‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 232 sur 379 · VL · texte numérisé non relu

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On n'avait pas reçu de visites, parce qu'on voulait être tout à fait cbci soi. On n'en avait pas rendu, parce qu'on craignait de perdre

des heures (|u'enibcllissait l'amour. (!f lie singularité avait été remarquée, blâmée, cl le public, ipii juge toujours d'après les apparences, avait prononcé que d'.Maire était jaloux : comment ne pas l'être ii cinquanle ans.' On ignorait cela à ï'nôtel. Du mois s'était écoulé et les jours éiaient encore les inèines. Aladamc Bernard et Maiiret avaient seuls le droit de rompre îles têle-ii-tète qui ne semblaient jamais assez longs, et dont on ne cessait d'invoquer le retour. .\près le second mois, on n'était pas Irès-fàché que des tiers se présentassent. A la hn du troisième, on les désirait quelquefois. On n'en convenait pas, nii^me avec son cieiir; mais les prétextes, bien innocents sans doute, paraissaient naître d'eux-mêmes, et on ne croyait pas les avoir cherchés.

Plus t.ird, Mauret parut sérieux et madame Bernard fatigante. Julie coininença ii ouvrir ses tiroirs. La robe brodée et son écrin lixèrent de nouveau son attention. Le comte allait passer une heure dans son cabinet.

In jour Julie appela sa femme de chambre. « Thérèse, M. le comte m'a comblée de présents, et j'ai négligé de m'en parer. Il ne m'en a pas lait de re|)rochcs; mais peut-être est-il mécontent que j'attache aussi peu d'importance ii toutes ces jolies choses. Ihérèse, habillezmoi. })

L'heure du dînera sonné. La comtesse paraît dans la plus éclatante parure. IV Maire s'enivre du plaisir de la contcmplpr. « La nature est bien belle sans doute, dit-il a sa femme; mais il est constant que l'art la rcli've. Je n'ai pu le croire, Julie, qu'en vous voyant parée de ce c|u'il produit de |iliis élégant, de plus recherché. — Ah! mon ami, ce n'est que pour vous (|ue je veux être belle. "

l n journal parlait avec éloge de Jeanne d'Arc et de son auteur. " Les plaisirs du théâtre sont bien superficiels, dit le comte.' — Sans doute. Cependant ce sujet est national , la versilieation est Iiarnionieuse et brillante. Cette tragédie peut intéresser un homme raisonnable. Nous aimez beaucoup liacine, eonvcnez-en , mon ami; mais vous le savez par cœur et il tant varier ses jouissances. El puis, si on veut n'être pas remarqué, il y a des loges grillées. A propos, mon cher comte, vous ne connaissez pas encore votre nouveau carrosse; vous n'avez pas essayé vos chevauï. » La femme la plus sage se paret-elle pour n'être vue di^ personne:' Je vous le demande : soyez de bonne foi.

Le comte donne ses ordres. Madame Bernard s'habille , et le cocher se félicite d'entrer en fonction. Julie ne dissimule pas le plaisir qu'elle aura ii voir une pièce patriotique. Le comte convient que de tels sujets peuvent être utiles, [lourvu qu'ils uc causent pas d'exaltation. ^

^ ous n'avez pas oublié que le comte avait il y a un an une loge à tous les speclacles ; qu'il y conduisait quelquefois Julie, dans les premiers temps oii il l'avait reçue chez lui. Les plaisanteries dont je vous ai parlé lui avaient inspiré un éloignement assez prononcé pour tous les lieux publics. ^lais Julie avait parlé, et ses moindres désirs étaient des lois. El puis, répétait-il, il y a des loges grillées pour ceux qui ne veulent pas être remar(|ués.

(Cacher derrière une grille une toilette recherchée , une figure qu'on s.iit être séduisante, est au-dessus ))eiit-êtrc de ce que peut une leuinie. Julie sans doute ne voulait être l>elle que pour son mari; mais n'cst-il pas doux d'entendre autour de soi un murmure l'admiraliiin. Lu jouir n'cst-il pas un jilaisir innocent ' Je ne sais comment la chose arriva, mais le store partit, la grille tomba, et le public rccoiiiuit le comte baisant tendrement la main de sa feniine. Il est constant que jicndant qu'on baise une main, il est difticile de voir ce que fait l'autre.

Le genre de la loge, la chute de la grille, qu'on croyait être un effet du hasard, étaient bien propres ii confirmer le jugement qu'on avait déjà porté sur la jalousie prélendue du comte. Non, d'.Vlaire n'est |ias jaloux : il est convaincu que sa feniiiie ne vit que pour lui. Mais (|ui peut échappera des interprétations plus ou moins malignes? On jasait dans toutes les loges d'où on ]iouvait voir les nouveaux époux. Les femmes cherchaient des imperfections à Julie, et il était difficile d'en trouver. Les hommes enviaient le bonheur du comte et décidaient qu'il ne pouvait être durable. Le trait était décoché avec celte réserve d'expression, celle aimable ambiguïté qui distinguent la bonne compagnie.

Charles était au spectacle, et il avait tout ce qui fait remarquer un jeune liouiine. De forts jolis yeux se portaient sur lui ii la dérobée, cl X rsveiiaient avec un plaisir nouveau jusqu'au luomcnl oii la comtesse fixa l'altenlion génénilc. Oli! alors Charles lui oiililié. Serait-il vrai que l'esprit de crilique soil naturel aux l'cmmes, qu'il devient leur penchant habituel, dominant, cl ([u'il impose quelquefois silence à des sensations ;iux(|uelles il est si doux de se livrer:' Ou bien les femmes rapportent-elles tout à l'amour, et ne cherchent-elles des défauts dans les autres femmes que pour se rassurer contre la légèreté qu'elles croient si naturelle aux homiues, et qu'elles redoutent toujours dans un aiuanl aimé?

Les murmures que Charles eutcndit autour de lui le filèrent sur celle loge oii était celle qu'il avait si tciidremeut aimée et qu'il aimait encore, autiint qu'on iicut le faire (juand ou n'a plus d'espérance. Il fut (rappc de l'éclat de Julie, de l'air de bonheur répandu

L'EGOISMK.

(luiis toulo ].t iKTSoiiiif Jii iiiiuli'. Il laissa loiiilicr >j lèlo sur si iiiii- | trille et il M>n|iii'a. î

Il ii'i|;iioiail |i(iiiit la pari i|'i'uv»il ciic il'Alaiii- à «on rii|>pcl au scrvici'. H avail m l'iilfe île l'alliT saliii'r on airivaiit il Paris; inai:i il avait pciisL' il ce i|u'il soulViirail l'ii iiMiv.iiil un rival trop liciircii\. Il s'clait ilci-iik' il rcrirc tiiio li'ltic ilf rriufniiiirnls : il avait jHcvu (|ii'il riirvrail iiiic ripmisf, piiil-i'Iri' uiif iii\ ilaliim ilr rovi-uir il rinnel. 1 ne ciirrespiinnanci' ilf if i;rnrr aiirail raiiiiiio ilos soiivciiir.i criul», ipii' n» rauoii no piiuvail iloiinlio , mais (|iio lo temps (lovait allaililir. Iloviiir Julio, o'olait so ponlre Miliinlairoinoiil et sans lolmii'. Il olait «llo caolior ii \ iiioonnos ilos sonliiiionis aiivqiiols il 110 so ilirnbail (|mo par uno applioalimi siiuteniio a l'oimle de sa iiruleniiioii , et l'acouiiipliiisciiieiit ri|;imreiiv île ses niniiiar< ^ devoirs.

Son oolunel ilisliii|;uait los lioiurios ilo inorito, et (.liarlos ilail ilo toutes ses l'ôlcs. Il avait iliiiiiio un dinor spliniliilo, et liliarles so iloroliant a la joio lirujaiilo, «u jeu, au\ oiiiivorsations diseuse», était venu s'onreriiier ilans une loije , d'où poiulaiil l()ii|;lonips il n'avait rien vu de oo i|ui l'entiiiiruil.

Sa lote se roiova. Ses \ou\ si; l'ivèronl enfin sur la loijo ilii eoiiite; il 110 pouvait plus los on délai lier, l.e oiinile le roooiiniit et le salua de la main avee eol air de liioiiveillaiice qui lui euiioiliail tous les ccours. Cliarli-s, liontoiiv de s'être laissé provenir, so livo , traverse rapidement le iiirriilor, arrive et no Iroine pas un iiiol ipiaiid il est auprès ilo Julie. I.o ooiute voit son enlllarra^ et \ ujoiili' il'aliord, en voulant le l'aire eessor. e. \ ous ave/ lu, monsieur, l'artiolo du journal i|iii a iléoidé mon inariajjo.' — Oui, luoiisiour, et vous ave/, lait 00 que vous presorivaioiit il la l'ois la délioatesso et votre oieur. «

D'Alaire, après avoir justil'ié sa eondiiile, trouva eiioore (pieliiuos phrases qui ne si|;iiiriaioiit pas i;rand'oliose, mais ipii iiiari|iiaieiit un intérêt assez réel en laveur de Oliarlos pour le mettre tout a lait ii son aise : le eointe du moins le eroyail ainsi. ,lulio pensa que les convenanees evijjeaicnt qu'elle fil une sorte d'aoeueil a eeliii qui l'esliiiiait assez, pour lui avoir olVert sa main. On no parle pas ii un lioiiime sans le regarder au moins quel(lueloi<. Julio eoii\iiit avee elle-même que eelui-ei était fort liioii; et que si elle n'avait pas été toute au eonite, elle aurait pu être a lui. Charles n'était plus qu'a ce que l.ii dis.iit Julie. Cependant il lui répondait de travers; il ne savait vv qu'il disait, paroK que le seul sujet dont il aurait voulu parler lui était interdit désormais.

Son trouille n'éohappa point il d'Alairc. Le eointe avait pensé d'abord il reii(;aijer a rovonir ii l'hôtel. Il rolléoliit modestement que le speetacle do sa l'élieilé ajouterait aiiv peines île son malliourouv rival, et l'invitalion o\]>iia sur ses lovros. Charles, latii;ué de la situation péiiilile ou il était, sortit de la lo|;e et so relira dans la sienne. On joua les trois aetes des Fausses Cunlideiiccs sans qu'il en ontendil un mot.

i'rol'ondémeiU rrcuelUi, il jujjea, avec beaucoup de raison, (|ue la comtesse était saorée pour lui ; et que d'ailleurs dos liomiiiai;es adresNés à un ciour rurteinenl jirévenii pour un autre seraient iiéeessairemeiil rejotés. U prit la ferme résolution d'éviter Julie, et de retourner le lendemain de lionne heure ii \ ineonnos. Copoiulanl, sans intention, par hasard, par iiis!iiiot peut-être, il se trouva sous le péristyle lorsqu'un appela les i;eiis de madame la eonitesse. Il no put se refuser au plaisir de lui olVrir la inaiii quand la portière du carrosse s'ouvrit ; c'était, d'ailleurs, la dernière jouissance qu'il dût se permettre.

C'est toujours dans la solitude , la nuit surtout, que l'amour u|;it avec tout son empire. Charles, rentré chc/ lui, sentit le poison circuler dans ses veines avec une nouvelle aotivilé. Il se rappela le Jiassé ; il s'occupa du présent; il souleva d'une main timide un ooiii du voile qui couvre l'avenir. Le public a raison, peiis:iit-il, le comte est jaloiu, puisqu'il ne m'a pas eiqjaijé à le voir, moi à qui il marquait, il y a ([uelques mois, tant de bienveillanoo , et qui, peut-être, l'ai méritée... Cepcnilant il m'a enooiirayé de la nianiore la ]ilus aimable il me présenter dans su loijc. Cette démarche ne dit-elle pas tout, et ne sjis-jo pas autorisé, oblij'.é même a y répondre par une marque de déférence et de |ujlilesse ;'... .Non , non , je n'irai pas ii l'hôtel, et qu'y ferais-je :' .l'y verrais une femmo qui ne in'aiine pas, qui ne m'aimera jamais, (|iio j'adore , et dont la présonoe ajoutorail a mes mauv... ^on , je n'irai pas ii l'hôtel, .le n'irai pas, dut Julie lu'écouter favoraliloinonl. Je n'entri prondrai pas de ruiner son bonheur et celui do son opou\. On voit que (Charles n était pas de ces hoiniiies qui se font de l'amour un jeu, et de la séduction un plaisir. C'était un fort honnête liomiuo que Charles.

Cependant, le lendemain, sans s'en apercevoir, il s'habilla avec plus de soin qu'a l'ordinaire. Il avail décidé qu'il retournerait ii \ iiicennes; mais les bienséances lui pormettaienl-elles de partir sans prendre coiiijé de son oolonol ' Or on ne se présente chez un oUioier supériour (|u'eii ipaiide tenue. Le oolonol demeurait a la Chaussée d'.Vutiu, Charles lo!;eait rue .Monlinartre ; il prit le boulovaril : c'était tout simple. Il s'arrêta au passa|;o du l'anorama pour lire losafliehes, quoiqu'il no dut pas aller au spoclaole le soir : on n'est pas fâché de préjui;er a quel théâtre se iiorlera lu l'oulo. Hélas ! l'allicheii laqu'l'r il a du le bonheur ii;i It niaii '.".ii uo lovoir Jolie, est déjà reinplieée

par une autre. Ainsi passe, disail-il . le plai.tir fui;itif. I r mal reste, a|;i;ravé par de oriioU Kotivonirs'. Lr mal liii-mêiue l'use enfin , mais trop lard. Ou'ost-oe donc i|iio la vie :'

( )iiaiid on r.iit dis ii ^>'\illll^ pliiliiMipliiipios et qu'on rtvr pi'ofoililémonl , on est distrait de tout on ipii n'isl pas l'objet qui flous occupe. Charles avail travorié les passa|{os du l'aiior.iiiia , du Ihoàtrc l'oyileaii, la rue \ ivionne ; il était nu l'alais-lloval. Toujours réva»saiit, il l.iissa derrière lui le poni llii>;il , il entra dans la rue Saintl)oiiiini(|ue. Il fiut avouer qu'il n'aNait pas piis lo olioinin le plui oourt pour aller « la Chaussée d'Aulin.

.Sans idée posil.ve, s:iiis volonlé délereiinéc , »a main s'est portée sur le iiiarlouii d'une porte ooohoro. Lo oorlon est lire, et il s'aperçoit ipi'il a frappé a la porte du eoiiilo. l,) le l'aire qu.iinl on a frappé a uno porte, et qu'elle s'est ouverlo ^ Il n'y a (|u'iin parti a prendre : c'est d'ontror, et c'est ce ipio ht Charles.

Il doiii iiido d'une voiv douce et timide si M. le comte est visible. Il désire presque qu'on lui réponde (|iie non. On lui répond qu'oui. l^)ue faire encore :' Mouler.

Le premier délire qui suit un niariii(;o d'inrlinalion réoipro.iue était un pou oalnio ; mais nos épnu\ él;iiinl onooro inséparabloii. Lr» iiiomonls do vide, diiai-jo d'ennui, faisaient désirer un peu de dissipalion. Mais los plaisirs intérieurs, eviérienrs é aient toujours un bien de coinnuiiiaulé. D'après cela, qui était rnii do inonsioiu- était sur de l'être de madame.

L'amour peut faire nu sol d'un lionnue d'esprit : nous on avons eu la prouve hier il la Coiuédie-l"'raiioaise ; mais cet état ne dure pas. Charles, apri'S une révérence assez ijauchc , qiieliiues phrases un peu décousues, se remit Jiar degrés, luonla la cniiveraalion sur un ton i|ui devait convenir au comte, cl traita les objets dont on s'ontrelonait avec une supériorité inanpiée. (iheivhait-il sérieiiscmont a plaire a la comlesse.'' \oulait-il siinplomoiit lui faire rei;reller de n'avoir pas été jusie a son é|;ard ? C'est ce que je m- poux vous dire. Je vous assure seiil;Mnoiil que Charlts s'étail volonlaireini-nt monté la tête ; qu'il élait décidé a briller, el que lo suoci s couronnait ses elïorts. Cependant des distractions assez fiéquoiiles le ramenaionl ii une foiunie trop daiM;oreusc ; mais ces écarts étaient courts. Il revenait, par un détour, par une heureuse transition, :iu sujet (|u'on trailail, el il hxail île nouveau l'ailenlioii.

Depuis trois ou <|ualro mois, il'Alaire ne parlait qu'amour. La comttsso po;.sédait tout lo charme de cette laiii;ue ; mais le vocabulaire n'en est pas Irès-étendu. et on revient toujours a ceci . Je vous aime, je vous adore ; je iiepeuv aimerque vous. (À-s répétitions pouvaient paraitio fasiidieuscs il un houimc do cinquanle ans, d'un esprit droit, d'un iuijcmont sain et d'une raison evercée. Julie ne savait que ce (|uc le comte lui avait appris : rien de nouveau , pour l'un et l'autre , ne pouvait varier la conversation. Le c.iinle s'ajnnilonnait il l'aurémont d'un ontrelien qui nniipail l'uniforinilé d'une vie très-heurense sans doute, mais diversité est la devise de la nature. Tout chaii|;o, parce que tout doit changer; et rien ne peut nous soustraire à la ri|'ucur d'iino loi malliourcnsement |;éiiérale.

En se laissant aller au plaisir d'onlendre Charles, d'.Mairc se souvenait quelquefois que riioinino (|iii l'inléressait était amoureux de sa femme. Mais (Jiarles e-,t un homme d'Iioiinour, et le cœur de Julie est invariablement à son époiiv. Un ho m me d'houncur I Charles on a sans doute. Mais il aime, il est aimable, beau el bien fait. Lo cicur de la eonilcsse est tout ii son mari : cola est inooiiteslable. t;epcndant elle applaudissait ii un Irait heureux , ii uno idée piquante ou aimable. Elle trouva eiihn que l'uniforme de M. Duval était avaiitaeeux, et qu'il le portait ii merveille. Observation fort innocente, je vous le jure, mais qui ne plait pas il tous les maris. Le comie se pinoa les lèvres et ht un tour ou deux dans le salon.

(in avertit madame qu'elle était servie. Les domestiques sont si ((aiichos ! ils no savent rien deviner. Il fallait cn|;ai;cr Charles ii rester ou le laisser sortir, ce qui eût été contre les ri'i;les de la plus simple politesse, (j'élait rompre Iniisquemciit avec lui , el il n'était pas dans les principes du comte do rien précipiter. L'invitalion fui faite sans empressement comme sans froideur. L'usage pormcllait a Charles d'accepter ou de refuser. Son oicur lui disait de rester, cl il écouta son cœur.

La comtesse lit les honneurs du diner avec une amabilité, une Ij-aieté, une grâce qu'elle n'atlacliail pas ii toutes ses .iclions. Le comte s'en aperçut, et des réllexions sérieuses oomineiiooroiil a naître. La conversation devint lani;uissaiilo. Charles regarda la pendule : il v avait quatre heures qu'il était chez d'Alairc. Il crut qiiil élait Uraps de le laisser libre. Il se retira ii reurel, mais entin il sorut.

Julie n'avait plus d'objet de comparaison. L'aimable distraction que Charles lui avait procurée n'cvislail plus que dans sa mémoire, et il v a un intervalle immense entre la jouissance el le souvenir. Elle se disait, bien bas ii la vérité, que le beau jeune homme devrait les ■ vir

■s venir voir quelquefois. Mais, sans rénexion, sans ellort, elle redc- .int cette femme aimante, toujours s.ire de charmer son mari. Le comte se repro.ha alors de s'êlio livré a des idées qui n avaient aucune espèce de fondeineiit. el qui i.'olai.-:it propres qua troubler son

Iraiolii la lêlc et le cœur de Charles. Tl se

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Le Hraini .lir avait raâ

L'EGOISME

souvint qu'il devait être rendu à Vinccnnes de très-lionnc lieuie. 11 concul des iiuiiiiéliuU's sur les suites (|ue pouvait avilir une absence beaucoup Imp pri>l(iiii;ie , et il se jeta dans la pieiniiii' viiil-iie qui se préscnla a lui.

En arrivaiil à \ inrennes il apprit ipi'un avait l'.iit le matin l'evercice du c.iniin. (i'claii la preuiii're l'ois (|u'il niancpiail à sou devoir, et il avait sept ans de service. Il s'en (ut droit elie/. le major; il s'accusa, et demanda ipielle peine lui l'iail iullii;ée. « Si tous les olliriers vous rcsseuildai<iil , lui dit le luajor, je nie bornerais ;i de simples remontrances. Mais je dois un eveuiple au maintien de la discipline, et vous ijardercz les arrêts pendant (|uin/c jours. »

On n'a rien a faire (piaïul on est au\ arrêts , et Charles écrivit au comte le rieil de sa mésaventure. Il n'eût osé écrire à madame : c'eût éié violer loules l»s bienséances. Mais pourquoi écrit-il , (|uand rien ne \'\ obli|;c ' H sait, et je vous l'ai dit, que la comtesse ne quitte jamais son mari, et que sa lettre sera lue en comruun. KUe est tournée de manière a ajouter à l'intérêt qu'il inspire, et <|ui ne lui est pas écluvppé. l'renc/. ijarde, miuisicur l'Iiomme d'Iionncur, vous commence/, ii vous écarter du sentier, dilVicilc il la vérité, que vous a tracé la sajfessc.

n >ie trouve7.-V(nis pas, mou ami , que M. Diival écrit comme un ange? — Il écrit très-bien. .Alaisjc ne vois pas à (|ucl propos il m'adresse celle lonr;ue lettre. — Nous l'ave?, accueilli, il vous devait des remerciments. Il n'a pu vous les faire de vive voi\ puisi|u'il est an\ arrêts : il était tout simple cpi'il écrivit. " I.e comte n'avait rien à répondre , mais il trouva que madame pouvait s'occuper moins de Charles. L'n sourire, une caresse de la l'emiue eliarmante ramenaient la confiance et la sécurité.

n ^ous sommes des iiii;rats, dit la comtesse quelques jours après.

— Comment cela, ma chère amie? — Nous souvenez-vous de ce temps oii vous me cachiez dans nu fiacre enveloppée dans une petite robe Idanclie , oii vous teniez sous le bras un volume de bolanique, d'histoire iialiirclle , oii nous couriiuis après l'insecte ailé (|uc recevait le grand sac vert de niadaïue beniard? INoiis nous reposions sous ce gros clièiie dont le pied est couvert de mousse. 13 n repas frugal, que l'appétit nous faisait trouver délicieux, réparait nos forces épuisées. Votre main effleurait la mienne et jiortait déjà dans mon cœur le trouble el le plaisir. — Hé bien , ma chère aiuip ? — Hé bien , nous n'avons pis pensé il aller voir ce bois oii ont commencé pour nous l'amour el le bonheur. Mon ami, alloiis-y faire un pèlerinage. llépétons-y ces scènes dont le souvenir m'est si précieux. Faisons des libations auv dryades de \ incennes. — Allons en faire » celles de lloulogne. — O mon ami, le bois de Houlo.îiic est aride, dépouillé.

— J'en conviens, Julie : nais lii, du moins, nous ne serons exposés il aucun inconvénient. — Hé, mon ami, (pi'aiirions-noiis il craindre il Vineenncs ? — Nous ne le sentez pas! — lAlairez-moi, je vous en supplie. — Charles est en i;aniison ii N iiiccniics. — H est aux arrêts.

— .Mais, en allant, en revenant, nous pouvons le voir à sa croisée. — Je n'en serais pas fâchée. — Uéfléchissez donc, Julie. Sans doute vous n'avez jias de raisons pour éviter (Jharles , vous n'en avez pas non plus pour lecbcrcher. — [Mais, mon ami, je ne leelierelie pas. — Il pourrait le croire, parce qu'il aime eni ore, et que l'espérance n'abandonne jamais l'amour, ^c sentez-vous pas, Julie, quel tort vous ferait dans l'esprit de (Jliarles lui-même une ilémarclie qui pourtant n'aurait rien de répréhensible, mais(|n'il ne manquerait pas de rapporter à lui ? — H aurait grand tort, mon ami. — Peut-être, Julie. Pourquoi revenir, après quatre mois de mariage, ;i des jeu\ qui sans doute avaient des charmes alors, mais qui aujourd'hui seraient insignifianls? Pourquoi d'ailleurs préférer le bois de \ incennes ii criiv de lioiilogne et de Homainville, oii nous avons aussi fait des libations ? Aoili des queslions qui se présenteront iiaturellement il l'imaginatiun de Charles , et auxquelles répondront son cour el sa vanité. Kt moi, Julie, moi dont vous ne vous occii]iez pas eu ce moment, quel rôle jouerais-je dans ceci ? l'n ridicule que s'est douué volonlairenient un mari ne s'efl'ace jamais. Il en est même ([u'il ne iicut s'attribuer et qui s'oublient très-difficilement. — Mais, mon ami, vous jirenez ma proposition d'une manière bien sérieuse. — Ma chère amie, il est des choses que votre inexpérience ne vous permet pas de prévoir. I.e jinblic n'est pas rigoriste sur les mœurs, cependant une démarche inconsidérée fixe son attention ; et il ne revient jamais sur ce qu'il a prononcé. .Ma Julie, si douce, si belle, si aimante, mais si jeune , ne se laisscra-t-clle pas giiiiler par son ami? »

Julie réfléchit un moment, lllle jeta ses bras au cou du comte , et elle lui dit de ce Ion qui pénétrait toujours son cu'iir : « Mon ami, allons diiier au bois de Boulogne, "

D'.Maire fut touché de ce prompt reloiir li la raison. Il combla sa jeune épouse île marques de bonté el de tendresse. Son extrême docilité l'axait rassuré sur l'avenir; ccpcndani il crut devoir écrire à (iliarlcs :

n Nous avez aimé Iciidremenl la comtesse , monsieiir, et vraisemblablcnienl xotrc amour n'est pas éteint. Nous avez oublié chez moi les heures et votre devoir; cela suflil ])our me faire juger l'élat de votre eicur. Je ne vous suppose pas d'intentions, parce que je veux continuer ii vous estimer el ii vous aimer. Mais j'attends de votre délicatesse la cessation absolue de vos visites. Les continuer serait com-

promettre la comtesse, et je ne pourrais vous voir chez moi qu'avec un dcjtlaisir tri's-proiioucé,

u Ceptiiilant je ne suis pas injusie : je sais que nos sentiments, comme nos opinions, sont inihpL-iidanls de notre volonté; et si jamais je lieux vous être mile, atleiidez tout de mon amiiié. »

Ah ! disait Charles apri's avoir lu cette lettre, c'est chez le comte que mon amour a pris naissance, c'est lui même qui l'a encouragé. Il m'a |iroiiiis la main de Julie ;i une condition que je n'ai pas remplie volonlairement, je l'avoue. .Niais eiilin je ne me suis pas mesuré avec iM. de N ersae. Le eoiiile a reçu de moi des service qu'un ami vrai pouvait seul lui rendre, et aujourd'hui il me bannit de sa maison. Les hoiiiiiics sont iii(;rals, perfides !

(Jualre ligues insérées dans un journal lui servent de prétexte pour anéiiilir des raisons de prévoyance et de sagesse, pour céder a l'impulsion de son cœur, et il n'a pas daigné penser au coup mortel qu'il me ]iorlait! Il s'est bien jugé : c'est un égoislc.

Il m'éloigne de chez lui... Hé ! piiis-je l'en blâmer? Ne senl-il pas que l'amour que lui iiorle Julie est tout entier dans une tête exaltée par l'admiration et la reconnaissance , ipi'un jeune cœur peut seul en iittircr, en fixer un autre , et que mes assiduités auprès de sa femme feraient trois malheureux ?

Je serai assez grand, assez généreux pour m'imposer un sacrifice qu'il élait inutile de me prescrire. Non, je ne verrai plus la comtesse. U est aisé de faire des projets; mais l'exécution... Ce pauvre (ïharles!

Quinze jours passent comme autre chose. C'était dimanche, et la grosse gaieté se disposait à célébrer la fête de Saiiit-Cloud. Julie ne connaissait point ce parc charmant. Elle n'avait pas vu jouer les eaux de Versailles: celles de Saint-(;ioud devaient lui paraître admirables. Elle en avait dit un mot; el le bon d'Alaire s'empressait de satisfaire ses moindres désirs, je vous l'ai déjà dit.

Ils arrivent sous cette grande et magnifique allée que borde la rivière. La foule des amateurs, leur activité, les plaisirs un peu enfantins, mais variés, (|ui s'olïient de tomes paris, étonnent Julie et piquent sa curiosité. Elle veut tout voir, tout entendre, depuis ce chanteur qu'accompagne l'orgue de Barbarie, jusqu'au buffet surchargé des restaurateurs. Polichinelle et le danseur de corde ne lui paraissent pas indignes d'elle. Le raisonnable, le grave d'Alaire est ciilrainé jusque dans les sentiers sinueux que l'art a tracés le long du liane de la montagne. .Inlie ne peut être jalouse d'aucune femme. Elle ne les voit que pour les éviter et suivre son chemin.

Cependant, au détour d'une allée solitaire et étroite, une feiniue jeune, jolie el élégante, appiijée nouchalainment sur le bras d'un jeune lioinmc Irès-reinarquable, oblige Julie et le comte ii se ranger. L'n obstacle, ipiel qu'il soit, impalienle toujours un peu, et par conséiiiieiit hxc rattenlion. La dame est inconnue ; mais celui qui raccompagne ?... V'ous ne devinez pas? Oh! que si; oh! que si.

Julie devient ronge et belle eoiiime la pèche que couvre encore son duvet. In léger fréinissement court de veine en veine. Il est senti par le comte, (|ui tenait le bras de sa femme et qui caressait sa main. Charles rougit de son côte, fait une profonde révérence, et passe.

A quelques pas de lii, nu autre jeune lioiume se présente. " IN'avez vous pas vu, demanda-l-il ;i d'Alaire, nue jeune dame que promène un officier? — .M. Uuval? — Vous le connaissez? C'est un homme plein de mérite. — 11 me paraît, monsieur, reprend Julie, que vous connaissez aussi. — Je suis son colonel. — Et c'est madame votre épouse qu'il conduit? — Précisément, mademoiselle. — Vous les trouverez à trente pas derrière ces marronniers. «

.\h! pensait Julie, c'est la femme de son colonel! qu'importe? N'a-t-elle pas des yeux et un cieur. Julie ne disait plus : Quand on aime une fois, ii'csl-ce pas pour la vie? Elle ne peut le voir sans éprouver un trouble marqué, se disait le comle. Combien étaient sages les réflexions ipii pendant quelque temps m'ont empêché de m'unir ii elle! Combien étaient justes les observations de madame de Versac ! Pourquoi ne m'y suis-je pas rendu!

Un mari et une femme (]ui se promènent avec de telles dispositions d'esprit, ne s'amusent pas beaucoup, (^cpcmlanl on ne peut rompre brusquemcnl ii midi une partie faite pour toute la journée. Mais coiiiment usera-l-on le temps?

On reste une heure ii table, et c'est toujours cela de passé. El puis on est dis|iensé déparier, quand on mange, et c'est encore un avantage , quand on veut être à ses pensées. Le comte propose de déjeuner. Julie accepte avec empressement, et elle veut conduire sou m.iri chez le brillant rcstiiiiraleur qui est au bas de la grande avenue : la fciiime d'un colonel déjeune aussi , et ce doit être a la nuilleiirc auberge. Le comte dit, avec une certaine fcrinelé, que le rcslauraleur du <oin ne sait ii (|iii enlendre, el (|ii'il veiil aller ii Sivres. Julie soupire el se laisse mener.

(Charles était île bien bonne foi, quand il s'était promis de ne plus paraître chez la coiiilcsse. Mais il venait de la revoir. Sa rougeur avait rendu de nouvelles forii's ii ramoiir; elle avait ranimé pcutêlre des espérances auxquelles il est si f.ieile et si doux de se livrer. Sur un prélexte hou ou mauvais, Charles a remis la jeune dame à son colonel. H se jette hors des roules battues; il suit celle que tiennent

f KO OIS ME.

d'Alairr et Julie, rarlu' par le tnillis ou des rorliers. Il ne voit pas; mais il écMiute et il eulrud. Il sait qu'on va di-jcuiier ii Si'vres.

Il retourne sur ses pas; il rejoint le eolnnel , et il a, dit-il, un appétit déviir.ii]!. I.c colunel et sa l'eiuiue se trouvent disposés a le seeonder. .Mais i|u'\ anra-t-il de passable a Saint-( Moud !' Ou n'y l'ait liien ijue les nialL-lotes; mais elles seront d'Iiier, et

L'n rnguùt réchaulTd iio valut jamais non.

Il ii'n ,1 personne à Sèvres, et il sera facile de faire faire la matelote sous ses jein.

Toute Française, à co que j'imagiir>, Sait bien ou mal faire un peu de cuisine.

l.a jeune dame assure que personne no fait une niale!<ite eoninie elle. Le eoUinel et (Charles priiteslei]| <|u'uii mets a|i|ir<'li' par une jolie main doit en a\oir la délieatesse. ( )n prend le elieniin de .Srvres, et ('liarlis rè|;le la martlie: il faut (|u'il olisiTve le eonilc et Julie pour n'arriver ni trop lot , ni trop tard , et les suivre dans l'auberijc oii ils sont entrés, l.a meilleure des matelotes man|>;i'e où ils ne seraient pas n'aurait ainun priv à sfs yeuv.

• Connaissez-vous le eomte d'Alaire.' dit ('liarles au eolonel. — J'en ai lieaueoup enli'nilu parler, et toujours d'une manière avantageuse.— Le voilà devant nous. Il entre dans ri'lte aulierj;!" avee sa femme. — .Sa femme! je l'ai prise pour sa (ille. .le l'ai appelée mademoiselle. Le comte n'aura pas été Halle de ma méprise. Mais poiivais-je deviner le mari d'une entant dans un lioinme de son ài;e! Au reste, je serai bien aise de le voir, de l'entendre. Entrons à son aulier|;e. u f^'est ec que voulait (]|iarles.

11 était bien dilVieile qu'en allant et venant les domesliipies ne laissassifnt pas qufl(|ue porle ouverli', et un roiip d'ceil furtil' est un larcin bien iniiDiriit. Ainsi raisonnait Cliarles. Les elioses s'arrangèrent mieuv (|u'il ne l'espérait.

Le colunel avait trente ans, de la naissance, de la l'orlune, et avec ces avanta|;es-la on se permet bien des clioses. Il entre; il va de chambre en elianibre. Il trouve la comti'sse seule dans un petit salon où il y avait deu\ tables. Il salue respectueusement la jeune dame, et se met a la table qu'elle n'occupe pas. Sa l'eiume et (Miarlcs montent. Les révérences sont prodij;uécs de i>art et d'autre. Des révérences veulent dire quelque chose, et dispensent de parler ceui qui sont embarrassés : Julie et (Miarles ne profèrent pas un mot. Ils se rcjjardent, et ce lanç;a|;c en vaut un autre.

Que faisait le comte, peixlant qu'on s'emparait de la moitié de sa chambre:' Il donnait ses ordres au chef de cuisine. Il remonte, suivi d'une lille, qui porte le premier plat qu'il a choisi. A l'aspect trèsimprévu de (Charles, il est frappé d'étonnement et pres(pie de stupeur. A quoi va-t-il se résoudre!' Faire porter son déjeuner dans une autre chambre serait se couvrir d'un ridicule inellaçable. Il le sent et se résigne.

Charles sent de son côté combien il serait inconvenant de paraître braver le comte. Il parle du hasard qui les a réunis au même endroit. 11 rappelle le projet de matelote. H invite le colonel et sa femme à descendre.

D'.Maire et Julie se mettent a table. Ils mangent ou font semblant de manger : c'est ce qu'ils pouvaient faire de mieuv.

On trouve très-peu de chose ii Sèvres le jour de la fètc de Saint- Cloud. Il n'y avait pas un goujon en bas , et le comte avait arrêté ce qu'il avait trouvé de mieuv. Le colonel est à son aise avec tout le monde. Il propose à d'.\laire de partager son déjeuner et la dépense. 11 lui dit du ton le plus honnèle, <|u'il se félicite de pouvoir faire connaissance avec un homme dont l'éloge est dans toutes les bouches. Au fond, il était assez égal au comte que Charles fût à une table ou il l'autre. Il se rendit de bonne grâce à la proposition du colonel.

Charles eut la discrétion de se placer aussi loin de la comtesse que le permettait une table de siv couverts, et je crois ((u'intérieurement d'Alaire lui sut gré de cette réserve.

Pendant que les uns déjeunent et causent, que les autres refléchissent, le temps se brouille, l ne pluie line commence h tomber, et la hlle de service prononce qu'elle durera pendant le reste de la journée. 11 n'est plus possible de se promener. Oue faire '

Le colonel, sa femme et Charles sont venus bourgeoisement par la galiote, et comptent la prendre pour retourner ii Paris : madame aime beaucoup le gramt air. .Mais la galiote est à Saint-Cloiid, et il n'y a pas une voiture de place ii Sèvres.

Julien avait suivi ses maîtres à une distance respectueuse. Il crut ne piuivoir mieux faire que d'aller chercher le carrosse du comte, et l'élégant étpiipage parut sous les croisées pendant qu'on se consultait. Comment laisser dans l'embarras des personnes avec qui on a déjeuné! H faut paraître au moins vouloir les en tirer. D'Alaire propose assez faiblement au colonel de le reconduire , et le colonel le prend au mol.

D'Alaire avait beaucoup marelii', et pendant qu'il était à table u jamlii' malade s'était roidie au puinl qu'il put a peine traverser le s.ilon. « .Ml! mon ami, lui dit Julie, j'ai abusé de votre complaisance. \ ous êtes eveessivement fatigué, et vous boite/, beaucoup. » Ah ! pensa le comte avec amertume, elle s'aperii>it i|ue je suis boiteuv! elle ne m'aime plus !

On nninle en voilun'. (ih.irlcs se trouve placé vi«-<i-vis de la comtesse. Leurs grnouv se lomlient, leur trouble ne peut être ég.ilé que par celui du comte. Il souiVre bdrrildeuii'nl. l.a nuil éli'nd ses voiles. Charles hors de lui ose cherchir uni' main, qu'un letiic précipitamment; mais 1rs geiu>uv restent iitimolnlrs. D'Alain* ne voit rirn , mais il craint tout, il suppose tout, et son supplice augmente a chaque instant.

Il rrntri' à l'holel , et le sommeil fuit loin de lui. Oue le hasard, se dit-il , ou des conventions secrètes aient disposé les événements de cille journée, il est temps de prévenir les désordres que j'ai prévus, cl dont li.lée n'a pu m'arrèler. M.ilheureuse faiblesse! les jours d'illusion sont éi-oulés, une épouvauiable réalité leur succède.

Il sonne, il fait venir Féliv, il fait éveiller les femmes de Julie, il

U c désordres précis, positifs; il entend, il veut qu'on les cvccute

it rinstaiit.

11 a rec lainlé qu'on ne troublât ]>as le repos de la comtesse.

(^)uand Julie s'éveille, elle apprend que tous ses elïets sont emballés a l'rvception de ce qui se trouve d.iiis sa chambre a coucher. Elle voit dans la cour une berline attelée. Elle passe dans rapparteiiient du comte. Elle est timide, embarrassée; cl cependant elle lui ilemaiide ce que sigiiihiol ces dispositions. « Madame, je m'aperçois depuis (|uel(|iics jours que l'air de Paris cl de ses environs ne vous convient plus; il l'st teiiips d'ailleurs de hnir votre éducation : nous allons voyag'cr. — ■ Nojaijer, monsieur le comte! où me conduisezvous:' — Sous le plus beau ciel de l'univers. Nous commencerons par visiter l'Ilalic. Soyez prèle a monter en voiture dans une heure, • Malhcureuv d'Alaire, il y a des Charles partout!

Julie ne répond pas un mot. Et que peut-elle dire!' Elle n'est pas coupable ; mais elle n'est plus en pai.v avec elle-même.

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