AUX DAMES
J'ai »'tc prfl il «aisir rniisti-re l)iirin de l'histoire, à rlierrlier les causes qui (ml :ii;iti' liinl U'einiiircs, i« proposer iiii reinèle a loin les maux qui arralilcnt la France, et après avoir fouillé dans les ruines des siècles passés, j'aurais porlé mes vues audacieuses jusque dans Ifs siècles a venir. J'ai liientdt senti que la lâche que je voulais ni'inipnser était au-dessus de mes forces. C'en est fait, je renonce aux mcdiiations prnfoudcs, aux aperçus vrais i|ui en sont le résultat, à l'aïuhition iréclaircr les honinies, qui auront toiij(Mirs des passions, et qui seront toujours nialhenreux par elles; je rentre dans mon obscurité, pour nie livrer sans réserve et sans eoiitr.iinlc à mes ijoùls f.ivoris.
Il en est un, mesdames, qui n'est peut-être, comme tant d'autre» choses, qu'une heureuse illusion. Alais celle qui fait rêver le bonheur e«t le bonheur liii-inênie. et je le place, moi, ii s'occuper de vous, à ne voir que vous, à vivre pour vous.
Il est un .^i;e oit les jilus dou\ rapports rapprochent les deuv sexes avec une force irrésistible, oii on plaît sans eflorl, sans le savoir, sans j penser niêiiie ; ou des années entières d'une lélicilé non inlerroiiipue, font croire que l'Iioninie est né pour être hcurciiv. I.e teinp»;, qui détruit tout, dissipe celle délicieuse chimère. La froideur qu'rxpriuienl la fii;ure et l'êirc Inul entier aiiipiel on voudrait plaire annoiicrnl clairement que le priulenips et l'hiver sont inconcllialdes; mais l'hiver le plus froid oITic encore des douceurs.
yu'nn vieillard se i;arde bien île vouloir cueillir le bouton de rose; il ne s'eutr'ouvre que sous l'aile <le '/.éphire aiunureuv. Après avoir parcouru une loiii;ue carrière, il faut céder au besoin du repos; mais ce repos a ses charmes. Anacréon , courbé sous le poids des années, comptait les couronnes de myrte qu'il avait méritées; il vivait encore de souvenirs. Ses vers heureux alliraient cncoie la braillé, il la vo\ail sourire aux accents de son lulh ; il chaulait le bonheur, il était sûr d'être écouté.
Je ne suis pas Anacréon sans doute; mais si je peux un inomeut occuper vos loisirs, si un conte moral, critique nu badin repose sous votre oreiller, si ii votre réveil vous daiijiiez le relire encore, si votre cil se repose ave<' complaisance sur les caractères que j'aurai tracés pour vous, si un Irait de sentiiiicnt xoiis dispose a aimer, si un étrr fortuné me doit enliii sa victoire, aurai-je quelque chose à envier au pnëte de Théos?
Ce petit ouvr,igc sera varié comme vous, me-ilaïucs. Ou a nialadroitcinent confondu votre goût pour la variété avec l'incouslaiice. Ou a raison de changer siiiivcnt d'objets (|uaucl ou a l'heureux privilège d'embellir tout ce qu'un touche, t^'est par celle magie enchanteresse que vous «auvez vos époux, vos amants de l'ennui qu'amène nécessairement l'iiniforiuité. (^'est par d'adroites iiiélamorplioses qu'un même homme trouve en vous la gaieté fol.itre et un jugement exquis, des plaisirs vrais et un repos que vous savez rendre aimable. C'est voi'.s rpii couvrez de (liUi's la coupe amiTC du travail, et qui lui faites succéder des jeux liuijoiirs eiilraiiianls, parce que vous en êtes l'àine. C'esl a la iniibdité de vos sciisaliims que vous devez celte expression de physionomie, ijui varie coiiiinc elles; c'est par elles qu'une seule feinnie se pare allenialiveinciil de la vivacité agaçante de la brune, de la séduisante langueur de la blonde.
On vous accuse d'inconstance! J'ai beaucoup vu, niesdaiiies, cl j'ai souvent remarqué qu'on vous cherche des torts pour dissimuler ceux qu'on a. (Quelle est la femme qui a trahi un lioinme ;iiiiKible, aimant, prévenant, empressé, qui n'a cessé de melire toute sa félicité dans le bonheur de l'objet qui s'est donné exclusiveiuenl a lui? Je n'en connais pas, je le conffssc. Mais coiiime les humilies que je viens de dépeindre sont cvlrèincnicnt rares, et que votre sc\e csl conlianl, parce ipi'il aime de bniine foi, beaucoup de femines ont du reculer devant l'idole qu'elles s'étaient faite. L'inconstance n'était pas en ellei , mais dans les défauts de celui qui avait surpris leur ctrur.
Je m'aperçois que je me jette dans la métaphysique de l'amour. .\ cet égard, mesdames, je n'ai rien a vous apprendre; l'hoiiime le
jiliis fin n'est qu'un enfant auprès de vous. La retraite que vous impose l'ordre soci;il, la réserve naluielle ;'i votre sexe, peut-être quelque besoin de dissimuler, vous jellent nécessairement dans de fréqueiues médilatioiis. Kl siir(|Ut'l objet doivent se porter plus naliirellenient vos rélle\iiiiis que sur l'être que vous avez rendu dépositaire de voiic boiilieiir:' Ile là ces aperçus si lins, si variés, si vrais, et quelquefois si profonds, qui ci happent à tous les hoiuines, trop orgucilkiix pour vouloir pvnélrer au dflii des surfaces. \ oil.à ce (|ue la iiilure vous a donné eu coiiipcnsalion de la force qu'elle vous refuse, et ce dont vous avez pres(|ue toujours le bon esprit de ne pas tirer vanité.
Je reviens. Je vous ai promi.s, mesdames, des contes moraux, critiques ou badins. Je vous tiendrai parole, et je ferai tous mes efforts pour réussir auprès de vous. ^ oiis trouver cncoie aimables, c'est éprouver le désir de vous plaire, el je vous proleste que vous n'avez pas d'admiraleur plus sincère cl plus zélé que moi.
Des coules muraux, ai-je dit? I.a morale est le guide d'un grand nombre de vos actions : on la remarque rarement dans votre bouche, parce que vous la faites glisser à la f,iveur de ce laiig;ige qui n'est qu'à vous, et que vous eiiipruiitez au Cri-àces. Sans doute, je n'en saisirai ni la douceur ni la finesse; mais si quelquefois je rencontre une de vos idées, j'obiiendrai de vous un sourire, et peut-être ne dédaignerez-vous pas de la parer de ce que peuvent y ajouter une jolie bouclie et une imagination entrainante.
Des coules critiques' J'avoue, mesdames, qu'il faut être hardi pour vous offrir ce ijeiirc d'horamagcs. Oui sail, comme vous, saisir un ridicule el en faire justice? ?sous ne voyous que les masses, nous autres liomiiies; votre ceil perçant saisit tous les détails, toules les nuances et ne fait grâce à rien. Votre critique est d'aiitaiil plus puissante qu'elle csl dépoiiiUée d'amertume, et nous, censeurs maladroits, nous croyons que frapper fort c'est frapppr juste. Au reste, repoussant tome persoiinalilc el généralisant mes tableaux, je les mets sous votre protection spéciale, el dans l'impossibilité oii je me sens de vous égaler je me recommande à voire indubjeuce.
(^)uc vous dirai-je sur le conte badin ? Cette dénomination seule ne siiflit-ellc las pour vous inspirer de la défiance? Hél que craignezvous? Le rire est si rare aujourd'hui 1 heureuse celle qui peut s'y livrer, fût-ce même en cachelle; plus heureux celui qui fait naître la gaieté.
Il m'arrivcra peut-être encore de m'adressrr uniquement à votre raison. Alors j'éloignerai les images gracieuses, ces tableaux riants à la faveur desquels on fait passer le précepte. Je vous estime assez pour vous croire capables d'entendre et de parler toutes les langues, et celle de la raison ne peut vous être étrangère à vous, mesdames, qui savez la rendre si aimable.
Permettez-moi de finir par un court apologue, que sans doute vous venez de m'inspirer.