rendre.
On stnt le besoin d'user le temps à quelque chose quand on ne peut l'employer it faire l'amour. Il fut réglé de mou consentement : Qu'un tirjeunerail à huit heures;
Que de neuf à onze, Soulanges montrerait à Fanchetle à ilessiner les fleurs ;
Que de onze à midi, Fanchetle nous ferait une lecture : Que de midi à trois heures, je tournerais: que Fanchetle, assise auprès du tour, s'occuperait de quelque ouvrage d'aiguille; que Soulanges peindrait des fleurs destinées à orner la chambre de notre compagne; A trois heures , le diner ; De cinq à six , la conversation ;
De six à neuf, une leçon de piquet ou de trictrac à Fanchetle ; A neuf heures, le bonsoir.
Et pour que rien ne fut changé à l'ordre convenu, Soulanges imaim quelques articles réglementiiirts qu'il me soumit, que je combiltîs, que je fis changer ou modérer, et qui enfin, malgré mes ré- I flexions, observations, additions, suppressions , furent rédigés aiost qu'il suit :
1" On se regardera comme on l'ouJre ,' mais on ne parlera pas directement d'amour.
■!•> On se pretidra les mains quand on voudra ; mais la pression ne durera pas plus de dix secomhs, montre sur table.
3» .Mademoiselle Fanchelte pourra quelquefois se laisser baiser la main ; mais elle ne souffrira pas qu'on y tienne les lèvres attachées plus de quatre secondes.
4» On pourra prendre et doniier, dans le CMrant de la journée, six baisers sur les joues, le front ou le menton, et pas ailleurs. El pour la facilité de l'exécution des articles ci-dessijs , o" Mademoiselle Fanchetle ne viendra ici quaveclarobe quelle porte maintenant, ou telle autre coup,e sur le même modèle.
v.^ Elle portera conlinuellemcnt sur son fichu un chiUe qui descendra jusqu'aux pieds par devant, et jusqu'au pliant du genou par
derrière. , , . • , • , j
:" Elle supprimera les biii fins a jour, et Us souliers detouveris.
UNE MACÉDOINE
S" SVs r/iciviu- noirs Imuclés ilesceiulront jus(iue sur ses yeux. 9»£//f ne pourra quitter ses gants que iirsqu'elle foudra prendre la tiuiin. se la laisser prendre, ou se la laisser baiser.
^>oiilaiig«'s avait un air triom]ibant ; il se croyait un I.ycurgue ou 1111 Solon. Il ne réllvchissait pas que le code le plus parfait donne toujours lieu aux interprt'lations. A peine une loi est-elle promulguée, que vingt avoués savent comment ils l'éluderont, et j'étais plus i|u'un avoué dans ce monicnt-là.
Quelque défectueuses que soient des lois , on n'en fait pas une collection en une heure. La discussion et la rédaction de celles-ci nous avaient menés jusiju'au dîner : Philippe entra pour nous servir. Comment le législateur Soulanges va-t-il nous ranger? Nous serons trois autour d'une table ronde, et je délie tous les faiseurs de lois, nés et il naître, d'empêcher que je sois \ côté ou en face de Fancheite. Suiilanges me place vis-à-vis d'elle : c'est tout simple; j'en SUIS aussi éloigné que le permet le diamètre de la table. Mais une table de trois couverts n'est pas grande, et on a des pieds pour quelque chose... • Va tourner, Philippe; Georges nous suffira.
' — Oinerai-je avec mes gants, demande Tanchette avec le ton modeste d'un client qui parle à son rapporteur. — Non, non, répond boulanges, ce n'est pas l'usage. Mais j'ai tout prévu : j'avais mes raisons pour vous éloigner l'un de l'autre, jj II n'a pas prévu que nos mains se rencontreront quand je lui passerai une carafe, quand elle me passera une aile de poulet, et nous avons aussi nos raisons pour nous passer toujours quelque chose... Soulanges sourit.
Je me lève, et je vais ranger les cheveux de Fanchette, qu'elle a religieusement placés sur les plus beaux yeux du monde. « llalte li , dit Soulanges, j'invoque l'autorité des règlements. Il est écrit, art. 8 : Se)! chereu.c noirs bouclés descendront jusque sur ses yeux. — Oui, mon ami. .Mais il est écrit, article premier: On se regardera comme on coudra, et comment voulez-vous qu'on se regarde les yeux bouchés? Vous avez fixé des heures oii Fanchette doit lire ou Irarailler de l'aiguiHe. Festonne-t-on sans y voir? — Diable, il y a contradiction entre ces deux lois-là. Il faut en rapporter une. — L'article 8 mon cher Soulanges. — Non, mon ami , l'article premier. — La majorité décidera. C'est ii mademoiselle à faire pencher la balance, et l'amour l'emportera. « L'article S est supprimé.
Le diner se passa en plaisanteries, et jusqu'à un certain point Soulanges atteignait à son but: le cœur est calme quand la gaieté s'y introduit.
Je continuais; Fanchette riait aux éclats; Soulanges frappait du pied.
Il sauta au plafond quand je commençai à user de la prérogative que m'accordait l'article i. Je n'avais cherché ni les joues, ni le front, ni le menton. « Qu'avez-vous encore, mon cher Soulanges? Le jury prononce sur la question intentionnelle. Je déclare n'avoir pas eu l'intention de rencontrer les lèvres de Fanchette. Qu'avez-vous à me reprocher? •
Soulanges se fâche tout de bon. Il m'enlève Fanchette ; il la porte dans le salon. Fanchette trouve une porte de dégagement, elle suit le couloir et rentredans ma chambre à coucher. Soulanges se désole: il voit son code du matin déjà tombé en désuétude.
- Allons, allons, dit-il, il faut que je m'exécute de bonne foi. Je sens le vice de ma rédaction, et je supprime toutes mes lois. i\Iai3, mademoiselle, c'est à vous que je confie ce dépôt précieux , celui d'une vie qui vous est chère. Rappelez toute votre prudence. Prévenez ces émotions, dangereuses pour mon ami et pénibles pour tous deux, lorsqu'elles demeurent sans résultat. Or, je suis ici. — Je répondrai a votre confiance, monsieur; je m'en montrerai digne. »
De quel ton auguste elle a prononcé ces etïrayantes paroles ! Plaisanle-t-elle? Non, vraiment. Elle reprend son châle, elle remet ses gants; elle s'assied devant une table de jeu; elle ne voit plus que le lapis vert.
Oh : cela ne durera pas. Je suis assis près d'elle , et j'ai des moyens sûrs de rétablir mon empire... « Otez votremain, monsieur... Laissez mon genou... Vous me faites mal au pied. — Je me retire, mademoiselle. — Nous me ferez plaisir, monsieur. — Vous me chassez; je ne reviendrai plus. — Mon ami ! — Fanchette! — Vous m'allligcz,
— Je vous obéis. — Revenez, par grâce, revenez. —Je reviens, mais je boude. — Mademoiselle, vous justifiez bien mal ma confiance.
— Monsieur de Soulanges, regardez-le. — C'est un très-joli homme, je le sais, mademoiselle; mais ce n'est pas une raison pour le tuer. -- Le tuer, monsieur de Soulanges, le tuer, moi qui donnerais ma vie pour conserver la sienne ! — Je ne veux pas que vous mouriez, mademoiselle; mais si vous voulez qu'il vive, allez-vous-en, et ne revenez plus.
" —Ah ! Soulanges, quel ton vous prenez avec elle ! — Peut-être en trouverai-je un qui me réussira. — Elle sort, mon ami. — Tant mieux. — brouillée avec moi. — Ce n'est pas avec vous. — Rappelezla donc. — Je m'en garderai bien. — Je cours après elle. — Quel homme ! u
Je la suis , je la joins dans mon antichambre ; je l'arrête , je la prends dans mes bras... Une lumière ! c'est cet hypocrite de Georges.» Monsieur s'eipo.se à se blesser. — Non, monsieur, je ne m'expose pas. —
Mademoiselle ne saurait descendre sans y voir. — Il y a un réverbère sur l'escalier. — Mais pour arriver jusque-là?... Philippe! vite, un second flambeau. — Georges, je me fâcherai sérieusement. — Mademoiselle , la voiture est à vos ordres. » Elle descend sans dire un mot. Elle supporte tout pour moi, jusqu'à l'humiliation !
Je rentrai. Que pouvais-je faire de mieux? Soulanges riait à son tour à gorge déployée. « Vous l'emportez , monsieur. — J'avais tout disposé pour cela. — Sans les obligations que je vous ai... — Yous m'en aurez bien d'autres. — Je ne le crois pas. — Vous serez donc bien fin. — Peut-être autant que vous. — Mon cher ami , vous avez la fivère chaude. — A la bonne heure, soit. — Pourquoi donc ne pas vous laisser conduire? — Eh ! vous faites de moi tout ce que vous voulez. — Raisonnons un moment. — Cela vous est bien facile, homme à la glace.
» — Vous ne rêvez que folies, je vous éveille; ai-je tort? — Je ne dis pas cela. — Vous aimez deux femmes à la fois... — Mon ami, je crois que j'ai deux cœurs. — Vous vouliez d'abord en garder une ici le jour ei la nuit. — J'aurais également voulu garder l'autre. — Du repos et de la sagesse, voilà ce (|u'il vous faut. — Vous croyez cela? — D'ailleurs, si Fanchette fût restée ici, quand auriez-vous lu la lettre que Georges a sans doute à vous remettre? quand y auriez-vous répondu? — Une lettre de Sophie! — De Sophie, plus jolie peut-être que Fanchette ; qui vous aime autant qu'elle ; qui a un nom , un rang ; que vous avez perdue dans la monde; à qui vous devez une réparation, et qui, à tous égards, mérite la préférence. Georges, vous avez une lettre pour monsieur? — La voilà.
>• — Lisons-la ensemble, mon ami : vous savez que vous n'avez plus de secrets pour moi.
• Arrêtez-vous àcette phrase-ci, àcelle-]à,àcette autre. Dites-moi si Fanchette a celte facilité , cette grâce , cette abondance , cette chaleur. — Oh! Fanchette n'écrit pas mal. — Lisez, lisez, et avant d'être à la fin de la troisième page , vous ne rêverez plus qu'à Sophie.» Il a raison; personne ne pense, n'écrit comme cela. Mais je le devine : il veut détruire une impression par une autre. Qu'y gagnerat-il,si l'image séduisante de Sophie remplace celle de Fanchette dans ce cœur ? Pauvre cœur ! et cependant trop heureux mortel !
«Georges, apprêtez-moi ce qu'il faut pour écrire. — Et pendant que vous écrirez, il m'arrangera un lit. — Ici ! — Oui , ici. Je vous l'ai dit, je ne vous quitte plus. — Allons, Georges, un lit à mon garde. X
Ecrivons... Ah ! voilà deux lignes en post-scriptum , qui m'étaient échappées: « Je te dois un dédommagement de ta docilité, de tes privations , on le le remettra avec cette lettre. »
o Monsieur Georges , vous avez encore quelque chose à me donner. — Ah ! pardon, monsieur : j'oubliais un très-petit paquet que j'ai mis dans la poche de ma veste. Mais comment penser à tout quand on est toujours en l'air, tout à vos mouvements, à l'inflexion de votre voix, aux signes de M. de Soulanges? — En voilà assez. Voyons le petit paquet... C'est elle, c'est bien elle ! c'est ainsi qu'elle me regarde, qu'elle me sourit ! Soulanges, voyez donc ce portrait. — Il est frappant de ressemblance , et jamais peintre n'a fait d'idée une aussi séduisante figure... Oh ! Sophie, ma Sophie ! femme adorable et adorée !... » Je couvre le portrait de baisers ; je le porte à mon cœur ; je le reporte à mes lèvres... Qu'est-ce que cela? Une chaîne d'or. Elle a tout prévu; elle indique tout. Je passe la chaîne à mon cou. L'image précieuse est fixée sur mon cœur... Fixée, non. Je la prends, je la regarde, je la baise encore... « Mon ami, vous n'êtes pas raisonnable. Pensez donc à l'état où vous voilà. Faudra-t-il vous ôter jusqu'à ce portrait ? — Non , Soulanges , non. Je me possède et j'écris.
!> — Ces messieurs n'ont plus besoin de rien ? demande Georges. — Non, !i répond Soulanges. Il congédie le vieux domestique, il ferme toutes les portes à double tour ; il prend toutes les clefs ; il les met sous son oreiller; il se dé.shabille avec la morgue d'un chef des eunuques du Grand Seigneur.
« Ah çà ! monsieur, je suis donc prisonnier chez moi? — Je vous ai dit, monsieur, que je dors profondément, et je ne veux pas que vous m'échappiez pendant mon sommeil. — J'irai courir les rues de Paris, à pied, à l'heure qu'il est, n'est-il pas vrai? — Ecrivez, écrivez, mon ami. Moi, je vous souhaite le bonsoir. >
Oh ! parbleu ! il m'a donné là une bonne idée. Très-certainement je lui échapperai, et aussitôt que je pourrai tromper sa surveillance et celle de mes gens, tous conjurés contre moi... Continuons d'écrire...
II dort, ou il en fait le semblant. Sachons jusqu'à quel point je peux compter sur son sommeil. Je n'ai pas la maladresse de lui adresser la parole : il ne donnerait pas dans un piège aussi grossier. Je me parle à moi-même , et sur tous les tons. Je reprends le précieux portrait; je me laisse aller à la vivacité de mes sentiments. Exclamations, invocations , passion, tout cela est employé avec un enthousiasme vrai , parce que tout cela est senti, et il ne fait pas le moindre mouvement. Je lui passe sous les yeux une bougie allumée... Allons, c'est un homme mort jusqu'à demain matin. L'heureuse découverte!
.\i-je encore quelque chose à dire à la belle des belles, à la meilleure des femmes? Non. Je ferme mon paquet, et comme Soulanges, je vais essayer de fermer les yeux.
VtiE MACÈUOIMi.
Fermer les yeiii' Trouvez donc du repos, vous, qui avcï Ireiilc ans, qui porlei au cou le portrait de votre maîtresse , qui brûlez de la voir, el qui êtes ajjilé par le souvenir du jour et l'espi'rance du lendemain?