IX. — DAlaire
On doit se calmer h cinquante ans, puisqu'un se calme ii vin;;!einq. U'Alaire était parti assailli de réHcxions plus ou moins poignantes, bercé sur les ressorts de sa voilure, il céda bientôt au besoin ipi'il n'avait pu satisraire la nuit précédente. Il itoriiiil d'un sommeil profond, et il s'éveilla ii Orléans.
A son réveil, il se troiixa bien, très-bien. II retrouvait au fond de >on cœur riinn|;e de sa trop daiiijereiise pnpillp ; mais le prcsliije que les sens ajoutent aux cliarmes de la jeunesse et de la lieauié était entièrement dissipé. Il ju[;ea , avec la présomption naturelle a tous les liomiues, que quinze jours de séparation sutVi raient ]iour le rmdre maiire de lui. Il pensa (|ue la dissipation aeceiérerail sa vicloire. Il décida en eoiisé(|ueiiee qu'il s'arrêterait il lilois et <|ii'il passerait un joiirou deux elicz iiiadaniede Aersae; il prévoyait quece qu'il verrait, ce qu'il enleiidrail serait absolument étrani;er a Julie, et (|iie les occupations qu'il se créerait en basse Urelugiic aclièveraienl le !;rand ouvrafïc que déjs commeniait sa raison.
Emilie le reçut, non comiiie quelqu'un il (|ui on a de ;;randes olili- Ijalions : elle ii;oor.iit ce qu'elle lai devait. Elle l'accueillit avfc cordialité |>arce qu'il lui avait donné des marques du plus liant intérêt. Klle n'était pas ràcUée d'ailleurs qu'il rompit pour quelques nininnits l'iinilormité de la vie qu'elle menait dans sa terre.
Elle possédait quelques talents aimables, je vous l'ai dit -, d' Maire avait des lumières et de l'érudition. Elle avait i|uelques livres eboisis, et d'.Maire aimait les arts et la lecture, (^esdeux êlrrs-lii se convenaient il merveille. Cependant les lieures ne luxaient pas pour lui, comme celles qu'il avait si bien ou si daiij;ereusciiirnt employées ii l'aris. Ces paysans, qui allaient et venaient, ilont les yeux, les rjcstes, les moindres mouvements exprimaient ratlacliemciit et la rrcoiinaissaiice ne le tiraient pas toujours de ses fatigantes rêveries, parce qu'il ne voyait ipie le sec éi;oïsiiie dans la liienl'aitricc et dans les obli{;és. Lue comète parut 1res ii propos pour le détacher de la terre. Elle l'enleva ilans l'espace ; elle réveilla cette soif de s'instruire, qui presque toujours annonce du génie. Il court ii Hlois , il y trouve un opticien ri un télescope passables. Il revient lire avec P^inilie un traité d'astronomie, cl ils liassent une |)arlie de la nuit ii voir d'un peu plus près ce corps en apparence vaijabond dans l'espace, sur lequel son livre ne lui apprend rien de positif et par coiisé(|uent rien de satisfaisant. Il remarque que l'auteur est un egoistc, qui a voulu, qui a cru se f.<ire un nom au\ dépens de qui il appartiendrait , en donnant des conjectures ]iourdes vérités, il croit ijaijner beaucoup dans l'opinion d'Emilie en attai|uaiit, en renversant un système qui, comme tous les autres, a son côte faible. Emilie lui faisait remarquer qu'il substituait des bypotbescs ii des doutes et des raisonnements à des probabilités. Il se frappait le front, et il s'écriait de la meilleure foi du monde qu'il était aussi éjjoisie que l'auleiir rpi'il cninliattait. L'etclaiiiation faisait rire Emilie : d'Alaire tmissait par rire avec l'Ile. On laissait le livre pour parler de la comète d'après soi. Emilie voulait avoir aussi son pe il ^ystènii*, et assez soiiveni ils parlaient tous les deu\ à la fois. Celait le moyen de ne pas s'entendre, et pendant ces discussions très-animées la comète suivail paisiblement sa roule elliptique.
D'Alaire n'avait qu'un moment pénible dans toute la journée: c'était celui du coucher. Des qu'il était enfermé dans la chambre, il oubliait l'astronomie : il redescendait sur la terre. Un soupir s'échap-
pait, et vous prévoyez racllemeiit qui l'arraeliait, li qui il était adressé. Ces 8oii|;i<s hcureiiv, qui ajoutent ii la douceur du sommeil, s'éliii- (;iiaicnt de son lit. Il rêvait Julie, il s'élainuit vers rllc ; l'incioralile vertu l'arrêtait.
Au bout de deux jours, la comète avait perdu le mérite de la nouvcaulé si puissant sur tous les hoinmes. On l'avait liiri;iiéc jusqu'il tu f,iti|;uer la vue; on en avait parlé jus(|ii'ii satiété, et a iiirsiire qiir le comte s'éloi|;nait du liel , il se rappioehait de Julie. L'absence la rendait plus b.'lle , plus séduisante ; les souvenirs se réveillaient avec force; d'Alaire est trop pris d'elle encore. Il croit qu'un intervalle de i|urlqiies lieues de plus alVaiblira riniai;e qui le poursuit. Il prend eoii|;é il'Emilie : il remonte dans sa cliai'.c, il est parti.
I.a nuit le surprend il Angers. Il s'arrête ; il desei-iid dans une auberge oii logeait l'état -major de la légion i|ui était en garnison dans cette ville. I.es chambres les plus logeables étaient occupées, D'Alaire pensait ii se faire conduire ailleurs; mais son valit de
cliambre l'a nommé, et le colonel av.iit diné elle/, le r te lorsqu'il
se eonforuiail aux usages et i|ue le sacrilice de Irtiite inilli' francs ne l'avait pas forcé ii réduire sa dépense.
I.e colonel s'estima hciirciix de revoir un lioinnie )>oiir qui il avait la pins sincire estime. Il alla le recevoir au lias de l'escalier; il le conduisit d.ins son appartement, et le pria île le partager avec lui. I.e comte n'éiait pas iiisf lisible au\ témoignages de considération dont il se seniJiil dii;nc, et il ne iiianquail pas d'attribuer a l'égoïsme la satisfaction intérieure qu'il éprouvait. Il accepta franchciiicnl la jiroposilion du colonel.
Il n'avait pas diné. Il se lit servir, et comme on ne soupe plus, le colomd n'eut rien de niieuv il faire que de lui parler de ce qu'il croxait pouvoir l'intéresser : tout le monde aujourd'hui se iiiêle de politique. C'est un champ vaste oii on trouve toujours ii glaner, D'Alaire interrompit le colonel des les premiers mots. " Ces sortes de conversations, lui dit-il, sont toujours dangereuses. Elles échauffent les têtes, quand on est du même avis; elles fomeiilenl des haines, i|uand on pense divcrsenicnt. I.'hiimnic sage peut désirer lelle ou Iclle loi. En rattclidaiit, il se soiinut ii celles qui existent, et il s'occupe de ses alïaires. Nouloir régler celles de l'Etat, c'est presque toujours dérani;cr les siennes; c'est au moins s'agiter sans résultat, Parlons de votre régiment. Est-il discipliné .' Vos soldats se mèlentils d'autre chose ipic il'obéir? «
l'.iricr de plaire ii une coquette, de plaisirs clandestins ii une prude, d'éloquence a un avoiat, d'or à un axare. île détails militaires ;i un iiiloncl , esl le moyen le ]dus infaillible d'amener des dissertations inle luinalles. M. de \ erncuil passait rapidciiicnt d'un objet a un autre. Cependant il couimciieait seulement à parler d'une tactique nouvelle, dont il était l'auteur, lorsque d'.Maire se leva de table. 11 était tout simple que cet ouvrage devint un jour le livre classique de l'armée française. Encore un égoïste, pensait d'Alaire. Il ne doit pas être plus savant que ses devanciers , qui ont épuisé cette matière. Mais on a dit : l.is mémoires du chevalier Folard, la tactique de (jiiiberl , et il faut alisnliiineiit r(u'on dise : La tactique de ^ erncuil, (|ui ne vaudra pas mieux que les autres.
A erncuil coiixient ([ue pour exécuter ses manu'uvres il faudra une extrême iigilité. Mais on semble l'avoir prévu : sa légion est habillée d'un petit drap léger, clair eoinnie de la dentelle. Il convient encore que ce drap a bien quelque inconvénient pour l'hiver; mais tout est changé : on ne fera eertaincincnl plus la guerre dans celte saison, cl le soldat a ilc bons poêles dans les caseriif s.
Ce drap léger, clair comme de la dcn;i. e, a l'ué l'altcntion du comte. Jusqu'ici îi s'est borné ii écouter, li |i!''nd la parole, il interroge ; il entre dans les moindres détails. Cl.i^uc réponse de \ erncuil ajoute à son aiixiélé. Il veut voir ce drap : le colonel en cuvoic chercher une pièce.
D'Alaire ne conçoit pas qu'on ait pu recevoir une semblable fourniture, et il ne peut s'cnipèchcr d'en marquer son étonneinent. A erncuil lui dit il l'oreille, qu'il compte être ineessammenl maréchal de camp, et qu'il n'a pu s'exposer ;i déplaire il M. de A crsac. « Déplail- 011 .1 un homme en place en l'éclairanl? — A ous ne savez dune pas que le fournisseur a une femme tris jolie et qu'elle a tout arrangé avf c Son Evcellcnce ;' Le soldat n'cst-il pas toujours dupe par un motif ou par un autre '.' — Alais votre devoir, monsieur le colonel ?... — Mais mon avancement, monsieur le comte ;' u
D'Alaire ne réplique pas un mot. H prend son chapeau, il appelle son valet de chambre, il sort. II* bien ! j'ai tort au» yeux de certaines gens, pensait-il, quand je dis, quand je répi'te , (|uand je soutiens que rég)'isme est le levier (]ui remue le monde, .i lelix, je vais m'asseoie sur ce bancdc pierre. Allez me chercher uneauberge ; vous m'y conduirez, et vous irez prendre mes eflcis dans celle d'oii nous sortons Je ii'v veux pas remettre le pied. "
Oiicl homme bizarre que ce comte I disait le colonel ; il n'a aucun usage du monde. Je ne m'clonnc plus qu'on ne le porte à aucune place.
Oiicl homme que A'ersac ! disait le comte pendant que Frlu courait. Je n'ai pas voulu l'accuser devant l'ambitieui et létjcr colonel : plus il s'approche du précipice, cl plus je dois le ménager; assci d'autres l'accableront quand il s'y sera précipite.
L'ÉGOISME
D' \l.iiir. iiahli dans sa nouvelle iiulioi-);e, se fait donner ce qu'il l.iiit pour cciiri', et il passe le reste de la nuit la pliiine à la main, (.e n'esl plus cet luimnic ardent, qui s'eiillaiiiiue pour îles fautes qui ne se eoniiuetliiit que trop In quenum ut dans un eiMiain nioude ; e'est un être seusilde, ipii tremble pour ipielqu'un nu'il a siniérenicnt alunet qu'il rouiiit il'aiuier encore. . Le iidonel \ erncuil s'est tu, disaitil a \ersac, parce qu'il a besoin de vous. Mais tmis les colonels de J' ranec n'espèrent pas devcnii inarécliauv île eaiu)> a la pri'niière proiuolioii. ils voudront mériter de l'être eu remplissant leurs devoirs dans toute leur étendue. I.'égoisme leur souillera que contribuer a vous perdre, c'est plaire a votre successeur. Un ora|;e alïreuv gronde sur votre tète; tàelie/. île le détourner, et saclie/ que lorsque l'honneur est perdu la \ie n'est plus i|u'un tardc;iu. »
l'our ([auncr (pielciuis lieuris sur la malle, d'Alaire donne son paquet a leli\. 11 le renvoie à l'aris, il lui ordiuinc de courir ii crever les elievau\ et de ne s'arrêter qu'à la porte de \ ersae. I.e jour commençait ,1 poindre. Il se jette dans sa eliaisc de jmste, il part avec un liostillon en courrier.
Je lue suis modéré, pcnsait-il. en écrivant ii ce malheureux, je me SUIS servi d'expressions <|ui ne peinent jias le blesser, je suis content de moi. Combien je serai heureux s'il ne succombe pas dans cette cireonstanee, s'il veut sincèrement devenir homme de hien, et si désormais il suit mes conseils I ,1e pourrai me dire : Sa conservation, son existence puldi(iue sont mon ouvrai;e. (Juellcs nuits douces je «levrai encore a ré.joisme ! Kn se livrant à cette suite de réflexions d'.VIaire s'endort d'un sommeil jiaisible, et il ne s'éveille que lorsque sa chaise s'arrête devant la ;;rille de son château.
(^>ue fera-t-il dans une m.iison immense , seul , sans avoir un donicsli(|ue pcnir le servir? lelle fut sa première idée quand il descendit de sa voiture. L'ne trentaine de coups de fusil partent de la cour d'honneur et en font naitre une foule d'antres. Les villageois, raïujés cil haie , ont leurs chapeaux en l'air et crient : \ ivc Vl. le comte ! vixe notre père! De jolies paj saunes vêtues de Idaiu-, parées de rubans de toutes les e<nilcurs , portent des corbeilles de tleurs et viennent les olïrir avec de petites révérences bien i;auclies , mais si expressives ! Le régisseur de la terre a fait un comi)limenl en |)rose riinée qu'il débile avec cmi)hase; sa i;rosse femme est auprès de lui, le papier ii la main, disposée ,i secourir sa mémoire inl'idcle. D'Alaire ne voit que le coté touchant du tableau. Lue larme s'échapiie malpré lui et vient mouiller sa paupière. Il répéta bas, bien bas ce vers' si connu :
Ces tributs sont bien doux quand ils snnt mérités.
Kn effet, on ne connaissait dans le villaye ni la paresse ni la misère. Le réi;isseiir avait reçu depuis des années l'ordre de ne rien donner a l'homme en état de travailler, mais de trouver de l'occupation pour celui qui en maii(|uail cl qui voulait soutenir sa famille par un travail (|ue son objet rend toujours honorable. De petites avances étaient faites au ciillivatciir intclliijent à (pii il ne mamiuait qu'un peu d'arijent pour tirer un parti avantageux d'une terre in!;rale. Dans les mauvaises annci's. et la tn's-salnlc providence nous en donne trop , les fermiers du château oblciiaient du temps pour payer, et on distribuait aux petits ménages du blé et des légumes secs. "l. es jeunes gens se mariaient, parce ([u'ils étaient sans' inquiétude sur l'axenir. Ils justifiaient l'axiome de Ji an Jacques : Partout oii un homme et une femme peuvent vivre commodément il se fait un mariage. On apprend que M. le comte est arrivé sans domestiques, et chacun s'empresse de s'olTrir, chacun sollicite riionneiir d'être préfère. Ceux qu'il choisit sont dans une espèce d'enchantement, les antres se consolent en pensant (|u'ils méritaient cet honneur comme ceux que le comte n'a pu prendre qu'au hasaril.
Kn arrivant il avait donné beaucoup à la sensibilité : on avait surpris , subjugué son cn'ur. il revint bientôt ii son triste sjstème. J'ai fait du bien a ces i;ens-lii , se disait-il , ils espèrent que je leur en ferai encore : voila la source de l'atlachemeiil qu'ils me iiiaïqucnt, et ils ne s'en doutent pas. Ils croient vraiment m'aimer; ne détruisons pas leur illusion : elle me procurera encore des jouissances.
Mais comment .i-t-on su qu'il arrivait dans sa terre ' Il est parti de Pans inopinément, et il n'a pas écrit de Blois à sou régisseur. Il fait venir cet homme, il l'interroge. Le régisseur lui remet une lettre de I ans. ; Il est clair, dit-il, que cette lettre n'a été adressée ici que |iarce qu'on a su que \L le comte y venait. i\oiis ignorions le moment de sou arrivée, mais chaque jour la moitié des habitants se tenait prêle a le recevoir. »
D'Alaire porte les yeux sur l'adresse , et son cn-iir a tressailli ; il passe dans une chambre voisine, il s'y enferme, il brise le cachet. « C'est en vain que j'ai voulu lui échapper, s'érrie-t-il, elle me poursuit jusqu'ici. . Il lit. Il soupire, il pose la leltre , il la reprend. 11 cOTiliniie de lire, il distingue a peine les caractères, il n'est plus niaiire de lui. « C'est l'innocence, e'est la candeur (|ui s'expriment avec le charme qui leur est propre; mais quel abandon, quel sentiment ic peignent a chaque mot! (Jiicl trouble ils porlenl dans i
sein! Je ne peux m'abiiser jilus longtemps : ce ne sont pas mis sens seuls (pie j'ai combattus ii l'aris. J'aime , j'idoLitre Julie ; il laiil la posséder ou sonlirir sans relâche. Klle est sans expérience : elle aura
cédé sans avoir prévu sa dëfaite... Infâme , qu'as-tu pensé, qii'as-tu dit? Klle croit ii ta vertu, elle est sans défiance, et tu veux l'armer de sa faiblesse ! Lâche , lu n'oses résister k ton cieur ! Tu veux que du moiucnt oii tu auras immolé ta victime tous tes jours soient empoisonnés par le remords! \il égiiïstc, lu aurais ]ieul-êlre repoussé la laideur ; mais (|uaiiil Julie s'est présentée chez, toi, sa jeunesse, sa beauté, ses grâces t'ont frappé, 'lu formais déjà sans l'en rendre compte le coupable projet auquel tu viens de l'arrêter... l'.t tu as osé adresser à \ ersae des reproches cruels au sujet de celle enfant! .Vvait-il contracté envers elle lis obligations de la sainte hospitalité ? Avait-il surpris sa conliaiice par des soins qu'elle dût croire désintéressés? .Se l'était-il altachéc parla force des bienfaits ? Aitaquéeoiivcrtcment , elle a pu se défendre; mais toi , tu as employé contre elle ce que la séduction a de plus puissant, de plus délié. Helis sa lettre, malheureuv; pèses-en les expressions, et frissonne. L'amour s'est aussi insinué dans ce cirur pur, et ses tourments à venir seront ton ouvrage...
" Mais quoi ! n'est-il pas un moyen légitime d'être bcurenv? L'olïre de ma main ne comblerait-elle pas tous les vœu\ de .liilic''... Mil l'horrible eonduile de sa mi'ic ne rtjaillirait-elle pas sur moi? Aie résignerai-jc ii partager son opprobre?... Julie a toujours été sage, et riiilâmic de sa mère ne saurait l'alteindre... Mais le monde... l'^sl-il juste''... Hé, qu'im])orlc ' serai-je arrêté par la crainte du blâme, moi qui ne m'occupe (|ue de mes jouissances personnelles? Aon , je serai heureux, autant qu'il est donné à riiouimc de l'être, et .liilie partagera mon bonheur.
"Ion bonheur? insensé! l''lle est à sou aurore, et tu es sur ton déclin. Ne te flatte point : elle ne connaît que loi, et lu as réuni toutes ses afl'e<!lioiis; mais elle ne jieut tenir à toi que par les scnlime.nls (|ui subjugiienl les belles âmes, lille si' trompe ellc-mènie sur ce qu'elle croit éprouver. .Ses yeux , son cteiir s'ouvriront un jour; elle te jugera et elle connaîtra un vainqueur. Si elle sueconihe, lu périras de lioiilcur; si elle résiste, elle sera malheureuse. Le spectacle de ses combats, de ses tourmcnls, la froideur involontaire qu'elle te marquera te rendront la vie insupportable.
« lié bien , ne démens pas cinquante ans d'une ciuiduite irréprochable et conserve ta propre estime. \on , Julie, jamais lune m'apparliendras, mais lu seras respectée. J'en fais le serment ; et si je ne peux me vaincre, je me mettrai dans rimpossibililé de le violer.
» 1 11 suicide parce qu'une h Ile est eliarm iule, parce que j'ai un cœur: arme-loi coiilrc lui, ne lui pardouni' rien, oiipose-lui sans cesse ta raison, prescnte-liii le miroir de l'austère, de l'inexorable vérité, et lu le réduiras au silence. (Combien tu seras fier de ta victoire ! combien lu t'applaudiras d'avoir surmonlé le plus puissant, le plus doux des penchants, d'avoir conservé Julie digne encore des vceux d'un lionnêlc homme ! ij'e'fort est sublime sans doute , et c'est alors que l'égoïsme peut se confondre avec la vertu. »
D'Alaire, vous le voyez, était en proie à ce que les remords, l'espérance ont de plus cruel et de plus doux. Faible , irrésolu , il revient toujours avec l'crmelé aux principes dictés par riionneur. Il tombe enbn dans cet accablcmcut profond qui succède toujours à des sensations violeiiles et prolongées. ( !et accablement même est pour lui une espèce de r.pos.
Il en est tiré par le son des muselles et d'un aigre violon. Il se lève péniblement ; il se Iraiue à une croisée... lue talile est dressée dans la cour, l'allé est surmontée d'un dais formé de guirlandes de fleurs. Un grand fauteuil, fraicliemenl rempaillé , est placé sur une estrade que le charron a préparée sans bruit Tous les habitants du village sont rassemblés, ils allendent le moment d'offrir au comte leur pain, leur vin et ce qu'ils ont trouvé de plus délicat.
Une sensation nouvidle dissi|ie, pour un moment du moins, celles qui alVcclaicut si douloureusement d'Alaire. La gaieté franche qui anime ces bonnes gens lui arrache un sourire. Il seul que se placer au milieu d'eux est le pri\ le plus flatteur qu'il puisse accorder à leurs soins. Il sort, il se présente, et à l'instant la table est servie, il remarque (pi'il n'y a qu'un couvert, et il fait un signe à son régisseur. Il passe dans les rangs ; il présente avec bienveillance la main à quelques vieillards ; il les invile à |)artai;er avec lui le banquet ofl'erl par l'amitié, il ilemande, il prie , il ordonne qu'on enlive l'estrade. " Nous m'avf/. nommé votre pi're , leur dit-il; un père ne se distingue de ses enfants que par l'alTection qu'il leur porte. « A ces mots des aiudamatlons générales frappent les airs. Le comte s'abandonne sans réserve à sa sensibilité. Il oublie tout à fait l'égoisme.
Des femmes âgées, ravies de riionneur que reçoivent. leurs maris , s'approchent d'eux peu à peu, s'ap|)uienl sur le dos de leur chaise, et coinbli ni d'Alaire de bénédictions. Il se hâte de réparer un oubli involontaire , el les bonnes femmes ont le plaisir de choquer de leurs verres celui de riioinme bienfaisant à qui elles doivent le repos île leurs vieux jours.
La jeunesse se pressait autour de la table iriiii peu trop près quelquefois. Un signe impératif des vieillards l'éloignait. « Laissez-les, laissez-les s'approcher, disait d'Alaire avec Henri IV, ils sont alTamés de me voir. >■
Au repas le plus touchant et le plus gai succéda un bal champêtre. U'Alairc rentra chez lui calme et heureux. « Ah! dit-il , Julie n'est
L'EGOISMl
plus a ciaiiulri-, (|iiiiiut je suis au niilii-u de ci-s hravcs (ji-ns. (^'i-sl un asile ([lU' jo clicicluiai souvent. " (Icpeiiiliiiit il n'osa pus relire la lettre ilaii|;erense ; il osa moins cueore y re|icinilre. Il orilonnii a son l'i'lïisscur (l'écrire à iiiiidaiiie liernard c|ii'il él.iil iirrivé sans ai liili'iil. ( )n ser\ait le eoinle aillant |)ar allarliciiieiil (|it<' p.ir devoir, l'i'liv lie s'était pas arrête un nioiueiil. Il t-lait an'ne a la pnrle de \ ersac brisé, moulu. Apri's avoir remis son p.uinet, il avait envoyi- <'hi'relier un liaere , s'élait l'ait porter dans la voilure et eoiidiiire a l'Iiotel d'Alairc.
Son coeln'r et le suisse snlïiscnl à pi'ini' pour le deseiiidre du carrosse, pour lui aider a monter l'escalier. .Inlien reiili.iii. Il s'arrête. il s'étonne; les apparenees ré|;arent. « \l. l-'éliv est a moitié mort I &'éerie-t-il en etnirant, et il revient seul ! iM. le eiMiite n'est plus! » Ce cri passe de rantieliamlne an salon. .Iulie s'élance ; elle vole ; elle est dans la eliambre de Icliv. !V1adaiiic Kernard la suit leiitenient , prudeuiiiient : elle arrive enliii. léliv est accablé de i|Meslioiis aii\qnelles il n'a ni le K'iiips ni la l'orci' de ré|)oiidre. Madame liernard prononce qu'il faut d'abord le mettre au lit ; lui préparer en toute liàte une rôtie au vin, et qu'ensuite on pourra se parler et s'enicndre. Klle emmène Julie , lournienlée, anéantie par l'borreur des tableaux que son iina|;ination lui présente, l.a eliaise de poste du comie renversée, traînée, brisée par les clievauv ; l'être le meilleur , le plus aimable, sani^;lant. delii;uré', expirant peut-être !... des voleurs lui arraeliant , pour iin peu d'or, la vie la plus utile, la plus précieuse 1... elle ne sait a (|iiello idée s'arrêler ; loiiles sont ernelles, épinivaiitables. Klle sonne, elle sort en même temps ; elle appelle Julien, ijui ne peut lui répondre ; elle retourne ii la porte de la eliambre de Félix ; les biniséances ilisparaissent ; le comte est tout pour elle ; elle ne voit plus que lui dans rnnivcrs. I.lle a la main sur le loquet ; ses (;enon\ ploient sous elle ; elle tombe devant cette jiorte ([u'elle n'a pu ouvrir. Madame liernard, baletante, alVaiblie, la relevé, la soutient, la ramène une seconde l'ois, ci se laisse aller sur une uttoiuaiie, oii elles restent lixécs par répuisement, l'ini|uiétude et la douleur.
I.e comte n'avait pensé (|u'a \ ersac, lorsqu'il avait envoxé lélix ii Paris. Il n'avait pu prévoir d'ailleurs ce i|ui se passait alors a l'Iiolel. Kn admettant que l'élix arrivât excédé de ratii;ue, il aurait au moins conservé la l'acuité de se l'aire entendre ; et cela aurait paru siiDisaiit il d'.'Vlairc pour que ces dames ne eoiieiisscnl aiieiiiie espèce d'alarmes. Mais le eienr est si prompt . si liabile a se créer des cliiuières analogues il ses sensations du minuenl 1 il croit si l'aeileinent ec (ju'il reilouie ! il se livre avec laul de cliarmc aux séductions de l'espérance ! (Jiii de nous n'a pas éprouvé ces transitions subites et les moins raisonnées de l'espoir ii la crainte, et de la crainte ;> l'espoir ' Félix ne peiil se lourncr dans son lit ; mais la rôtie au vin l'a ranimé. Julien vient annoncer que M. le courrier est en état de répondre aux questions (|u'on voudra lui l'aire. A l'iiislanl Julie retrouve ses forces, qu'elle croyait anéanties. (Vcst elle qui soutient à son tour, qui conduit madame liernard. On s'assie<l près du lit de l'élix ; on l'accable de nouveau d'une foule de questions. Un valet de chambre est presque un boinine du monde; et Félix connait son (iréiry. « -Mesdames, dit-il, avec un sourire qui ;iurait rassuré des êtres moins prévenus :
En Uuronie Chacun parle à son tour.
Madame Bernard trouve la citation déplacée, impertinente. « Qu'a de comiunn, dit-elle, la lluronie avec M. le comte ? Au fait, s'il vous jdail, monsieur Félix, oiil'ave/.-vous laissé? s'écrie Julie ; dans quel étal était-il .' que vous a-l-il cbari;é de nous dire ? — .Mademoiselle, j'ai laissé M. le comte ii Anijers. Il p.iraissait très-préoccupé; mais il jouissait d'une santé parfaite , et il ne m'a ebanfé d'aucune mission pour vous. •
La dernière partie de celle réponse n'avait rien de flatteur pour Julie. Mais il n'était rien arrivé de fàclieiix a d'Alairc ; l'élix l'assurait avec cetlc lran(|uillité, ce Ion de bonne foi si propres ii persuader. (,)uand le cieur sera tout à fait rassure, l'aiiiour-iiropre reprendra ses droits. Toute femme en a sans doute, et quebiue eliose disait inlérieurcinent ii Julie <|uc le sien n'était pas mal fondé.
La conversalion se réi;ularise eiilin , et, comme en lluronie, cliacnii parle a son tour. Félix entre dans certains détails que vous connaissez. Le vrai motif de la fuite de d'Alairc , les justes ini|iiiétudcs ([ue lui cause \ ersa<- smit ii;norées de M. le courrier. Après s'être fait répéter dix fois les mêmes clioses, ces dames se retirent et vont dans un petit cabinet bien reculé commenter les réponses de Félix.
Il demeure constant ((u'iiiie alVaire di- la plus haute importance a forcé le comte ii partir inopinéinent. On répète a ce sujet ce qu'on a dit au inoment de son départ sur la nature de cette alfaire. File doit être d'un (jenre artlii;eaiit , puisqu'il l'a cachée aux deux personnes <|u'il admettait seules dans sou intimité et il qui il a craint de faire |>arta|;er sa peine. Il a reçu ii Anjjcrs des nouvelles fâcheuses, puisqu'il a passé la nuit ii écrire et ipril a l'ail partir Félix en toute luite. Ëiilin cette affaire est elYray.iiile pour ceux qui s'intéressent siiicèruuient au comte, puisqu'elle lui a fait oublier les procédés que prescrivent les plus simples bienséances. Sans son eitrènie|i éoccupation, aurait-il oublié d'écrire ou de faire dire un mot à luadaïuc
liernard, qui a toute sa confiance ; ii Julie , ii qui il porte la tendresse d'un père.' Celle dernii^re rélletiini est dictée par l'amoiir-propre blessé, qui elierehe toujours ii cicatriser ses blessures. .Mai» on lire de cette pri'occiipation des cooséquenci-s qii'iui croit tres-nalurellcs. l ne tort- lension iTesprit aliccle a la lin 1.' moral, et ou sait quelle influence le moral exerce sur le pli\sli|ue. D'après lela , il l'st clair que le conite est malade, et on loi dnit des soins et des i-oiisolalions. \ (Mis n'avez, pas oublié (pie madaiiie licrn;ird a une envie (b'-iiicsiirée de voir la terre de basse lirelaipie. Nous pressente/, (pie Julie cherche a échapper au \ ide insupportable (|iii l'environne, l.a .Normandie, la lirita|;ne, la Provence lui sont inditYéreiites; mais elle brûle de se réunir ii son ami.
Les prétextes les pliis plausibles de départ sont trouvés, le résiillat de la conférence n'est plus douteux pour vous. Mad.iine Hernard veut attendre au lendeinain, parce qu'elle entend composer deux malles de ce (|u'elle a de plus beau : on aime a briller partout, même au villa|;e. .luIie. parée de sa jeunesse et de ses |;ràces, ne répond aui observations de madame liernard (|u'cn entassant dans un sac de nuit ce ipii se trouve sous sa main : elle ne .sait ee(|u'elle y a mis, ii'iiiiporle. Il est plein , elle a serré cl noué les cordons. Assise sur ce sae, ses bras rondelets croisés sur sa poitrine , elle demande fleijiuatiipiement ii madame li-riiard si elle est prête. M.idainc liernard lui répond par un éclal de rire. Julie insiste, madame liernard se lâche. " J'ai cent louis, madame; il y a une calèche sous les remises, et je pars avec l'élix. — Avec l""élix , Julie ! — Oui, madame. Je le iiiellrai dans la voiture; c'est une attention ([ue je dois a M. le ciiiiite. 11 est malade , et il ne peut se passer de son valet de eliambre.
— Mais, Julie, Félix est un jeune liomine. — Jeune ou xiciix, (|u'iiiiporte? — l^es convenances... — Les convenances sont très-respectables, sans doute; mais M. le comte est malade, et tout disparait devant cette idée-là. — Cruelle enfant, donnez.-inoi du moins trois heures.
— Trois heures, madame, pour faire vos malles seule, n'esl-il pas vrai';' Je vais appeler Marijnerile, nous vous aiderons toutes les deux, et voilà deux heurts de F;a];nées. .\c ])er(l(ins pas un inuinent, ouvre/, vos armoires... Manjucrile... Maïuueritc... .Iulicn , André... Ma bonne Mari^nerile, travailliuis fort et prestement. Julien, vous fermerez ces malles, vous les attachere/. avec André derrière et devant la calèche... — Devant , mademoiselle ! cela ne se peut pas. -- \ ous eu mettre/, une dans la voiture, s'il le faut. .Mlc/. dire ii Félix de s'habiller, nous le prenons avec nous. — Mais, mademoiselle, vous ne tiendrez pas trois d.ms la ealcelie, si vous y mettez une malle. — Je m'assoirai dessus. Plus d'observations , Julien , elles seraient inutiles... Ah! des chevaux de poste , de suite , ;i l'instant, ii la minute.
— Prenez donc j;arde , Maripierile ! criait madame liernard, vous froissez ma robe de crêpe... .Iulic , vous écrasez les plumes de mon chapeau. « Julie n'ciilend rien, elle bourre malles et cartons. 1 ne enfant douce et timide iirend tout il coup un aseendant irrésistible sur tout ce qui l'entoure ; elle dirii;c tout, elle commuiii(|ue a tout la vie et le mouvement. Madame liernard !;roii(le; mais elle cède. Mari;uerite, .lulien, André ont une activité (|u'ils ne s'étaient pas encore connue. Félix comptait sur vini;t-qualre heures de repos. 11 se lève en murmurant, et iioiirtaiit il se lève. N a-t-il en eflet des êtres qui soient nés pour eommaiider aux autres, ou rcmpirc de la beauté est-il tel que rien n'y puisse résister .'
Les deux malles sont placées derrière la calèche, les cartons sont iixés sur l'impériale. On entend le hennissement des clicvau\, le fouet des postillons. Julie enlraine, porte madame liernard. (Ju est en voiture , la porte cochère cric sur- ses ijonds ; on est parti , on briilc le pave.