‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 231 sur 379 · V. — l'n mariage · texte numérisé non relu

V. — l'n mariage

Madame de ^ ersac devait passer quelques jours encore auprès du comte. Le comte écrivait souvent et toujours avec rinleulion d'être utile. 11 faisait valoir les longs services de M. le plus ancien capitaine de rarince, et il en demandait le prix. Il louait le mérite modcsl<^ de Charles; il parlait de ses talents, de sa bravoure, de sa conduite militaire cl privée. Il exprimait le désir de le voir rentrer dans les cadres de l armée. Madame de \ ersac et Julie travaillaient et causaient. Leurs cœurs étaient faits pour s'entendre, et une douce iiilimilé s'établit promptement entre elles.

Cependant Luiilie n'élail pas toujours au salon, madame Bernard était souvent occujiée dans l'iiilérieur de l'hôtel, la contention d'esprit que donnent îles affaires graves était dissipée, et le besoin d'aimer se faisait sentir avec une force nouvelle. On ne raisonnait, on ne calculait rien ; mais on ne pensait pas ii se défen Ire. On s'approchait, les sièges se touchaient, sans qu'on s'en fût , pour ainsi dire, aperçu: le moi amour n'était pas prononcé encore; mais les yeux le disaient, et depuis loneleinps le comte et Julie enteiHlaient parfaitement ce langage. Le cuiule était toujours réservé; Julie, toujours franche et naïve, devait se livrer la première a ces doux épanchcmeuts, dont elle axait été privée pendant quelques jours, et ipii

raisaieni le charme de sa vie. Llle parlait et le ctimle se «entait entraîné.

1 lait-il possible qu'ils s'arrêtassent au point qu'avait inanpié la raisini ilii comte, et au delà iltiquel Julie ne devinait rien'' L'expérience ne lui avait pas appris (pie l'amour avaine dam la proportion <le ce (|ti'o!i lui aci-orde , sans jamai» perdre de se» axaiilages , kalis jamais rétrograder. Ce délire, eetic ivresse des sens, auxquels ils avaient plusieurs fois échappé, se reproduisirent avec violence; un baiser fut diuiiié et reçu.

Le eiHiilc s'eiVraya, se repentit pour la troisifme fois, Julie eoiiipril alors ce que lui avait dit et répété son ami. l'iie nouvelle evi»l<'iice eommença poiirrllc; mais la boite de l'andore s'ouvrit, et la présence du danger frappa forteiiient siui imaginalion. Il lui fallail celle épreuve pour qu'elle eût une idée positive de la pudeur, cl des coinbals qui seuls peuvent la conserver.

Plus d'abandon, plus de ces trails de candeur ipii ravissaient le coiule et le désolaiinl a la fois. Julie, triste et pensive, éloignait, évitait ces entreliens particuliers ipie jiisipi'alors elle avait ehendiés avec tant d'empresseincnl. D'Alaire avait espéré de jouir d'un peu de repos: le sien élail anéanti pour jamais. 11 n'en est pas pour ijui aime comme lui, etijui, comme lui, a îles reproches à se faire. Il s'.illligeait d'une faiblesse impardonnahle a un hornine de son âge, d'une faiblesse qui lui avait fail perdre de restime de Julie, et qui avait produit cette réserve accablante pour lui , et sans doute pénible pour elle.

(!cl élal d'alarmes continuelles, de défiance réciproque, était iiisoiitenalilc, et le comte résolut d'en sortir. Il s'ouvrit à madame de \ ersac, il lui dévoila son cu'ur. Il lui peignit la po..ilioii cruelle où son impniilcnce avait mis Julie, la gêne, la conirainte qui alléreraici.t la piirelé des jours qui allaieiil succéder ii des jours si longlemps heiireuv, et il la pria de l'aiiler de ses conseils.

Madame de Versac réfléchit liiii|;leiiips. Klle répondit cl par un seul mot : n Elle est bien jeune. — lié! je le sais, madanie; mais elle est accomplie. — \ ous le croyez? — Des épreuves multipliées m'en ont convaincu. — Monsieur le comte, j'ai remarqué que souvent ou demande des conseils quand déjii on est déterminé. — Je ne le suis pas, aiadamc; j'ai même déclaré ii Julie qu'il fallait nous séparer, et je le voulais de bonne foi. — i>lais vous ne le voulez plus, vous ne le pouvez plus. — J'avoue ipie les cflorts les plus violents pourront a peine amener une séparation que je crains plus que la mort. — Monsieur le comte, je vous plains. — Est-ce la tout ce que vous avez à me dire?

— Mon digne ami, si je flattais volrc penchant, nous serions bientôt d'accord. Je le combats, au contraire, et déjà votre ton n'est plus celui que vous aviez avec moi hier, ce malin , il y a une heure. — Quoi, madame, vous pourriez croire... — J'ai blessé votre cieiir, monsieur le comte, et Cela ne se pardonne point. Mais souvenezvous que vous m'avez imposé un devoir pénible, cl que je devais le remplir; je l'ai l'ait. «

Madame liernard, au contraire, suivait avec persévérance le plan qu'elle s'était tracé. C'est elle que le comte cherchait, avfc qui il se plaisait à s'entretenir quand l'ajHiiur l'cmporlait sur la raison. .\ chaque instant elle élait mieux dans sou esprit, parce qu'elle ne lui disail rien qui ne tendit à l'altacher plus l'orlenieiit a Julie. Madame de Ncisac était négligée. Elle sentit qu'elle (jènait, et elle se disposa à retourner à Hlois.

Tout se sait enfin, et les circonstances qui avaient amené la démission de M. de Versac percèrent et se répaiiilirrnl dans le public. (^)ucl champ pour certains journalistes I De grandes fautes d'un lôlê! De l'autre, une suilc d'actions plus ou moins louables! Mais il faut des ombres au tableau; d'Alaire est homme de qualité, et son éloge ne [leiit être complet. On rappelle avec beaucoup de ménagffnicnts une petite demoiselle sauvée par le comle de la eorruplion du siècle, mais vivant avec lui sous le nièiiie toit: ou sait qu'un journal doit tribut au malin, et, il faut être juste, cette detic-la est toujours lidelement acquittée. Les insinuations étaient tournées de manière qu'on ne pût être attaqué en calomnie Ou termin.iil l'article en reproduisant une vérité devenue triviale a force d'être répétée : Il est fâcheux que la nature ne proiliiise rien de parl'.iil, mais heureux l'homme qui dans le cours d'une longue vie n'a qu'une imprudence à se reprocher!

On ne peut vivre à présent sans être abonné à un journal au moins, et d'.VIaire avait le sien. L'article dont je viens de parler lui causa la plus vive émotion, l'indigna, le révoila. ^ On n'.illique pas oirtcteincnt la vertu, s'écria-l-il , mais l'imiginalion du kcicur ajoutera aux traits piquants du journalisle. Julie est perdue de réputation si je n'adopte le seul moyen qui peut rappeler sur elle la coiisi.leralion des honnêtes gens... Julie perdue... cl perdue par moi!. Madanie de \ ersac, ne ju.ez-vous pas que je dois réparer le tort bien involontaire que j'ai fait à cet être angélique? — An moins, monsieur le comte, vous aurez une excuse. ...

„ L ne excuse! une excuse ! je n'en cherche pas, je n en ai pas besoin! i>e suis-je pas le maître de mes actions ' — Sans doute, monsieur le comte; mais un homme comme vous est eu évidence. Le public le juge, et le jugement est sans apel! — La |.arlie saine du

L'EGOISME

public dira que j'ai rempli un devoir sacré, un devoir miuhicI nulle considoralion ne pouvail me soustraire. — Cède parlic sainr ilu public ne verra ici qu'une alVairc (rauu)ur, ou plutôt une l'.iililcsse. — \ ous ui'iuipalicutcz, niadauie' que ni'iuiporlc, apris tout, qu'(ui nie blâme ou qu'on nie loue? Je serai content de moi. et c'est tout ce que je vcu\ : je suis é(;oisle. — .le crojais (pic Julie vous avait dcladié de cette eliiuière. — Klle seule peut être evciuple de ce vice-la. — ("est bien tlalleur pour elle. — Mais, vous ini lue, niadaiiie, à (pielle impulsion ccile/.-\oiis en ce mouient' A la vaiiilé d'opposer a l'amour riinpiiissaute r.iison, et de la l'aire triomplier. •>

Madame de \ ersac se tuf, d'Alaiie s'cloi|;iia d'elle eu rcpctant : Julie perdue, cl perdue par moi! Il rcHcoulre luailame lieinard, il lui lit l'ariiclc ilu journal ; il lui l'ait part du projet (ju'il a lait naître et des objections de iiiadauic de \ ersac. " Madame de N'ersac attaque, niousicur le comte, un sentiment iiue liiciilul elle ne pourra

Le colonel avait trente ans, de la naissance cl de la foruine.

plus inspirer. Elle le blànic, parce qu'elle voudrait ne trouver que des etrurs froids eoiiiine le sien. <;'est une éi;oïste. — Je le lui ai dit, madame liernard. — Mademoiselle Mauret est cliarinanle. — Elle est pleine de qualités et de talents. — l.lle a pour vous la plus cxlrème tendresse; vous l'adorez : sacrifiercz-vous le boulicur de l'un et de l'autre ii de vaines eoiisidérations? On vous peint le public comme quel pie cliose de bien redoutable! (Juaiid on a la certitude d'avoir fait une aclinn louable, d'avoir rempli un devoir, on laisse dire la critique, on la réduit au silence en lui opposant une loui;uc suite de jours lieureux; on lui échappe même, en ne vivant que pour soi et en se renfermant dans l'intérieur de sa maison. — Je ne vous connaissais pas encore, ma clicre madame Ik'rnard ; mais je vous apprécie inainleiiant: ce ([ue vous venez île ilirc est dicté jiar la raison et le jui;enienl. Je crojais que madame de \ ersac avait de l'allection pour Julie; je me suis trompé : c'est vous qui l'aimez vérilablcmcnt. »

Julie plaisait beaucoup il madame de ^ ersac, mais cette sensation du moment ne pouvait balancer ce qu'elle devait au comte. Kllccrai- 1,'iiail de le voir livré a de tardifs et iniililes reifrets. elle pensait enliii ce qu'il avait dit et répété lui-incme i|uand il avait encore la force de raisonner. Elle s'était cvpriiiiéc avec la )ilus ijrande modération. (Cependant elle avait déplu, et le comie s'était éloi|;iié d'elle. Elle i.e elierelia plus a le re\oir que pour lui faire eniciiiire les derniers accents de sa reconnaissaiice. Elle p.irlil sans que d' Maire eut fait pour la retenir ces inslances que riisa|;e cumiiiainle, quand elles ne sont pas dictées par l'amitié.

Il est évident que d'Alaire aimait au jioint de ne plus elierclier qu'un prétexte qui l'autorisât à francliir les bornes qu'il s'était prescrites. Ea seule personne qui put le ramener ii l'idée d'un maria|;e dispropiiilionné venait de s'eloi|;iier. Il restait avec son cour, Julie et madame Ueriiard, il n'est pas difficile de prévoir coiiiiiieiit ceci iiiiira.

Le comte perdra-t-il dans l'esprit du lecteur, parce qu'il n'est pat maître de lui auprès d'une fille charmante dont il est aimé et qu'il voilà tous les moments du jour ' (k'tle faiblesse elVacera-t-elle le souvenir de mille bonnes actions dont il a embelli sou existence ? (^)ui de nous, dans la position où il se trouie, répondrait d'être plus fort que lui:' Supposmis-lc insensible, et voyons, d'après son caracli're connu, ce qu'il ferait dans la circonstance actuelle.

11 verrait nécessairement dans Julie une femme devenue niallieureusement célèbre, et il n'imputerait qu'à lui cette triste célébrité. 11 ne pourrait plus |>roposer à un buiniue estimable la main de la jeune personne. 11 ne s'est pas borné à éviter le mal, il a toujours cliercbé l'occasion de faire le bien. Aurait-il balancé à proposer à Julie une réparation nécessaire ci la seule qu'il ))ùt lui ofirir? Je l'iijnore; mais j'invite ceuv qui le eonuaissenl mieux que moi à réfléchir cl il [trononcer.

Fort du dépari de madame de Versac et de l'asscnlimeiit de madame beriiard il avait cherché Julie , qui ne savait rien encore. • IVotre sort est décidé, lui dit-il, et c'est un journal qui l'a fixé. On vous accuse, on me condamne; on ne nous lient aucun compte des combats multipliés que nous avons soutenus, on ne croît pas que vous ayez pu conserver votre vertu, on insinue enfin que vous êtes ma maitrcsse. Ee trait est lancé, il est public; vous n'avez plus de réputation. Ec mariage seul peut vous faire remonter au ranij des femmes considérées, je vous oITre ma main 'et tout vous fait une loi de l'accepter.

u 11 y a quelques mois, vous m'avez opposé des scrupules dictes par la délicatesse. Notre faioii de penser était louable alors, elle doit chanijer avec les circonslanccs. Julie , soyez à moi. »

Julie écoutait le comte en lisant cet article, qui réellement clian- ;;eait sa situation. L'intimilé dans laquelle elle vivait avec d'Alaire avait l'ail enfin disparaître les disUiuces , elle sentait son cœur disposé

Le chirurgien du village arriva.

à céder sans efforts à une douce nécessité. Mais la possession de riiomine qu'elle préférait à tout, un ijrand nom, des richesses, de la considération, ce passai^e rapide d'une existence précaire à tout ce qui peut embellir la vie, à ce qui la ren.l précieuse, se réunissaient pour étourdir une jeune fille qui croyait à peine ce qu'elle venait d'entendre. Julie n'était plus à elle , des senlimeuts tumultueux rai;ilaienl. '< Mon ami, laissez-uioî respirer et me reconnaître , je ne pourrai lier deux idées tint que vous serez près de moi. Laissez-moi, je vous en supplie. O.iiis un quart d'heure j'irai vous rclruuver. u

liestée seule, elle se calma par degrés; elle avait senti l'evéès de son bonheur, elle put rcnvisajjer dans toute son étendue, l'examiner dans les moindres détails. Elle reiiretla alors que le comte fit tout pour elle; elle aurait voulu avoir un tronc à iiarlaijer avec luî : non qu'elle fût humiliée de ses bienfaits, l'amour ennoblit tout; mais pour qu'il ne put douter de la force, de la sincérité des seiiliuicnls qui la iliriijeaieni en sa faveur. '< Julie, soyez à moi! répétait-elle

L'EGOISME

par intervalles. — Ah ! j'étais ii vous, je ne iiouvai» itreiiu'ii vous; je vais vous apparlcnir sans réserve et pour jamais, i.

Elle relouiiie amires ilu comte. « Mon ami , madame Bernard a prévu ce (|ui arrive; elle m'a tracé un plan de conduite ([ue je n'ai pas approuvé et (|ue je ne suivrai pas. .\ou , je n'opposiMai |i,is une résistance siiuulcc ii des offres cpii conililenl tous mes vouv. J'accepte votre main avec les transports de l'aïuoiir et île la reconnaissance, l'uissici-vous me voir toujours telle c|ue vous me vo>e/. aujouril'liui ! l'uissé-je répandre sur vous le lionlicur doni vo^ vertus vous rendent

si di|;ne! Ali! Julie, ma vertu! — Mon ami, mon cher, mon

respect.ihle ami , je veii\ honorer mon épou\ , et ré(;oisiiie a toujours eicilc miui mépris. t'ermeltc/-moi de metlie une seule condition nu conseuicmcnt ([ue je vous donne avec une joie si pure : c'est que ce mot allli(;eant ne sera plus prononcé ici. On vt>us nomme le plus honnête liouimc de France. Ah ! mon ami, que je sois liiMe, (|ue je jouisse d'un litre ijue vous méritez si liicn. .Me le prouiellcz-vous .' — Kh! dépend-il de moi de vous rien reliiser ? »

Les créanciers de Versac.

Ainsi celte jeune fille, qui a puissamment contriliué ài ramener à l'équité des créanciers fripons, corriije un homme respectable d'une manie qui n'est que ridicule, mais qui nuit au développenicut du plus nolile caractère. Ah ! si la beauté savait jusipi'où peut aller son empire ! si elle avait l'ambition de ne l'exercer (|ue pour rendre meilleurs ccuï qui s'y soumettent si facilement!... >lais... mais...

A l'instant tout changea de face dans l'hôtel. Un bonheur calme, une douce sécurité succédèrent aux anxiétés, aux combats que la raison livrait sans cesse ii l'amour. On ne s'occupa plus que des dispositions convenables pour amener ce jour tant désiré et qu'on aurait voulu pouvoir avancer.

La fortune de d'Alaire était augmentée de ses économies. La somme ([u'il avait en caisse était beaucoup plus forte que celle qu'avait exigée madame Mauret , et il est si doux de combler de biens l'objet qik'on adore ! Le comte <lonna ses ordres pour que sa maison fût mise sur un pied plus brillant que jamais. Des ouvrières de tout genre furent appelées autour de Jolie et se chargèrent de l'embellir... si cela était possible.

Chaque jour on lui présentait quelque chose de nouveau. « ."Mi ! dit-elle au comte, vous m'avez trouvée bien en basse Bretag'ne dans mes habits de vojage, et certes ils n'étaient pas recherches. — .Ma tendre amie, je ne prétends pas vous parer, vous n'en avez pas besoin. Mais vous allez tenir un rang dans le monde, il faut vous mettre comme celles dont vous serez l'égale. — tjuoi! mon ami, cesserons-nous de vivre pour nous? .Sacrilierons-nous ii l'usage des moments ipii pourraient cire si doux ? — Julie, crojez-vous que l'amour n'ait jamais besoin de repos ? Ajirès un intervalle de quclijues heures on se r<;trouvc heureux d'être ensemble, plus empressés, plus tendres que jamais. — .Mon ami, quaiul j'allais avec vous étudier la nature dans les bois, ipiand je recevais ici vos leçons, quand nous

faisions ensemble des lectures agréables ou utiles, quand l'amour naissant se couvrait encore chez vous des appareiues de la simple amitié, les jtutrs t*i»ul.tieut a\ec r.ipiilité. Heureuse île vous voir, de X'ous parler, de xous enteiulre , je ne dé^ir.iis rien. Et maintenant que li's transports les plus doux, les épanrheiiients les plus vifs vont embellir noti'e xic, nous nous ociMiperions d'un miMide (|ui nous est étraiii'cr, a i|ui nous sommes indilVérents ! .\li ! mon ami, l'amour, toujours l'aiiujur, rien que l'auniur! — Kh bien! ma charmante amie, a>ez ce qu'il vous faut pour être comme toutes les femmes, et l.iitesen l'usage c|u'il vous plaira, u

L'amour désintéressé de Julie ne la rendait pas absolument iuMiisihle au lini, à l'éclat de certaines choses Lue robe richement brodée, un élégant voile d'.\ uglelerre avaient atiiré ses regards. Elle avait daigné les examiner, leur sourire cl les ranger clle-im'-ine dans ses cartons. Elle axait serré dans son secrétaire un fort joli écriii ; et (|iiaiiil elle étiit seule, ce qui arrivait rarement, elle essayait ses boucles d'oreilles, son collier, elle convenait avec elle-même que l'art ne dépare pas la nature.

« Elle accompagnait sans trop de résistance son amant au spectacle, et il n'y allait c|ue pour lui procurer une soirée agréable. Elle lui di- .sait de la meilleure foi ilii monde : .Mon ami, j'aime ces scènes d'amour, quoiqu'il n'y ait dans tout cela que de l'esprit et peu de sentiment. .Mais cet amour, fait il froid, me porte ii me replier sur moi-même, et j'ajoute, ii ce qu'a dit l'auteur, ce qu'il n'a pu dire, parce (|u'il ne l'a pas senti.

Le comte trouvait sa charmante future disposée à devenir une femme comme une autre... estimable sans doute; et il s'en félicitait, parce qu'il savait bien qu'aucun genre d'ivresse n'est durable, et ([u'il ne pouvait, à son âge, occuper exclusivement Julie : combien de jeunes maris, convaincus de toute l'étendue de leur mérite, ont

Los jeunes geus prononçaient que Julie ne pouvait éire mue que par des raisons d'intérêt.

été dupes de l'opinion opposée ! D'Alaire sentait donc qu'il fallait a sa divine petite femme des jilaisirs honnêtes, et il cherchait a lui en donner le goût. ,

La boite grillée de la municipalilé voisine offrait aux regards des amateurs oisifs l'affiche qui porl.iit le nom du comte et de Julie. 1^ nouvelle de son mariaijc ne se répandit pas aussi prompteiuenl que s'il eût été affiché il la Cliausséc-d'Aiilin : le comte tenait a ce qu il avait reçu de ses pères, et il continuait d'habilcr ce faubourg .^aint- Gcrmain. jadis si brillant, aujourd'hui si modeste. Mais il y a dans le faubour,; Sainl-fiermaii. des gens qui passent quelquefois la rivière; dcsjcunos femmes, surloul, dclalgnant le jardin du Luxembourg, aimant a humer la po.issière de l'allée a la mode des magniliqucs et uniformes Tuileries. 11 faut que des femmes causent ! et si ou ne forme pas la de liaisons on ) fait des connaissances de chaises, avec qui on parle de choses iiidifférciilcs.

l.'KOOISMR

Lit picmiL-re (|iii, snn>. inaiii|iicr de ilonnoi- un cuiip d'oeil à clmcmi df» liiimino» (|ui passaient doxaiil cllf, iiiiiioiira le niaiiiij;e dn toinle, hxa l'atlenlion des daines plaeées a sa droite et il sa p.anilie. Cellesei avaient aussi leurs Miisinps, et la ncuivelle eoiirul le Iniii; des deii\ lij;iies. On parlait de rà;;e du coiule, de l'exlrèine jeunesse de Julie; on citait l'artiele du journal. On \onlail de\iner le iiuilil' ipii avait ])ii délerininer un lioninir le! ijne d'Alaire; et eoininc il n'y a pas de sorciers depuis qu'on n'y croit plus, on ailriliuait celle union ii des causes imaginaires. Les jeunes (;eiis prononçaient liaiitcinenl que Julie ne pouvait iMre unie que par des raisons d'intiTt't. Les lioinnies ài;és deeidaienl que in.ideiuoiselle Maiiret n'était pas de ces lillcs siiperûeielles qui ne s'atUieLenl qu'aux a;;rénicnls extérieurs, et que les qualités bien connues ilu comte justiliaienl son choix. Les rcinincs se disaient a I oreille qu'une jeune personne l'ail liien de se marier quand elle trouve un parti avanlaijeux , quel (lue soil d'ailleurs riiuinnic qu'elle épouse, parce (|Ue plus tard...

U'.VIaire était Ircs-eoiinu, et, d'après ces dispositions opposées, on les rcjjardait dinéreniineiil Julie et lui i|uand on les rencunlrait dans des lieux ouverts au pnldie. Lu élourili licnrta léjjèrrmciU la jîune dcmoisi'lle, iiiiii|iicniciit pour dire au comte : « Ali! monsieur, je vous deiuande pardon ; je crains d'avoir l.iit mal ii madeiuoisellt votre lille. — Moii'ieur n'est |kis mon père, lui répondit si'eliCiiicnt Julie. (.'est riioiiimc le plus lesncetalile que je connaisse, et une plaisanterie déplacée ne lui IVr.i riui (lerilre dans mon upininn. — Allons, niiirniiirait le jeune homme en s'éloij^nant , Cïlte lille a un j;oùI décidé pour les vieillards boiteux. »

Personne n'eût osé se permcltre d'insulter direoleincot d' .Maire : il eût trouvé autant de venjjeurs que de lénioiiis. .\Liis la raillerie est née en ["raiiee, et quelques scènes du même (;enre le l'irenl revenir sur le projet de produire Julie dans le grand monde. Julie, de son côté, ne concevail point qu'(]n n'approuvât pas liaiilcnicnt son choix. Mais iiuainl le comte lui iiro|)Os:iil de sortir, seulemcnl pour ne pas .se mettre en contradiction avec lui-même, elle lui répondait d'une voix angélir|ue : Mon ami. ikuis Fommcs si liicn ici. — Ah ! se disait tout bas le comte, puissc-t-clle toujours penser ainsi I

La presse avait ijénii. Lue mullitude de liiUcIs annonçant le iiiariaije était distrilmée ii tout ce qu'il v avait de };iaiul et de rccinii- ■nandahle ii Paris. Lnécliun|'edu sien, M. d'Aranville adressa celui-ci à ir.\laire :

" .le vous réiicile sur voire mariage, que sans doute vous avez réfléchi. Pcrnii'ltez-moi de vous faire mon présent de noces: c'est celui que j'ai jiiijé le plus di(pie de vous. J'ai nommé chef de bureau le frère de la fiiliire eoiutesse. L'est un excellent sujet, dont iieiit-èlic vous nj vous êtes pis occupé; mais rauiour l'ail oublier bien des choses. M. ie plus ancien eapilaiiie de l'année est chif de batiiillon , et .M. Duval est remis en activité dans un réuimeiil d'ariillcnc légère qui est en ijarniscii a \ incenncs. •

— ?«oii, non, disait le comte, l'amour ne fait pas tout oublier. Mais Maurct élevé par sa mère, pouvait en avoir adopté les |iciichaiils. C'est un bon sujet, la maison de sa snur sera la sienne. Je n'ai pas oublié Charles tl le capitaine. Ils sont placés, j'en suis fort aisc. Certainement ce n'est pas a mon éjjoisiiu' réel ou supposé que M. d'Araiiville a entendu accorder quelque chose, Julie a raison : la vertu existe, et il est encore des liuinmes (|ui s;' plaisent ii l'Iuniorer.

Le jour si longtemps désiré, si imp.iticninient allendu, paiiit ciit'in. Julie avait demandé que la cérémonie se fil de i;rand matin cl s^nis éclat. Inébranlable dans sa manière de juijcr f<niiine dans ses sentinnnts, elle ne craignait pas les plaisanUrics qui auiaient jiurté sur elle; mais elle voulait cpari;iicr à son ami des saillies dont il eût éU' diûicile qu'il ne si' fit pas l'application : il est une sorte d'iiisliin t intérieur, qui ne nous trompe jamais, au(|uil l'amour-propre lient imposer silence, et que .Iulie redoutait. Celte journée devait être tout entière au bonheur pour son époux comine pour elle.

Madame Bernard lut tirée de l'espi-cc d'oubli oii elle languissait depuis quelque temps. Char.;ée de représenter une mère déchue de tous ses droits, elle était parée, ii six heures du malin, de ce (|u'elle avait de plus riche. Julie se présenta en simple robe blanche, et n'é- Unt distinguée des autres que par le bouquet xirgiiial ari<|uel elle avait conservé tantdc droits. Les rosesdu plaisir coioraient sesjoucs, cl la pudeur tempérait l'éclat de ses veux cliarmants. Llle n'a qu'une idée vajue des droits ijue son ami va acquérir sur elle; elle frémit elle ne sait pourquoi, el cependant elle est heureuse : c'est l'inniiccncc aimante qui se dévoue sur l'autel de l'hvmen.

Ou'ils sont beaux les premiers jours i|ui suivent une union ipie deux ctPur.i avaient formée d'avance! On n'est plus soi, on s'est identilié avec l'objet qu'on adore; on ne pense, on ne respire, on ne vit qu'en lui et par lui. Tout est sensation, ivresse, délire. Le soinmeii ne ferme des yeux liuniides de vfilupic, que pour préparer le réveil de l'amour. Ltat délicieux, divin! pourquoi n'êlcs-vous pas ëteruel?

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