‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 206 sur 379 · XXXVIII. — Catastrophe · texte numérisé non relu

XXXVIII. — Catastrophe

11 était onze heures du soir. J'étais dans un fiiileuil, ma tête sur mes gciioiu, absorbé d.ins nus n flexions. Jenlemls frapper à grands ciiiips à la porte de la rue, j'espi'ie, je nie flalle, je crois que c'est elle. Je me lève, je saule les escaliers... Un inconnu me remet une lettre , et disparaît.

Je ne crois pas aux pressentiments, et cependant je tieuiblai en ouvrant relie lellii'. Dès les premières lignes, une sueur fioiile coula de tous mes membres. En lisant 1 s derniers mots , je jetai un cri perçant, et je tombai sur le pirquel, privé de sentiment.

.Antoine, le cruel Antoine me fil respirer des sels. Il me rendit à moi-même et au désespoir.

Je repris cette lettre f .talc... Je n'en croyais pas mes yeux. J'eus le courage de la relire plusieurs fois. « Tu la liras aussi, dis-je à Antoine : liens, prend., lis... je veux que lu lises, et a quelques excès que je me ])orie, lu les approuveras.

11 pâlit en lisanl, et son profnnd silence semblait justifier ma fureur. (Jiii ertl pu la éonilaïuner? Lisez aussi, cl jugez.

« \ ous êtes le jouet d une feinnie qui vous Iroinpc indignement. Elle a cette nuit un remlez -vous d.ms une maison suspeile , rue de Grenelle Saint-llonoré, n" 52 , au tioisième étage. On ne signe p.is de liareils avis; mais vous pouvez à celte heure même vous eouv.iincre de la vérité. »

Marchons, dis-je à Antoine ; je veux m'assurer de mon inallieiir. Je veux voir si en elTet elle est dégradée, ou si cet écrit est d'un infâme calomniateur.

Angélique sans pudeur, sans vertu, me faisant le dernier outrage, él;iit une monstruosité, une horreur qui me p:iraissait impossible... Cependant vous pouvez à celle heure même, dit l'écrivain atrocement ollieieux, vous pouvez vous convaincre delà vérité... Allons, Antoine, allons.

Aous sortîmes à pied. Mon vieux Antoine devait sent savoir combien j'étais torturé, combien sa maitresse él.iit vile. Je m appuyais sur lui, et il av;iit peine à me soutenir. Mes genoux se ilérohaienl sous moi.

Nous arrivâmes au coin île la rue de l'Arbre-Sec; j'y trouvai ce carrosse gris-de-lin... IN'e parlons plus de ce temps-là. — Où est madame ! dis je au cocher. — Je ne sais, monsieur. — Où a-t-cHe p:is-.é la journée? — (^liez M. Thibaut. — Chez Thibaut!... Dieu. i;rand llieu!... entends-tu, Antoine? entends-tu?... c'est chez Thibaut qu'elle a passé la journée. L'anonyme est un scélérat, et je resjiire. — El où l'a-t-elle quitté? repris je en m'adressant au cocher. — Ici même. Il est survenu un embarras, des batteries, un monsieur est monté à l;i portière; il a parlé à madame, et il a fait avmcer une chaise à porteurs. Elle y est entrée, et ils sont partis , après m'avoir ordonné d'attendre.

La fin de ce récit dissipa la lueur d'espérance qui m'avait séduit un moment. Je m'éloignai avec Antoine. — Elle est coupable, elle est coupable, lui disais-je d'une voix étoiilTée; elle n'a été chez Thibaut que pour me cacher plus sûrement son infamie. Elle n'aur.iit eu à son retour qu'un mot à me dire : C'est de chez votre ami que je sors, et le crime restait enseveli.

Je ne pouvais plus douter; il était inutile d'aller plus loin; mais je prétendais la conv;lincr^^ lui ôterles moyens d'abuser de ma crululité, ou plutôt je cherchais la cerliliide absolue du malheur de toute ma vie. Je m'avaniai vers celle rue île Cirenelle, ])Oussé par la rage qui me maîtrisait. -A la lueur pâle et vacillanlc des réverbères, nous iherehâmes, nous démêlâmes ce n" !>2. Une porte ouverte, une longue allée... J'entre la main sur un couteau à gaine, que j';iv;iis pris sur ir.oi. Antoine me suit. Je trouve, je prends la rampe île l'escalier.

IN'ous avons à peine monté quelques ni;irclies, que j';;perrois sur le mur le reflet d'une lumière. (In ferme une porte, on parle, on descend, je distingue la voix de l'infidèle. — Il est trop tard, dis-je à voix basse, je n'aurai pasde |ireuvc£ réelles... écoulons du moins. Je prends Antoine, je le ]>ou.sse sous l'escalier, je m'y presse contre lui.

Les voilà dans l'allée. J'av;ince la têle. Elle tient bi main d'un homme que je ne vois que p.ir derrière, mais qui n'est jias l'olbilcr. 11 l;iit un faux pas. « l'rends girde , mon ami, dii elle... Prends garde ! mon ami !... o Le couteau est levé, je m'élance. . Antoine me saisit le bras et m'arrête. Une femme âgée et très-bien mise, qui port;iit 1.1 bougie, se trouve entre eux et moi. Les coupables sortent paisiblement.

Je me remets dans l'enfoncement, pétrifié, anéanti, et la femme qui les a éclairés remonte sans nous apercevoir.

Je rougis de l'avouer, je l'aimais au |)oint de chercher encore à nie faire illusion. Si cet homme, pensai je , était un jiarent de madime Elliot; qu'il l'.iit cherchée chez moi, chez Thibaut; qu'il ait enfin rencontré et reconnu sa voiture... Mais poiiripioi eette chai.;e à porteurs, pourquoi entrer ici?... Cette dame ipii les conduisait a l'air honnête. Si je pren;iis quelques renseigiiements.. Jeu prendrai, et du moins je n'aiir.ii rien négligé piiur la trouver innocente.

JNoiis montons au troisième; nous entrons. l'iiisieurs femmes, riant aux éclats, arrivent successivement dans un salon assez proirc. Je m'adresse à celle que j'ai vue en bas : les propos dissolus, les provoca-

A>oi'.i.iguF. r.1 Jl•;A^^ETON.

tion-, obscènes, voilà ro que je vois, rc <|m' j'ciilciiil» diins ce lit'M de tli'l>.iii<lu', et c't'sl II, oimikI Dieu! c'est la que j'.ii ti-oiivi^ inu IViiiine! cesl (le 1.1 iiii'elle sort, le front calme et serein!... \Me a donc l'Iiahiliule du vice!

Je diiip.tie encore adresser In parole ii ces proslilin'es, je les inlerroje, elje recois cette rt'|ioiise loiulrovanle : "C'est une petite rcninic cil riiiai le, dont le ni.iri est j.iloiix, et rpii viendra (luelquelois se dtfdomm '([cr ici de la contrainte oii il la tient. •

Ainsi donc elle ni'acinse ! elle rejette sur son di'plornlde époux des horreurs qu'il croit à pi ine, après en avoir été léiiioin. .l'étais j.iloii\... oni.je l'ét.iis; mais cuniliien j'avais raison de I ùlre! .le l'ai contrainte, ntoi!... eli ! je n'.ii jamais eu de volonté que la sienne Pourquoi joindre le mensonge à la perliilie? A-telle hesoiiiifeviiises avec ses cnni pliics? lin faut il auprès des inallienrenses au\q'nllcs elle s'est as-iiniilée? Iijnore t-elle encore que dansées «nlres de corruption il n'est de divinité que le vice?

Voilà à peu près ce que je pensais, ou ce que je disais à Antoine en m'i'ldiijnant avec lui de celte alTrense ni.iisoii, •'perdu, délinnl, acca- Idé, atterré sinis la verge de fer d'un so t injuste et liarliare. ,1e sentais avec une joie secrète mon orgueil révolté sontenii- . accroître mon rcssintuiit Ht, et mon amour, mou Uilie amour céder eiilin au plnspriifoiitl mépris... Oui, je la méprisais, je la haïssais même... je le croyais du moins.

.le m.irchiis d'un pas ferme et assuré; mais je marchais au hasard, incertain de la rouir que je tenais, incapalile de piiiser d'une manière suivie, et d.ms l'iin' O'^-iInlilé totale de p erulre nu parti.

Antoine, excédé de fatigue, nie snpplia d'arrêter. Je regardais autour de moi, et je reconnus le pont de .\eiiilly. J'entendis Siinner deux heures. Tontes les maisons étaient fermées, le froid gignail mon vieux duiiiesti(|ue. Je fnpp.ii à plusieurs portes. On ne m'enlendil point, ou on ne voulut pas nous ouvrir. Je trouvai qneUpies brins de paille, je les étendis sur un banc de pierre, j'y fis coucher mon fidèle Auloine, et je le couvris de mes h.ibits. Il résistait, et pour la première fois je lui parlai en maître.

Je me suis toujours rappelé ce trait avec satisfaction : il a quelque mérite danslétal où je me trouvais.

Je p^.ssai les trois heures qui précédaient le jour, à me promener à grands pas. .le pensais à ma lionte. aiiv maux inlerininables qui all.iient einpoi.siiiiiier iii.i vie; je rurmais des projrts qui se drlriiis.iient les uns lis ^.litres. Tout ce q le ji- pus enfin, dans le désordre oii j'él.iis en proie, fut de j'irer par riioniieiir de ne point pardonner, et j'étais iiicapal.le de manquer il ce serinent.

Pour résisler à son repentir simulé, à des prières, à des supplications, je n'avais qu'un moyen : celait de ne pas la revoir, et ce fut encore ce que je me promis.

Je versais des larmes en abondance , en prononçant l'arrêt d'une éternelle sép.iralion, et ces larmes mêmes, qui prouvaient ma faiblesse, me conliriiurent dans ma icsolulion.

iMa dernière maladie avait des causes naturelles; je le sentis alors : le ehigrin ne tue pas ou il tue leulement.

La nuit, toujours si longue pour le m.illieureux qui veille, la nuit se dissipa enfin, les portes s'ouvrirent, je relcv li mon pauvre Antoine, et j'eiitr;ii avec lui dans la première auberge. J'étais glacé aussi. Je fis allumer un grand feu, bassiner deux lits, ^'ous priniis un peu de vin chaud , et nous nous couchâmes. Antoine s'endormit bientôt; mais moi !... le sommeil fuit avec le bonheur.

Je ne pus rester au lit; je m hibillai, et je rêvai avec asseï de calme aux mesures qu'il convenait d'employer.

I a première idée qui me vint .i l'esprit fut celle du divorce, et je la reji lai presque aussilôl. Faire relenlir les tribunaux de Inès plaintes, déshonorer publiqucinent ci lie que j'ai tant aimée !... Kt cet enfant, cet enfant, qui n'a » répondre des fautes de | ersonne, lui f.iire supporter celle-ci, le rendre élrancr- à 1 un de nous, m'en faire ha'ir, ou le réduire à la nécessité de rougir un jour de si mère! ^on. Le divorce n'est presque jamais que l'abus de la loi. C'est 1 1 ressource ordinaire des libertins, des femmes suis principes. Je n'emploierai pas ce moyen honteui. ^u'\ gagmrais je, d'ailleurs? la faciliié de former de nouveaux liens?. . Mon sort est arrêté : je lui ser.ii fidèle, moi, ic le «trai jusqu'au tombeau. Lh ! qui pourrais-jC aimer après elle, et sur qui compter désormais?

Je m'en séparerai, je le dois, je le x'eux; mais sans fn-'i,ilités , sans écl.il. Je consens même qu'elle me charge du blàini' gnur.il, qu'elle m'accuse d'imonstance , d'inronduite, qu'elle obtienne des droits a la pilié, qu elle en conserve à l'esliine : je gagnerai iiitérienrement tout ce qu'iUe n'aura pas perdu; mais ce sera pour moi, pour moi seul. Jamais, non, jamais je ne pardonnerai.

Happeions le passé , le passé <|ui rend le présent si aiïrcux ! Elle n'a /ien à prétendre qu ii ma mort. Mon revenu entier m appirlienl, et j'ai de trop ce que je ne pirtige plus avec elle (Juclle vive dans l'abondance, dans le luxe, et qu'elle se dise quelquefois : Ce snperllu est le dernier don de l'époux que j'ai bassement trahi... ISon, non , ((u'elle ne se dise pas cela; elle serait malheureuse : c'est bien assez que je le sois.

.l'envoie chercher le notaire du lieu. Je f.is dresser une renonciation à la plus grande p.irtie de m-s biens. Je me réserve deux mille

écus : c'est asseï pnui- traîner avec Antoine une vie obscure «t misérable. Je lui aliandonni- le reste.

Je lui donne aussi la ni.iison du Bni<-(liiil|aume et ses ilépendances. Elle vivra près de «a ■nère et de sa «n'iir. S'il lui risie ui;e ombiC d'honneur, leurs ciiiisolilinns lui deviennent nécessaires.

I es .11 les sont en lionne lorine. Le notaire s'est relire . il ne me reite qu'il lui éerire, à premlre le ton d'un juge impassible, qui ne consulte que l'équité... le poiirrai je?

Ce n'est pas cela... \ oili du dépit, des plaintes ainères; l'amour perce mal.'ré moi... Amour cruel! ne te surmonterai je jaiii.iis?

Ceci est mieux ; c'est au moins tout ce que je puis... C'elle-cl partira.

• Je romps avec vous, madame, et je romps sans retour. Il est inu tilc de \ous linmilier p<r des dél.iils que vous connaissiz coiiiine moi.

• Je vous nrliinne de partir h I inslant pour le iluis-(>iiillaiiine. Vous direz ii cirliiinis //env, si vous le juiez à propos, que je vous ai dev inci e, et qu'il vous a fallu viugl-quntre heures pour faire vos dispositions.

• Les papiers renfermés dansée paquet vous rendent gilus rii lie que moi. .1 ai cru pouvoir être généreux eUcore envers celle qu'il ne m'est plus permis d aimer. "

J'.illais plojer cette lettre; je m'npcreiis qu'elle éUiit mouillée... J'.ivais arrosé chaque mot... Elle ne saura pas que je la pleure; nus rivauv n'insiilteront pas a ma peine.

— I.ive-tiii, Antoine, lève-toi un moment; je ne troublerai plus ton repis. l'renils celle plume, et copie ceci... si tu peux lire.

J'ai signé ; le paquet est fermé, il est .i l.i poste, ('omhien je m'appl.iudis de ma fermeté : c'était une victoire réelle que je venais de remporter sur moi.

— Uors, dors, br.ive homme; nous partirons demain, ce soir. — Et oii irons-nous, monsieur? — Je n'en siis rien, et cela est ég.il. Je serai bien partnul oti je ne serai pas avec elle, partout où je l'aurai oubliée. — Vous ne loubliercz j un lis monsieur. — Tais-toi , t lis-loi, Antoine : tu ne vois donc pas que je eherehc à me faire illusion,,. Rappelle-moi ses crimes ; ne me parle que de cela.

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