AIJHKCÉ DE LA VIE D'UN PAUVRE DIABLE
I. 'boni me en naissant est le trt-s-buiublc serviteur des circouslaiices. \ it-il par jour un quart d'bourc pour lui? Ne fait-il pas tout pour les autres!' Lst-ee la juMne de naître?
Je suis entré dans ce inonde tout lileii, parce que celui qui aida ma mère était un maladroit, ce qui u'empêclia ])as luoii père de le )iayor lari;eiuenl , parce i|u'il avait de la réjnitation, et mon père tenait beaucoup à celle d'bomme libéral.
Ma iKuirrice me sevra à six semaines, parce qu'elle devint r;rossc. Klle m'attacb.iit dans mon berceau avec une sanijle (|iiaiul elle allait passer la journée aux ebamps, et si ;i son retiuir elle m'entendait pleurer elle me fouettait, au lieu de me donner de la bouillie.
Deux après, lorsipie ma nourrice se présentait à la maison paternelle, j'étais oblij;é d'aller au-devant d'elle et de l'embrasser, parce qu'elle m'avait donné son lait, el qu'elle était ma seconde mère. M je pleurais en l'embrassant, on voulait bien attribuer mes larmes à la reconnaissance, et ou vantait partout rexcellenee de mon naturel.
Ma incre voulait que je l'aimasse aussi. Je ne demandais ])as miiMix. mais jiiijez si cela m'était facile.
.Si je tombais, el que Je me lisse une bosse au front, maman me fouettait, connue si jo ne m'étais pas fait assez de mal.
Elle disposait de mon estomac; elle prouoiuail sur ses besoins et ses fonctions. Ouand je disais (|ue j'avais encore faim, elle m'assurait que non, et si j'étais surpris déridiant ((nelque chose à l'office, maman me fouettait pour prévenir les iiidii;esliiMis.
Au premier jour de l'an, les amis de papa me doiinaieni des joujoux plus ou moins beaux; je les dévorais des jeux, et il m'était défenilii d'y louclier, de peur que je les cassasse. J'aurais beaucoup mieux aimé n'avoir pas de joujoux , je n'aurais ])as éprouvé de tentation. S'il m'arrivait d'y succomber, si je prenais furtivement un joujou, si je le cassais pour voir ce qui était dedans, maman me fouettait, parce que j'avais enfreint sa défense.
(^>uand je voulais rire ou chanter, maman me faisait taire, ])ai'ec qu'elle avait mal à la tête. (Juand , par distraction , je récidivais, maman me foiietlait, et m'envoyait coiicber.
.Si je 1110 tenais dans mou coin, silencieux et craintif, j'étais un enfant laiiliime, sournois, et iiiaiiian me fouettait pour m'éi;ayer, el me ilévelopper l'esprit et le caraclire.
l'.ii me fouettant il tort et ii travers, maman m'idolâlrait : elle le disait, au moins. Je me deinanilais, moi, ce qu'elle eût fait, si elle ne m'eiit point aimé du tout.
Maman iiioiirut. Je ne tombai pas dans le iléses]ioir , ni mon père iinn plus. Il me faisait rester auprès d" lui peiidaiil les journées eulières, parce que ceux qui venaient faire les eomplimonls de eoiidoléaiiee, trouvaient que nous formions un i;roupe attendrissant. Lorsque je cédais ;i riiniformilé de ma position, et que je m'endormais, mon père, sans déiaii|;er sa tête, tristeiiieiit appujée sur son coude , sans baisser ses yeux larmoya!its, fixés au plafond , me pinçait furtivrnicnt de la main dont il jiouv .it disposer. Je m'éveillais en pleurant, el les spectateurs admiraient la force du sniiveiiir de ma mère el ma profonde sensibilité , i|iii me poursuivaient jusipie dans mon sonimeil.
Mon pore me donna un inailre de lectiiri' : je me passais fort bien
de savoir lire. Je n'écoutais pas ce que mon maître médisait, et mon maître me fouettait ]iour me rendre attentif.
il fallut a|i]irendre à lire, à écrire, ii compter, pour avoir un pou de relàelie; à peine eus-je appris tout cela, qu'on me donna un maître de latin.
.le ne coiiceviiis pas la nécessité d'apprendre une lanyue que personne ue parle : je ne voyais pas quels r.ipports pouvaient exister entre (Jicénui et moi, et mon maître me fouettait, parce que j'étais un raisonneur.
A dix ans, on m'envoya dans un collège. S'il m'arrivait de rire ou de causer en classe, on me fouettait encore. En récréation, une aj;acerie faite à un écolier plus {;rand que moi était punie par cinq à six coujis de ])oiiii; ; cl si le ijrand ijareon iu'aj;açait à son tour, il fallaitque je risse à peine de subir une nouvelle correction.
A dix-buit ans j'entrai dans le monde, possédant parfaitement mes auteurs, et bien décidé à n'en plus ouvrir aucun.
J'aimais beaucoup la société des femmes; mais j'avais l'air gauche, et les femmes n'accueillent pas les liommes i|iii ont cet air-lîi. Je m'éloiijnai des remmes, il ([ui je dé|ilaisais.
J'avais le goût de la dépense, el mon père m'envoya passer six mois à .Saint-Lazare.
J'en sortis aussi ijaiiehe que j'y étais entré. Mon air déplut à un mousquetaire; il me rit au nez, me donna un coup de coude, et je fis sauter le clLapeaii du mousquetaire dans la boue. Il tira son épée; je fus obligé d'eu l'aine autant, el comme je ne savais pas me servir d'une épée, il me passa la sienne au travers du corps.
Mon |iire, eucliauté de ma bravoure, voulut m'aclieter une compagnie de dragons J'avais les inclinations lrcs-pacitî(jiies, et je voulais entrer au jiarlemcnl. Mon père parut un matin dans ma cliambrc mon brevet à la main. Il était suivi d'un maître en fait d'armes, d'un maître de dause et d'un tailleur qui portait quatre ou cinq uniformes complets. Mi) voila capitaine de dragons, sans le vouloir el sans le savoir.
Je n'aime pas le cheval , cl il fallait aller tous les jours au manège. Je n'aime pas les futilités, et je n'enicndais que cela. Je crains la mer, cl mon pire iditiiit pour moi la faveur iiisiijne d'aller me battre pour les insurgés d'Amérique, que je ne connaissais ]ias, contre leurs euneiuis, (|Me je ue connaissais pas davantage.
Apri's avoir reçu deux coups de feu dans ce pays-lii, cl avoir été deux fois sur le point d'\ mourir de la lîè\ re jaune, je revins à Paris. Je ii'.e sentais un penibant prononcé ]iour le iuaria(;e, et je fis ma cour à nue demoiselle Iri's-jcuuc, tri'S-jidic, Iri^s-bieii élex éc , et qui ])araissail m'éiouler Irî's-favinalilemenl. Mon jii'ic préleiidit (|ue la demoiselle ne me convenait i)as, jiarce qu'elle ne m'apporterait point lie (|uoi laisser quinze à vingt mille livres de rente à chacun des trois ou quatre eufanls ;i (|iii je pourrais donner le jour. Je trouvai étrange qu'il làllùl me marier, iiniqueiuciit pour mes enfants, (pii n'élaieiil pas nés. Mon |ii're n'écouta rien, et me refusa son conseiitemeiil. .le tombai iiialaile de chagrin.
Lorsque je fus convalescent, il me conduisit dans une maison oit se trouvait une assemblée iiombreiise. Il me présenta ii tout le monde, el me fit asseoir auprès d'une petite fille i|ui ne me plaisait ]ias du tout. T'iilii ■, babilii'-de noir, lui (|iieli|ue diose que je n'écoutai
ANACUÉON.
IKis. Mou pt-re mu fil tloiiiit-r iiin iii(;ii»«iiiei il tloiiiiii I» kifiiii»- ; pliisiciir» |ii'rs»iiiii's iliiiiiii'ifiil lu li-iir; mi !.'riiilirii»h» tlt- lumvi-aii, fljo coiii|iris 1111111 i|iu' If li'iiilcmaiii j'»'|>imst'r.iiii la pi'lilc rilli'i|iii ne me jilaisait |ias.
En l'ciilniiil il riiùU'l, ji' lis «U's if|(r«^i'iilali(iiiii il iinm iicrr. Il uiv rt'iuiiidil ipi'ciii lif inaiii|iu' pas ilo paiiiU' il iilif l'aiiiillr ii's|ifilalilf. .le im- tirl'nulis; il iiu' irpliiiiia : Jo If (l'U-i-. Je iiii' laissai iiiariiT
Ma Ifiiiiiif, i|iii tu- iiir |ilaisail pas, oviiji'a , pciiilaiil la prc-iiiièri' aiiiu'c , i|iu' jf l'iissr tiiiijmiis axic clli-. Si ji- \imlais alli'i- au\ Tuili'rifs, clli' voiilnit alli-r au siiiikiii; si je ili'-siiais riilriiilri' If Misiiii- Ihrufie , fllf iiif iiifiiail «lu'/ .\iiiilel.
J'aiiiif il nif fiiiulifi- ilf liiiiiiif lifiuf. Ma rciiiiiif aimait a sf iimclifr taril, fl ipiaml iiciiis ii'ax iiiiis pfrsoiuif ;i l'iKilfl, il lallail (|iif jf lui linssf f<)mpa|;iiif jusqu'à ff ipi'f llf iiii' pfiiiiil ilf iiif iflii-fr.
Je suis Uf a\ff un cfilaiii fspiil il'iuiiif , fl j'ai Imijouis pfiisf qu'oïl iloil avoif fii faissf uiif aiiiu'f ilf sou rrvf un piiiii- laiif lai c au\ fVfUfiiifiils iiiipi'fviis. Ma rfiiiiiif m'avait apporti' soivaiitf millf livrfs (If ifiilf , fllf fil "Il pf usait i|uaHi-\ ini;ls-
Je suis «U'Iiouuaiif fl l'..filf, ma rfiiiiiif fiait alliiTf fl afariiiCif, fllf nu' louriiifiitail sans f f ssf , jf luf taisais pour avoir la Jiaiv, cl il ii'fsl pas annalilf il'i' Irf forff ilf sf tairf fllf/. soi.
Kiitiii, jf Vfu\ (|u'uiif ffiiiiiif Sf rfspfflf ! fl ilfs la sfcoiule auiiif iiiailauif voulut avoir (Ifs aiiiauls. Oli 1 jf nif fàfliai alors. Mailiimo m'Iinposa siliiiif fil brisant Ifs piiriflaiuf s , lfS|;lacfS, les crislauv. Dfpiiis ce jcnir-lii jt n'ai plus rifii dit ii luatlaïuf.
Mou pire iiiourul... Il l'allut liifii iiif consoler, l lie fliivion de poi- Iriiif fuipnrla madaiiif , j'en lus liifii aise, liurui , me dis-jf , jf vais vivre un i>cii pour moi.
Pas du tout. .Vprès avoir l'if viclinie d'un affoiiclifiir, ilf ma nourrice , ilf ma iiiérf , de mon pi'ff , df lufs maitrfs, de mes caiiiaraclfs, de ma l'emiiif , je dfvais l'flrf encore du publie , de mes fulaiils, de mes valets.
Suis-je à la |iromfnade , dfs i;eus dont je me soucie fort ]ifii , mais i|ui lif iineiit un raiij; dans le monde , s'f iiiparf ni de moi. .le suis ol)lii;f df leur répondre avec civilité , quand je voudrais les envoyer au diable.
Suis-je dans un cercle , aperçois-jc une feiunie dont la physionomie
prévirni ravoriililrnicnl , el doiil l'n-il aniioiiff de l'ospril , je vais m'assfoir a eAlé d'flle, el a peine ai-jf dil deux mol», que la iiiaill'fssf df l.i maisiiii iiif l'eiileM' poiii' (lu u isk. Jf la suis, ipi(iii|ue je ■ l'aime pas les jeux aii|;lais , el la niaili'fssf de la iiiHisoii iiif prie df iii'assfoir ii iiiif liiuiillolle , uii il maiii|ue un fiiii|uieiiif. l ne liiiiiillolle! le plus sut jfu ! et je fais la partie de deux remiiies de <ciil vin|;l ans eu deux xolumes, el de lieux lioiiiiiifs i|ui siiiil Iris-contfiils d'eux parce iju'ils étaleiil des lioiirses larcies d'or
l 11 rai|uiii iiif t'ait une visite, .le ne peux me dispenser île la lui reluire, parce que le i'ai|(iiii a eeiil mille livres de renie.
\ ais-je au speflaflc , uiif dame placi'e dans la loi;f voisine parle plus liant ipie les acteurs, el un liiiiiiiiie ne prie pas une dame de se taire, surtout quand elle est jolie, .le pi- rds miiii ar|;enl el iimn temps.
Je me eiHielif, fl jf erois dormir. Des aiiialfiirs vienncnl iiif ré- X ciller au son des inslnimeiits. Ils cclclirent ma f^'le. H faut qui' je me li'xe, i|ue je les reçoive, el (|iie je ilissimiile ma iiiaiivaise liuiiiriir.
Mou valet de cliamlire m'Iiabilie pour les autres, el iiiui pour moi. Mon maître d'iiolel, par iiiéiia|;emeul pour iiiiui estomac el mes nerfs, Ircs-irritables, me fait iiian|;f r ce ipie je n'aime pas, el me refuse du vin (l'Ai , i|iie j'aime lieaiienuii.
Ma l'ille a dix-liiiit ans, el il j a tous les jours du monde ii l'lll^tel. Je la relire de sa pensiiui, espéiaiil avoir un fardeau de moins, el il l'aul (|ue je eouliiiiie ii l'aire les lionneiirs de clie/. moi, parce (|ue ma fille sait tout, excepté l'arl de tenir une maison.
J'ai mis des fonds en réserve iioiir renouveler mes éqiiipai;es, mou
écurie, ma livrée. <) e présente nu billet iriiiiuiieur de iiiuii lils.
Je le paye, el je conliiiiie ii rouler dans mon vieux carrosse.
Mu fille veut se marier; je la marie. Mon ijendre m'iiitenle trois procès au sujet de la siifffssioii de ma femme, el il faut (|ue je plaide, moi i|ui déleste les alïaires.
Outré, exaspéré, désespéré de loul faire pour le» autres, et rien pour luiii, je veux au moins régler l'ordre de mes funérailles. J'iiisc-re mes dernifies volontés ii cet éjjard dans mon leslaiiient ; et elles seront exécutées, car je désliéritc mes enfants s'ils ne s'y eoiiformenl point.
Ainsi , pendant soixante el quelques années de vie, je n'aurai rien fait il mou [;ré (|iif luon tfstaïufiil. (tétait bien la peine de nailrc!
ANACRÉO^.
A répo(|uc oii la Grèce brillait par les laleuls el les arts, vivait ii Téos le jeune Acanthe. Il ]>ortait en tous lieuv rinc|uiéliidf d'un cœu de vingt ans ipii n'a pas aimé euforf, mais <|ui éproiivf le besoin l'aimer. Errant sans cesse au milieu de cet essaim de bcaulés que chantait Aiiaeréou et que sa lyre rendait célèbres, il cliercliail sa défaite avec la noble audace d'un vainqueur. Béroé , Téonc , Alasis, avaient fixé ses regards. Aiiacréon semblait les avoir associées ;i sa l'Ioire, et la gloire les rendait plus belles. Elles aecueillaieiit .\caiitlie ; il trouvait dans leurs uiauii'res, leur maintien, leur lang'age, une douceur, une noblfssf , un abandon (|ui rcsscuiblaient il de l'amour, et qui n'étaient que le désir de plaire. Couimctil ne pas clierelier ii liver le plus beau et le mieux fait des Grecs?
Acanthe allait de l'une ;i l'autre ; il admirait, et son cœur restait froid. 11 s'étonnait de son indilïérenec. INf pas adorer des beautés qu'a cliautécs Auacréou .'
Plus inquiet que jamais, dévoré, tourmenté d'un feu qui le consume cl (|ui pourtant a ses douceurs, il s'éloiipie, il elicrclie une de ces retraites oii l'on peut rêver en liberté, et oii la soliludf ajoulfia encore ;i la violence d'un amour sans objet. 11 s'égare dans la campagne ; il arrive sur les bords d'un ruisseau (|u'ombragfiil le coiidrifrcl l'ormeau, 'loujours brûlant, il essaye d'échapper ii lui-même; il se flatte de retrouver dans l'onde fraîche el limpide un calme c|u'il fst loin de rfgrfltcr. Dépouillé de sa tuiiii|ue, c'est Adonis (|u'cmbellit le désir.
Quelques sons parvicnufiit jusqu'il lui à travers le feuillage, li'géreiiient ai;ité par le zépliy r. Il s'arrête, il écoule ; aucun mol ne frappe encore son ore illf , et il est tout entier à la douceur de cette voix i|ui l'émeut et le subjugue. Ces accents, se dit-il , doivent être ceux de \ énus même : tel est l'organe qu'on se plait ii supposer il la déesse de la beauté.
Il rfprfud sfs vêtements, il se glisse en écartant doucement les branehaijes. A mesure i|u'il avance, celle voix argentine ajoute :i son émotion. Il craiul de se l'aire entendre, d'être privé du plaisir le plus vif dont il ait encore joui. 11 retient son haleine, il ne marche plus iiu'en Ireiublanl.
Déj.'i il distingue quelque chose, el ce qu'il a vu lui fait désirer de voir davantage. Ses précautions mêmes le trahisscnl. Une brauelie que sa main a fortement arquée, s'échappe, se redresse, frappe les bi-anches voisines, elïrayc les liabitaiits ailés du bocage. Ils s'ciivo- Ifiil fil polissant un cri plaintif, (^e nid façonné avec tant de soins et de temps, ce nid oii ils ont déposé le fruit el l'espoir de leurs amours est renversé aux pieds d'.Vcaiithe. Ce cri plaintif, le frémisscnicnt du l'fiiillagc ont fixé ratteulion de Cidalie : elle apcr(;oit Acaiillie. Acanthe, Vavi, enchanté, s'élance vers elle : il va tomber ii ses pieds, (jdalic veut fuir, et demeure; le respect relient Acanthe. Ils se regardent , et ce regard a décidé du reste de leur vie.
Cidalie a quinze ans: sa figure a quelque choses de divin; ses formes semblent avoir élé modelées par les Grâces. Ce sont elles qui ont ondulé les plis de sa tuni(|ue, qui ont attaelié fl relevé son voile; Vénus lui a prêté sa ceinture, rinnoccncc a coloré son front de l'iucaniat de la pudeur.
Sa mère est ii (|uel(pics jias, elle a soustrait sa fille au tiiniulte du monde; elle croit ipie l'amilié sulïit encore au f(eur df Cid.ilif el qu'elle recevra un jour avec docilité l'homme ii qui elle plaira et i|u'elle devra aimer. Elle l'a dérobée surtout il l'aspect el aux chants d'Auacréon. Elle pense (pi'une femme perd toujours en n'-putation ce (|u'clle gagne en célébrité.
Hasilée s'amusait avec sa fille ii cueillir des fleurs champêtres : elles en l'ormaient des guirlandes. Rien ne peut parer Cidalie; mais ces fleurs dcx aient être un moment le symbole de son éclat et de sa fraichcur.
Koii, l'amitié ne suffit jibs ii son cieur. Elle a vu Aeanllie, el elle partage ce désir vague, iii(|uict qui n'alarme pas la modestie, [larce qu'elle ne iieul le définir, mais qui inspire la limidilé cl une réserve qui ressembicraicnl à rindilïérencc si la ronijenr qui colore les joues (le la beauté ne décelait l'amour naissant.
Acanthe, dénué d'cx|>ériciice, croit qu'il a déplu : il s'approche de Basilée. Interdit .cvanl (.iidalie, il retrouve aupri-s de sa mère ses idées et cette chaleur d'expression que commiiniipie l'amour il l'être (pi'il a pénétré de ses feux. •■ Je n'avais pas encore aimé . lui
Ui
ANACIIKON.
dit-il: iiiaiiilriianl j'aiiiu- votre fille iiulaiil qu'elle est lielle; et mon aiiiuiir e>t s.iiis luiriies, |iiiis(|iruii ne peut le eoiiiparer qu'à ellelutfnie. •
Ka^ilée se souvient (|u'elle a été jeune et i|ii'clle a épuisé avec (^iiniii'e ee que l'Iiynien a île «toureuis. Aeantlie est beau, il est rlelie, iuilépeudaut : il proini't le liiiiilieur tie (liilalie, et (|iiolle nuie ne s'empresse d'assui'ei' celui «le sa lille ! l.llc inleiiO|;e la jeune vierge : elle n'en olillent pas d'aveu; mais ses lieauv jeux se rcli'vent, ils se portent sur Acanllie, et ses lèvres lui sourient.
Aeantlie les rainéiie ii la ville. Il ne s'occupe plus(|iie des apprêts de la lèle. l'ier du titre qu'il va nliteiiir ilc Cidalle, lieureiiv déjà par respérance, il répand autour de lui les doux transports dont il est ai;ilé. Il veut que cliaeun applaii<li>se à son choix et lui envie sa eoni|iiéte. Il deiiiande a liasiléo et il olitient la perinission de produire C^idalie dans le monde.
l lie rem me ne pardonne pas ù celle qui lui a ravi son amant. l'Iiéone, Vlasis, licroé clierclieni des défauts à (^idalic. Désolées de ne pas lui en troiixer, elles veulent lui iliuiiicr des torts.
Klles eliaiilent devant elle l'amour et ses plaisirs: elles peiijneiil l'amour volaj;e, le plaisir passajjcr. (!e n'est pas là l'amour c|ue coniiait Oidalie. Hlle cliaiite à son tour celui ([u'clle éprouve, qui l'a ))énétrée, qui rèijiie à jamais sur elle, riiéoiie, Alasis, liéorc rient, )ilaisaiilent et raillent: elles eélèlircnt riueouslanee cl ses douceurs. I' Alil leur répond Cidalic, (|uand on aime une fois, n'csi-ee pas pour toujours?
" — >oii, lui dit licroé, votre indilïérence a passé, votre amour passer». Dès loni;tcmps celui d'Acanthe sera éteint; et (|uc vous reslera-l-il.' L ne vie oliseure et uniforme, des appas inutiles et (pic l'ciinui llcirira. .Notre cieur ne nous ilonnc (|ui' le lioiiheur du iiiomcnl ; la ;;loirc assure celui de toute notre carriirc: elle le porte au delà des liornes que ikuis a fixées la nature. Ilechercliées, fêtées, adulées par la plus liriilante jeunesse de Téos, nous vieillirons en écoutant ces vers immortels cpie nous avons inspirés à Anaeréon. INoiis finirons avec l'espoir qu'ils passeront à la postérité la plus reculée.
• — Alil réponilait Oidalie, que m'imiiorle cpi'ou me chante 'Que m'importe la ])ostérilé!' L'amour d'Acanthe est ma ijjoirc, le mieu est mon lioiilieiir. u
Tout à coup une mélodie enehanlercssc se fait entendre; et ces sons, jiis<|u'alors inconiiiis àCidalie, la ravissent et la transportent. •I C'est Anaeréon! » s'écrient Alasis, Héroé, Téone. Légères comme l'Iiirinidelle, elles rasent à peine le sol : elles volent au-devant des liomma;;es du ]ii)ète de léos.
Cidalie e.t restée à sa place; mais son âme tout entière a passé d.-iiis ses jeux. Anaeréon s'avance; il est couvert de pourpre et d'or; ses elieveiix lilanes sont cachés sous des ijuirlandes de rose.; et de myrte; il a sa l\re d'ivoire à la main. Les beautés les plus piquantes, les jeunes ijeiis les mieux faits inarclient sur ses pas et inondent les (lortiqucs ; tous s'empressent à lui plaire; tous sollicitent ses regards et sa faveur; tous lui deuMiidciil riuimortalilé.
Du milieu de ce corIci;e cliarnianl, \iiacréon a distinjjué Cidalie cl déjà il ne voit plus qu'elle. Il s'approche. Ses yeux brillent d'un éclat nouveau, son canir se ranime, sa lyre parle sous ses doigts. 11 chante Cidalie, il ne veut plus chanter (pi'elle.
Cidalie est l'eiume. Llle frémit de plaisir eu voyant à ses pieds celui qui a été recherché, fêlé, caressé par des rois. L'objet des lioiumagcs de tous semble n'exister que pour elle. Elle n'augiueiitera jias sa cour; elle en sera le plus bel ornement : .Vnaercon l'a proclamée sa souveraine.
Il lui chante l'amour avec ce charme auquel rien ne peut résister. Cidalie ne seul pas (|ue la volupté seuli! jiénètre dans sou âme, et qu'elle n'est (|uel(|ue chose (|ue ])ar le sentiment. Sou orgueil satisfait ne lui permet pas de s'interroger sur ce qu'elle éiirouve. .Viiaeréon lui présente la main ; elle y appuie légèrement la sienne : Acanthe est oublié.
.Vcaiitlie a tout appris. Désolé, tourmenté, désespéré, il déplore au|)rès de liasiléc l'iiiconslance de Cidalie; cl son malheur, auquel il ne survivra pas. « \ ous l'avez voulu! lui dit Basilée, mais ne désespérez ])as; Anaeréon caresse la vanité; il plail à l'esprit; il ne peut plus rien sur les cœurs. >i
Kii clïct, Cidalie levenue de sa première ivresse, voit des rides sous les roses, et des cheveux blancs rjue le myrle ne lui dérobe plus. Les vers d'.Vnacréon sont admirables; mais toujours des vers! rien ([ue des \crs! Klle reiriuive au fond de son cccur désabusé l'image d' \caiithc brillant de jeunesse, de beauté et de i;ràces. " .\li! laissons, dit-elle, ces vains jeux de l'esprit; ils ne valent pas un scnlinicnt. La vieillesse ])eul être aimable; mais l'amour fuit devant elle, et l'amour est tout iioiir moi. Qu' Anaeréon soit mon ami; mais qu'.\cantlie soit mon époux. «
Béroë, Téone, Alasis la rappellent en vain. Elle s'éloigne du toit d'Anacréon ; elle cherche I- ■.lemeurc de Fkisilée. Elle la trouve s'affligeant .ivcc Atanthe et s'clïorcant de le calmer.
c< Pardonnez, lui dit-elle, une erreur d'un moment. Elle sera la sauvegarde du reste de ma vie. J'ai vu la gloire et ses prestiges! ils m'ont abusée, je l'avoue; mais je reviens à .\eanthe pour uc m'en éloigner jamais. »
.Vcanthe renaît au bonheur. Cidalie, implorant son pardon, a effacé l'égaremenl de (pielques heures. Est-on coupable quand on se repcnt et qu'on est aimé!
Basilée les jiréscnte au temple de A énus. « Ah! disait le lendemain Cidalie, qu'.\caiitlic ne fasse pas de vers, qu'il n'en fasse jamais, (^u'il laisse ce genre de mérite à ceux qui n'ont que celui-là. u
Quand elle rencontrait Anaeréon, et qu'il cherchait à l'attirer par ses chants : « ^'ous flattez mon oreille, lui disait-elle; mais Acanthe charme mon cœur. «
Qiirlqur (liiiidlilc que soil un vieillard, il doit renoncer à l'amour.
Paris. Typographie rion fr^^res, rue Cirancière, 8.
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