‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 170 sur 379 · XXV. — Roman «stronomiquc · texte numérisé non relu

XXV. — Roman «stronomiquc

Tout s'use , tout passe, jusqu'à Mesmer , Kt'naigle et Gall. Celte belle chaleur du san;; s'affaiblit ; ces émotions voluptueuses se dissipent; les plus douces , comme les plus brillantes illusions , cèdent à la voii impérieuse du besoin : l'ambitieux dort quelquefois; les amants tous les jours... plus ou moins cependant.

Il était tard quand je m'éveillai. Soûlantes était déjà dans une bergère. Il attendait mon réveil, un livre à la main, a II me semble , mon ami, que vous ne perdez rien pour vous endormir après les autres, .l'ai demandé le déjeuner. Un convalescent <loit avoir appétit eu ouvrant le^yeui. — Supérieurement pensé , mon clier .Soulanges. .\llons , je vais me lever, (leorijes :' — Monsieur ' — llabillez-moi... (Jii'est devenu l'habit que j'avais hier? — Mon cher ami , vous n'avez plus ici d'habits, de culottes, ni de chapeaux. Je me délie de mon sommeil, je vous l'ai déjà dit, et j'ai envoyé tout cela... — Oii ? — .le vous le dirai quand je vous rendrai la liberté. — \ oilà qui est un peu fort, (ieorijes, oii sont mes habits? — Voilà, monsieur, des pantalons, des robes de chambre du meilleur (;oûl, des bonnets de coton, des madras , des casquettes. Monsieur a de quoi choisir. — Où sont mes habits , vous dis-je? — Je l'ignore , monsieur. — Vous mentez.

— Monsieur de Soulanges m'a fait faire une malle, m'a envoyé chercher un commissionnaire; j'ai aidé à charger la malle; monsieur de Soulanges a glissé une adresse dans la main du porteur , il est parti.

— C'est bien joué, très-bien joué, mon cher Soulanges. iMais, puisque vous attaquez, je peux me défendre. Ues précautions aussi adroitement prises piquent mon amour-propre, et m'invitent à les déjouer. ISous voilà en état de guerre : tenez-vous bien. — Oh! c'est ce que je compte faire. Déjeunons, mon ami.

» — .\h! mon Dieu !... mon portrait !... ce portrait chéri , qui me tenait lieu de tout... qu'en avez-vous fait ? Je ne supporterai pas cela, par exemple ! — Mon ami , vous dorme/, aussi bien que moi : je l'ai détache sans que vous ayez donné signe de vie. — J'espère, monsieur, que vous allez me le rendre. — Je vous laisse le choix entre deux partis. Vous vous contenterez d'avoir quatre fois par jour le portrait à votre disposition , et pendant cin(| minutes à chaque fois , ou je le renverrai à madame de Mirville. — N ous avez une fureur de faire des règlements!... et vous savez combien de temps ils durent. — J'entends. — Quand vous tiendrez le portrait, vous ne vous en dessaisirez plus. Mais je le reprendrai demain matin, et sans pitié je le ferai disparaître pour quinze jours. — Cette menace me ferme la bouche. — .Vllons, je recevrai de vous le portrait quatre fois par jour, et je vous le rendrai fidèlement. Déjeunons. — Déjeunons.

» — Le portrait, mon ami. — Ce portrait et une digestion facile ne s'accordent pas. — Vous êlez un tyran, un tyran inexorable, — Pour que de grands mots produisent leurs effet, il faut bien se garder de rire en les prononçant. Prenez-vous encore quelque chose? — Le portrait, si vous voulez me le donner. — Oh ! le bel effet de lumière ! Observez donc , mon ami , ces rayons qui jouent à travers les masses de vos marronniers. — Lh] mon ami, j'ai tant vu le soleil ! — Passons sur ce balcon. Jouissons de la fraîcheur de la matinée. — Soulanges, vous voulez me détourner de mon objet, et vous vous y prenez gauchement. Je connais tous les rébus qui entrent dans la f.ibrication d'une idylle, la nature , la campagne, les oiseaux , les coteaux, les troupeaux , les pipeaux. Tout cela ne vaut pas Sophie, ne vaut pas même son portrait.

>i — Ce jugement est un peu hasardé. Madame de Mirville est charmante, sans doute, comme la rose qui est éclose hier et qui se flétrira à midi. Madame de Mirville et cette rose seront remplacées par d'autres Qeurs dont on admirera un moment l'éclat, dont on savourera un moment le parfum, et on ira ensuite cultiver la fleur nouvelle qui aura succédé à celle-ci, et qui l'aura fait oublier. Mais la nature, toujours jeune, toujours forte... — Mais le papillon qui suce le miel de la fleur vieillit et meurt avec elle. Ainsi tout est égal entre eux sous le rapport de la durée. Mon portrait.

>' — Qu'appelez-vous la durée ? Le temps existe en effet pour une portion de matière organisée , d'une modification à une autre. Mais , pour l'ensemble des choses, il n'y a pas de succession. — .^h ! vous voulez m'entraîner d'objets en objets, d'une discussion à une autre. — Ce grain de sable sera peut-être verre demain ; le verre sera cassé après-demain , et il serait plaisant que le grain de sable et le verre voulussent avoir leur almanach , non d'un an , d'un mois, d'une semaine , mais un almanach à secondes, et qu'ils prétendissent mesurer le temps à l'univers, d'après leur existence d'un jour. Voilà pourtant ce que nous faisons , nous autres grains de sable , qui , semblables à la boule de neige , quo grossissent les enfants , roulons jusqu'à ce que le dégel restitue à la ttrre les parties intégrantes de cette pauvre boule, qui se croyait quelque chose parce qu'elle était bien blanche et bien grosse relativement à une fourmi. Nous ne sommes qu'un point imperceptible, saillant ici, s'éteigoant là, dans la foule innombrable de

points qui meurent el qui renaissent sjns inturi uptioii. — (^e i|ue vous dites là est très-moral , pourrait être le sujet d'un sermon , et n'a rien de commun avec un portrait.

> — Ce portrait est un point , comme cette planète que vous voyez là-bas. — C'est Vénus. Croyez-vous , Soulanges , qu'on fasse l'amour dans Vénus? — (!ommeiit , si je le ciois ! On lait l'amour jiartout oii il y a chaleur et mouvement. — On frrait là-b:i» l'amour comme ici!

— Comme ici précisément, cela ne me parait pas probable. — Comme ici, ou comme là, on aime toujours bien quand on sent avec énergie. — Comme vous. — Comme moi, — Vous êtes modeste.

» — Mais pourquoi avancez - vous, Soulanges , qu'une plani-te grosse comme la terre n'est qu'un point dans l'univers? — C'est que cette terre que nous considérons comme le premier des inondes, parce que nous avons la vanité de tout rapporter à nous, n'est ellemême qu'un point dans l'immensité ; c'est ((ue si nous pouvions nous transporter sur cette boule, consacré», je ne sais pourquoi, à la mère des amours, nous verrions dans le fond du tableau autant de mondes encore que nuus en apercevons d'ici , et que si nous allions au dernier de ces mondes, nous n'aurions encore devant nous (pie l'infini. -^Que l'infini! Il faut pourtant que tout finisse. — Oui, j.our le grain de sable , le verre , cl la boule de neige. Mais pourquoi, être pensant et orgueilleux, ne voulez- vous pas que le monde soit infini ?

— Parce que je ne conçois pas l'infini. — De ce qu'un sourd el muet, sans instruction, ne conçoit pas que deux et deux font quatre, s'ensuit-il que la géométrie n'existe pas ? — Les géomètres se communiquent, s'entendent ; je peux parvenir à m'enlendre avec eux: donc, la géométrie existe. Mais l'infini!

• — Mon cher ami , vous êtes borné et vous voulez que tout vous ressemble. L'aversion que vous inspire l'idée de la destruction de votre être vous fait admettre facilement une éternité de choses, parce que vous voudriez être éternel vous-même. — J'avoue que ce système ne répugne pas à ma raison. — Dites qu'il flatte vos espérances secrètes , et convenez qu'il n'y a pas plus d'analogie entre votre frêle machine et l'élernité qu'entre un ciron et l'infini. Or, si vous admettez la première, pourquoi rejeter le second ? Le monde n'est pas infini, dite.'--vous. Que voulez-vous qui le termine ? Ln fossé, une haie, un mur, le chaos? Vous ne voulez sans doute ni mur, ni haie, ni fossé ? — Won , j'aime mieux le chaos. — Prenez garde : le chaos suppose l'espace avec le dérangement de toutes choses. Si vous admettez l'infini de l'espace, pourquoi vouloir le chaos ? Pourquoi l'ordre qui règne autour de vous ne régnerait il point partout ? — Je sjns que celaimpliciuerait contradiction. — Et il ne peut y en avoir dans l'arrangement du grand tout. L'univers s'écroulerait sur luimême si quelqu'une de ses parties cessait un moment d'être soumise à la loi générale. — Mais je le crois. — Le monde est donc infini. — Je le veux bien. Donnez-moi mon portrait. — Oh ! c'est trop juste. Le voici. »

Sophie n'est qu'une rose ! Elle vivra ce que vivent les roses ; elle passera comme elles ! Arrêtons sa fugitive existence ; prolongeons-la ; embellissons-la de toutes les illusions, et que l'amour, après s'être longtemps bercé sur cette tige svelte , sur ce sein embaumé , brise son arc"et ses flèches. Sophie lui a rappelé Psyché : rien ne lui rappellera Sophie.

• Eh bien! mon ami, vous avez eu un moment de calme ; cette tête s'est reposée, même en voyageant dans les cieux. Convenez que If s sciences sont bonnes à quelque chose, et cultivez-les.. A quoi pensez-vous donc ? — Aux transports , à la fureur divine , qui doivent agiter sans relâche les heureux habitants de Vénus. — Et ceux de Mercure, ce petit volcan perdu dans l'orbite du soleil? C'est là que les amants brûlent de feux inextinguibles, et que la jouissance ne produit que la soif de jouir. — C'est là que j'aurais dû naître, c'est là que je voudrais vivre. Je me sens digne d'être mercurien... Je le suis peut-être. — Et Fanchette aussi ? — Et Sophie aussi. — La bonne i,lée ! — Pourquoi n'aurais-je pas comme vous le droit d'en émettre d'extraordinaires ? — Au moins vous développerez celle-ci. — Et en peu de mots. Le soleil , disent les physiciens , pompe , attire les vapeurs les plus légères de notre globe : pourquoi ne pomperait-il pas Mercure comme nous ? — Prouvez d'abord que dans Mercure il y ait quelque chose à pomper. Les rivières de la petite planète pourraient bien n'être qu'un composé de métaux en fusion. — Je vous passe votre infini, monsieur. — Et moi, les vapeurs aqueuses de Mercure. Continuez. — Si le soleil a la puissance de prendre là , d doit avoir celle de i>oiter ici. — A la conséquence. — Elle est tres-simple. Le germe précieux d'un mercurien s'est perdu là-haut, n importe comment. Un rayon l'a aspiré et l'a déposé dans l'atmosphère de l aris. 11 est passé, avec d'autres particules de matière subtile, dans I estomac des trois papas, et de l'estomac... - La bonne plaisanterie . 1 est fâcheux pour vous de ne pouvoir p.j.puyerd aucun raisonnement. - En trouvez-vous contre ? - Vingt, et un seul sutlit. Us exhalaisons terrestres ne peuvent arriver qu'à un certain degré d élévation, le vous avez retenu au fond d'un vas., s arrête a la

aérostat cesse de monter lorsque l'air

comme le liège que vous avez

superficie de l'eau , comme un .

qui l'environne est aussi léger que l'air qu il renferme. Ainsi un corps céleste ne saurait être dépouillé de la moindre de ses parties , et je

Jtl

VISE MACEDOINE

conseille à Zi'phire de renoncer pour lui et ses doiii boutons de rose a leur origine aérienne.

" — C'est bien dur. — Mai» bien raisonnable; et s'il nous venait ICI des germen de Mercure, tris-probablement ils ne se dt'veloiiperaient pas. —Pourquoi cela?- Parre que chaque globe doit produire des êtres analogues Ji la qualité de sa matière et à sa température, et que rien dans Mercure brûlant ne peut iMre en analogie avec rien de ce qui existe sur notre fnude et humide terre.

'• — havez-vous. mon cher Soulanges, que vous me donnez là une grande idée de la fécondité de la nature? — Pourquoi tout en elle ne seraii-il pas inl'iui.' Combien l'imagination s'.igrauilit et .s'élève lorsqu'on pense que ce nombre infini il'éloilcs sont autant de soleils qui vivifient une (| lanlité infinie de planètes que nous ne distinguons j) ^s, parce qu'elUs n'ont qu'une lumière de réllesion , trop faible pour percer l'espace immense qui les sépare de notre terre!... Quelle lichesse, et quelle prodigieuse variété dans les espèces, si on adintt que tout est différent dans chacun de ces globes !... — Il est fàcheuî pour voui de no pouvoir appuyer celte supposition d'aucun raisonne- "•enl.^ — J'établirai du moins des vraisemblances.

'• Examinez d abord l'iucjlculalile variété , en tout genre , qui eiisie sur i;oire g^obe. Voyez ici des hommes blancs et barbus; là, des hommes blancs et imberbes; plus loin, des hommes cuivrés; làbas des Lè.jres, des Lapons, des Cafres, des Albinos, des chiens de trente espèces, et une multitude d'autres animaux qui ne peuvent vivre que dans l'air.

• A oyez les poissons, pour qui l'air est mortel, et qui, parleur forme extérieure, n'ont aucun rapport avec les habitmts de l'air. Uemarquez rextréme disproportion qui existe entre une baleine et un goujon, entre la voracité d'un requin et les habitudes paisibles d'une carpe.

• Remarquez ces espèces emplumées, dont l'atmosphère est le domaine. Presque étrangers aux animaux aquatiques et terrestres, les oiseaux varient encore entre eux jiar la grosseur, les nuances de leur plumage et leur instinct.

!• Arrêtei-vous à cet insecte qu'on n'admire pas parce qu'on le voit tous les jours, et que l'habitude rend insensible à tout : la che- Dillo eit un prodige unique sur notre terre; elle rajeunit et se fortifi.: en se parant d'une nouvelle peau. A une époque déterminée, elle cha!.ge entièremeat de forme, ensuite elle prend des ailes : après avoir rampé sur la terre, elle se balance dans le vague des airs, et elle meurt , ayant offert à nos yeux inattentifs trois animaux tout à fait différents.

• Considérez la quantité de plantes et de fleurs qui existent entre le brin d'herbe et le chêne, entre la violette et le lis. Réfléchissez aux yarielés que présente le corps du globe lui-même en métaux, en minéraux, en espèces de terres, et osez condamner la nature à se borner .iilleurs à une froide et insignitiante uniformité.

« — ^ oi!à en effet plus que de la vraisemblance. Ah! mon cher soulangcs, que n'est-il possible de visiter quelques-uns de ces globes, de- repuitre ses yeux d'un spectacle toujours nouveau, toujou'rs enchanteur! — Les bouîous de rose ne seraient pas là l'objet de l'admiration générale. — Et pourquoi? Le beau est toujours le beau. — Tout est relatif, le beau , le Uid, le mauvais, le bon. Quelle impression produit un loup sur une hirondelle, un œillet sur un hibou, une Uitue sur un corbeau, le plus beau cheval sur un hanneton? Les Imots et les chardonnerets se sont-ils arrêtés dans les bosquets d'Ermeuil pour contempler la comtesse, madame de Mirville et Fanchelte ? Sont-ils venus se percher sur un doigt effilé ou sur une épaule d'albitre pour becqueter des lèvres purpurines? Ils ont fui à approche de la beauté, et sont allés porter leurs amoureux baisers à leur timide compagne.

» Si les habitants d'un globe diffèrent essentiellement des habitants d un autre, quel cas voulez-vous qu'ils fassent de ce qui ne peut ai'ir sur aucun de leurs sens? -Quoi! vous leurs donnez aussi des se^ns étrangers aux nôtres ! — Sans doute ; les sens sont-ils autre chose qu une conséquence de noire organisation ? Y verriez-vous sans yeux ? entendriez -vous sans tympan? goùteriez-vous sans palais? — Màs quels sens donnerez-vous aux habitants d'un autre globe? — Je ne leur en donnerai aucun, bien que je sois certain qu'ils en ont, résultant (gaiement de leurs organes, mais dont je ne peux avoir d'idée. — Quoi! votre imagination... — Mon imagination est dans la dépendance de mes sens, et ne peut aller au delà de ce qu'ils embrassent, tu je veux tracer la ligure d'un animal q.ii n'existe pas sur notre terre, je suis forcé d'empruntt r dilTérentCi parties des divers animaux connus. Je fais un monslie; mais que produis je aux yeux ? La tête djun cochon , la queue d'un cheval, les oreilles d'un lièvre, les pattes d'un chien basset, le corps d'un dromadaire , toutes choses qui ont fr..ppé ma vue , et qui se sont gradées dans ma mémoire. Or, si les sens des habitants de Mercure et de Saturne sjnt tout à fait étrangers les uns aux autres, comment les mettrez vous en rapport entre eux ou avec vous .'

• Quand ou s'égare tu delà des bornes de sa vue , on ne peut juger de l'inconnu que par des analogies toujours très-impaifaitcs, surtout daiij ce Cdi-ci. Mais supposons que nous montons ou que nous descendons dans Mercure; car il n'y a ni haut ni b.s. — Il n'y a ni haut

ni bas ! — Non , mon ami : quand , ce soir, nous remplacerons ceux qui sont maintenant sous nos pieds, nous aurons toujours la tête en haut, et les étoiles fixes sur notre tête. — Laissons celte question incidente. Nous voilà montés ou descendus dans Mercure. Qu'y voyonsnous ? — Rien , je crois , parce que l'excessive vivacité de la lumière nous a éteint la vue. Mais admettons que nous puissions voir quelque chose, et revenons aux analogies, car il m'est aussi impossible, je le répèie, de rien préjuger de ce qui existe là que de tracer ici la figure d'un animal qui ne ressemble à rien de ce que j'ai vu. Je vais me tenir dans le plus grand éloigucraent possible des ressemblances connues. Je prête aux jolies femmes de ce globe la ligure qui ressemble le moins à celle d'une jolie femme de notre terre. J'en fais des huîtres. — Oh ! des huîtres ! — Si je les compare à elles-mêmes, que diraije à votre entendement et au mien .' — Rien du tout. — Aimez-vous mieux que je les assimile à quelque chose de ce que nous appelons très-improprement malière in--rle, à cette pierre, par exemple, que nous brisons, que nous taillons, tt qui pourrait bien avoir une vie qui nous échappe, en raison de la différence organique absolue .' — J'aime à vous en voir douter. — J'ai peut-être tort. On a trouvé au centre des masses énormes, pétrifiées depuis des siècles, des animaux pleins de vie, et nul ne peut donner ce qu'il n'a pas. — Cette réflexion peut nous mener loin. Observez que ce'ite pierre a été paille intégrante de la terre ; que si elle a une vie, c'est de la terre qu'elle la tient, et puisque nul ne peut donner ce qu'il n'a pas, la terre est vivante.— Votre conséquence est paifaitement juste. — Je plaisante, mon ami , je ne crois ni aux principes ni ii la conséquence. La terre vivante 1 A-t-on jamais fait un pareil rêve '.' — Eh ! pourquoi en serait-ce un ? — Quel animal que cette boule sans organes, sans intellig-^nce, sans action ! — Faut-il que tous les animaux aient, comme vous, des bras et des jambes ? Les poissons, les reptiles en ont-ils ? Sans intelligence , sans action, diles-vous.' L'action de la terre est continuelle, car action et mouvement sont la même chose. Et de quel droit lui refusez-vous de de l'intelligence? par la seule raison que la vôtre ne peut se mettre eu contact avec la sienne ?... Ah! regardez cet homme qui est assis dans la rue, ce modèle barbu de l'Académie de peinture; essayons à deviner ce qui se passe sur sa tête. Prenez votre télescope. Voyez-vous sur cette protubérance, qui sans doute est une haute montagne , ce petit vieillard endoctrinant un enfant ? — Je ne vois rien. — Supposez que vous voyez, comme je suppose que j'entends.

» — Mon fils, dit le petit vieillard, je suis parvenu à une extrême vieillesse...

» Il est moins âgé de deux mois.

" Stercus, notre Dieu, irrité de nos péchés, nous a punis un jour par un déluge universel.

» Ce jour-là , le modèle devait poser à l'Académie, et il s'était lavé les cheveux et la barbe dans un seau d'eau.

" Je me suis sauvé seul , avec ma femme, sur la plus haute de nos montagnes.

» Celte montagne est la loupe que vous apercevez au sommet du crâne.

» Les eaux se sont insensiblement retirées. Ma femme et moi avons fait des enfants tant que nous avons pu, et nous nous sommes remis à moissonner cette terre fertile, que Stercus a faite tout exprès pour nous.

» Vous sentez que les instruments aratoires sont les pattes et l'aiguillon.

» Le succès passait nos espérances , et la vanité s'empara de nos têtes. Stcrcut: nous punit une seconde fois. Il envoya dans nos immenses forêts une armée innombrable de géants, marchant en ligne , qui faisaient ployer devant eux les arbres les plus forts, qui poussaient générations sur générations , qui les enlevèrent enlin , et les firent disparaître de la surface de ce globe.

» Les succès dont parle le petit vieillard avaient occasionné certaine démangeaison , et les géants , qui marchaient en ligne , étaient les dents de certain meuble d'ivoire ou de buis que vous connaissez bien.

> Un savant , échappé du massacre , prononça que cette partie de la terre serait toujouis eu proie à tous les fléaux ; qu'il fallait habiter une autre partie du monde ; qu'il devait y avoir des antipodes sans doute plus heureux que nous, et que ce qu'il y avait de mieux à faire était de nous retirer chez eux. Comme Stercus, qui autrefois conversait familièrement avec nous , n'a pas dit à nos ancêtres qu'il y eût des antipodes , on cria à l'hérésie , et ou commença par manger le savant.

» Cependant on réfléchit , et on convint qu'il n'y avait pas d'inconvénient à s'assurer si le savant avait eu tort ou raison. Plusieurs colonies partirent par dillérents chemins. Les jeunes gens , toujours présomptueux, s'engagèrent dans d'immenses déserts, dans des gouffres profonds , oii la nature ne produit rien , et oii ils périrent tous.

> Vous comprenez que les antipodes sont les habitants de la barbe, et que les déserts et les gouffres sont le front , les joues , les narines et la bouche.

• Les plus sages, mon fils, et j'étais du nombre, suivirent les foiêts

UNE MACÉDOINE

sans borurs , où nous trouvons partout une nourriture abondantp. A la lin d'un V0Tai;e , Ici que personne n'avait et- le croire possible , et qui dura aii moins une demi- journtV , nous arrivâmes à la partie inférieure du globe ; nous reconnûmes qu'il y a riïellcment des antipodes, et nous réhabilitâmes la mémoire du savant.

• Ku vérité , je vous le dij , mon lils , et je vous le dis pour vou^. guérir de la manie des voyages , nous avons trouvé nos antipodes aussi malbeureui que nous , et assujetiis aui mêmes lléaux. Détachons-nous , en esprit , de cette terre de misère , et espérons que Stercun , dans sa miséricorde, nous fera passer de ce monde dans un meilleur.

• (. Voyez-vous qoc le petit vieillard soupçonne, sous l'épiderme qu'il piq"ue et qu'il piquera jusqu'à ce que monsieur le modèle se fâche sérieusement, croyez vous, dis-je, qu'il soupionne sous cet épiderme la vie et l'intelligence?

• — ^'ous êtes l'Kjope de l'astronomie. Mais revenons aux dames de Mercure : je les préfère , tout huîtres que vous les faites , à votre petit vieillard.

• — Ketournons dans Mercure. Nous voilî» au milieu d'un cercle d'iiuitres les plus distinguées de la planète, et qui prohaMement sont fières de leur naissance , de leur opulence , comme bien des dames de ce monde-ci. Elles se ferment pendant le jour pour se garantir de la chaleur, et comme beaucoup de nos dames , elles s'ouvrent la nuit pour correspondre entre elles, sans vue, sans ouïe, sans odorat, sans la.-t, S1U3 goùl, mais par des sens qui leur sont propres. De jolis messieurs h, liires sont au milieu du cercle , immobiles , mais très-aimables , très - aimés , cl faisant leur cour à ces dames , nous ne savons comment. Nous passons , nous repassons dans le cercle. On ne nous voii ni ne nous entend; on n'y sentirait pas même unllottentot enf'imé et couvert d'huile de poisson. Si nous mettons le bout du pied sur le bord festonné de la coquille d'une de ces dames, elle se ferme, à peu près comme nous fermons l'ceit lorsqu'un corps étranger s'y introduit, sans que nous puissions dire ce que c'est.

» — Je vous arrête , l'homme aux systèmes. Vous dérogez à vos principes. Si la dame huître sent le bout de mon pied , elle a le sens du toucher. — Vous avez raison ; et comme je vous le disais tout ii l'heure , on ne peut juger de l'inconnu que par des analogies imparfaites, qui toujours nous ramènent à nous.

• Que sera-ce si nous supprimons les analogies, qui du moins nous donnent des idées quelconques , et si nous nous bornons à dire que ces habitants de Mercure , n'ayant aucun rapport avec nous, échapperont nécessairement à toutes nos recherches? — Que ce n'est pas la peine d'y aller.

• — Concluons qu'il est très-probable que chaque monde a sa physionomie , qui lui est exclusivement propre ; que chacun doit vivre chez soi , et qu'il y aurait de la folie à se rendre visite , si la chose était possible , si même nous devions trouver là-haut ou là-bas des êtres à peu près conformés comme nous. — Oh ! alors , je ne balancerais pas ; je partirais. — Vous gèleriez en arrivant dans Saturne, et toute la satisfaction que vous tireriez du voyage serait la certitude que votre corps existerait aussi longtemps que Saturne lui-même , parce qu'il ne dég'le jamais sur cette planète-là. Si vous alliez dans Mercure, vous n'y trouveriez pas d'aliments propres à votre estomac, pas une goutte d'eau pour vous désaltérer ; voire sang s'évaporerait en transpiration , et, je crains bien que, sur quelque globe que vous puissiez arriver , une mort prompte fût le prix de votre noble audace.

• Il n'est pourtant pas impossible que les habitants de certains globes puissent communiquer entre eux, si on conclut de leur proximité que leur organisation est à peu près la même. La lune la plus voisine de ce gros vilain Saturne, décrit son cercle autour de la grande planète en quarante-cinq de nos heures. Or, Saturne a dix mille lieues de diamètre ; et la lune qui parcourt un tel espace en si peu de temps, doit raser Saturne d'assez près pour que les habitants des deux globes puissent se voir , et même se parler, s'ils ont des yeux , une langue et les paumons de Stentor. — Mon cher Soulanges, ils passent peut-être les uns chez les autres à l'aide d'un prinstoc. — Qu'est-ce qu'un prinstoc ? — C'est le nom que donnent nos habitants des Pays- Bas à une longue perche , dont ils fixent un bout à terre ; ils s'enlèvent sur l'eMrémité supérieure , et franchissent ainsi des fossés de dix-huit à vingt pieds de largeur. — Oh ! je ne prétends pas que la lune, dont nous parlons, passe précisément à dix-huit ou vingt pieds de Saturne. ICt puis votre prinstoc éloignerait un peu les voyageurs de leur but. — Comment cela ? — Ce gros Saturne fait son tour sur lui-même en dix de nos heures. Ainsi un point parcourt en une heure trois mille lieues environ, et d'après cette force de rotation des deux globes , vos hommes aux prinstocs tomberaient probablement dans quelque province fort éloignée de celle oii ils auraient eu l'intention d'aller. Peut-être sauteraient-ils chez des ennemis , chez des anthropophages, tt dans ce dernier cas , le résultat du prinstoc n'aurait rien d'amusant.

u ^ Otts apercevex-vous que nous voilà plus que jamais lancés dans les analogies, et que, petit à petit, nous avons fait des gens de Saturne des hommes semblables à nous ? Revenons au système de variété infinie, et crovons que les habitants de Saturne ne peuvent avoir la tète

faite comme la uùtrc , car il n'en est pas une sur notre terre qiie la prodigieuse rapidité du mouveiuens de Saturne ne fit tourner en un instant. Peut-être n'est il ici aucun animal qui ne fût sulToqué U par l'action de l'air, que ce mouvement presse tt pousse avec une violence dont la plus forte de nos tempêtes ne peut nous douuer d'idée. Il est donc plus que vraisemblable que les habitants de Saturne n'ont ni poumons ni tête, et par conséquent pas d'yeui. A quoi d'ailleurs leur serviraient-ils? Saturne met trente ans à faire sa révolution autour du ioleil ; ainsi certaines de ses parties ont des nuits de quinte ans. Dix fois plus éloignés que nous de l'astre lumiiieui, ses habitaulii ne le verraient pas plus grand que nous ne voyous certaines étoiles fixes, et il ne faut pas d'yeux oii il n'y a pas île lumière.

• — Vous êtes cruel , mon cher Soulanges. Supposons-leur-en qui soient organisés comme ceux des chats et des oiseaux nocturnes. — Tout à l'heure, vous mettiez des hommes et des prinstocs dans Saturne, vous le peuplez maintenant de hiboux et de chauves-souris. Laissons les comparaisons toujours inapplicables du connu i l'inconnu, et contentons-nous de croire que les gens de la grande et de la petite planète doivent connaître parfaitement leur conlorination respective , s'ils ont des sens qui les rendent habiles c observer et à

" Voilà qui me dégoûte furieusement des voyages. — Ikslez ici; jouissez de la vie; ne vous inquiétez plus de ce qui se passe ailleum, et aimez cette terre, qui nous donne à tous ce qui est utile à la conservation et aux plaisirs des êtres qu'elles produit.

» Que dites-vous ? C'est la terre qui m'a produit ? — Et quoi donc.

— Voilà une idée plus extravagante encore que les autres. — Voliiâ mes gens superficiels qui prononcent sur tout sans avoir rien approfondi. Répondez-moi, monsieur : de quoi se forme et se grossit un animal quelconque dans le sein de sa mère ^ — De la nourriture qu'elle lui communique. — L'animal nouveau-né est-il habile à produire au moment de sa naissance ? — Il ne le sera que Ibrsque son corps aura pris l'accroissemeul nécessaire. A quoi dcvra-t-il cet accroù-sement et ses moyeas prolifiques? — Parbleu ! à ses aliments.

— De quoi se composeront ils? — De fruits, de légume», d'herbes, pour la plupart des animaux. — D'oîi viennent ces fruits, ces herbes, ces légumes ? — De la terre. — Donc, la terre vous a produit.

), — Vous m'étonnez, mon cher Soulanges; je ne vous croyais pas si profond. — >loi, mon ami, je ne sais rien J'ai lu quelques livres, et les idées des autres font fermenter les miennes ; c'est le coup électrique qui se communique de proche en proche. — Oh ! nous parlerons encore astronomie ; ces rêves-là en valent bien d'autres. — Ceui surtout qui échauftent le sang et U tête , et qui troublent le sommeil.

— A propos de cela, Soulanges, p.^sses-mci le portrait : il «st temps de redescendre sur la terre. — Le portrait ? En écoutant, en répondant, vous l'avez mis dans votre pocbe. — C'est parbltu vrai ! Vous me faites tout oublier, rusé que vous êtes ! — Ce n'est pas moi, c'est l'astronomie. Vive la science ! — Oui, quand j'en aurai.

0 — Ces messieurs sont servis. — Dinons, Soulanges. Il est agréable de régir l'infini le verre à la main... Celle Sophie si séduisante, si aimable, si candide et si spirituelle, viendrait tout simplement d'une botte de céleri! — Ou d'une truffe élaborée : tous deux ont de la vertu. — Ce teint si frais, ces lèvres rosées seraient un composé de laitues, de concombres, de cresson ! — Un brochet, quelques côtelettes d'un mouton, formés comme elle, ont peut-être arrondi celte gorge que vous aimez tant, et que je soupçonne si jolie 1 — Ln verre de pomard là-dessus. Je le bois à Sophie. — Mon ami , c'est boire aux laitues, aux truffes, aux brochets el aux côtelettes. — Pas du tout, monsieur. En admettant qu'ils soient principes, ils le sont comme les couleurs qui entrent dans la composition d'un tableau. Je jouis quand je vois les Sabines ; la palette a disparu. A Sophie el à David I — A la comtesse ! — Et à tous ceux et surtout à celles qui concourent à embellir notre existence !

j) Soulanges, je fais une réflexion. Tout notre être vient de la terre, et y retournera pour être autrement modifié. Cela semblerait indiquer la fragilité des individus, mais l'étemilé des espèces et des choses.

, — Sans doute, mon ami, la matière est éternelle. Si on admet un commencement, rien n'existait, et il y a eu création. S il y a eu création, il a fallu d'abord créer l'espace ; on ne saurait meubler un boudoir avant que la maison soit bàlie. Oii mettre cet esp^ice? — Nulle part. — Cela ne se peut pas. Dans une étendue déjà existante ?

— L'étendue et l'espace sont la même chose, et si vous admettez l'élernité de l'étendue, vous devez admettre l'éternité de la matière. Pourquoi le tout serait-il postérieur à la partie ?

« Georges, donnez-nous du café. — Point de café, Georges ; ce sont des calmants qu'il faut à votre maître. — Vous en prenez, Soulanges ; vous vous imposez une privation... — Qui ue me coule rien si elle est utile à mon ami. — Voulez-vous faire un trictrac. — Je le veux bien... Une gorge faite avec des côtclclles .... — Six points décolc, mon cher... — Soit. Croire presser des lèvres de roses, et ne baiser que des radis rouges ou des betteraves!... — Encore une école, mon ami. — Eh ! comment voilez-vous que mon imagination se concentre dans un trictrac lorsque noos arrivons des eUrémilés de l'univers? Lorsque nous arrivons des eitrémilés de I univers

UNE MACKOOINE.

quelle tournure d'idée et de phrase ! lorsque nous venons d'errer dans l'infini.

» — Monsieur, voici une lettre de madame de IMirville. — Donne, mon bon Georges , donne.. . — Eh bien ! que signifient cette dilatation de physionomie, ces sauts, ces ciclamalions ' — Mon ami, je suis dans l'ivresse. Sa mère consent que j'aille la joindre dans sa terre de Champagne. Elle permet que nos jours ne soient qu'une suite de jouissances et de félicités. — La mère est donc aussi folle que sa l'ille et que son amant ? — Sophie m'annonce son départ avi'C les expressions de l'amour en délire. Elle emmène avec elle son architecte et son peintre décorateur. Sa mère et moi partirons ii la lin >lu mois. (Quelles sensations délicieuses l'espérance seule me fait éprouver... Mais pourquoi attendre l'eipiration de ce mois éternel ? Je me porte bien, très-bien, k merveille. Mon ami, je vais prendre la posie ; je veux la devancer. (^>uelle surprise je lui ménage! 1. Ile part ; elle croit me laisser à Paris; elle soupire en pensant i l'intervalle qui nous sépare, et qui s'agrandit à chaque instant. Elle arrive ; je cours, j'ouvre la portière. Elle me reconnaît, elle jette un cri, et se précipite dans mes bras. Je l'enlève,

Le bon Georges.

je la porte... Georges, envoie chercher des chevaux. — Georges, restez ici. — Par grâce, mon cher Soulanges, par pitié 1... — Je suis impitoyable. — .Mon ami, mon bon ami ! — Vous ne partirez pas. — Je m'évaderai. — Je vous en délie. Je suis votre soleil; je vous soumets i la loi de l'attraction. — Si vous étiez immobile comme le soleil, je ne vous craindrais pas. — Le soleil immobile! Il tourne sans cesse sur lui-même. — Sans changer de place ? — On le dit. — Eh bien ! irouettez ici ; moi, je m'en vais en Champagne. — En robe de chamre et en bonnet de nuit? — Je m'habillerai au Palais-Royal. — Les savants ne sont pas de la même opinion sur le mouvement du soleil.

— Oh '. laissons la les savants. — Il en est qui croient que tous les Mieils possibles marchent en tournant sur eux-mêmes, d'occident en orient, entraînant avec eux les planètes qu'ils régissent. — Cette opinion me parait la meilleure. Comment supposer un corps céleste tournant sur lui même à la même place, et n'étant sujet à aucune influence qui le pousse ou l'attire ' Soulanges, la Champagne est pour Paris sur la route d'orient en occident; attirez-moi en Champagne.

— Mon ami, on explique tout à présent, et la fixité du soleil comme autre chose. ^ ous avez vu quelquefois de ces rouages en artifice qu'on place sur une nappe d'eau. On rael le feu à l'artifice : la machine reste exactement a la même place, et tourne sur elle-même autant de temps qu'elle est soumise à l'action du feu. — Cette comparaison n'est pas satisfaisante. Votre artifice passe en deux minutes, et le soleil est éternel. — Une comparaison encore sur l'éternité du soleil! Nous connaissons certaines mouches qu'on nomme éphémères parce qu'elles ne vivent qu'un jour : dans les infiniment petits, il existe peut-être des insectes qui échappent à toutes nos recherches, et dont la durée n'est que d'une seconde. 11 en faut cent vingt pour deux minutes, et certes, lorsque cent vingt générations ont vu une même chose , elles sont fondées à la croire étemelle.

• Que répoadriez-vous à un de ces insectes à secondes qui vous

aflirmerait que le rouage d'artifice est étemel, parce que cent dixneuf générations l'ont vu avant lui, et que sans doute des générations sans nombre le verront après ? — Je fermerais la bouche à l'insecte en lui répondant que j'ai vu le commencement de l'artifice, et que j'en vais voir la fin. — Si au lieu de vivre soixante ans, les hommes vivaient quelques millions d'années , vous trouveriez peut-être aussi quelqu'un qui aurait vu le commencement du soleil. — Prenez garde, Soulanges, vous voilà en contradiction avec vous-même. Si le soleil a commencé, que devient l'éternité de la matière?

» — Je vais concilier ce qui vous paraît contradictoire. Il est constant, mon cher ami, qu'en 1.S7 2 on découvrit une étoile nouvelle dans la constellation de Cassiopée ; en iCG'i, on en découvrit deux dans Eridan, et il est convenu entre nous que les étoiles sont autant de soleils.

Il D'oii sont venus ces trois soleils-ci? Du néant? Le néant est un mot vide de sens ; il n'est du moins applicable qu'à une portion de matière qui chani;e de modification , et qui , si elle avait de la mémoire, perd le souvenir de ce qu'elle a été. Ces soleils étaient sans doute des planètes , qui se sont embrasées lorsque l'équilibre entre le feu et l'eau aura cessé à l'avantage du feu. — Oh 1 mon ami , s'il y a partout, comme ici, équilibre entre le feu et l'eau , que devient le système de variété infinie ? — J'avoue que je suis battu pour avoir encore raisonné par analogie. Quelle que soit la cause de l'embrasement de ces trois planètes, il nous suffit de savoir qu'il s'est opéré en LiiT! et en 1U64, et que trois soleils nouveaux nous sont apparus dans l'immensité des cieux. Si demain notre lune s'enflammait , nieriez-vous l'existence de ce petit soleil-là , quelque incommode d'ailleurs qu'il put être pour nous ? — Non , sans doute , parce que j'aurais été témoin de ce grand changement. — Je vous l'ai dit : vous ne pouvez voir les planètes que régissent les étoiles , à cause de la faiblesse de leur lumière réfléchie et de leur eitrême éloignement , et il n'y a ici de différence, pour votre entendement, entre notre lune embrasée et ces trois planètes devenues soleil, que dans le plus ou le moins de distance.

» — Des planètes qui se transforment en soleils ! cela est difficile à croire. Quel désordre une telle révolution doit occasionner dans les mondes voisins! — Nous appelons désordre ce qui nous nuit individuellemant. Ainsi une épidémie , qui moissonne des milliers d'hommes , un tremblement de terre , qui engloutit toute une génération , sont désordre relativement aux victimes , et ne sont qu'une conséquence forcée des lois générales. Ces nouveaux soleils doivent, par une suite de ces mêmes lois, forcer leurs lunes , s'ils en avaient, étant planètes, à venir se coller à eux, et à brûler avec eux , ce qui est très-malheureux, je l'avoue , pour les habitants , s'il y en a, mais ce qui ne dérange en rien l'harmonie universelle. — Je vois l'harmonie qui régnait dans celte lune-là furieusement dérangée. — Un homme meurt dans un petit village, on l'enterre, et les autres continuent à jouir de la vie. Les habitants d'une planète ne sont pas plus pour l'infini qu'un homme pour un village , et il n'y a encore ici de différence que du petit au grand.

X — Allons, vous avez réglé en souverain le sort des lunes attachées à ces planètes devenues soleils. Que faites-vous des planètes leurs voisines? — Moins sujettes, par leur éloignement, à la force d'attraction , elles prennent un mouvement de rotation , et décrivent leur cercle autour du nouveau soleil, planète hier, chef de mondes aujourd'hui.

>' — Mon cher Soulanges, tout cela m'embarrasse fort. Si un corps céleste a un commencement comme soleil, il doit aussi avoir une fin, car ce qui alimente ses feux ne saurait être impérissable. — Impérissable! Ceci sera l'objet d'une nouvelle discussion. Mais je pense, comme vous , que les soleils finissent par s'éteindre. Nous savons que la constellation des Pléiades était composée de sept étoiles, et il n'en reste que six. Une autre étoile s'est éteinte dans la petite Ourse, une autre encore dans Andromède. — Et vous allez me dire, peut-être, que ces soleils sont devenus planètes et ont produit de nouveaui habitants? — Je le dirai certainement; je fais plus, je le crois.

• — Ainsi ces grandes masses suspendues sur nos têtes sont assujetties aux mêmes variations que nos petits corps si frêles , que nous aimons tant, que nous cherchons tant à conserver.^ — Sans doute, et ces variations sont plus ou moins lentes, en raison de la grandeur ou de la petitesse des masses ; mais elles sont certaines partout, sur tout, et j'y tiens essentiellement , parce qu'elles lient toutes les parties du système qu'il n'y a ni production ni destruction. Tout varie, tout change de forme. Ce que nous appelons, très-improprement, putréfaction dans les animauî, n'est que la division des parties organiques, opérée par une multitude d'êtres, qui naissent pour s'en nourrir, et se réunir au grand tout.

« Voudriez-vous bien résoudre une difficulté que je vais vous proposer?— Très-volontiers, si je le peux. — Un soleil a brûlé des millions d'années , comment remplacez-vous la portion de matière que le feu a consumée? — Rien ne se consume, mon ami. Le feu s'éteint par une raison inverse à celle qui l'a allumé. — Rien ne se consume ! Qu'est devenu le bois qu'on a mis ce matin dans ma cheminée?— Une pincée de cendres. — Et vous prétendez qu'une pincée de cendres eit égale au volume d'une bûche. Ainsi dans un boisseau

UNE MACKUOINK.

de cendres vous me prosenterei une forêt. — Ave/.-vous vu (|iielquefois arracLfr un arbre? — J'en ai vu arracher cent. — Tant niieui. Ave/.-vous j.imais reuiarquo dans la terre une cavité qjale en profondeur à la hauteur de l'arbre cju'on venait d'en eitraire? — Je n'ai vu de vide que la |)lace qu'occupaient ses racines. — De quoi donc était composé ce cliène qui étonnait par sa grosseur, son élévation et l'étendue de ses rameaux? — Pouvez-vous me le dire? — 11 se composait essentiellement d'eau, d'air et de feu. Le l'eu eitérieur qu'on a appliqué à votre bùcbe a développé le feu intérieur; l'air qu'elle renfermait s'est répandu plus ou moins chaud dans votre chambre ; l'eau s'est eihalée eu fumée ; la pincée de cendres est une faible portion de parties terrestres qui ont sulli pour unir entre eux les trois autres éléments , et faire un corps solide de choses qui en apparence ont le moins de solidité. Presseï une épon|;e mouillée dans votre main, vous en eipulseï l'air et l'eau , vous la réduisez au diiième de son volume ordinaire, et vous ne lui ave/, ôté aucune de ses parties. 11 en est de mtSme de ce que le feu paraît avoir consumé.

Je lève le rideau, je vois Fanchelte assise.

» — J'ai bien peur, mon cher Soulanges , que vous ayez raison. — Pourquoi peur? — Quoi ! le soleil peut s'éteindre et la terre s'enflammer, et vous ne voulez pas que je tremble! — Tremblez-vous quand vous pensez à votre fin , que vous savez inévitable ? Ne venezvous pas de la provoquer vous-même l'épée à la main ? Qu'importe que vous finissiez d'un coup d'épée, ou de l'eicès du froid , ou de celui de la chaleur ? Cette mort est-elle plus douloureuse que celle qui termine les maladies longues et cruelles auxquelles est assujetti le seie le plus aimable et le plus délicat?

» Oui , mon ami, le soleil est sujet à des altérations. On a vu sa surface s'encroûter sur divers points. On y aperçoit à l'aide des télescopes un grand nombre de bouches qui jettent des torrents de feu. Les bords de ces fournaises sont formes de croûtes noirâtres, sensibles à la vue. Le soleil est donc un corps opaque qui brûle et qui doit s'éteindre quand son feu manquera d'aliment.

» Après la mort de Jules César, la chaleur fut si faible pendant deux ans, probablement par l'effet de ces croûtes , ou écume , que le soleil pousse par intervalles k sa superficie , qu'i peine les fruits et les légumes mûrirent en Italie. Les augures n'auront pas manqué de dire que U hn du monde allait venger la mort de César, qui les payait ; les gens éclairés auront réfléchi ; les gens raisonnables se seront résignés à finir quelques jours plus tôt.

" Si le soleil doit un jour redevenir planète, la terre doit, par une conséquence toute simple , devenir soleil, l'eut-être l'a-t-elle déjà été. Peut-être même a-t-elle fait partie de notre soleil, lille peut n'être qu'une de ces énormes croûtes que la force volcanique ou telle autre cause a lancée au loin dans l'espace. — La supposition est forte autant que bizarre. — Eh 1 elle n'est pas trop dénuée de vraisemblance. Partout on rencontre sur ce !;lobe des traces d'un feu qui n'est plus. Partout on trouve des «mas de pierres calcinées et noires , entassées sans ordre, et paraissant avoir été agitées dans tous les sens par li

plus violente fermentation. Les pierres que ce globe produit lentement dans ses entrailles s'y forment, au coulraire, par couches horizontales et régulières.

« Au reste , que notre terre ait été, ou non, un loleil, son embrasement futur est prés'iniable , d'après une observation cent foi» répétée. La diminution sensible des eaux laisse aux feux des volcans plus d'activité et plus de moyens de s'étendre. Ce» volcans , mon cher ami , sont déjà un commencement d'incendie général. — (^(ui pourra fort bien, mon cher ami , ne pas s'étendre plus loin. Vous pnlrudei que les eaux diminuent. Moi , je suis fondé à rejeter une assertion que vous ne prouvez pas.

• — Saiut-Omer, qu'on prétend être le l'mlus /cciiis oii Jules César s'embar(|ua pour soumettre l'Angleterre , est aujourd'hui à huit lieues de la mer. — Qu'on i/réleud être , dites-vous ? \ oiis donnez une présomption pour une autorité. — Laissons le l'itrtus Içcnia.

" Fréjus , ce port célèbre dans l'histoire , qui recevait les galères romaines, n'existe plus. Son ancien bassin est séparé de la mer par un lac d'eau douce.

> Aigues-IMorles , oîi Louis IX s'embarqua pour la conquête de la Palestine , est maintenant à plusieurs milles de la mer.

> Damiette, (|ui en est éloignée de dix milles à peu près , était située à l'embouchure du Nil lorsque Louis l.\ l'assiéijea et la prit.

» Le château de Uosette , en Kgypte , n'était pas, il y a cent ans, à une portée de fusil de la mer ; il en est présentement éloigné de plus d'un mille.

• — (^>ue prouvent ces faits-là? Que la mer abandonne une partie de terrain pour en couvrir une autre. — Et i|u'a-t-elle été couvrir quand elle s'est retirée des sommets des plus hautes montagnes? — Ah! les cimes des .■Mpes ont d'abord été autant de petites îles? — Oui , monsieur l'incrédule ; et les corps marins, et les coquillages pétrifiés qu'on y rencontre , prouvent la vérité de ce que j'avance. — Qui sait si autrefois il n'y avait pas là des cabarets , et de jolies marchandes d'huîtres à la porte?

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