‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 20 sur 379 · JULIEN, ADÈLE · texte numérisé non relu

JULIEN, ADÈLE

AntLE. — r.li lilcn, mon bon ami, commences-tu h te rassurer?

jri.ic>. — l'n cour comme le mien peut-il être sans inquiétude!

ADiLi. — Il est des in<|uiétiitlcs bien peu raisonnables.

jiiiK>. — Il en est aussi de trop bien fondées,

.MiirE. — Julien, tu le plais à te tourmenter, et je n'aime pas cela. K'as-tii jias entendu mon père? Kesens-lu pas ce que ses procédés semblent nous promettre ])onr l'avenir? Qui t'a dit qu'il n'a pas priti BUuvillc de pressentir ma mère sur un mariaije?...

JlliK.N, — r illc trop confiante ! qui t'a dit qu'il ail pensé h moi?

ADELE, — Et il qui vcuv-tu donc qu'il pense? Crois-tu que notre amour ail ccliappc à sa pénétration.-'

jiiiEN. — Je serais désespéré qu'il en ait le moindre soupçon. Mes sentiments sont purs comme l'objet qui me les inspire ; mais on jui;e les hommes sur les faits, et les apparences sont contre moi. Ses bienfaits même...

intiK. — Dis donc les faibles marques de sa reconnaissance.

ji LiE.N. — Cette i>rétcndue reconnaissance ajoute ii nion ingratitude.

ADÈLE. — Toi ingrat! toi, Julien!

jiLiïM. — Je le suis, Adèle, je le suis. Ai-je dû t'aimei:? ai-je dû te le dire?

AUKLK. — Oui, mon ami, tu as dû m'aimer, parce que tu m'as trouvée aimable; tu as dû me le dire, parce qu'un Uouuète homme dit toujours ce qu'il pense.

jiLiEN. — El devais-tu m'écouter?

AinLE offc sentiment. — Faut-il écouter tous les hommes et être sourde pour celui seul qu'on préfère?

jiLiE\. — Adèle, l'cITet le plus cruel des passions est de se dissimuler toujours ce qu'elles ont de réprélicusiblc. A quel point nous égare déjà ce feu brûlant qui nous laisse à peine des intenalles de raison! Tu nous juges innocents, nous qui nous aimons en secret, <jui blessons par une réserve coupable tes parents et mes bienfaiteurs ! t>i nos lois ne frappent point encore les ingrats, l'opinion publique les flétrit : oserons-nous la braver?... Adèle, tu t'attemlris!

ADÈLE. — Julien, tu rends mon existence pénible.

JiLiEN. — Pardon; mais je te dois la vérité.

ADÈLE. — Il fallait penser à tout cela plus tôt.

JULIEN. — Rélléchit-on à quinze ans?

ADÈLE. — Mon ami , tu l'exagères les obstacles qui semblent nous séparer, et tou imagination se peint tout en noir. .Ma mère élait richï aussi, et mon père, qui comme toi n'avait que des vertus, obtint l'aveu de ses parents.

JLUE>. — U connaissait les siens, ils étaient considérés, el j'ignore qui je suis.

""^'-.s- — t;c sont tes parents qu'il faut plaindre : lu charmerais leur vieillesse ; mais tu n'as besoin de personne.

JiLiB.v. — ^)ucl sera mon appui .'

ADELE. — Ta probité et mon cœur. Julien, estimes-tu mon pi;re et ma mère?

Ji LIE.-». — Je fais plus, je les respecte.

ADÈLE. — Tu les connais donc bien?

JtLiix. — Je le crois.

ADÈLE. — Et tu les crains?

jiLiEM. — Je me rends justice.

ADELE avec un peu d'humeur. — ÎSou, monsieur, non, vous ne vous la rende/, pas, et si vous ne changez d'idées et de langage, ie me brouille avec vous !

Ji'UU. — En aurais-tu le courage?

ADÈLE. — Eh! ii'as-tu jias celui de m'aOliger?

JLLiu. — Parle doue, mon Adèle; dis-moi , que dois-je faire?

ADELE. — le laisser conduire, cruel homme que tu es! Tu crains mes parents; mais Blinville est leur meUleur ami , il a leur conhunce el la niienne; c'est ii lui que je parlerai. Inca|iable île feindre, je lui ouvrirai mon c*eur. S'il me blàiiie, je rougirai pour la première fois de ma vie; s'il m'approuve, je lui conlie le soin de noire félicité. Songe (|ue ma mère l'aime auUtnl que moi; que mon père l'eslime, le considère...

'tuts. — S'ils résistent?

Auk.it. — Alors je prendrai ta main, je le conduirai vers eux, nous tomberons a leurs pieds, el je leur dirai : \ oilà l'homme que j'ai choisi, lui seul peut faire u.on Itoiihcur, et \ous ue Di'eu séparercï yas.

JitiES. — Que ce moment est ii craindre!

ADÈiK. — IN on, Julien, non, il ne l'est pas. S'ils me refusaient aujourd'hui...

Il LIEN. — Je serais banni, perdu, déshonoré.

ADÈLE. — Hicn de tout cela, mon ami. Un honnête homme en déshonore-t-il nn autre pour une faute involontaire? Oublie-t-il en un moment dix ans de travaux soutenus, d'affection cl de soins? Depuis di\-liuit ans mon bonheur est leur unique élude, el ce qu'ils me refuseraient aujourd'hui ils me l'accorderaient demain,

JULIEN. — Ah ! chère Adèle, que ne te dois-je pas!

ADÈLE. — M'occuper de tes intérêts, n'est-ce pas ménager les miens ?

JiMEN. — Charmante fille!

ADÈLE. — L'heure t'appelle, ne le fais pas attendre : c'est en remplissant ses devoirs actuels qu'on se rend digne de s'en imposer d'autres, (souriant avec tendresse) dont je partagerai le poids. Julien lui Itaife la inain.) Embrasse-moi, mon ami. Le vice ménage les apparences ; l'innocence se tic i» la vertu. {Julien l'embrasse et sort.)

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