LES DIEUX ET LA RAISON
Les hommes ne faisaient ([ne des sottises, et les dieux ne cessaient de les punir. Jupiter se lassa de lancer la foudre, car on se fatigue enfin de tout; et Ifs homme!:, encouragés par son silence, ajoutaient une extravagance à une folie, un excès à un autre.
Le maître de l'Olympe assembla toute sa cour. « Apprenez-moi donc, leur dit-il, comment je changerai cette engeance de là-bas, sur qui les cliàlimenls et les bienfaits sont égaleuient impuissants. » Il arrixa la ce qu'on a toujours vu dans les assemblées délibérantes ; on parla beaucoup, el on ne ne s'entendit sur rien. Minerve enfin proposa de créer la liaison , et d'un regard Jupiter la tira du néant. .Son air sévi're, son ton tranchant, ses arguiuenis interminables effrayirent loiil, jusqu'il son iréalciir. « \h'. s'écriat-il, comiuent établirons-nous le culte d'une tflle divinité?
Il — Faisons-en, répondirent à la fois tous les dieux, l'apanage de la femme. Il n'y a que ce moyen de rendre la Kaisoii douce, aimable, péuétraule et persuasive. »
\M \ IHL'X BOSSU.
Dos nr(;»iir« ix'dfs, une poiilt' luMirriise ii joiiii' île tout , à s'amuser «le loul, H rire île tout, eiitraincnt roiiiiiiiicllciiii'nl la ji'iiiu'sse. Une jolie reiniiie, un lieau elirviil , une |>ii-i-e nciuvellc, un IkimI île rnliiiu la séihiisf nt liinr à liuir. l'Ile se niinsi' du jeu «le» lassinus lUi «'■|iianl li'N fiiliniles , en les saisis--iint , en s'en niiii|uant ; «'oMinie si cfs jjràees, (|ni |il.ii>('nt laiil en elle, ne pouvaieul |i:is un jiinr devenir des !;riiuii(i'S , eiiiiniie si un vieil enlanl n'i'lail pas le plus riilieuli' dis «Mres î Kt eunihieii «!«' vieu\ enl'ants je vois dans le niiiiule , soit dit sHus ortVuser perscmue I
In lieau jeuni- iHininie, Irès-eiinlenl de lui, et par e(ius.'c|uenl trés- «lisposi^ à railler les autres , reneuulre dans une priMui ua«li' puldii|ue un vieillard «|u'on eùl res|ieeli* dans la drèee et qui «levait fairi' rire a Paris. 1! était boileu\, il t'Iait bossu ; son ne/. ar<|ué et loni; iiimnie un salire à la liussarile «''lait eliariji' «l'une «'■noriue piire il«' liinitles. f .e ne/, senitdait vouloir caresser un luenliui <[ui se leNail dans la mesure «le l'in«'linaisou du voisin. Miui jeune liiMuiue reijarile et sourit : vous «levez vous \ atlen«lre. Les bossus ont la repartie \i\«' et juste. ()elui-«'i ('tait plus bossu (|u'un autre, et il s'eiuiuessa de jeter lejjaul.
" Vous riez «le nia l-jjure, monsieur, et je conviens qu'elle est i;rotesque. — Miiiisieiir, je ne dis pas eela. — \ ous le peiisiz, «lu iiioius. — Moiisipur... — l'A \ ous supi'0't'z qu'avec une cunrurmaliou eiiiiiiiie la iiiieniie je n'ai pu coniiaitre aiieun des plaisirs qui vous siMliiiseiit aujourd'hui :' — Je l'iis plus que le supposer, monsieur, j'en suis «'crlaiii. — Ml vous avez tort, ,1e maniais tort adr.iileiueul un elieval. .V la vérité, «[iiand j'étais dessus je ne ressemblais pas mal ii une paire de ]>incettes; mais «'Oiiiine je ne le montais que pour moi , je m'«'iub.irras.sais fort peu des observations des autres. — Moi , je eonvicns, monsieur, qii'.n votre place elles m'eussent siuijulièremeiit «léeon- «•irté; ou vlu(«>t jo me serais bien i;ardé «le m'y exposer. — ^ oila «léjii, monsieur, un avanlai;e que j'ai sur vous, qui me paraissez vivre beaucoup pour le publie. — I li 1 eli ! monsieur, vous pourriez bien avoir raison ! — Je dansais sins ijràce, monsieur. — Oli ! par evemple, monsieur, je le crois. — I\lais je sautais, je retombais en mesure, et liersoiiiie ne pouvait se plaindre de moi. — Oiioi 1 pas même la feiumc avec qui vous dansiez? — Je me (jardais bien de lui ilouucr le moindre sujet «le plainte. Je la l'eijarilais eu dansant ; je lui prenais la main, je la pressais doucement. Kn acceptant la mienne elle m'avait accordé ces douces préroj;atives, et je n'avais pas l'impertinence d'en n«'|;liger une. — Mais, en vérité, vous me parlez des femmes comme quelqu'un qui les a aimées. — lu qui les aime encore, monsieur. — Ail ! ail ! ail ! — Oui , monsieur. Ou s'extasie devant la \ énus .le Médicis et l'.Vpollou du liclvcdcr ; j'admire bien davaiitaije une jolie fcmaie qu'embellit la vie. Je me borne à eela, j'en conviens; mais autrefois... — Ali ! ab I ali ! — Hicz tant i|ue vous voiidri'z «le mes amours passées; je me crois bien plus fondé à rire des vôtres, — ('.oniment cela.' — Vous croyez aimer les femmes, vous n'aimez «|iie le plaisir. Vous vous donnez, sans elioix, sans discernement, ii celle qui vous écoute et à celle qui vous attire. Vous ne savez ni à qui vous succédez ni qui vous succédera ; vous ne pciisrz pas ■m'^ine que lipamoiip de dames de celle espèce aiment les coadjiileurs. Un joli minois vous suffit, et le moment est loul pour vous. — Kt qui vous a dit tout cela, monsieur.' — Pardonnez-moi le mol, lunnsieur, c'est votre léijcreté, votre étourderie. — L'expression est forte, monsieur. — El pour(|uoi? \ ou«lriez-vous passer pour un liommi' de poids, réfléelii, raisonnant .'... .Soyez «le bonne foi, et «-onvencz que non. — lirisoiis là, monsieur, et dites-moi, je vous prie, quelle fut votre maniiTe d'aimer les femmes, et par <[uel cuclianlemint , au moyen de quel 1 liillre vous parveniez à l>ur plaire. — J'ai le inalbeur ou ie bonbciir d'avoir un extérieur repoussant : par eoiist'quent je ne pouvais être ni fat, ni vain, ni entreprenant, et c'est dijii qiulquc chose jioiir celles qui croient qu'il ne suflit pas d'être jidie. Je ne pouvais leur adresser «le cf s riens brilhinls, de ces choses futiles i|ui n'ont de prix c|iie par la vivacité d'un «eil aj;acaiit et un sourire étudié de manière à montrer de belles «lents. Mon premier soin «levait être de faire oiililier ma fii;ure, et je ne pouvais y réussir «|u'en parant la raison et le jugement «lu charme «le l'esprit et de la sensibilité. Peu «le femmes m'éeoiitaient , je l'iivoue ; mais celle qui pouvait m'entcndre me revoyait avec plaisir, désirait me revoir encore, et finissait par ne plus pensera ma tournure. Je ne séiliiisais pas sans doute, mais j'attachais; et voilà encore un avantage réel que j'ai sur vous. Quelquefois un jeune liomme bien fait, sémillant, se présentait dans le cercle, il fixait les yeux, il prévenait en sa faveur. Ou s'approchait «le lui sans penser à le cliercher : ou désirait l'entCiidrc. Il parlait : on s'éloignait (l'un air rêveur, qui semblait dire : (^uel dommage i(ue celte tête si
jolie soit xi«le! On revenait ii moi. et le jeune hommes ne jetait au milieu «riiii groiipi' de ('«'iiiiues ipii smiblaieiil se l'iirracher ; et ces fcmiii«'s-la. monsieur, ri'ss' tiiblaicut be.iucoup a celleK qui vous pjaiseul tant aiijotinrhui. La jeune | ersnune ipii m'éco ilait iixail plusieurs fols répélc la même éjirtUM', et elle avait conslaiiiment loiiriié il mon avan'a;;!'.
» .\ous sommes tous calciilali'iirs ; mais les (;ens raisonnables ont une ni;iiiiire à eux di' calculer. La fiMuiiie avec qui je causai.s di<ait en elle-même : J'épouserai l'Cl liomme-lii pour moi , car personne ne sera lente de mi- l'enlever. Je me disais, moi : Je serai fidide à ma feiiime, parce qu'il faut s«' tenir oii on est bien ; et puis un bossu inconstant ne trouve p:is aisément à remplaier. — l'iilin, inonsieiir, vous avez épousé e.ne femme faite pr>ibalileiiieiit eomme vous. — J'ai 1 piuisé une feiiimi il'iiiic l'igure agréiible; et vous conviendrez que cela siiflil, vous (pli vous filijïuez si proiuplemiMil «le toutes les beaiili's a lui vous accordez nu mois, une s(uiiaine, un jour. (Juaud le dégoût survient , la femme jolie et «-elle qui ne l'est pas sont pour nous au
me niveau. Je n'ai jamais connu cetle m:ihidie de l'àuic , p;irce
(|u'iiiie eonvirsalion atiaclianlea toujours rempli bs iiioments «le repos ilout le cceiir a si souvent bisoin. Ma fcmr 'était poinl passionnée , et l'i'St à une (|iialilé iiégalive que je «lois l.i ClUl^l•r^ alioii , la luciililé de mes idées; elle était sensible, «'1 la seiisibililc embellit le cours lie la plus longue vie. l'-ulin, iiioiisieur, j«' suis père. J'éprouve des jouissanics (|iie pridi;iblciiient xous ne «oiinailrez jamais ; même eu xous UKirianl, parce (]u'alors viuis aurez usé toutes vos sensations. Kt que vous reslera-t-il de tant «le «■ouquctes passées?... Rien, pas même un souvenir I... Convenez, monsieur, (|ue xoilà nue foule d'avanlages que j'ai sur vous, moi que vous trouviez tout à riieure si ridicule et si misérable. •
Ici le liossu lire son mouchoir, el trois ou quatre |iaires«lc lumlles toiubi'iit «le sa jioelie. « .\li, mou Dieu, monsieur, que «le liiiu'tlcs !
— Vous ne soupçonnez pas les avantages «pi elles me douiient encore sur vous. — Des luiietles! — Oui, monsieur, «les luiietles. >•
Il est bon «le reinaïquer i«'i «ju'au temps dont j«' parle, il n'était pas du bon ton d'avoir la vue basse; «|uc des luiietles annouc:iient par conséquent «les ^eux affaiblis et les aporoches de la cailucité.
Mon jeune homme relève la convcr.>alioii avec sa vivacité onlinaire. " A|)|)reiicz- moi donc, monsieur, quelles jouissances vous procurent «es petits verres, dont vous me paraissez si satisfait. — iiien volontiers, monsieur, car on est toujours disposé à m'acconler si peu, que j'aime à me vanter de ce que je possède. Je crois que vous ne voyez ([ue li's mêmes choses, et cjuc vous les voyez toujours les mêmes. — Ou'entcndez-vous parla? — (Ju'aiicune espèce de lunettes ne peut aller à vos yeux. — Parbleu , je vous le certifie. — Ainsi vous ne couiiaissez rien des merveilles «pie je me crée à volonté. Je vous prie de me «lire ce qu'est le pelit animal que je viens de prendre là. — Hé, monsieur, c'est un insecte, un vil niouiheron.
— Pauvre jeune homme ! A l'aide de ces lunettes ampliatives, ce vil insecte, ce moucheron dédaigné, est un clief-d'ieuvre de la nature. L'or, le pourpre, l'azur le parent de leurs plus vives couleurs. Ses ailes ne sont plus une faible membrane , c'est le réseau le plus admirable et le plus précieux. Au moindre mouvement de ce pelit animal, mille nuances nouvelles succèdent aux premières ; des traits de lumière, diversement colorés, se réfléchissent de loiitcs iiarls. C'est un mélange de rubis, «le saphirs et d'émeraudes réunis et fondus ensemble. — Vraimeul, monsieur? le vous en réponds.
;, Que voyez-vous au pied de cet arbre!' — C'est, ce me semble, un peu «le moisissure. — C'est une (irairic, monsieur, c'est nu parterre, orné d'une multitude de plantes et «le fleurs. Les unes sont tout il fiil épanouies , les autres xieiineut d'cnlr'oux rir leur calice. Du milieu de ces fleurs s'élèvent des arbrisseaux cl même des arbres, eu i-i;ard à la «lilTércnce des iiroportions. Ce n'est point une vaine illusion; ces arbres et ces fleurs oui leurs racines, leur sève el leur
végétation. i • i. • i
.. — Mais il me semble, monsieur, que je peux voir tout celaa 1 aide d'un microscope. — J'en eouvieus , nuuisieiir ; m.iis on ne se promène pas avec un microscope «laus sa po.lie , el mes lunettes sont toujours dans la mieuuc. \v«'c celles-ci, monsieur, je vois les objets tels qu'ils vous paraissent à vous, et à la simple vue ils prennent pour moi un d.gré de perfection dont vous ii'aur.'z d'i.U'C que lorsque vous serez courbé sous le poids des ans. Kxamincz ce paysage qui s'offre là à nos reeards. \ ous y voxez des inégalités, «les parties brutes ou dépouillé-es, des cultivateurs brûles du soleil ; des sabots , .les haillons dis disparates multipliées blessent vos jeuv, et vous