‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 205 sur 379 · A^GEL1(^IL1•: ET JEAIMNKTON · texte numérisé non relu

A^GEL1(^IL1•: ET JEAIMNKTON

vérité, il m'en coulait qiul«]iii' oliosc (U- plus, car, ;iv:inl que je fusse servi, on s.ivait, depuis le niiiilre jus(|u'au ileriiier mannilon, cpie j':ii quannte mille livres de rente, une renime adoriible, un ami qui s'est cassé le hras, etc., etc. M.éIsjc ne pouvais raisonnablement eiiger qu'il se tùt de Paris à liordcaux , et puisqu'on voul.iit bien l'interroger et lui répondre à la cuisine, il était naturel qu'il y parlât.

Nous courions jour et nuit, et à mesure que je m'éloifjnais, j'oubliais ce qui m'avait lajit inquiclr. Ses ([ualilés. ses ebaruies. son dernier mot, son dernier bai.ser, voila tout ce qui m'ét.iit présint, voilà ce (pic j'emportais. L'absence et la mort se ressemblent à certain-; égards. I.a rcc nnaissancc couvre de lleurs la tombe de l'objet qu'on regrette; le souvinir de quelques désagrcments passigcrs se dissipe et s'cvanouil. C'est ainsi qu'au fort de I hiver on se r.ippelle le soleil il'été : on oublie qu'il produit des orages.

Jav.iis pris mon grand portefeuille de maroquin noir, et je lui écrivais sur mes genoux. Souvent le mouvement de la voiture dérangeait la plume et le papier; je in'impalientais, m.iis j'écrivais toujours. Ce n'est pas assez de penser à elle, il faut aussi lui pirler.

J'avais un paquet énorme et ii peu ]irés indécliiOrable, lorsque nous entrâmes à Tours Cependant je le mis relii;ieusement à la poste. Ce qu'elle m'inspire lui appartient : en retranelier une ligne, ce serait lui faire un larcin.

iSous arriv.'imes enfin ii Bordeaui. Je trouvai mon pauvre Tliibaut bien m.ilade , bien triste, abandonné à une garde qui mesurait ses soins sur sou salaire. Il se crut chez lui lorsque je fus à son cbevet, et il oublia ses douleurs, pour ne sentir que le sacrifice que je faisais i l'amitié.

Il me parla de ses affaires. Elles étaient embrouillées, par conséquent dillieiles à terminer. Mon séjour 3 lioideaux ])ouvait être long. Je soupirai; il m'entendit, et n en fut point olïensé. Il sait aussi que je ne suis bien qu'avec elle. C'est le lierre qui veut vivre et mourir avec le jeune ormeau auquel il s'est attaclié. L ne main barbare le tr.fnsplante; il languit, il se dessi'clie.

Pendant que je cours chez son débiteur, chez les avoués, Antoine me remplace à côté du lit du malade. Il lui lit les journaux , il lui fait des contes, il le lait rire quelquefois. De l'ennui de moins, des amis de plus, cela hâte une convalescence.

Et moi j'agis, je sollicite, je jircsse , je prévois les obstacles; j'aplanis les dilliciiltés; je travaille jour cl nuit, et je recevrai un double prix de mon zèle : Tliibaut ne perdra que peu de chose , et je la reverrai quelques jours plus tôt.

.\li I le facteur !... Je cours au-devant de lui , je prends, je retourne ses lettres... La voici celle que j'attends. J'ai reconnu l'écriture enclianleressc. Je brise le cachet... C'est le cœur le plus pur qui s'épanche, qui parle, qui répond au mien. Ces caractères nous rapprochent; il n'est plus d'espace entre nous, il n'y a que des privations.

Eh! n'est ce rien que la certitude de les voir cesser! Les services rendus a Thibaut n'en adoucissent-ils pas l'amertume!

J'écris à mon tour ; ma plume court, et je suis étonné d'avoir rempli la qualriime page. Je prends une seconde feuille; j'en aurais pris une troisième, si notre avoué ne fût entré... .\dieu , femme charmante, je le quitte pour parler chicane... Oh! c'est bien le quitter! Tous les jours une letlre, tous les jours une réponse. Je n'en reçois pas qui ne rae rappelle notre séparation ; je n'en lis point qui ne me console.

Thibaut est bien et commence il se lever. Il sortira dans quelques jours. Ses afl'aires s'arrangent. Son débiteur consent à transiger à soiiante-;|uiuze pour cent. Tout peut être fini dans la huitaine. Je ne resterai pas un jour, une heure, une minute de plus. Le temps perdu pour le bonheur ne se retrouve jamais.

Voil.i l'heure de la poste, et le facteur ne jiarait pas. Point de lettre anjourd hui 1 Que la journée sera longue ! et la paresseuse y gagnera : je passerai à lui écrire le temps où je l'aurais lue.

^iéclianle! tu as pu être vingt-quatre heures sans m'écrire ! Se seraicnl-clles écoulées sans que tu aies pensé à moi? IVon, non, cela ne se peut pas, ou il n'y aurait plus de symiiatltie. Quoi qu'il en soit, je ne me plaindrai point. Exiger d'elle quelque chose! jamais. Eh! qu'y gagncrais-je ? C'est ii son cœur a lui faire prendre la plume : la complaisance, les procédés ne ressemblent jamais à celui-là... Toujours eilrèmes, exigeants, voilà les maris, et il faut que les femmes se soumettent à cela !

t\e me corrigerai-jc jamais? Quelque embarras, une légère indisposition, une inadvertance à la poste, en faut-il davantage? Demain, peut être, j'en recevrai deux.

Mon, il n'y en a qu'une, et j'ose à peine me l'avouer... Je n'y trouve pas ce charme, cette vérité, cette chaleur pénétrante qui animait les premières. Denncterre! .. encore cet homme! que peut-il y avoir de commun entre elle et lui ! J'ai déjà été injuste, deviendrai je tyrannique?... Cette larme, malheureux, cette larme ne te suit elle pas partout? La plaie qu'elle a faite à ton cœur est-elle déjà cicatrisée?

f )scrais-je me flatter d'aimer plus qu'elle, et aimai-jc toujours de la même manière? IS'cst-il pas des moments oii mes facultés, reployées sur elles mêmes , perdent leur force cxpansivc et sont muelles par l'eices mime de leur sensibilité?

Elle a écrit pour écrire; à la bonne heure : elle a écrit du moins. Oois-je lui souhaiter une fièvre brûlante et continue, une fermentation destructrice des organes!... Eh! les volcans eux-mêmes ont des temps de repos.

.XXXV. — Uctûur à Paris.

Encore deux jours, deux jours entiers sans voir le facteur! c'est trop, je ne peux vivre ainsi. Je partirai demain, si elle ne m'a pas écrit. J'ai fait assez pour l'amitié 1 que l'amour reprenne tous ses droils.

La voilà, la voilà, cette lettre que je désirais si ardemment. Je lï liens, je l'ouvre avec vivarilé, je la lis et je me désole Je n'en saurais douter, son style se refroidit, ses phrases sont contraintes; le mot j aime est cherché, il n'arrive plus naturellement : elle commence à avoir de l'esprit.

Je prends au hasard parmi celles qu'elles m'écrivait d'abord ; j'en com]iare une à celle que je reçois : il est tiop vrai, il n'y a pas de ressemblance... C'est encore sa main, mais ce n'est plus son cœur.

L'n mois, un seul mois a opéré ce changement inattendu, inconcevable!... Il ne fallait pas la quitter; je ne le voulais pas... Que dis je? j'ai rempli envers Thib.iiit un devoir indispensable : je n • peux me repentir. Malheur à l'homme qui rapporte tout à lui, qui ne voit que lui dans la nature.

Je me mets à mon secrétaire. Je lui écris, je me plains; je lui reproche sa froideur, je demande comment je l'ai méritée, je la conjure, je la supplie de me le dire. Ai-je donc eu quelque tort que je ne soupçonne pas? Je reviens sur ma conduite, sur mes procédés, sur mes actions les (ilus indifférentes, et je ne vois rien, non, rien que de l'amour, encore de l'amour, et toujours de l'amour.

Je relis ma lettre... elle est forte; quclipas expressions me paraissent dures. Des reprochts, des réclamations, et à quoi bon? à lui apprendre à dissimuler.

Qu'elle ignore toujours, s'il est possible, l'art cruel de me tromper. Il est moins affreux peut être de supporter son infortune (juc de la craindre sans cesse, de l'attendre, d y croire sans être convaincu : ce sont deux maux pour un.

Je déchire celte lettre, et j'en commence une seconde. Je m'elTorcc, en écrivant, d'oublier que je souffre; j'écris comme je lui parlais quand son cœur volait au-devant du mien, quand son sourire m'invitait au bonheur : je lui apprendrai comme on aime. Elle se ranimera peutêtre à l'expression du sentiment le plus vif, le plus pur, le plus vrai... Insensé! que gagnerais-je à être lu, si elle a cessé de m'aimcr? l.'amour ne renait pas de ses cendres.

Cesser de m'aimer! ce mot renverse toutes mes idées, il me jellc dans un désordre qui approche du délire... je ne sais à quel parti m'arrêter. Denneterre! si c'éiail toi... Si un plan de séduction combiné avec art, suivi avec adresse... Tremble! c'est toi, c'est toi seul que je punirai! Inconstante, je l'adorerais encore; infidèle, je ne pourrais la haïr... Mais toi... toi... — Antoine, des chevaux, des chevaux à l'instant même. — Mais, monsieur... — Obéissez. — Et votre ami? — Ah! oui... oui, il faut que je prenne congé de lui, je l'attendrai... Mais allez à la posle, courez, volez.

Thibaut rentre; il est effrayé de mon état. Il m'interri5ge , je suis incapable de lui répondre. Je le serre dans mes bras , je le laisse muet, stupéfait, je monte dans une chaise, je répands l'or sur la route, les chevaux ont des ailes, mes roues briilent le pavé.

Je n'arrête pas. Un bouillon à Angers, un verre de vin à Etampes; j'arrive à Paris en quarante heures.

Je monte à mon appartement, j'en parcours toutes les pièces... Personne. Je sonne, j'appelle, Justine paraît. — Où est madame? — Elle est au bal. — Chtz qui? — Chez madame Dennettrre. — Qu'on l'avertisse de mon arrivée. Et je tombe de lassitude et de faiblesse. Antoine me déshabille, me met au lit; il m'apporte un consommé.

Je compte les minutes, les secondes; j'entends ouvrir la première porte, je reconnais .sa voix; elle s'élance, elle se précipile; ses caresses ne sont pas étudiées; je la retrouve telle que je la désirais, telle que je lavais toujours vue... je ne sais plus que penser.

Mon sang calmé, mes terreurs dissipées, l'excès de la fatigue l'emporte même sur l'excès de l'amour : je m'endors profondément.

Je m'éveille au point du jour, je tire mes rideaux. Elle était auprès du feu, en robe du soir; elle sommeillait dans une bergère; elle n'avait pas voulu me quitter. Tout cela est incompréhensible.

Je me trouve bien, et je m'habille. Elle s'éveille à son tour, elle s'assure que ma santé n'a point souffert, et elle me quitte avec la froideur qui m'avait blessé dans ses lettres. Elle s'enferme avec Justine; elle a , dit-elle , besoin de repos. Je ne la revois pas du reste de la journée... Je m'y perds.

Quel trait de lumière!... que je serais heureux de pouvoir m'y arrêter! Les femmes, dit-on, ont dans cet état des irrégularités physiques et morales. Si c'était cela! oh! je n'aurais pas l'air de le remarquer; je me prêterai à tout ce que pourra désirer et vouloir ceile qui va mc rendre père. L'enfant chéri n'éprouvera pas de secousses avant d'avoir vu la lumière. Qu'il naisse au moins en paix : il lui restera soixante an, pour la douleur.

ANGEI.lol I. l.T JI•:A^l^^.TON.

XWYI. — Elle m« néglige tout il fait.

Ce n'est pas son t'iat, ce n'est pas cela; je in'élais trop fl.itté. Je l'observe, je l'éliiUic; je juge Siiiis passion... iiiallieiiitiiMiiu'iit ce n'est pas cela.

C'est avec intention, c'est de sang-froiit qu'elle se livre au tourliillon qui la si'iliiit, qui l'entraîne, (pi'elle nie laisse seul avec son iin.ij;!'. A mon retour Je l!orileau\ , un iil.iir de plaisir m'avait fait tout oiililiir; il s'est évanoui «onuue un soni;e lé|;er.

l'end ml ipi'ille me dil.iisse , (|u'ell<' iluTclie des plaisirs cpii lui t'taiint indillVients , qu'elle prudijjue son esprit et ses (;ràees a de.-, êtres (|ui ne savent pas l'apprécier, je visite ces lieuv oii je la trouv.ils si empressée, si tendre, (.'etle cliaise loM];ue, celle ollomane, ce (;iUl vert, celle petite rolie qu'elle av.iit sur la ijlaie, ce pel l soulier jonquille qui chaussait son pied mignon lorsqu'elle me eonduis.iil sur la route de Houen , son bras amoureusemi ni p.issé autour de moi, tout cela est , sous mes yeut, range par ordre autour de mon ijucridon. .le n'eviste que de mes souvenirs.

Kb bien , CCS souvenirs me tourmentent encore; ils me r.ippelUnl plus eruellenient son absence.

Antoine ne me quitte pas, lui. Il voit que je ne suis pas bien; je n'ai pu le lui caelier, et il est là, toujours la. Nous |>arli>ns d'clli... l'.lre réduit à en parler!

^■i je dis.iis un mot, sans douli" elle resterait avec nu>i , iii.n» ille « serait mal, imisqu'elle cberclic ailleurs ce qu'elle ne trouve plus ici. Lt puis , que lui diraisjc qu'elle ne sache déjal' l'uster ici, n'est-ce pas improuver tacitement sa ciiiiduite? Klle ne se rend point à cela : serat-elle plus docile au reprtuhe? Jai penlu son ennir; c'est assez, c'en est trop. Je n'encourrai point sa haine : l'aigreur ramènerait inévitablement. La niésintelligenre ouverte, des éclats scandaleux, voila ce que je prévois, ce qui arriverait. Il vaut mieux soullrir. et me taire. — A propos, dis-je à Jusliue. que je reni onlre cpu'lqui lois, pourquoi Jeannelon ne vient-elle plus déjeuner? puunpioi ne I ai-je pas vue depuis mon retour? — H y a (|uiii7.e jours (|u'illc ne par.iil jilus ici. — El la raison ? — Je l'ignore , monsieur. — i'ir.ii la voir, moi ; jo n'ai pas oublié le chemin de l,i rue de Uiivre.

lionne et ainnblc Jeannet.ni ! il y a huit jours que je suis ii Palis, (t elle me croyait encore à bordeaux. Klle n'a pas changé, elle. Kllc tst à présent miui uui<[ue .unie.

Je me suis plaint de ce qu elle négligeait Angéliipie; elle s'est chargée de tous les loris. Klle me iromp.iit avec une adresse dont je ne peux in'empèclicr de lui savoir gré. Rastieii, qui a moins d'usage, s'est contredit, s'Cat coupé. J'ai compris enl'in qu'elle a ccs>é de la bien recevoir.

Ccvser de la bien recevoir... Ab ! j'y suis. Llle aime toujours son rtasticn , et sa conduite est la critique parlante de celle d'Angélique. Heureux lidStien !

Je ne serai pas injuste. J'aimerai toujours Jeannelon. je l'islimer.ii davanlage. C'est chez elle que je passerai les mouieiits oii je n'aurai pas la force de supporter mes chagrins.

Deux heures du matin, et elle n'est pas rentrée eniore! c'est plus que de la dissipation , c'est du désordre . et ma condescendaiiee devient une fiiblesse. Que répondrai-je a ceux qui nie diront : ICIle est perdue, et vous y avez consenti? Il faut agir, la ramener aux bienséances, à la raison ; il f.iut eiilin lui conscr\er l'Iionneur.

Oui. dé.soriiiais je sortirai avec elle, je l'aecompagnerai partout, ("i lie assiduité lui déplaira peut-i-tre... Eh ! qu'importe, si je la sauve? C'est maintenant tout ce que je peux espérer.

Je rassemblerai loutes mes forces, j atlaquer.ii , je surmonlerai un amour brùlan'. impétueux, (pi'elle ne partage plus; mais je serai toujours son appui . son cuide , son plus sincère ami.

Oublier que je fus son aiu.int . parvenir à ne plus l'être !... je périr.iis à l'instant ûii j'en formerais le dessein. Cet amour, quelque malheureux qu'il Sait , est toujours inhérent a mon être. Nous nous éteindrons ensemble.

bi tu me connaissais bien , si tu lisais dans ce cœur, qui ne bat qiupour loi, et que ton indiflérence déchire, tu pleurerais, en larmes de sang, les maux aflVeiix i|iie lu me Causes.

l'eux - lu les ignorer 1 mes joues cavées , mes yeux éteints ne te disent-ils pas que je languis, que je me dessèche, que je meurs... et tu es sans pitié !

Et cependant que pouvais-je de plus? n'ai -je pas versé sur toi la portion de bonheur dont je pouvais disposer? Je te donnerais mon sang, oui, mon sang.,, je le répandrais, si j'étais sûr que tu lo payasses seulement d'un soupir.

Mais laissons ces pensées sinistres, et suivons notre plan. Me voilà donc rejeté dans un monde importun. Je passe des heures au milieu l'e gens qui me déplaisent , et cela uniquement parce que sa réputation est inattaquable partout oii je suis avec elle.

Le croira-ton? il est des moments ou son œil humide se tourne sur moi, où elle p.irait compatira mon état de douleur. Elle se lève, elle vient à moi , et lorsque mon àme anéantie se reliou\e et renaît ii l'espoir, elle me laisse, elle s'éloigne. Son Ueniielerre la rejoint, elli l'écoute, elle lui sourit... Désespoir! fur«ur !

(Jelle scène s'était plusieurs fuis renouvelée; mais aiijoiird bui je ne peiiv la soutenir; ma patienee est épuisée, ma raison e»l impuissante. Il esl oDicier de hus-sards; mais j'ai été gendariue, et a Lunéville nous n'a\ions qu'un mot : luincre ou mourir. Ce mut -lit, je ne l'ai pas oublié.

Je SOIS du cercle fatigant et futile. Je cours chez moi, je charge mes pistolets, je reviens, je me retire d.iii.s une allre in lace de la porte COI hère; je r.itlends. Il n'y a qu'un pas d'ici aux boulevards, et à minuit il n y passe personne.

Je leste la une heure entière, animé par l'idée d'une vengeance éelalanle. Une réflexion tardive, mais d'un ellèt sûr, me rend à moi-même. — Quelle que soit l'issue du eonibat , la femme est désliuiiorée. Ah! niallieiireiiv ! laissons lui le seul bien qui lui reste. .Souf fions , je le répète, soiilVions, et taisons nous.

Jejille mes armes derrière une lioriie, je rentre, je me compose, je pai'.iis tranipiille... l'enfer est d.iiis mon cœur

Il est auprès d'elle, toujours auprès d'elle... Y serail-il, s'il n'était sur de plaire? Ils me regardent tous deux; ils se parliiit li.is; Denneterre ricane... Je ne me connais plus. Je fouille, je cherche dans nus poches... Je n'ai pas mes pistolets... Kon, je les ai laissés à celte borne... .'Vli! tant iiiiiiu, j'.illais me souiller d'un assassinat.

Encore une rclli'vinii... Le moindre propos, une simple marque de mécoiileiilemeiil peuvent aussi li\er la miliijnité, et la perdre, connue un combat, dans l'esprit des honnêtes gens. Eh bi<'ii , je m'immole tout entier, je iiiéii.ige un odieux rival; je prends mon cliape.iii, je m'échappe, je rentre chez moi. Antoine m'attend , je loiiihe dans ses bras, et j'ai la triste .satisfaction de le voir pleurer avec moi.

XXXVIl. — Je no peux pas mourir.

Il n'est pas d'organes assez forts pour résister à cet état violent. Dès celte unit mcine, une lièvre ardente me saisit, ma tête se trouble. Je me rappelle qu'elle rentra |H'ndant que le bon Antoine me déchaussait. A travers le voile épais qui déjli m'obscurcissait la vue, je la vis prendre un tabouret. Elle s'assit a mes pieds , elle saisit ma main ; des larmes corrosives la mouillèrent, et allumèrent tout à fait une imagiuation déjji trop exallée. Je voulus parler; les mots expiraient sur mes lèvres, je ne trouvai pas un son... D'un bras furicuv et égaré , je la poussai loin de moi, l'ingrate qui mentait à son cœur... Je ne me souviens plus de rien.

Le mal se calma; je retrouvai ma triste raison. Je regardais autour de moi, j'étais seul avec Antoine. — Quel est ce lit qu'on a dn-isë vis à-vis du mien? — C'est là que madame s'est reposée quelqicfoLs.

— Elle a couché ici, Antoine? — Pendant dix-sept jours . elle n'est pas sortie de celte chambre. — Et c'est elle (|ui m'a donné des soins?

— C'est elle, monsieur, c'est elle seule; elle ne s'en est rapportée » personne, pas même à moi. — C'est inconcevable... Eh! dis-nioi, mon ami, a t-elle reçu quelqu'un? — 11 est venu plusieurs fois cet autre... vous savez bien? l'oHicier... mais madame l'avait conslg'iié à la porte. — Tu ne sais pas, Anloiiie, tu ne sais pas le bien que lu me fais : je t'en remercie... Et Jeanneton? — Elle s'est aussi présentée. Madame a dit sèchement que vous n'étiez pas dans un état a être vu. Elle n'a reçu que M. Tliihaut. — Thibaut est ici! — Oui, monsieur, et il viendra siirement dans la journée. .Mais ne parlez pas, votre médecin l'a défendu.

— Encore un mot, Antoine : que disais -je dans mon délire? — Vous n'avez pas tenu de discours suivi. Vous prononciez souvent le nom de madame. — Je le crois. — \ oiis avez aussi nommé Jeannelon. M.idame s'approchait en pleurant loutes les fois que vous l'appeliti. ICIle a pleuré surtout quand les médecins ont déclaré qu'ils désespéraient de vous. Elle a élé deux jours sans rien prendre. J'ai cru qu'elle voulait mourir aussi, et j'ai été chercher M. l'hibaut. 11 lui a dit de très-belles choses. 11 l'a priée de penser à son enfant, et elle a consenti à manger. Mais eu voilà assez. Par grâce, monsieur, ne parlez plus.

Je me lus, mais je pensais profondément à tout ce qu'Antoine venait de nie dire. l\raccorder les soins les plus soutenus, les plus empressés, les plus tendres! Pleurer sur moi ! refuser surtout, refuser de voir Dennelerre! Elle s'est donc repentie; ses premiers feux se sont donc rallumés! Elle n'avait pas oublié entièrement 1 homme qui l'ai-'ore, et qui lui fut si cher... Je suis le seul coupable; je l'avaisjugée trop séxerenient. Elle a clé légère, iiiconséquenle même. Ses erreurs tenaient à son àgc; elles ne venaient pas de son cœur.

Que le passé s'efface de mon esprit, comme le souvenir d'un songe pénible, je ne lui rappellerai point : je l'oublierai moi-même dan» ses bras.

La voilà, la voilà, c'est elle. Elle entre, je lui présente la main; elle s'approche. Elle m'embrasse. J'ai encore respiré son haleine. Se» traits expriment la joie et la tendresse... Je l'ai donc retrouvée!

Je veux lui parler: ses jolis doigts s'appuient sur mes lèvres. — Le médecin l'a défendu, moi, je t'en prie. Ijicore cela pour Angélique. Elle prie et elle caresse' 11 n'en fallait pas tant : je suis muet.

Thibaut est venu aussi. Ils sont assis auprès du feu; ils parlent à demi-voix, sans doute pour ménager ma tête, vide et faible encore.

ANr.Ki.inii: r.i .ii.anm'.ton.

.Il- nt- saisis que des nioU coiip<^... rela m'ini|).itirnlo. — Aon ne lui <n )url(Ti.iiiiais, n prcKil-il |>liis haut. — Jc'xou- iii loiijiuns ilit i|ii'ciï «ilinrllaiil que vos son)» oiis Tus^'iit fonilos , cola iic iiotiriMit iluicr. Je n'cirtemls pas ce i|U il veut tliio, cl elle m'a prié de nie taire.. Craiiiili.iicul-.ls quelipie nouvclk' cri'ie ? Je si ns hieu , liioi. que ma ro; vali -.ccnce ne situ pas loiiipie. Mon nirdeeiii parail s'applaudir Ixauc o;ip de sa cure : ce n'est |kis lui , e est elle qui m'a ijuéri.

Mon ami d'un col»', l'em liiiuleres e de l'iiulre... Il ne me manque que Jeaniielon. Je ne l'enij.iLir.ii pas à venir: je lis gênerais l'une et l'autre, mais, quand je pourrai sortir, je nunajjer.ii ee r.ucomuiodeniciit-l . Klles sont faites pour s'aimer : je dissiperai farilemcnt un nuajje léger.

Enfin je peux parler, je pen\ lui ni.ir(|Uir ma reconnaissance, je peux r> poiulie aux exprtssiors de son iniioiir. i\le voilà lieureux encore, |iUis hrureux peut-être que je ne l'ai j.im.iis clé. Ajiris un oiaij'C passager, le ciel {larail plus brillant et plus pur

La faculté n'avait plus d'empire sur moi, le temps était beau, je me disposais à sortir. Klle m'olVrit de m'aci oiiip:i;;ner : celait dicore une faveur. IVoiis monl.imcs en voiluri , et nous allâmes sur le boulevard neuf jouir du premier développemenl de la naliire. Il me semblait renaître avec elle : nous étions à la mi avril.

^ous rc\enians parla rue Saint- Jacques. Je pensai, nu eoinde la rue Galande , ipie le loijis de B.islieii ii él,.il qu'a deux pis : j'iir.lonnai au eoilicr de nmis y conduire. Jeannclon , disais-jc en moi-même, saura gré à lainiible fiiiiiiic d'avoir f.iit l.i preinièie (ïéinarclie ; ou se parlera comme de coutume, et on ne penser. i plus à rien.

En arrivant au coin de la rue de Bièvre, elle m'opposa une résistance que je n'attendais pis. Elle refusa constammcnl de descendre; elle trouva dis raisons, clleprétevta des aHaircs, des enibnrras île ménage; elle se lit rcconluire à la maison. D'où pouvait venir une répugnanre qu'à peine elle ilissimiilail ? 1,'clat de Jiaïuicton est .iii-dessous du sien ; elle ne veut pas allir mi-devant d'une réeonriliation; un grain de vanité la retient... Je n'insistai pas, et je lui pardonnai celte f.iiblesse, la seule que je lui connusse.

Les amis de la rue de Bicvre me retinrent à dîner. Je voulais m'en difendre : il fillut céder a leur cordialité, à leurs instances. Us nie voyaient si rareuicnll ils désiraient si ardemnieiil de célébrer mon retour à la vie! B.islien d'ailleurs voulait me rendre mes mille écus. et un cliarcutier ne règle ses comptes que le verre à la main. J'envoyai donc chez moi dire (pie ji ne dînerais point. Kous fêlâmes tour à tour l'aïKlnuilletle , le jambonneau cl le barbillon, que Jeanneton avait été |irendre pour nmi chez l'ubigcante cousine.

Le rep.is fut tré>-gai. Bastlen le termina en me servant un pliil tel qu'on n'en trouve à aucune table : il eonicnait ma somme en or. Cette gentillesse donna lieu à mille saillies, bonnes ou mauv. lises ; aux saillies succédèrent des tr.lll^ de senlimcnt, une evplienlioii franche; enfin, je i|uiltai Jeanneton très-disposée à revoir la femme cliarmunle dès qu'elc voudrait la recevoir.

Je leur avais donné trois heu.es. Je destinais le reste de la journée à celle qui réunit sur elle toutes les sensations; je me promellais une soirée d épanchcment, d'abandon cl d'amour. Je me jel.ii d.ms un vilain fiacre, le premier qui se présenta : je suis toujours iiressé d'arriver quand je retourne auprès d'elle.

J'arrive, je l'.ippelle. . Elle était sortie. Jusline me remet un billet; il ne renfermait que deux lignes : « Je vais m'amuscr de mon eôlé; peut-être ne rentrerai-je que demain. »

Je restai accablé d'étonnement et de douleur. I.e ton tranchant et ironique de cet ineiplieable billel me rejeta dans les angoisses que la nature et ma jeunesse venaient à jieinc île surmonter, l'asser la nuit dehors, sans mon aveu, sans que je susse uii , était pour moi une chose aussi nouvelle qii'on'ens.inle. Je courus chez mailame Denneterre... personne. Mmi indignation, mon amour iiiêiue m entrainireiil pour la jiremierc fois chez madame Dcrcoiul, chiz celle femme que je ne voulais pas voir . chez qui je ne devais pas trouver la mienne, et que je fus désespéré de n'y pas reneoiitrir.

Je rrtilmi profondément blessé , et décidé à m'expliqucr le lendemain en Ifuninc incapable de glisser sur une faute aussi «rave, lîieiitôt niiiii cœur, mon faible cœur, toujours dinleligenie avec elle, s'effuria lie- rexciiser. la délicatesse, Ihoniicur même se turent devant son iiiMge enchanteresse, que son absence, que mes terreurs rendaient plus s duisaiile encore.

Je me reprorliai m.i précipitation, je m'accusai d'injustice. Je crus voir dans sa conduite quelque chose d'extraordinaire, de mystirieiix, que je ne pouvais écliiircir qu'avec elle, et qu'elle ne refuserait pas de m'evplique' : je résolus donc de l'attcnilre. .''on assiduité pend.mt ma inala>lie, ses tendres soins sa porte fermée à Denneterre , les expressions de l'amour le pliH pur, (pi'elle me prodiguait eiKOre le ni.din, mille l'irennstances eoneoiiraieiit a me rassurer; et aussitôt ce billet, ce ma'heii eux bilb I brou. liait, renversait toutes mes idées... l'ib's devaient être bientôt livces, et d'une manière désespérante.

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