‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 203 sur 379 · XXXII. — Un Grain de jalousie · texte numérisé non relu

XXXII. — Un Grain de jalousie

!M. Dennelerre est un homme de parole. Il est venu hier, aujourd'hui, il viendra sans doute demain. Il est insinuant .ivec moi; il cherelie à se rendre intéressant auprès d'elle... Peut-être aussi rèvc-je tout cela.

Un jeune homme veut paraître aimable, c'est naturel. Celui-ci, d'ailleurs, e.st respectueux... £jt-ce bien tant mieux? Ce respect-là peut n'être que de l'adresse.

■ Le Directoire y était établi.

A^GKl.lyl E ET Jl.ANM:Tt)N.

Ah. il vient nous (Iciii.iinli'r à <lim'r. Il rsl Siiiis fiioori'i. le monsiriir... Allons, nv l'ai-jc p.is moi môme eii(;.i(;é .1 nous voir? Je crois <|iie je

deviens humoriste, (;roiiileur. l'ieiion» bien (j.inle à cela : co leiit

vouloir Cire nimc encore, (Hiand on ne se iloniie [«lus la peine de plaire ?

H se met h talilc aiiprè» d'elle, il ne parle à peu près qu'à elle, et elle répoiul... l-.li! ne faut-il pas ([u'elle réponde? l'eut elle lui dire : — Laissez moi . vous m'e\eédci?

Je ne sais rien cacher de ce (|ui se passe en moi; j'ai dans les traits une niolulité qui me dt'cMe : l'aiuial.le li-mme ne s'y trompe pas. Elle me marche sur le pied... oui, j'enlenils. N'oil.i 1 hoiuuie que je dois plaindre, cl non redouter... Mais pouripioi celte assiduité'? T'ai- je épousée pour qu'on t'ohside, et moi aussi?

("c sont les yein qui disent tuul cela, l'ne larme furlive .Vcchappe des siens. Je me Irve, je l'issuie, je l'embrasse, le racenmmodcmenl est fait, et le làdiciiv iiiuis regarde d'un air étonné. Il ne nous entend pas : nous parlons une langue ctraiigi'-re.

Il a le bon esprit de se retirer, et certes je ne le leliens pas : une larme a coulé, et c'est lui qui en est cause. Oh! je le haïrais, si je pouvais haïr.

C^elte larme pèse sur mon cœur, elle le froisse... je ne peui l'en arracher.

Elle voit que je souffre de sa peine, elle s'efforce de paraître gaie; elle est l'olTcnsce, et c'est elle qui caresse... IS 'avais-tu pas assii de qualités? Failuil-il que je fusse injuste, pour t'en découvrir une de plus ?

Non, je ne suis pas atteint de ce mal funeste qui crée des fantùme»» qui tounneiite, qui persécute l'objet aimé, qui se nourrit de ses propres fureurs. Je suis j.iloin de Ion rci;aid, île ton haliine, du son dont tu frappes l'air; je suis un airiiit passionné, qui t'e.stime, ipii t'honore, mais qui craint de perdre une [larcelle du bonheur dont lu l'enivres.

— l'ardoniie-nioi de le tant ainur... Ton a-il exprime de la rcconnaiss;inco — De la reconnaissance à moi!... Laissons tout cela, montons en voilure, cl allons aui Italiens; ils donnent ta pièce favorite : tu as besoin de te dissiper.

^ous prenons une loge; celle de madame Dcrcourt est en face de la notre Dennelerre y est avec elle. Est-il ou fiit-il son amant?... Je ne voudrais pas avoir 1 air de les voir... Ils salin nt Aiigi Ique; il faut que je les salue aussi... Saluer ceux qu on ne peut estimer'...

Qu'est-ce que tout cel.i , en cflet? Un iJercourt qui ferme les yeu\ sur les écarts de sa femme; un jeune homme qui met si gloire à les mulliplier; une soeur dont la maison est un bureau d'intrigues, et qui n'en rougit pas! On n'arrache pas un rosier parce qu'on s'y pique quel'iuefois; m.'is si la piqûre peut ôtrc vénéneuse?...

M.idaiiic Uercourt et Dennelerre se parlent coiitidemment : ils nous regardent de temps en temps et se cachent quelqiiefuis dans leur mouchoir, pour rire, sans doute. Je leur parais un êlre bien bizarre... Ah! cela doit être : ce n'esl que par les. habits i|uc je resseinlile auï gens du bon ton. Elle est avec moi celle qui dédommage de tout; riez, vous autres; moi je sens.

Thibaut frappe à notre loge; il est p.^le, défait; il m'effraie. Je sors avec lui, et il m'apprend qu'une faillite inattendue lui fait perdre la moitié de son bien. 11 ne désespère pas cependant de sauver quelque chose; mais il faut aller à Bordeaux, et il est venu chez moi me demander ma chaise de poste. Je le conduis au café, je lui fais prendre des spiritueux, et je le remets chez lui.

Je reviens prendre Angélique, et je trouve Dennelerre avec elle... Pourquoi choisir précisément le moment de mon absence? qu'a-t-il de particulier a lui dire? Cette idée ni'agiti-, me tourme:ite; mais je me possède, et mon d. pit n'éclatera point. Le souvenir de cette larme est mon préservatif

XXXIll. — Je pars pour Bordeaux

Il y a quatre jours que Thibaut est parti; il devait m'écrire en roule, et je ne reçois p.is de ses nouvelles. J'en ai besoin ceiiendant ; l'amitié, je commence -i le croire, est le seul sentimeiil étranger aux inquiétudes, aux chagrins : il se forlihe de ce que perdent les autres.

Des chaijrins! le n'en ai pas, je n'en aurai jamais... .Mes inquiétudes sont déraisoiin^.bles, je le sens... Eh! qu'ont de commun la raison et l'amour? Je l'adore, et tout est expliqué.

La sotte ville que Paris, dans certaines circonstances! Je donnerais la moitié de ma fortune pour être nsté au Sois-Guillaume.

Si j'y retournais?... Y retourner avant le printemps, ce serait lui marquer une délianre injurieuse, une défiance que je n'ai pas. Je peux craindre ce qui l'entoure; mais elle!

Cet homme osriait-il dire ce qu'elle ne doit pas entendre? Ecouleraitelle rien qui pût la blesser?... Elle en est incapable.

Je ne peux me le dissimuler, je suis jaloux. Cent fois je me suis élevé contre celle frénésie, qui aggrave tout, et qui ne remédie à rien, et

j'en suis atteint à mon tour, et pourquoi? Si du moins je pouvais

me le dire. Que jamais, non jamais une seconde larme n'ajoute au poids dont me charge la première !

Souvent , au sein des nuits les plus heureuses , dans ces moments où on parle sans penser, où on répond sans avoir entendu, je deviens

maître de moi, j'écoute, el c'est niuii nom que je recueille sur ses lèvre», c est lU'Ui image que je trouve d.ms »ou «leur. Je lue lepeii», je lu .iCeiise , je me conil.ininc... Deiiurlrrre p.ir.iit, il » jppru> Ue.., iu<Mi i'i'g bouillonne , et je surs prétipilauiuicnt. Cette l.iroie... uh I celle larme !

Ah! une lettre timbrée de llordeaux... (^e n'est pas l'écriture de Tliib.iut. (^'est le maître de son auberge (|ui ui'éeril.... Ilvu Dit u I son posiillon l'a versé en entrant dans la ville, il s'est ca»sé le bras droit, il ne ptul Unir scsalV.iires. il aur.iit besuiii peudaul qiieiqiii» jour» d uu huiiiiiie de cunliance... ^loii . non, je n ir.ii p.is. (Jui .s.iii l'elVtl q'ie peuvent produire sur une feiiiiue de viiiul ans les s>ig;esliuiis adroili n, les insinuations perfides! Deiinelerie, mad.nue Deri uuri !... Je suis aimé de l'une, l'autre prétend a plaire; ils ont intérêt à Iraverïcr uiou boiilu'iir. ^ou , je ne partir.ii p.is.

Mais abaniluiiner Tliibaut mal.ide, l'abandonner au uiumeiit où ses aff.iires sont dérangées, lui donner à penser que je u'ctiis l'auii que de sa furlune! je ne peux m'y résoudre.

Elle partira avec moi; j'ai le prétexte le plus plausible. Elle ne connaît pas liordeaux, el c'est une ville à voir... (.lent lieues eu posle, p cr le lemps rigoureiu qu'il fail, encore! au commenceiiienl d'une grossesse!... Ce projet est d'un jaloux, il est insensé et barbare. Elle restera... Mais la laisser!

Je vais écrire à madame Elliot. le la prierai de venir pendant mou absence, de veiller sur sa fille, dont l'état exige des soins... Des précautions injurieuses! Les a-l elle nurilées? me il. illé-je "qu'elle n'eu péni'lre pas le but? et cette larme, celle larme!... l'ai-jc donc oubliée?

Antoine me sert depuis quinrc ans, il a toute ma confiance, il m'est sincèrement attaché ; si je le cli.irgeais d'observer, de suivie... La coiiipronietlre avec ses gens, l'oiilragcr basseiuenl ! INon , je ne descendrai pas à ce degré <l'avili.ssement... .M.iis la l.iisser!

Eh! malheureux, sois donc liomine un moment. Elle ne vil, elle nu respire que pour loi; (|ue l'importe qu un autre l'aiine? as-tu cru que la femme la plus accomplie ne plairait j.imais qu'à loi, et ne |ieut-on l'aimer sans cliercher à le ravir .son cœur? .M.idame Dercuurl elle-même s'est elle expliquée assez clairement pour ju liber tes soup. ons présomptueux? Tu te dis honnête homme, et tu sup|)oses le crime; lu prends les présomptions pour des preuves, lu dégrades des êtres faibles peut-être, mais qui ne t'ont pas donné encore le droit de les mépriser.

Elle restera, elle restera seule, maîtresse absolue de sa conduite. Elle sait que je suis j.iloux, elle ne peut l'ignorer; elle verra du moins que je rougis de mes alarmas, que je veux m'en punir, ou pliilnl elle sentira qu'elle n'a rien perdu de ma couiiance, el que, si je ne peux jias toujours me vaincre, je sais toujours la resjiecler.

Je lui montre la lettre de bordeaux; je lui parle, avec une tristesse profondément sentie de la nécessité de partir; je lui diclare avec calme l'intention ou je suis de la laisser à Paris.

Elle m'observe attentivement; elle me tient la main, un de ses doigts est sur l'artère... Mon pouls est tranquille, elle se jette dans mes bras.

Elle me promet de m'écrire tous 1rs jours, et elle ne me demande qu'un mot, un seul mot ■ J'aime toujours mon Angélique.

Je le l'écrirai ce mot, el j'en ajouterai un second : Je t'eslimc comme je t'aime.

Elle aide à Antoine k arranger une valise; elle prévoit ce qui peut m'être utile ou agréable Antoine s'apprête à mouler en voilure avec moi, je !'ai voulu ainsi. Mon cœur se serre , j'eiiteiids les pas des chevaux; ils sont sous la porte. L'aimable femme m'embrasse en pleurant... Oh ! je laisse couler celles-ci ; je ne me les reproche pas : elles soulagent son cœur.

Je m'échappe de ses bras, je m'élance; le chevaux partent... Ils n'ont pas lait vingt pas, el j'ai la tète a la portière. Elle est à la même place, ses bras élevés semblent invoquer le ciel... Je fais arrêter, je descends, je retourne... oh! non, je ne suis plus jaloux. Sa candeur ingénue, ses caresses naïves me rendent à moi-même.

— Partons ensemble, me dit-elle. — Je le désire autant que toi; mais Ion état... — Mais ta Iranqui.lilé!... Et ses liirmes rcd.i ibliiit. Oh! celles-ci, c'est bien moi qui les arrache; mais je ne m'y rrmlrai pas. C'est pour moi qu'elle veut parlir : il faut q l'elle sache «pic je peux êlre loin d'elle sans éprouver de tourment que celui de l'absence.

Le dernier adieu est dit, je suis remonté, j'ai levé les glaces, cl je ne les baisserai plus : si je la regardais encore, je ne partirais pas... Ah! Thibaut, tes services sont payés au centuple!

Page 1