XVII. — Jo pro|iDso ms main
l'Ile s'élait tvciilic Ui |iriMiiiiT«' , el nu' ii'i;,iiil.iil si U-nili-cniciit ! " \ l'iiiis siMilc, lui ilis-jf, |iiiil avoir cv rrijard-là. — Aii|iii"i ili' Mars tli'sarnii' , n'i'sl-ii' pas , mon ami .' — Oli ! jr ni' suis (i.is Mars ; mais si le sfMliuu'iit irmlicllil ii ci- poiul la licauli', il iluil avoir la puissance d'elVaeer la laideur. Ma leuilre amie, je n'irai poiul anjiuird'lmi cliOï le général. — Pouripioi eila , elier enfant? — (l'est i|u'oii ne peut s'y parler. — Il l'allait donc ne pas j aller liier. — J<' erojais lonl i;a|;ner en nie déliarrassani de l.ueie. — Oli ' ji' m'en suis doutée, monsieur. — l'.li liieu, niad.iine, elle esl lieam-oup moins iueoiumode t|ue le i'ounnandeni' de !Nosari. — Mou ami, ne i'4'ains pas le eomnianileur; ne er.iins personiu'. Tu as en nuui priniier ano)ur; tu t'pniseras nn>u eteur; il ne l>:i restera rien à olïrir à persinnu'. — Kli bien, ne sortons plus d'iei : vcuis éloiijin'ie/. l.ueie sous dilTérenls prélextes. .le \ous proinels il'ètre sa[;e, et lunis parlerons sans ersse de notre amour, l'eut-on se faliijner d'entendre ee (pi'on eroit touj<uirs dire pour la preniii-re t'ois.' — Mais, mou anii,i|ue>le dél'aile donner an ijénéral .' lu pouvais dilVérer la premiire visite, tu l'as faite; In ue pouv, sans une impolitesse maripiée, ne pas eonlinuer, et In serais fàelié d'avoir des torts envers ton proleetenr. Tu iras, iher enfant; In me feras ï'ueore ee saerilu'e. I.e temps approrlir on ils te seront tons comptés. >>
Que ponvais-je répondre ' et où ne m'eùt-ellc pas fait aller? \ ous sentez (|ue mademoiselle l.ueie n'était ])as en tiers dans celte conversation : elle était allée clieri'lier un déjeuner délicat , ipie la liicnaimée elle-même servit à <'ôté de mon lit, et ([u'clle parlaijea avec moi. Je trouvais délicienv tout ce (|u'avaicul louelié ses mains, cl elle ne loucliait <|uc ee ipi'il m'était permis de |>rendrc. I.e vin tpic je lui\*ais dans sou \crre avait un parfum cniN rant; mais elle ne versai! ckaclcmcnt (|nc ce i[uc je pouvais boire. Messieurs les médecins, <|ui prescrive/, la dièlc, donne/, à vos malades des j;ardcs comme la mienne, s'il v eu a, cl jamais ils ne seront lentes d'enfreindre vos ordonnances.
l.ueie favorisait ces petites maïueuvres; elle allait souvent regarder par la fenêtre ce ijui se passait dans la rue, et je lui en savais bien bon l'ré.
Nous étions ;i peine cnlrc> (lu/, le j;éncral , qu'on annonça ^I. Rinaldi. \ oila tin nom (|iii promet, pen.sai-je; ee sera encore quel(|ue commandeur : il y en a pourtant bien assez d'un. Au contraire, nous vîmes par.iilie un bomme i;ros et court, au teint lleuri et au triple menton. Ajoutez à cela un babil éearlate complet ;;alonné en or, un couteau de eliasse au côté, une canne à bec-dc-corbin , et une perruque il marrons, et vous aurez le |iorUail de .M. Rinaldi.
Il s'approcba du i;énéral , lui prit la main, ee qui parut ne pas plaire; il la baisa respeclueuscnicnl , ce (jui concilia tout. « Je suis, dit-il, le père d'une enfant don! j'ai sans iloiitc perdu l'all'ection , et c'est ma faute. J'ai été puni d'inic injuste préférence : la petite vérole m'a enlevé mon bis iiiiiipic, cl je conçois maintenant (|ue la vaccine peut-être bonne à (]uclquc cbosc. Depuis la mort de mou l'ils, je n'ai cessé de maiijrir et de cbcrcber ma bile; mais votre lettre, général, m'a rendu à la santé et ii la joie. — En si peu ilc temps! rcjM-il I.nvcl, monsieur cnyraisse ou maiijrit donc ii volonté? — Ali' monsieur, si ma bile refuse de me rendre son amilié, dans deuv jours vous ne me rcconnaitrez jdns. — Qu'on est lieurcuv, monsieur, d'avoir un tel empire sur soi! on est propre ù Ions les rôles, et ee talent-là mène à tout. — Monsieur, poursuivit le ijénéral , mildentoisellc votre bile esl encore dans r;îi;e où l'on ne coniiait ([lie les sentiments douv. \'oiis avez eu de grands torts avec elle; mais je suis persuadé qu'elle mettra son bonbeiir il les oublier. — Coinnic monsieur mettra le sien ii conserver son embonpoiiil. ->
Le (jénéral regarda le plaisant d'un air!... Il n'osa ouvrir la bouclic de deuv beurcs. Il ne sulïil p.is d'être gai auiuès des grands , il faut juger le nioniciil oii ils trouvent bon ([ii'on les fasse rire, et le général n'était pas liomiiu' ii s'amuser des ridicules d'un père qui paraissait revenir aiiv seiitiments de la iiiitiire.
" Madame Derneval, reprit mon proleetenr, a placé elle-même mademoiselle votre bile dans un couvent distingué; elle vous donnera une femme de cbambre el une voilure ([ui vous y eondiiironl; le reste vous refiardc. Allez, monsieur, et croyez que je me félicite d'avoir pu vous être utile. »
J'avais été embarrassé , très-cmbarrassë , jusqu'au moment où M. Uinaldi rccia celle espèce de congé. Je craignais qu'il ne voulut prcscnler sa fille , offrir ii madame Derneval leurs remereimcnls communs. Il comprit, i< ce qu'il me parut, qu'une seconde visite serait déplacée, car il tourna ii sa manière un compliment d'adieiiv, coupé par des révérences plus ou moins profondes, selon le degré de considération qu'il croyait devoir accorder ii cliacun. Il s'inclina ju.squ'ii terre devant la bien-aiinée. C'est que rien n'attire comme la beauté, et que rien n'égale un empire que nous reconnaissons tous sans calcul et même sans réflcvion.
Je comptais bien ne plus revoir iM. Uinaldi, et je m'en félicitais;
■nais il esl des êtres si singuliers! On ne sait sur i|uui conipler avec euv.
Il rentra deuv bciires après doniianl 1 1 main ii lu petite TUérèse. ]''lle était mise avec un goi'il reni.ir(|ualile : madame tierncval n'onbliail rien. .V travers les voiles de la eoi|uellerie, perçait certain petit air inystii|ue ipii la rendait plus pii|uanlc. Klle m'eût paru ravissante, si celle devant (|ui tout s'éclipsait n'eût été la.
(À' père avait bien besoin de me faire revoir celle jidie petite créature! l'ciit-êlre aussi avail-elle voulu essajer enc(n'e ce ipie pciil l'art uni il la jeunesse et aiiv grâces. (Jiioi ((n'il en soit je prévoyais une scène, el mon premier mouvement fut d'aller me rcnfcriiier dans ma cbambre. Je réilécbis i|iie j'.iurais l'air d'un sot, si je prenais la fuite; (|iic peiil-être la petite \ ieinlrait lue clierclicr jusipie cbez moi , oii elle aurait tant de moyens d'cvcilcr ma sensibilité, tandis i|ue la présence du général la eonlicndrail probaldenient jiis(|ii'ii certain point. D'ailleurs la bicn-aiiuée ii;ii(nait-ellc le passé? .\'étais-je pas sur de moi piuir l'avenir? Je restai.
x ( )b cil, beau i;arc(in , cvpliipions-nons nu peu, dit M. Uinaldi en me frappant sur l'épaule. Nous avez, dil-ini, riieiireiisc liabilude de vaincre de toiilcs les manières. Vous rougissez! Allons, allons, remetlcz-vons. Tout s'arrange avec de rarg'eiit, el j'en ai beaucoup. D'ailleurs c'est encore moi qui suis cause de raccidenl de 'I bércse, el c'est il moi ii le réparer, tlle m'a rendu fraiiebenienl, facilemcnl îa tendresse. Je lui ai demandé comment je rcconiiaitrais nue conduite aussi loii^iblc. Klle s'est cvpliipiéc en nnigiss.inl , tcniz, comme vous rougissiez tout ii l'iieure. Je n'ai plus rien ii lui refuser, el je m'evécute; écoutez-moi. Nous n'avez rien, cl je possède un million. Nous êtes beau garçon, brave garçon; ma fille est jolie, elle vous aime; vous vous convenez, je vous marie. Je lui donne en dot un bien de cinq cent mille francs, en allendanl le reste, (|uc je vous ferai cependant atleiidre le plus louglemiis ipic je pourrai, 'l'oucbez la , mou gendre, voila une affaire finie. — Je suis sensible , monsieur, ii riioiineur ([uc vous me faites... — El vous acceptez.' — >oii, iiiinisieur, je remercie. — ^ dus refusez ma fille avec cinq cent mille francs! .Ma foi, mon cher, lant pis pour vous; cela ne se trouve pat tons les jours. »
Tbérèse joignait ses petites mains pendant que son père me parlait. Ses yeux se portaienl tantôt sur moi, taiilôl sur la bien-aimée. J'étais sur les épines, el je ne pouvais m'empêeber de regarder cette aimable enfant , c'était une figure de r.XIbaiie ([n'avait animée l'.^mour.
n -Mou général, dit-elle, vous [loiivez tout sur M. Jérôme; secoureznous, je vous en conjure. » I.e général [laraissait tout à fait U'avis que j'acceptasse; mais il savait combien ses représentations à cet égard seraicnl inutiles, et il fit une de ces réponses polies qui ne signifient rien du tout.
" Madame, dit vivemcnl la [)auvrc petite ii la femme cliarmanic , je ne [leuv m'y méiireiulre, c'est vous qui êtes l'objet de cette passion insurmontable dont m'a jiarlé le général. On ne peut vous préférer personne, je le vois ; mais il m'aimera s'il s'éloigne de vous, j'ose le croire, et c'est ma dernière ressource. Soyez généreuse, madame, ayez |)itié de moi. L'effort est-il si [lénible? Vous ne le connaissez (|u'ii (leiiii : il ne V(uis a [las é|)ousée, vous. "
La bieii-aimce était dans une de ces siliialions où l'on sait parfaileinent ce i|u'on veut faire; mais ou l'on ne trouve [las un mot -le ce (jii'on doil ré|iondrc. Elle se cacliait le visage d'une main; la [)etile avait saisi l'autre, et la couvrait de baisers el de larmes. La femme cliarmanic lui ouvrit les bras, et elles s'embrassèrent comme deuv femmes ([iii ne peiiveut se liaïr; mais ([iii sont iiiea|>ablesdc se sacrifier l'une il l'autre. La [ictilc était toujours siijqiliantc; la bien-aiméc résistait." Laissez-moi, laissez-moi, lui dit-elle en s'éloignaut , je vous plains; mais ee (|uc vous demandez est aii-ilessus des forces bumaiiics. "
Elle disparut en portant son moucboir ii ses yeux. Je voulus la suivre: la pauvre petite me [uil il mon tour. Sa [lassion naïve s'cvpriiiia avec une énergie, un ebarme prcsiiuc irrésistible. J'eus [lomlanl la dureté, ou la vertu, de me défendre encore. " Allons, allons, dit AI. Uinaldi eu sc]iarant sa fille de moi, c'est trop nous abaisser. Si l'on ne mariait aiires tout ([uc les filles ii qui il n'est [ws arrivé d'accident, combien il en est <|ui reslcraienl lii ! l n million d'ailleurs couvre bien des tacbes. Uetonriions ii Pavie, et gardons-nous de maigrir : je me suis aperçu que cela ne vaut rien, et ne remédie a rien. -
Il fallut .[ii'il ns;'il [«resqiie de violence [lour faire retirer cet aiiiiae enfant. Elle m'adressa un dernier regard si doulourcnv!... Je
bl
J'étais dans un état, oli !
rcntcndais sangloter dans la pièce voisine dans un état !..,
La journée fut longue, comme vous le jiensez bien : le tem|iS n'a [las d'ailes [lonr les ciciiis affligés. Le commandeur de Nosari vint. Il avait trop de |)éiiétration [lour ne [las s'apercevoir qu'il s'était [lassé quel(|iic cliose d'cvlr.iordiiiaire. Il essaya de nous distraire à force d'amabilité; mais les plaies de l'âme ne se ferment qu'avec le teni|)S. Le commandeur, fatigué on pi([iié de riiiiilililé île ses efforts, se retira de très-bonne lieure : on avait fait dire aiiv autres qu'on n'était |ias visible.
On range le caméléon parmi les animanv fabuleux. EU! que sommes-iiô'us donc, nous (,ui ebangeons sans cesse de jjoùls , d'Iiabi-
SI
JÉROMK.
Iiulis, fr(>piiiioii>i , (Ir oarartrrrr; v\ im''iin' de jilMsinnoiHiiS? fîiie nie ii'sli-l-il iiiaiiilt'iiaiit (le ces fornios srdiiisaiilis aii\(|iu'll('s je ilciis île si ili>ii\ Miiivciiirs:' l.c «jôiirnil cl moi, si alVaililis, si rliaiij;(''s, si iiuciiiiiiaissalilcs |>riiilaiit iiii («'rlaiii lriii|)S, rcpiinu's Piifiii ri'l t'iiiliiiiipniiil, (Ttlf fraiclinir iialilicis ii îles laiiit'li'iiiis de iiolio «[[c, t'I iiolic K'ioiir à la saiilo l'iil fi'li'liré par iiiic iVlf dont M. (le Nosari voulut liirii laiif les luiimi'urs.
<i'i'st la prcmii'rp fois f|ii'il iii'ail viaiiupiit rendu service ; et pendant (|ii'il iiareoiirait les luisipicls ilhiinincs, (|ii'il diii|;cait le feu il'arlifue, ([u'il surveillait rarranijeuieul d'un superlic aiiilii|;u, qu'il iloniiail des ordres pour le bal qui devait lerniiiier la utiil, je causais, moi, sur un liane de i;a7.un, dans un apparlemenl ali;i]idunné, au fiuul il'une fjrolle écartée... je causais!... INe faisais-je (|ue cela.' Oli! Iiien peu de chose de plus en vérité. Kile Conservait encore le fleijinc, la dinnilé d'un médecin; elle m'opposait mon étal... Mon élal! il clait railiein. l'Ile fciijnait de n'y pas croire, elle refusail nlislinciuenl de s'en assurer.
("elle nuit s'écoula coninie (elles oii on prend ihi liruil pour du plaisir cl de rar|;enl prodii;iié pour de la m.i|;uilieiii<'e. le soleil reparut, elYacant jusi(u'an souvenir des folies luiiuaiues. I,cs feu\, sans cesse jaillissanis de sini sein, senildaienl dire ii ecn\ (|ui avaient voulu remplacer sa lumière : Mortels, que vous êtes pelils!
(Jli ! rpiclle délicieuse surprise pour un être élevé dans des souterrains, ipii n'en sérail sorti que la nuil |ioiir voir des fusées volantes, et qui serait |iroduil tout à coup à la lumière du soleil 1 INous sommes insensildes à ce speelaele : nous l'avons lanl vu! Ainsi une belle femme si loni;lemps désirée, une |;riinde fortune si loni;lenips eonvoilée, nue ]daee iiuporlanlc si buiijlemps briijuée, ])erilenl leurs cliarnies par la jouissance. Pins elle est vive, plus elle ressemble à un feu d'arlit'ice : ])lus vite elle s'éteint.
.l'ai (pielquefois donné des fêles. Kilos étaient d'un tout autre f;enre. .l'ai marié des lillcs jolies cl s:ii;es à des jeunes ijens honnêtes el laborieux. Ils n'ont pas connu les ])laisirs bruyants d'une nuit lumnltueusc : ils s'éveillaiejil pour renaître au bonheur. Leur premier mol était ((i/tiiiir. le second recimyinisinnice.
I.ei;énéral nous dit en se levant (|u'il se proposait de partir le lendemain pcnir Paris. « Madame Uiuler, ajoiita-t-il , n'en sera pas fâchée, l'.lle a remis son commerce en des mains sûres; mais rien n'est tel cpii" l'ceil du maiire : le bon la l''onlaine l'a dil. Au reste, si l'on avait abusé de sa confiance, elle a d'ailleurs de (pnii vivre eommndéinenl. Prenez, ceci, belle dame, u (^'élail un brevet de pension à laquelle le i;rade île son mari ne lui ])ermellail jias de prélendrc : on la Irailail comme le preu\ François I"' eût trailé la veuve de Bavard. Je n'avais jusqu'alors éprouvé pour le i;énéral qu'une atïeelion sincère tempérée pa1' le respect le plus fondé, .le ne fus pas maître de moi; je lui sautai au cou, el je le serrai dans mes bras aussi loni;leiups cl aussi fort que si j'eusse embrassé l.uvel. Etonné de ce que j'avais fait, je reculai de si\ ]ias; j'aurais reculé de si\ toises si la cheminée ne m'eût arrclé. « Pardon, lui ilis-je, mille pardons, j;énéral; pour penser.! l'éliipielte il faul se posséder, et le seiiliment fait tout oublier, hors le bienfait. — Payez toujours ainsi, .lérôme : voire manière est la liiiiine pour ceux qui n'oblir;enl ])oiiil ])ar vanité. »
'<ïadame Denieval félicilail , embrassait la bien-aiiuée. La femme charmanle ne disait rien; mais ses yeux, ses élreinles!... La réponse du j;éiiéral lui avait fait aussi oublier les distances : nos bienfaiteurs n'étaient pas descendus; ils nous avaient permis de monter jusqu'à
CIIT.
On donna lin mafpiifiquc et dernier dîner à l'hôlel; le commandeur était du nombre de ceux qui devaient l'embellir. Il s'était place a la droite de la bien-aimée; mais j'étais à sa (jauche, et si je ne pus rien dire de parliciilier, du moins fiit-il forcé de donner à la eonversalion une tournure (jénérale. M. Denieval avait raison : je n'ai pas connu d'homme fait pour plaire comme celui-l;i rpiand il en voulait prendre la |ieine. Il fit le charme du dîner, et je ne trouvai pas mauvais (|ue la l'eiiime charmante éprouvAt du plaisir à renlendre. Mais an dessert il dcilaia ipi'il parlait avec nous, el cela me déplut exccssivemenl. <• .le viens île qiiiller le service, dit-il au général; ainsi je ne liens à rien. J'ai un revenu cousiiléralile; je puis le dépenser à Paris cniume à Milan. Je vous aime, je vous estime, el j'irai vivre avec vous, .le vous avoue franelicmenl rpie madame Ruder entre pour qiiclipip chose dans mon projet : si on vieillit auprès d'elle, ce iloil èlre du moins sans qu'on s'en aperçoive. P(rnielle/-moi d'espérer, madame, que vous m'aciorilerez votre aiuitii' quaiiil vous me connailre/. mieux. .. Je n'ai jamais eru :\ une amitié désintéressée eiilre une femme charmanle el un lioinme aimable, .le ne sais quelle mine je fis; mais elle devait rendre d'une manière bien sii;nificalive ce qui se passait en moi, car le >;énéral me regarda de faron à me faire baisser 1rs yeux. Je sentis bien que j'avais manqué aux bienséances, mais que me faisaient des usa(,'es comparés aux inlérèls de mon rieur? Après toiil, peiisii-je, si ma mine a déplu au commanileiir, il n'a rpi'.i je dire; nous avons chacun une épée, el je ne serais pas fâché de meiléf.ire de cet ami-l.i.
La bien-aimée ne lui fit pas de mine, el cela me clioqiia encore; elle donna, à ce qu'elle répondit, une louniure d-ime, alliranle, (|ui, selon moi, se réduisait ii ceci : Monsieur, je vous remercie de vos
olïres, el je les accepte avec un sensible plaisir. Klle n'avait pas dit un mot ipii eût un rapport direct ii cela, mais il nie plaisait d'cii- Icnilre ainsi.
Ma tète se monta. Un an plus tôt j'aurais éclaté en publie, mais je devenais tout à fait l'rançais : je crai!;nais le ridicule, .le me préparai à nue de ces scènes cmijui^alcs où l'épouse innocente est toujours victime de l'injustice du mari. Oli! les vilains honimes! les vilains lioiiimcs !
« Je vois, mailanic... — Madame! Lucie n'est plus avec nous, mon ami. — ,1e vois, madame, avec le chagrin le Jilus profond, Icsprojjrès du commandeur pris de vous. — Ah! monsieur (■onlinue d'avoir de riiiimeur. — J'en ai, madame, el beaucoup. Voire réponse à M. de INosari... — N'était que iiiilie. — Alïectuense. — Je me suis même attachée à la faire froide. — ("'est qu'elle ne l'était pas, madame; elle ne l'était pas du tout. — A oule/.-vous, monsieur, que je vous rappelle les mots? — Kh, madame, c'est bien des mois qu'il s'afjit! Aurez-vons aussi la bonne foi de rappeler ce rcijaril qui ])orlail la satisfaction dans son cieiir et le désespoir dans le mien;' — Jérôme, je n'ai jamais eu de torts «iivers vous, et je me suis ])romis de n'en jamais avoir. Il n'est |ias d'amour sans confiance, et si vous m'aimez aillant que j'ai lieu de le croire, noire explication doit finir là. — INoii, madame, non; je ne suis jias de ces hommes qui s'arranj;enl du ])artai;e iruii ca'ur. — N otre iulenlion, monsieur, est-elle de m'outraner!' — Mon inlention, madame, est de xoiis dire tout ce que je pense. \ dus ililéressez trop le commandeur pour qu'il ne me déplaise pas infinimenl, et je me llatic ipie vous cesserez de le voir. — Ah! Jérôme! Jérôme! Si jeiiiie encore, x-ouloir être lyraii ! — Je le .sais, madaïue; c'est ainsi qu'on nomme ceux qui soulieiinent leurs droits. — Des droits, monsieur! des droits! Oiiels sont les vôtres, s'il vous plaît, que ceux que je puis restreindre ou supprimer à mon i;ré? — A votre jjré , mailame! Ah! cet ell'ort est en votre puissance! 11 est donc démontré que vous ne m'aimez plus? — Je ne t'aime plus, infjral ! je ne t'aime plus! Kh bien, si In n'as pas reconnu dans tout ce que j'ai fait pour loi cet amour brûlant, désintéressé, invariable, qui fit, jusqu'à ce moment, le bonheur de ma vie; si, pour te convaincre de sa réalité, il faut que je sois iiiie femme bizarre, extravaf;aiitc, injuste, que je rompe oiiverleiuciit avec l'ami de ton bienfaiteur, avec un homme que son à|;e cl ses (|iialllés devaicnl mettre au-dessus du soupçon, je suis prête à le faire; j'aurai même la (jéiiérosilé de me chari;er, seule, du blâme qui doit suivre une démarche de cette nature. »
Elle se leva et se mil devant un secrétaire. « Dictez, monsieur, je vais écrire, i-
(le dévonemeni absolu, cette soumission au caprice le plus inexplicable m'inspirèrent un retour sur moi-même, un mouvement de honte qui ne me permirent jiliis d'ouvrir la bouche. J'étais debout devant elle, atterré, contrislé de la sottise que je venais de faire, mais trop or(;ueillcu\ encore pour en implorer le pardon. Sa poitrine était oppressée, ses yeux étaient i;ios de larmes qu'elle s'efforçait de retenir. Je savais cependant qu'il ne fallait qu'un mol pour ramener le calme dans son âme et le sourire sur ses lèvres : j'eus la cruauté de ne pas le dire.
" Vous n'êtes point, répéla-t-ellc ax'ec le ton d'une tristesse profonde , de ces hommes qui s'arraiiffcnt du partaiïc d'un cœur! Voilà de ces traits qui déchirent el que doit alleudre une femme qui oublie son devoir. On ne doit reconnaître de cause de sa faiblesse que l'allrail du plaisir. Kl où est, en efl'el, le terme où elle s'arrêtera? Son complice lui-même, qui a cessé de l'estimer an moment où ont cessé ses espérances, n'a que trop de raisons de croire que ce qu'elle a fait pour lui elle le fera pour ceu^ qui cherclieront à lui plaire, et bientôt le mépris et l'abandon deviennent la juste punition de sa faute, u
Je ne pus en écouter davaiilai;e. Je tombai à ses pieds, et le front courbé dans la poussière : « (iràce, ijiàce! m'écriai-je. Je suis un insensé, je suis un monstre, puisijue j'ai pu vous offenser. Mais vous mépriser, vous abandonner, vous pourriez le croire! vous avez pu me le dire! point d'amour vrai sans estime, et le mien est tellement lié à mon être, qu'il ne peut me quitter sans emporter ma vie. >> Je me levai, je pris la plume, j'écrivis :
n Monsieur ,
i> Un mouvement de jalousie m'a fait outrager une femme que j'aime avec idolâtrie, et qui mérile mou plus profond respect. Je lui ai demandé un pardon qu'elle m'accordera peut-être, et je ne roiwjis |)oiiit de vous faire des excuses, à vous, monsieur, envers qui je me suis comporté de la manière la plus répréliensible pendant ce malheureux diner. Croyez... >>
Elle était restée assise, et j'avais commencé à écrire (leboiil. Klle lisait ec que j'écrivais, et h mesure que je me soulageais par l'aveu de mes fautes, des larmes douées coulaient de ses yeux. Je posai la plume pour les recueillir, pour les essuyer. « Ali! laisse-les couler, dit-elle; celles-ci sont les larmes du plaisir. » Elle s'approchait dc moi, elle m'attirait doucement; j'étais sur sesf;enoux... et maielire... elle la déchira. <> C'en est assez, l'amour est satisfait, et tu n'as pas
JlltOMI
fil oiivcis le l'oiiiinaiiiUMir ilf lorl» ([iii mVi'ssilenl une n^piiiHlioii di' ccKp iiiiliiic. Clii'i- fiilaiil, |iliis tic ers sci'iics-lii , jr l'rii sii|i|ilii' : lu ne siiifi |iiis i|iu'l iiuil lu m'as fiiil. ■■ Je m- siiviiis ce ipic jr ilcv.iis iiiliiiiror ilaviiiilii|;i- ili' ses cliarim'H iiii de sa liiiiilr; je nr sais ce c|iic jt' lui ié|ii>U(lis; mais ce IVu iliviu, iiMic|iiimr nu mcimcnl, s'('TliH|i|ia ilo nos cii'uis avcr une vinlfurc... l.'Amciur avait i'i'm|ilac(' l.iirir, «•! fC U'Mioiu-lii u'csl jamais iiulisricl.
" Ah! (lil-cllc l'ii ii'vi'naul (le la plus ilrlicitMisr Ivresse, elles e\isleiit <lone, ces ilouoeurs si vantées il'uii laeiiimmiulemeMl! mais elles eoùtent li<i|> «lier. Mou ami, ne iiiuis laeeiiuimiiilniis plus. — \oii, rcniine eélesie; que rieu n'alti'ie «lésoiinais les eliarmes de niilie union. Ilemions-là solide iiulaiil (|ue respeetalde. l'"oicnns les luéeliants enx-mèmes ii eoiueuir i|ue vous aver. mis le eomlile ii vos liiciiraits : je vous demanile volie main; aeeorde/.-la-moi.
n — J'alleuilais eelle piiiposiliou ; lu me la devais, luiui ami... — A qui la lail-on, qu'à eelle (|u'iiu esliiui' el qu'on veut aimer toute sa vif .' — Depuis loniflemps je suis piépari'e à le lépcnidie. .l'ai plis une délermiualion rélléeliie, invaiialile. .le jure, (lar l'amour el l'iuuineur, de ne ptiiul m'en éearler.
» Mon ami. je suis assez liieii, je le sais, pour ne pas mcUre «l'amour-propre à en convenir l'ranelieuu-iil ; je n'ai encore que vinijlqiialre ans. mais lu n'en as pas dl\-si>pl. I.a licaulé passe vile; les passions s'éleijjiH'ul lenlemenl. Il ne me restera rien de ce qui le séduit maiutenaiil, i|uc tu seras jeune eiieore pour l'aunuir. tjuclle serait ma douleur si. ui'étaiil llallée d'élre aimée aussi constamment ([ue j'aimerais moi-même, je le voyais remplacer le sentiment par des procédés d'autant plus cruels qu'ils interdisent la plainte, diuil ils sont le luotil' le plus amer 1' .le connais celle sorte de respect diuit certains nuiris loul métier, et dont ils ont l'audace et la làcliclé de se faire luiniu'ur. lue Icuiuii' pour qui sou mari a des éj;ards n'est aujourd'hui qu'une iulortunéc trop déceiile pour se plaindre el assez, l'iirte |ionr dévorer ses chaijrins. Oue (;a|;nerait-ellc, d'ailleurs, à réclaiMcr ré(iuité naturelle, si dilVcrcnte de la justice des liomjues, puisque le mari le plus injuste cl le plus authcutiipicmciil méprisable trouve souvent de la protection dans les lois cl loujiuirs des ap])rohaleurs parmi ses semhlahlcs ' Il faut (|u'il ail liicu scandaleusement tort, avant ipie le uxuide l'accuse. Tu as un cvcellcut c cur , mon ' ami ; mais la vivacité de tes passiiuis me l'ail trembler. — Kllcs n'ont cpi'un objet, ma bonne amie ; jamais elles n'en auront d'autre, et leur vivacité même doit vous rassurer, .le n'aurai jamais le moiiulrc Irait de ressemblance avec le tableau (|ue vous venez de m'opposer : c'est celui d'un homme abomiu.ible. — 'J"u le crois charijé, cher enfant, et je ne fais que généraliser mes idées ! que dirais-tu si je les particularisais:''Pu cesseras de m'aimer un jour. Oelle prévoyance, pour être cruelle, n'en est jias iiniins foiidi'e sur l'expérience. D'abord tu craindras de m'aflliijcr ; lu me cacheras tes démarches, el la contrainte que tu l'imposer.is le fer.i liicutôt passer de l'iiulilTérence au déi;oiit. Alors, si j'étais ta femme, naîtraient les chaipins ilmucslique, l'ennui dans l'intérieur, les tracasseries récipmiiucs; l'aigreur d'une part, et peut-être la haine de l'autre. Je veu\, à l'épn(|ue fatale. r|u'il m'en coûte on non, pouvoir te rendre ta liberté. .Ii' vcuv que lu portes partout un cieur que personne ne hvcra; (|ue tu uses, pour ainsi dire, le plaisir, cl c'est alors que le viilc de Ion ilmc te fera sentir le besoin de l'amitié. Tu reviciulras à moi, à moi toujours disposée ii écouler tes plaintes, à partager tes ])cincs , il doubler les jouissances par l'intérêt qu'elles m'inspireront. (!e uioiuont sera celui de uinn iriomplic, parce que mon eni])irc, indépeuilant des jiassions, sera élabli sur l'estime, la confiance, el ne s'alVaiblira JHtnais. \ oici donc quelle est ma résolution ; je la prononce a\ ce le calme de la raison : ainsi il serait inutile d'entrc|uendre de me la faire ciiaiii'cr. Ce que ramante la plus tendre peut prodiijner de prévenances, d'atlinlions, d'éijards, de faveurs, t'upparticiidra sans partage ; mais jamais lu ne seras mon époux. 1)
Je l'écoutHis nVec un étonnenuni ipii Iciiall de la stupéfaction. Je ne concevais jioinl i|u'clle refusât l'ortre la plus flatteuse (|ue puisse faire un humme aimé. Si le cuiumandeur n'eût été eni;ai;é iriévocablemcul dans son ordre , j'aurais pense (|ue les motifs qu'elle m'opposait, et(|ui ne me paraissaient <|ue spécieux, tendaient à iii'éloiijucr d'elle insensiblement. Je rejetai cette idée, cl j'culre|uis de la convaincre par le plus fort des raisonnements. " Ponvcz-voiis vous abuser, ma bonne, ma tendre amie, sur le plan de vie que vous nie pro]iosez ' Ignorez-vous de ([ucl bl.îmc on chanjc une femme libre qui a un amant axone, auquel elle ue refuse que de légitimer son aimnir? — Tu ne nie diras rien là-dcssns <|ue je ne me sois déjà dit. Je n'ai plus i|u'uii sacrifice ii te faire, celui de ma réputation : je le le fais, cher enfant. «
Je répliquai, j'insistai, je la pressai. " M» chambre touche à la tienne ; la porte en est ouverte. Sois dès ce momcnl mon ami, si In ne veux plus être que cela. >p Je courus, je volai, el le jour me trouva dans ses bras.
>ons descendîmes chez le |;cnéral. Les voitures étaient .a la poric. Monsieur, madame Derneval el le eommandeur nioiiterent dans la première. Il y restait une place, Kllc l'aurait prise que je n'eusse pas murmuré ; la scène de la veille était encore si près de moi ! Luvcl sauta dans la berline, (^uel plaisir il me fit !
Je me reloiirnai. je la cli<>riliiii. I^llc était montée dans une chaise de poste .1 deux places. I.e «erélaire du |;ciiéral tenait la portière; il «liait metlic le pied a l'éliicr. Mille iiardons. moiisiciir ! lui disje
en passant entre lui et la chaise. Il m'cnlendit ii i veille, et prit un
cabriolit de moitié «Née l'int lant. .le me plaçai auprès d'elle, I i
persuadé que l'on coiisiiléreiait let ariaii|;ement comme un cllt'l du hasard. I,es amants seul» s'inniejnciit que l'on ernit ii l'cs hasurds-la.
Nous courûmes jour el nuit. >onH arriva s ii l'aris, lrès-fnli(;iié«,
mais si henreiix 1 Je la conduisis ii sa rue de Itiici, et le cabinet qii'ini avait préparé pour moi, et la cliaise de poste, et le boudoir de mndaïue Derneval, tout cela éliiit la mèi hose. Il est un il|;e où l'on Nt délasse par l'exci's même du bonheur.
.Son commerce s'était accru an dclii de ses cspér.iiiees. lue hllc de qil.iraiite ans, doiil la probité n'était companible qu'a sn laideur, cl (|ue peut-être elle avait choisie exprès, avait coniluil ses allaire» penilant sou absenee. .Sa pension ajoutait coiisiilérablement a son bicn-etrc. Kllc ijarda celte lillc, afin (|ue je pusse voir le minnle : l'est qu'elle comptait le voir avec moi. ■■ 1 ii peu de bruit, me ilisail-elb> . repose l'amour un momeiil, el il |ieiil cire avanta|;ciix de se laisser i|uelqucfois aller an tonrliillini. 'J'onles les femmes aimables voudront te plaire ; je m'eirorccrai de le mériter. Tu me (|uittcras avec peine, tu me chercheras dans la foule, lu me retrouveras avec Iransporl, el Ion cieiirsera lon!;lcmps neuf .iiipri'S d'une amante qui saura rajeunir
sans cesse le jilns délicieux des nlnisirs. »
I.a plus i;raiidc partie du jour était consacrée au devoir et a ramitie respectueuse. Je la passais entre M. el mad.inie Derneval. Le^ soir, l.iivel et moi nous sorliiuis. Il coiiinil chez celle pour qui, d'après son système, il ne pouvait avoir qu'un ipiûl léi;cr. Il l'avait trouvée (jramiie, embellie, cl elle lui toiiriiall la tête , qnoiiin'il n'en xonlul pas convenir. .Moi je courais ii ma rue de lliici. " Ah ! te voilai — J'ai bien tardé. — Oui , jamais assez UU. — Kl j.imais assez loie;teinps. ...Nous nous cachions ilims un hacre ; nnns allions enteudre on Molière, ou Corneille, ou C.rétry, dont le lalenl hnuore l'instiliil, ou Guillard, qui peut-être l'hnniirera quelque jour : les dieux sont Icnls à faire justice, mais enfui ils la fonl.
Si le sjiictaele n'est pas toujours l'écolr des mtriirs, il est eerbiincluciit la meilleure école du inonde, quoi qu'eu dise l'atrabilaire Ceoffroi, qui prend des sophismes iiiiiir des raisonnements, cl i(iii se sert de son esprit, ipiaiid il en a, coiniiie >i» mauvais dessinateur prodip,iic le coloris. >.ous snrtinns enclmiités du Minnilkri>iic . il'Oljltiie à hdone. de Sillviiin ou du Cid. .Anus soiipions. I.a laide tille se mettait en tiers, el celle conlraitile passa(;ère donnait un nouveau charme il la nuit. Kllcs étaient toutes les iiiêmcs, ces nuits île bonheur, cl cependant (elle de la veille ne ressemblait pas ii celle du lendemain. Celle félicité, imre, inallérable, durait depuis deux ans. I.e commandeur de >osari lui-même semblait la respecter. Il se conduisait en homme qui attend, qui prépare l'amitié. Toujours une extrême réserve était jointe à la [dus piquante .imabililé. il voyait tous les jours la bicn-aimée chez le ];éiiéial. Kllc ni' nianipiail jias d'aller rindrc ses devoirs, c'était le prétexte ; j'y étais, c'était le molif, cl si les nuits sont conrlcs quand on les liasse ensemble, il est assez naturel de j;agner «pielquc chose sur la loni;iiciir des journées. Si le commandeur venait à la rue de lîuci , c'était lorsipie j'y retournais, c'était avec moi. Ses visites étaient courles ; il iiarlail peu, et tout se réduisait il ceci : La lièvre n'est pas un étal naturel. Kllc passera ; l'ainilié aura son tour. Ses espérances ne m'alarmaieiil pins. Il était cepeii<lant le même qu'au jour de celle scène cxlravagante; mais j'étais sûr d'avoir la fièvre le reste de ma vie : je le croyais du moins, l n éveiicmenl bien imprévu, bien extraordinaire, m'ouvrit eiilin les yeux, et me prouva que le système de l.iivcl, bien qu'exagéré, li'élail pas du tout sans vraisemblance.
Il vint un jour eu grande cérémonie chez le général. Assez embariassé, d'ainès les principes qu'il avait avancés, il fit en rougissant, el de la manière la plus ijauclie , rannonce de son fuliir mariage. Madame Derneval cl la bicn-aimée rirent de manière a le déconcerter tout il fait, rt De plus grands hommes que moi, leur dil-il. mesdames, oui été en coiilradiction avec eux-mêmes. Je ne sais s'ils ont fini comme moi par ne savoir ce qu'ils disaient ni même ce quMs faisaient ■ mais je vous avoue que jai abjuré mon athéisme aux pieds de mon Kmilic. et je me Halte que vous me ferez Ions l'honneur d'être de ma noce. \ oilii ce que je cherche depuis un quart d'Iieiire. et ce que j'ai en tant de peine il trouver : les gens d'esprit ne soiil pas toujours en veine. •
Il était bien singulier que I.iivel regardât son système comme une chimère qnaranle-liuit liciins avant qu'il dùl me paraître raisonnable autant que je l'avais trouvé inseiiséi .. , „ .
Nous v fûmes ii cette noce. Madame Budcr avait emprunte de 1 art tout ce qu'il peut ajouter a la pins b.lle nature : j'étais pare de SM mains et elle n'avait rien oublié. I.e général lui donnait la main; le
co ùindcur conduisait madame Derneval; Kniilie, radieuse de joie
et de désir ouvrait la marche avec son père. Dix lemuics et autant d'hommes 'ehcichaient des yeux ceux ou celles qui pimvaieiit buir convenir. Je présentai mon bras a une fciiimi- jeune comme llel.e, jolie comme elle, el dont r.cil élait csi-iègle comme celui de la folie. Sous descendimes, et nous primes les voitures au hasard. >ons nous
JÉRÔME
ti'uiivàiiifs, iiiailaiiK' de Vernnii <'t moi , stvt-i' un oncle sourd et une mère rpii n'clail pas sorlie de clie/. elle depuis div ans pour cause île rliuinalisnies. iNous avions laisse le l'ond aii\ i;iMnds parents, cl à eliac|ue inouveineni du carrosse, la maman <rl'.iiiilic poussait un cri. C>n se permet de tout dire quand on n'est pas entendu ; d'ailleurs, mailanic de \ ernon saisissait ;i merveille, et elle n'avait lu'soiii ipie de s'cvplii|ucr à demi, .le ne lus pas div minutes à être convaincu i|ue ma jidie eonipaf;nc était positivement ce (|n'anntuicaient ses }euv. Klle unissait le caractère le plus incuiM'cvaMc, la ilcraison la plus complète a l'esprit ilu plus ruse lutin. Il me semlila i|n'unc teinte de celle |;aielé l'olàtrc ne mcssiérail jms à madame Uuder, et je m'a|ierciis, pour la première fuis, de la monotonie d'un sentiment raisonnalde et raisonne t
( )n diiia, et, sans ) penser, je me trouvai a lôtc de madame de N cruon. On dansa , et clic lue prenait i|ti.UMl je ne l'imitais pt)int.
Nous vîmes paraître un homme gros et court , au teint fleuri , au triple menton : c'était M. Rinaldi
On nllail servir l'aniliii;!! : le jotir allait repnraitre, et je n'avais pas pense à danser avec madame lluder. .le m'empressai de réparer eel ouldi Inipardonnalile, et je lui proposai une valse. <■ Non, inedil-ell( à l'oreille ; les rjrclots île la folie ne vont ni à mon ài;c ni ii mes lialiitudes. Tu es liien ; amuse-toi. « I,e i;énéral vint s'asseoir auprès d'elle. Il n'avait point, sans doute, l'intention de me favoriser ; mais je fus fort aise de l';i-pro|)os, et je valsai avec madame de \criion.
.Nous n'avions pas liiii, qu'on vint dire qu'on avait servi. Madame de ^ erimn se donna une entorse, ou en eut l'air. Elle jeta un petit cri si douv, elle se laissa aller dans mes liras avec tant de f;ràce. que je ne savais plus oii j'en étais. Je la conduisis, je la portai dans une salle voisine. Ses petits cris ne irnissaient pas. Je ne pouvais la délacer, par une raison Iri^s-simple : c'est qu'elle n'avait pas de corset, mais je délaeliai les cpinijles d'un ficliu déjà fort indiscret, et j'essayai le miiQiiéliijne. Son eiïel est sur entre jeunes cens de sexes dilVérenls. ■ Kemcne/.-moi à l'iiolel , me dit-elle. Nous me soulai;c/. Iieaucoup: mais votre manière de traiter e\ii;e du mysti'rc, et vous vous comportez comme un enfant ou comme un fou. — Quoi donc, M. de \ ernon trouverait-il mauvais... — !M. de \ ernon , dit-elle en se levant et ni'enlrainant avec la rapidité d'Atalantc, .M. de Vernoii est la meilleure iwlc de mari qui evistc; mais ce n'est pas devant lui que vous devez inittjniHiser sa femme. »
Elle nie poussa dans son carrosse, elle y sauta après moi. Elle monta ses escaliers quatre à quatre, et elle renvoya ses feinmes. .\|)paremmeiil, pensai-jc, qtie le mystère est pour >E de Vernoii tout seul. '• A propos, me dit-elle, voulez-vous un consommé? — Je n'ai besoin de rien. — Comme il vous plaira, beau colonel. » Elle tourna la clef, cl ma foi...
J'avais été, pour ainsi dire, enlevé, je n'avais pas eu le lcin]is de réfléeliir ; mais le moiiieiit du réveil ! C'est celui où la conscience, que rien ne disir.iii encore, nous présente le miroir et le tient avec
un liras de fer. Je pensai que , de|uiis deux ans, cette nuit était la premii-rc que j'eusse passée loin d'elle; je nie ra])pelai mon défaut de ]iroiédcs peiiilanl la journée préeéilentc; je sentis la nécessité cl la lïonte de rctotirncr ii elle : j'i'tais sincère en ce miiiuent. ."Mais qu'il est imiiiiissant le souvenir d'uiu' fciunic dont ou cesse d'être anioiireuv! Miulainc de \ ernon réveilla avec elle le désir, la j;aieté, le lilaisirct la démence. Elle se leva enl'in, et m'aida à m'Iiahiller. Elle s'arrêtait à cliaque instant devant ce qu'il lui plaisait d'appeler mes eliarmes, et elle riait de tout son cœur du triliiM Inné, disait-elle, qu'elle ofl'rait ii chacun d'cuv.
Elle nous fil servir ii déjeuner aussi 1rani|uillenieiil que si elle eût été en Icte-ii-lète avec son mari. Cette condnile était nouvelle ]>OMr moi. Je concevais si peu ce que je voyais, que je passais de la surprise à la stu])él'aclion. Je déjeunai fort bien cependant, cl pour cause. Je voulus ensuite me retirer; elle me nolilia, en faisant une petite moue si ilrolc, et en me lapotaiil les joues, qu'elle eniciulait prendre l'air. Elle sonna : Les chevaux, dit elle. Elle me prit la main, me lit descendre aussi Icslcnieiit qu'elle m'avait fait monter, et orilonna île loucher aux Cliamps-Elvsi'cs.
Là, il lui passa par la tète de manijer un melon. Elle voulut ensuite aller ilincr au bois de lioulo|;ne; elle revint prendre des ijlaees aux Tuileries ; elle liiiil par me conduire à l'Opéra. Elle y avait une loj;e jjrilléc, oii, du moins, on était ]ilus commodément que dans les tavernes que nous avions parcourues.
Elle me ramena chez elle étourdi des événements de la journée. Elle nie déshabilla, beaucoup plus lestement qu'elle ne m'avait habillé, et clic me dit le lendemain malin : « Alon cher colonel , tout s'use. Nous n'êtes plus en arjjcnt coiuplant : allez à vos alVaircs. Je vous attends demain soir. »
Des que j'eus perdu de vue celte espèce il' Armidc, je me révclll.ii comme |{eiiau(i. Je m'étais a])creu, pendant nos courses de la veille, que les hoiiiincs la saluaient assez cavalièrcnicnt , et que les fciiuues
Il rentra deux heures après donnant la main à la petite Thérèse.
détournaient les yeux. Je me sentis humilié de rineoiivciiance du rôle que j'avais joué, et, pour la troisième fois, le remords vint bourreler ce cœur trop faible. Allons, me dis-jc, allons trouver celle qui pardonne tout, et avouons-lui ce que... ce que... ce qu'il ne m'est pas possible de lui cacher.
J'entrai en tremblant dans la rue de Buei; je tremblai bien davanlaije en entrant dans le mai;asiii. Je crus in'aperccvoir qu'elle avait pleuré, et je ne sus quel maintien prendre. N ciiez, me dit-elle d'un air aisé qui ne s'accordait pas avec mes observations. Je la suivis; elle me mena dans sa chambre : « l'ourquoi cet embarras, cette loujjeur, mou ami? Ils ne sont pas causés par le reijret de ce qui s'esl passé : ce i;oût est trop nouveau pour qu'il vous perinetle d'écouter la rai.soii. \ ous êtes donc aj;ité jiar la crainte île m'alUiijer :' Soyez tranquille il cet éjjard. Depuis six mois vous n'avez plus d'à-
IKHOMlù
iiioin-, n ji' me siiU Iciilcim-iil, pciiiblciiifiil |iic|iairi' a te (|iii m'nilivr iuijoiiril'lmi. • J'iiilii'|iris île Ui lasMiicr par l'os cvpitv.sUms «le l'iii i|iii jailli><>aiiiil aiitrcIViis ilc iiiuii la'iir : jf lie liiiu\ai (|ue île ces lieux eoiiinuiiis , nui ue |Uou%eiil i|uc île I» polites>e. J'essajai le uuijeu, plus piiissaut, îles eaiesses. .. Airi^le/.. lue dil-elle. Je iii'csliiiie assei pour ne pas vouloir île partage. N ous n'éles plus mou aniaiit : ne m'avilisse/, point. Je ne irois pas vous ilésolili|;er en vous rel'usanl îles laveurs que vous ne ilésire/. pluii, et, eu supposanl i|u'elles ne vous soient pas alisoluiuenl inilillVreiites, je vous oiVre un iiiiloiuuia|;eiuenl supérieur à te ipie vous prnie/.. liiiiluasse, Jérôme, ton amie sineére, alïeetuetise , eoinpalis^anle, ipii i;émil île les Iravers, et i|ui l'en eiirrii;iia , sans peine, ilu momeiil oii lu seras eerlain que ses eonseils sont ilésiiiléressés. Na elie/. le général ; eolure tuii aliseiice. .\e lui ilis rien île ec i|ui s'est passé entre toi et iille femme, i|ui ne te livira point, l'aire nue vérité làelieiise à i|iii ne la ilem.iiiile pas, est i|uel(|Lii lois pruilenee.
., — Me sera-t-il au iiidIiis permis, mailame...
Elle avait pris pour la remplacer une lille de iiuarante ans Uoot la probité n'était comparable qu'à la laideur.
u — "Mailame, ilis-tii! "Mon ami, l'amitié a ses expressions eommc l'amour : elles sont moins hrùlniiles, mais peut-être aussi ilouees. — ^la honne amie, me sera-t-il permis de vous voir toujours? — Eh .' que ilevienilrais-je moi-même si je ne te voyais plus! Tu m'as détrompée des illusions ilc l'amour; mais tu m'as rendue à ee sentiment simple, pur, que m'inspirait Jérôme onlanf. (W senliinenl, i|ui siitVisait II mon lionlienr, qui avait la puissaneede me l'aire oublier ee que le viec a d'abjeel pour une femme iléliiale, ce senlinieul sullira encore à mon iirnr. \e me néijlijje )ias trop : voilii tout eeqiie j'e\ii;e en éelianije de ralïeetion que j'aurai ])oiir toi jusqu'il la mort. «
J'aurais donné, en ee niomcnt. la moitié îles jours qui m'étaient réservés pour pouvoir l'adonr l'autre. Mais l'amour n'iilliime pas deiiv fois son flambeau devant le même aiilel.
Je jetai les }eii\ dans mon eabinet entr'ouvert. Mon lit n'y était plus; celte chaise lonijne était enlevée; ces i;ravures voluptueuses étaient disparues. Une bibliolliéque, un métier;» broder, une i;uilarc... « C'en est doue fait, lui dis-je avec nu serrement île eieur affreux , je suis banni de ce toit si longtemps hospitalier. — Mon ami, les nuits appartiennent à l'amour : les journées suffisent à l'amitié. Va, va chez le {{éuéral. n
Je m'y présentai avec l'assuranee naturelle à un jeune homme persuadé qu'on ignore son ineoniluite. lise leva dés qu'il me vit, et me lira h part. « D'où vcnei-voiis, monsieur? Si vous ]ioiivei; être deux jours sans me voir, save/.-vous si , pendant cet intervalle, vos services ne me sont pas nécessaires? — Je viens , mon général, je viens... — Eh! je ne le sais rpie trop, aveugle enfant; vous sorte? des bras d'une folle. Monsieur, on n'est pas maître, j'en conviens, d'aimer on de n'aimer |ilus. On l'est toujours de ménager les bienséances, et celui-h'i les viole sans pudeur, qui rend une femme belle.
aimaule , rempli table malgré sa faiblesiie , i|ui la reiiil léiiioin du trioiiiplii' d'une ri\ale indigne de Imite espiee de eomparaison. Je vous ai |iaiiliiiiné votre aventure avec m.iilrmoisille lUnaldi parée
C'était mon portrait. Je l'ai fait de mémoire , dit-i Ile.
ij-iie |iersoniic ne peut se garantir d'une surprise des sens. IMaisje n'excuse pas un oubli de quarante-huit heures, parce que vous avez lu eeul fois, pendant ces deux jours, des occasions de réllérhir. \ ous
L'arcbcvéque.
n'êtes |ilus mon aide de camp. Il ne mi et vous êtes le niailre de vous retire
i> — Kt vous aussi , mon général ! Ah ! je le vois a jiarié. et l'inlérêl qu'elle inspire à tous ceux qui
' reste plus rien ii vous dire,
niailamc l\iiiler la connaissent...
lEROMi:.
— \ oiis ni-oiisoz voliT liicnriiitricp , in|;rnl jciiiii' lininiiir! Croyezvous f(iic relui ipii vous doll In vie, qui n ]iré|Kiié, qui ii fiiit couronner vos sueeès, n'.iil ]iiis uu en-ur aussi:' Les veux del n reconnaissance cl lie l'aniitié sonl-ils moins pénciranis que ceuv de l'amour i' >
Je tombai à ses pieds, je les liaisai avec luwnilité. « Klle m'a éloi- ,i;né, vous me chassez, je suis sans asile. Qui donc ijaianliia des ecueils de son ,ij;c un jeune liomme trop facile, si ses amis les plus n'speitahles le lejeticnt ' (Juil dioil auront-ils alors de lui reproelier des failles qui senuit leur ouvra];e :' Aliandonne-l-on un insensé sur le bord d'un précipice? Oli, par ijràcc, sauve;.-moi.
• Je ne suis pas insensilile. monsieur, nie dit le i;éiiéral en me rclevanl. aii\ disposilicins oii je vous vois, et je désire, sans m'en llat- Icr, que vos vcrilaldes nniis n'aienl, à l'avenir, ipic des éloijcs .i vous
donner. Ma mais era , désormais, la vôtre; mais souvène/.-vous
qu'en vous recevant chez moi je deviens, Ph ((uelque sorte, (jaranl de voire conduite. La premicre ]U('iive c|(ie jV\i);c de votre retour, est votre rupture avec iniidame de \ernon, et le moyen le plus sûr «le ne pas In ri'iiennlrer est de vous altncher il siui mari. Il occupe une i;rande place, il a des ([iialilés, licHiicoup de crédit, et celle espi'ce de liaison esl toujours ulile à un jeune hoiiiiiip i'i(|iii il resie une loiijjue carrière il iiarcourir. Allez, demain, voir AI. de \ crnon : vous n'avez (jii'ii vous nommer pour f'tre aeclleilli parloul. <. Il ni'cmluassa nlVcctucuspnienl, cl nous renlrAmes.
.le voulais t'ire sa^c , je me le plomeltais , et je me le prouvai à moi-niènip en rnmmeneanl ma journée du lendemain par une visite il la rue do Hlirl. .le m'altindais à une Irolsièine mercuriale, cl je la reçus. Elle me fil sentir de nouveau le daiij;er de s'attacher à certaines femmes; niais clic avait un Ion qui allait ii l'àme, et des e\pressions si ména|jécs!... Oh! (pic la saijessd est douce, qu'elle est puissanlc , qunnil elle passe par une belle boliclie !
J'atlendis niipri-s d'elle l'heure conveiialdc pour lue présenter chez M. de \'priion. Je me fis annoncer, et je fus reçu avec une liieuveillaiiec et des é|;nrils qui me flalti-rcnt iiitinimenl. Je m'empressai de les justifier, en prouvant, par ma conversation, que je n'en élais pas indii;iie. M. île \ ernoii avait des connaissances. Il parut surpris que je susse antre chose que me battre, cl il se jdiit à nrcnlrelcnir de inalicics qu'il n'était pas présiimalile que j'eusse approfondies ,i mon aj;e. 'rrcs-prohablcmeiit je répondis avec autant de justesse que de modestie, car il m'invita à m'allacher a la diplomatie, et il me reconduisit en m'euf,'af;caiit à le voir souvent.
.l'allais sortir, lors(|ue mailamc de Vcrnoii cuira. Quoi qu'il arrive, pensai-je, on ne me reprochera pas d'avoir clicrché roccasioii. On ne m'a pas prescrit de brusquer une jolie, une très-jolie femme. Tout ce que peut faire un jeune coiiverli en pareille circonstance, c'est d'èlrc sur ses gardes et de voir venir. Je saluai respectueusement. La politesse est d'un usage si (jcnéral qu'elle ne siitiiilie rien, qu'elle n'engage n rien^-
Jamais madame n'enlrait chez monsieur que dans des occasions de la dernière importance. Ce jour-là elle avait besoin de cent louis, et clic les demanda, comme elle f.iisait tout, en riant, en sautant, eu déraisonnant. « Madame, lui dit M. île \ ernoii , nous avons chacun notre bien, et le vôtre esl plus que siiflisaul pour vous soutenir d'une msniire convenable. Vous prêter de l'an;enl c'est autoriser des ])rodigalitcs au moins inutiles. 'Irouvcz bon que je vous refuse. " l",llc lui tourna le dos en levant les épaules, me prit par la main et m'entraina chez elle. Si le général avait été là, que m'cùt-il conseillé.' 11 ne m'eût pas ordonné de lui dire : i Madame, je renonce à vous, je ne veux plus de vous, laisset-moi tranquille. " Aussi ne dis-je pas un mot de cela : je me laissni conduire.
Je m'attendais à des agaceries, et même des avances, qui ne manquent pas de mettre en deranl la sagesse lu plus austère. -> Mon cher ami, me dil-elle, prenez cet écriii et trouvez-moi cent louis à l'instant, à la ininule. — \ oiis ne pcn.sezpna, luailame, au ijcnre de |)roposilion rpie vous me fiilles. — .(c ne pense jamais, monsieur; cela fatigue, et la résislailce m'aigrit. Cent louis, vile, dépèchcz-vous.
Je les ai perdus hier avec un hoiuiiie qui i léphiit cl il laul (|uc je
le paye. — Madninc , il est un moyen qui luc répiiijue beaucoup moins que celui que vous me pressez' d'employer. Donnez-moi l'adresse de cet homme; je vais le payer. — CdumuciiI , mon cher ami, vous avezceni louis! tn jeune eolouel avoir cent louis! mais c'est admirable. Aoiln l'odressc, aller, payer; moi, je vais dîner en ville : vous me prendrez ce soir niix llaliens. »
Mie avait ii peine fini que je ne la voyais plus; je n'avais pas eu le temps de MPinIrc mon chapeau que sa voilure l'einporlail avec la vitesse du ,fenl. F'arbleii, peiisai-je, voilà une sinipilicMc petite femme. Le plaisir auprès d'elle doit être toujours nouveau, car elle n'est jamais la même, cl sans les remontrances du général... Irai-je aux llaliens? ()|i 1 non, non... (VpendanI on ne sait pas tout... A la '■" ' ■; mais j'ai promis... Allons d'abord payer, nous verrons
bonne li ensuite
Je rcnlrai pour prendre l'aiftcul. La somme en question faisait de mes pcliles économies, et un jeune homme assez raisonnable poi
pins de moitié
raisoniiable pour éconoiiiiser tieni un peu ii ce qu'il a. Je me rappelais d'ailleurs cerlainc phrase relative ii rhoiiinie qui ne idail pas, cl
que, par cette raison, il faut payer. C'est-à-dire qu'elle ne inc payera point, moi qui ai le bonheur de lui plaire. Oiable, diable! cent louis pour deux nuils, c'est tianehcr du [[rand seigneur, et je suis encore loin de l'èlre. ,Ie me frottais l'orcilie. j'ouvrais mon tiroir, je le refermais. J'aurais donné aiilrcfois, j'eusse donné encore à madame Huiler tout ce que je possédais: j'eusse versé mon sang ])our elle sans balancer. Amour, amilié, reconnaissance, elle avait ioiit mérilé, elle avait tout obtenu. Kllc m'av.iit prodigué ce qui parait à riiommc sensible tellcmenl au-dessus des richesses de convention qu'il dédaigne de s'en occuper. Ici mou irieerlilude était une preuve iiieoii- Icslalile de la légèreté de mon goùl pimr madame de Vcrnoii, cl je crois, en vérité, que j'aurais dél'iuitivcment fermé le tiroir .sans le chien d'amour-|)r(q)ic démon des gens du monde.
11 me souilla qu'il était trcs-naltcur pour moi qu'une femme du rani;de madame ^ ernmi eût recours à ma bourse; (|ue la viv.icilédc sou caractère ne lui permettail pas de tenir la chose secrète, et que ccl.i me fcr.iil le |ilus grand honneur. ,Ie jiris donc mon argent, cl j'allai chez le créancier de ma jolie espiègle.
Je ne m'éloiinai |)oint en le voyant de réloigucment qu'il inspirait. C'était un homme de quarante ans, dont l'ameublcmcnl cl la mise annonçaient l'aisance; mais doiil l'air rébarbatif s'accordait avec son Ion et SCS manières. 11 me reçut assez cavalièrement, ce qui me cho- '|ita. Il serra son argent en plaisanlani d'une maniiMC très-crue sur ma mission et sur l'iutimilé qui seule avait pu y donner lieu. Hévolté de rinsolence de cet 1 ime, je le traitai avec la dernière dureté. 11 luit le verrou et me luontra du doigt une collection d'épécs de tontes les fonnes, depuis Clovis, je crois, jusqu'à nos jours. J'en ju-is M ne, lui une autre, cl 11 nie passa la sienne à travers le poignet cl le haut du bras, n J'aurais pu vous tuer, me ilil-il; j'ai sculemcnl voulu vous apprendre qu'un homme de votre âge ne doit pas se charger de payer les délies d'une écervcléc. J'ai commencé comme vous, et je me suis réduit il la nécessité de vivre du supcrilu de ces femmes-là. Si j'avais trouvé à vitlgt ans quelqu'un qui se fût chargé de me donner une pareille leçon je me fusse probablement corrigé. > otre l'igurc m'a plu, et je liic suis eoltduil paterncllemenh Jc vais aiipelcr xotrc cocher. i>
H m'ailla il descendre, me remit dans mon flatife, nie souliaila le bonjour, et fcrhia la potiière. La franchise dC èt!l escroc nie p.irut originale, et dans toute autre circonstance J6 m'en serais amusé; mais je perdais beaucoup de sang, et jc n'avais pas de temps à perdre pour me faire panser. J'eus d'abord envie de me faire mener rue de Buci. ]\on, non, pensai-je, ménageons la sensibilité de la plus csliiiiable des femmes. Le génélal grondera; ell bien! qu'il gronde, s'il le peut, un enfant qu'il aime, qui n'a rien à se reprocher, et qui vient de recevoir deuy coups d'épée.
Le sang dont mes habits étaient couverts donnait à mon ettérienr quelque chose de plus ([u'inquiétaiit. 31. et iiladame Dcrneval pâlirent cil me voyant, cl ils ne trouvèrent d'expressions que celles du plus vif intérêt et d'une douleur profonde. (Jtlaiid ils se furent assurés que mes blessures n'élaicnt jias dangereuses, ils essayèrent de ]irciiilre un autre ton. Ils s'a]icrçureiil bientôt qu'il ii'étail plus temps de me tromper sur leurs véritables sentiments; ils se bornèrent à s'informer des détails, et je m'empressai de les satisfaire. J'avais tout à gagner à celte explication, et jc ne leur cachai que le nom et la demeure de mon spadassin.
n Le coquin qui vous a blessé , me dit le général , a conservé quelques principes, et jc ne doute pas que sa leçon ne fasse jiliis d'impression que les miennes. Ccpeinlaiil, malgré les obligations que vous lui aurez, il est bon que je connaisse celui qui fait métier de ruiner des femmes, et qui châtie si palcrncllcmeiil les jeunes gens. » Je prévoyais que le général lui ferait un mauvais ]iarli. Il s'était ballu en galant lioinine, et jc refusai de le faire connaiirc. M. Derncval scnlail intérieurement la délicatesse de mon procédé, et il n'insista que faiblcmcnl ; mais il se rendit aussitôt près des premières autorités, il sollicita et obtint des recherches (|ui firent transpirer mon avculurc. ÎMadame de ^ crnon acheva de la rendre publique.
Ennuyée de m'altcndre aux Italiens, elle était revenue chez elle, l'iqiiée de ne m'y jias trouver, elle m'avait envoyé une femme de chambre avec sa voilure. Mademoiselle Lucie, selon l'usage, raconta à sa camaraile ce qu'elle savait, et, peut-être, ce qu'elle ne savait pas. Madame de N crnon, désespérée de mon accideut, cria, pleura, ciiiii ut , pciiilanl deux jours, déposer sa douleur dans le sein de loiilcs SCS bonnes amies, et, à la lin de la semaine, clic ne pensait plus à moi.
l'ievenons. Il n'était pas possible de cacher mon élat a madame Hiider. 11 était ii craindie (pi'elle lïil instriiile par la voix publique, qui ai;giavc toujours les choses, et madame Dcrneval prit la peine d'aller chez elle pour l'assurer ipic je ne courais aucun danger. C'est ainsi , quelquefois, qu'on no:is iMéjiare à appreinlrc la uiort de ceux qui nous sont cliers, et madame lliider s'abandonna il ce que son imaijiiialion frappée lui représenta de sinistre. IJle accourut cl ne se remit qu'eu me voyant debout cl me proiuciianl dans ma chambre, l'.lle s'établit de noiix'eau ma garde, et ma garde unique, l'^ii vain jo m'y ojiposai; en vain jc lui représentai l'iiiutililé des fatigues qu'elle
JtUOMlC.
alliiit siipporlrr. • J'iii prit «niii de mon aiiiniil lilvtsO, dil-olli' ; jo ye Tt-rui pns iiiniiis pour iiioii ami. •
M. (Ir Niisiiii M-iuiil MiiiM'iil l'iuliillir iiolic pclili- socii-ti-. Il iiiiiiiai'i|iLiil iiii(> nllVi'lliiii siiici'rt' ilrpiiis lo jour nu j'avais ithm' il'^tii' aiiiHiit. I.'nini li' )iliis dcsiuli-rcssc u'uiiiif pas a ri'uriuilrci' l' Anioiir i ce rripiiii-la voit- tinijinirs quclipir cliii'ii'.
(Qu'elle csl au|)uslc, (pi'cllc rsl «■(insolniilc la Miilalilc aiiiilir! I.'oxciiipli' ilf iiiailanif Uixlcr et du ciiiiiniaiidi'Ui' nu- L'iinvaiiiipiil i|u'<>lii- peut suttirr, mmiIc. au liiiulii'ur , cl ni jo ii'i'lais pa» d'ù|;i' a in') livriT «'vcliisivciiiriil , ji' sriilais l'ciinliicii «'lli' rsl au-dessus drs passions luinullnciisi's : t'clait di'jii un i;i'and pas de l'ail.
Sans paiailrr en avoir le pi'ojcl, sans (|ui' ji' lu'i'n iloulassc. ils ne pensaient cpi'à nu- icmlrr à la raison, et ii dévi'lopper les ipialilét il'lin eirur ipie la dissipation avait enuipriniées un niouient. I.e liauioe rrsianralenr était eaehé sons l'appas d'ni.e i;aieté déeeiile et d nne ««liesse (|ue seiuldaient inspirer les (iràees.
Le Iroisii me jour, M. de \ ernon lit nne visite an |;iiiéral. ii la suite de laipielle il entra ehe/ moi. Apris les eoinpliiuenls d'nsa|;e, il inarcpia li' désir de me [uirler en partieulier. I.'éelat ipi'avait fait madame de \ eriK>u m'annonçait une sri'ue orai;cnse , et, selon ma eniitume, je me préparai il loiil.
J'atleiidais qu'il parlât. "Oelte réserve-lit, me dit-il, ne vous est pas ordinaire : vous eraii;neï doue de vous eypllipicr. \ mis avez tort. Vous pouvez me parler de eertaines «luises , dont un autre , pi'nt-èlre, ne se sniieierait pas de s'entretenir. — Il est vrai, imuisienr, que vous m'avez inaripié assez île hienveillanee pour (|ne je fusse persuadé que vous prendriez quelque intérêt il mon aeeident. — i'.v n'est paseela, mou ami, ee n'est pas eela; voire aeeident n'est ici que secondaire, et vous prenez le clian|;e> » Je voulais le lui faire prendre il lui-même.
Il continua. • Porsnnne ne prend plus d'intérêt que moi ii ce qui vous reipirde ; mais, monsienr, il faut savoir n'estimer les clioses que ce qu'elles valent, et, pour cela, il faut les coniiaitre : je vais vous mettre au courant. — l'ermettez, monsieur : (pi'eiilindez-vons d'aliord parce qui me rci;ardc, |inisqn'il n'est pas (picslicni de mes lilessiires/ — Kli, parldcn, monsienr, n'êtes-vons |ias l'amant île ma femme!' Et qui ilnit être piipié d'une conduite qui vous a valu dcn\ coups d'épée? f^crait-ce moi ' — iMais, monsieur, j'avais assez peu d'nsai'c pour le croire, et je vous avoue que vous ini' soula|;ez lieanconp. — Il y a longtemps, monsieur, que madame de > eriioii et moi n'avons rien de eonimnii que le nom. \ ous êtes, apri's idusicnrs antres, en possession de mes droits: ayez la lioiilé de vous eliari;er aussi du ridicule de votre niaitressc. .le suis persuadé qu'au tond vous pensez, ainsi que moi . que cela vous regarde, .l'aurais même très-mauvaise opinion île votre probité, si, après voire inlention manifestée de vous attaclicr il moi, vous aviez eu celle de lu'oiitraijer en séduisant ma femnie. .le vous déclare donc que ses e\travai;ances les jilns outrées sont indifférentes pour moi , ridicules pour vous, cl désiionoranles pour elle, en supposant qu'elle puisse encore être désiionoréc.
" — Je n'evaminerai pas, monsieur, jusqu'il quel point vos principes sont fondés; j'observerai seulement que vous êtes, peut-être, le seul mari capable de se prononcer avec autant de counifje. — Si les antres maris ne s'cvpliqueiit pas aussi clairement, c'est qu'ils ne sup|ioscnt pas seulement qu'on doute de leur façon de penser. \ ous seriez encore dans la même erreur ii mon éijard , si je n'avais cru devoir il votre 3t^e une explication qui peut vous être longtemps utile. L'activité de votre vie ne vous a pas permis encore de rieu remarquer : je vais vous étonner davantarfc. Je prétends vous convaincre que les choses sont précisément ce qu'elles doivent être, d'après notre dépravation.
Il Les lois sont faites pour régler nos actions, et les préjugés décident de nos opinions. Ces préjugés naissenl des usages, et ceux du grand monde diffèrent totalement de ccuv de la bourgeoisie. In simple partieulier, par exemple, est-il trompé par sa femme, le voilii déslionoré, parce que s'étant marié ;i son gré, il est eonvaiiicu d'un mauvais clioix. Les gens d'un certain ton. an contraire, ne voient dans le maria>;e i|u'iiiie espèce de traité établi sur les convenances de la naissance et de la fortune. \ oilii ])<iurqnoi nous ne connaissons point, parmi nous, cette qualification burlesque que donnent les bourgeois il un mari trom]ié. liemarqucz même que. |iarmi ces genslii , il n'y a que la première intidélité de la femme (pii donne du ridicule au mari. Que les amants se succèdent , et que les faits éelaleni, l'époux est bientôt détrompé, il prend son parti, et jouit de nos priviléRCs.
• C'est par une conséquence de cette façon de voir qu'un bourgeois qui s'est séparé de sa femnie se couvre de lionlc en la reprenant, parce qu'il s'en déclare le complaisant et l'esclave, l'en de gens de distinction quittent leurs femmes , parce que leur manière de vivre est un divorce continuel, (i'est nu commerce froid, oii l'aigreur ne se mêle jamais, et la position oii l'on s'est mis permet toujours de se rapprocher sans ipie l'époux en rougisse : c'est alors un tour qu'il joue aux amants. L'épouse a beau faire, il faut qu'elle cède. La plus décidée subit toujours la loi ilii mari, à moins qu'il n'en soit amoureux. Si je voulais, je vous enlèverais ma femme; mais je la méprise
trop pour foriiier un tel projet : elle nie serait ii eliar|;e , et je la trouve eiiiiu)ense. ( )n lui croit de l'esprit ; elle en a fort peu : je l« cuniiuis mieux que vous. Oiiand vous la verrer. de huiig-froid , vous sentirci que loiit sou mérite lient ii son ori|;iiialilé, et au tour niiigiilier qu'elle doiiiie il ses méehaneetés. ,Si la décence redexeiiHil il la iiiude , un U preiidiait pour une iiubéeile; et bien des femmes perdraient tout ni nous nous avisions d'avoir des mieiirs.
> — \ ouseonx ienilre; an moins, monsieur, que madame de \ ernoii a des |;rài'es, une li|pire piquanle. — \ oila l'éloge banal qu'on prodigue aux femmes en qui il n'y a rien ii louer. Au «urpliis. je vous deiunnde pardon de vous avoir parlé si librement de votre maitresse. Je veux que MOIS ni' soxe/. pas sa dope; mais mon dessein n'est pas de voim eu dégiu'iter. J'aime beaneoiip mieux qu'elle vous ail qu'un antre, )iai'ee que vous la retirerez peut-être de l'opprobri' ou elle est. l ne femme se l'éhaliilite quelquefois par ou limi elioiv, et si eela arrivait, vous me rendriez ma maison plus agréable en éloi|;nunt une foule d'étourdis, vifs sans idées, eiii|iressés sans objet, extravagants sans imagination, et ennuyeux avec fracas. Je n'ose nie llatter d'une telle l'éforiiie chez moi; mais, que je vous la doive ou non , je n'en serai pas moins votre ami. »
Je ne sais ee qui m'élonnn le (iliis, de ta eontianee que me maripiait .>L de N ernon on du tour ipi'il donnait ii une expliiation peutêtre sans exemple. Sa franchise me i;agiia le eteiir, et je lui promis solennellement de renoncer ii sa femme. Il plaisanta de mon serment et médit que si je mettais de la délicatesse dans ma conduite, je perdrais bien des oeeasions ]iréi'ii'iiscs; ii moins que la raison ne devint il la mode, n Je ne crois pas, monsieur, que la mode étende jamais son empire jnsquc-lii. — Je ne le crois pas non plus. Cependant son empire en l'iaiicc est sans bornes, et il pc ut s'établir une mode de lérormc. L'exci'S de la dépravation, ravilisseiuent des inoMirs peuvent aniener enfin le dégoût iln désordre. On réclamera la vertu pour l'intérêt même du plaisir. Il doit arriver un cliaiigcmciil , et il est impossible que ee soit en mal.
>< llieii, |iar exemple , n'est aussi décrié que l'amour coiijii|;al. Ce préjiifjé est trop fort jioiir durer bien longtemps, et voici de quelle façon la révolution peut se faire :
» l'ii homme d'un rang ilislingné, plein d'agrément, d'esprit et de grâces, joignant ii tout eela une pointe de fatuité... J'exige, comme vous le voyez, beaucoup de qualités : c'est cpi'il en faut ii un chef de secte.
• Il est possible ipie cit homme soit amoureux de sa femme. Il combattra d'aboril son incliiialioii, et, s'il ne )ieiit la vaincre, il s'efl'orceia du moins de la cacher au public. Mais il y a des g'cns clairvoyants sur les défauts d'autriii. Malgré ses elVorls. on pénétrera son secret; il s'en apercevra, et se mettra au-dessus des railleurs en prenant son parti de bonne grâce; il jouera même l'inlrépidilé. C'est quchpicfois un moyen d'acipiérir du couragi'; c'en est même un commcnccmeiit. Enfin son amour-propre sera flatté de fonder nu nouveau genre de singularité, et il se déclarera. Les femmes le combleront d'éloges de peur qu'il ne se rétracte , et , avant que les hommes soient eoiivaiiicns ipic c'est un parti sérieux, son état sera confirmé, (jn'arrivcia-t-il :' (^)uclques jeunes gens, jiiqiiés de n'avoir pas imaginé un ridicule neuf, se hâteront de l'adopter ])oiir ravir ii
I iiivenleur la gloire d'être unique ; ils joueront auprès de leurs femmes une passion qu'ils n'éprouveront ])as, et plusieurs y seront pris, l'ii mauvais principe produira de bons eft'ets ; ils deviendront vraiment amoureux ajiri'S avoir aftccté de l'être. D'antres, ipii aimeront réellement, seront liien aises d'avoir des autorités rpii les dispensent de se contraindre. On n'entendra parler que d'époux unis. Alors le bon ton s'en mêlera. 11 peut arriver telle circonstance qui mette la vertu ;i la mode. •
La prédiction de >!. de Veriion me paraissait très-hasardée; cependant j'ai vu des cxem|ilcs qui feraient croire que .son accomplissement n'est ]ias impossible.
" l'nisipic vous ne remplacez plus le mari de ma femme, reprit-il, il n'est ])as juste ipie vous vous iliarjficz îles dé|icnses du iiii'iiage : voilà les cent louis que vous lui avez prêtés. Elle ignorera toujours que cette délie est acquittée, parce qu'elle l'a oubliée Irès-certaiiieineiit, et (pie vous ne l'avertirez point que je sauve de son lionncnr ce que je peux lui en conserver. Pour vous, monsieur, le séjour de Paris ne vous eonvieiil pas. L'activité tient isseutiellcment ii la jeunesse. Il faut qu'un jeune homme fasse toujours quelque chose, et, ipiand il ne s'occupe pas d'une manière utile, il n'échappe au ilés- (Piivrcment qu'en faisant des sottises. Je vous ferai nommer secrétaire d'ambassailc dans une cour du IS'ord. ^ oiu êtes Irès-jcuiie; mais je répondrai de vous |)arcc que vous avez des qualités, et que je crois cpie Xdire nominatiioi à une place de conl'ianee est un garant suflisant que vous vous en rendrez digne. Si la guerre se rallume, vous serez le inaiire de rentrer dans votre iiremière carrière et de rejoindre vos étendards. "
Il méritait ma reconnaissance , et j'allais l'en assurer : n Vous ne me devez rien, me dit-il ; cette idée est du général , et je n'ai que le très-petit mérite de l'avoir adoptée : adressez-lui vos remerciiiients. n
II sortit.
J'étais force de convenir, iiitcricurcmcut, que j'avais tenu II con«
.ll^IlOiME.
(Iiiilc l;i plus ri'ijuliiTi- l.iiil ijiie j'aviiis l'-lt' iitlnclic ii inailaino lliidcr. I'iiii|iii'iiiriil cH'i'ii|ii'' (lu soin tic lui phiiic , jv ne fiiisais rien (pic de lion, parce (|uc le bien seul lui ilail a(;ii'al)le. Je ne m'étonne plus, aujdiird'liui . d'avoir usi' si vile mon amour : j'avais vécu pour elle en deux ans, eoiuuie on vil en (|nin/.e pour une autre, (les rcflevions nie taisaient sentir rini|)(issiliilil('' de la remplacer jamais, et la nécessite d'i'viter les liaisons dani;crcuses. Je résolus de me livrer e\elu- .siveineiit n mon nouvel état.
Je passai chez le !;énér.il , ii;noranl encore tout ce (pie je devais à des protecteurs, ii des amis, (|iii ne s'oeciipaient ipie de moi. Après avoi ■ raisonné de ce projet, avoir calculé les obstacles et les prolialiililes du succès, ils étaient iinaninienicnl revenus li craindre ipie iiion evtrème jeunesse ne tût une diUiciilté iiisiiriiioiilalilc. .^i une l'cmiiic aimante s,iil tout prévoir, elle trouve aussi des moyens de tout surmonter.
Klle s'était adressée an coinmaiideiir ; l'avait prié, l'avait pressé : il siiDisail que le sacrifice lui lût aipcalile. M. de >osari avait ditaiissili'il au i;éiiéral ipi'il pouvait .issnri'r le ministre ipi'il partirait avec moi , et ijiie , sans caractère piildic , sans autre désir (pie celui de in'ètre utile, il dirigerait mes travaiiv. (Jiii'lle femme ipie celle qui, il la Heur (le son à|;c, cl dans tout l'éclat de sa licaiité , peut renoncer ,1 raiiiour. et éloigner le seul liomnie ipii pût lui faire oublier ee (pi'clle avait perdu ! (t\\v\ liomnie (pie celui il ipii les années et l'Iiabiliidc rendent l'amitié nécessaire, et qui prouve la sincérité, la solidité de la sienne, en partant sans hésiter ! Que je nie sentais petit auprès d'euv 1 mais aussi comhiin leur j;énérosilé eveitait mon éiiiiilalioiil combien j'étais flatté de l'idée de les éjjaler un jour!
Je ipiéris, et on disposa tout p(Mir mon déjiarl. I.e moment de la séparation fut douloureux. Je (piittais les objets de mes plus clicres art'i'ctions, et, selon les apparences , je les (|uitlais pour lonijlcnips. M. de .Nosari , aussi alïeclé (pic moi . trouva eepeiKlaiil des forces pour me consoler. Il me montrait , dans rélolipicniciil , le jour où je reverrais mes amis, oii je repar.iilrais devant euv investi de l'csiime puldi(pie. et poiivaiil prélcndre aiiv plus i;raii(les places. Il me peijpiait la jouissance douce de ceiiv (pie je forcerais .i s'applaudir de ce qu'ils avaient fait ]ioiirmoi. Il captivait mon attention en me parlant de l'iniporlance de mon emploi. Il me (buinait la théorie de cet étal, si dilVieile et si jicu connu de la plupart de eeu\ qui revcrccnl. Nouveau réîémaquc, j'avais aussi trouvé un Mentor.
Il me présenta .i l'ainbassadcnr, qui leva les épaules en me vojaiit. M. de iXosari , piqué , lui dit (pi'il pouvait m'iuterroger. L'ambassadeur ne me lit que de ces ipiestioiis vaipics, (pii décèlent rip,noraiiee. Je m'enhardis ; je répondis d'après les principes i;éiiérau\ (pic m'avait diuinés le coiuiiiandeur. L'ambassadeur était étonné. .M, de Aosari jouissait, cl je me croyais le premier jmblicisle du monde.
Je m'adonnai au travail avec une ardeur iiifatiijable. Je ne sortais de mes Imrcaiu ipic pour lire , avec le chevalier, les meilleurs auteurs en droit publie. Ses réflexions claires, précises, aplanissaient toutes Us dilVicultés; la manière dont il parlait de moi à l'ambassadeur nie conciliait sa bienveillance, et liientiil une capacité réelle força son cnlii're confiance. Souvent il me renvoyait des alïaires portées ii son aiidiencc; ipudipicfois il nie charjjeait de travailler dircctenicnt avec le ministre du prince près de (pii inuis résidions. Son iiilcnlion, disait-il, était de me former plus jirompteiuent ; mais je m'apercevais «pi'il me eliarijeait des alïaires délicates, cl qu'il se réservait celles ipii irevij;eaient que de l'esprit cl de ra|;rément.
M. de .\osari eraii;nit probablement (pie l'excès même de mon zèle contribuai à l'éteiiKlre bientôt : il e\i|;ea (pie je prisse la dissipation nécessaire ii tous lesàifcs, et snrloul ii la jeunesse. Fait pour être accueilli partout, il me présenta à la cour et dans les maisons les plus <listini;iiées, comme un sujet de la ]dns belle es])éraiiee. Je ju<;cai facilement ipie, pendant (pie je travaillais dans mes bureaux, il avait pris la iieinC- «le reconiiaitrc les sociétés (pii pouvaient me convenir, car je trouvai partoiil le pl.iisir subordonné a la décence.
D'abord on ne me recevait que |iar coiisidération pour lui : j'avais bii'iitéit la satisfaction île voir (pToii m'acciicittait pour moi-même.
1 rois soirées de la seiiiaine étaient iiniipiciiicnt consacrées à la correspondance. Aons adressions des ftii tuiiis à nos amis de la bonne ville. Jamais de brouillons : le eieiir est cniiemi de l'ap|)rèt. Nos paquets parlaient, cliaryés quelquefois de ratures; mais ramiliè est iii- (lul|;enle.
Les leltrcs que m'adrcssaienl, aussi touto les semaines , madame i'iider cl le ijénéral, nie laissaient pressentir le compte avantaj;eiiv ipie M. de Nosari leur rendait île ma coinluile; et leurs éloijes ne m'inspiraient point de vanité: ils n'étaicnl pour moi, (pi'iiii encoiiraijenicnt au bien. J'avais des taches à cQ'accr; je ne luc le dissimu- ! lais plus. {
Oeu\ années s'écoulèrent ainsi. Point d'ctourderies, point de faiblesses, pas la inoindre petite intriijue. Je sentis souvent, j'en conviens, les tentations les plus prononcées; mais les femmes lérjèrcs me rappi'laienl madame de \ cnioii; celles qui joii;iiaiciil a la beaiiiédes '[iialiiés estimables me rappelaient ecs mots du général : " Il est contre l'iionncur de chercher à inspirer une passion dont on n'esl pas pcnclré soi-même, « cl j'avais épuisé les délices de l'amour : je le croyais du moins.
La saijesse toiirne toujours au profil de la santé. Mon lempér.nnent se l'ortiha; ma tète mûrit cl se meubla : je n'éUiis plus le même honinie.
C'est à celle époiiue (pie je sentis récllcmenl ce que je devais à ceux qui m'avaient jinur ainsi dire coniluil parla main à riionnêlelé, aux distinelioiis et à la lorlnne. .l'avais ])oiir ces respectables amis nue vénération qui n'étail eoiiiparable ([u'à l'attachement ipi'ils m'inspiraient.
« Je crois, me dit un soir le comniaiKlcur, (pie les Iiommcs habitudes se sont l'ortil'iées de manière à ne ])as laisser (•iaiii(lre de rechute. Je ne vois donc pas d'ineonvénient k ce que vous prohtiez. d'un conijé de trois mois ipi'oii vient de m'adresscr. — Un cinijjé, m'écriai-jc, un eoiiijé! — Le voilà, mon ami. — Je vais donc la revoir, l'embrasser encore! Je reverrai M. Derneval, son eslimable épouse, cl mou ])aiivre I.uvel. Je retrouverai ma bonne .Marijuerite, ma vieille nourrice, iiéi;li);ée, oubliée dans le liimiille de la dissipation. (Juc de jouissances il la fois! (/iiand parlons-nous, monsieur le commandeur:' — (Jiiand il \ous plaira, iiiiui ami. — l'arlons tout de suite, à rinslaiit, ii la miiiiile. — Ah! la tète se moule! lu homme en place ipii oublie qu'il doit prendre congé de son ambassadeur, du roi qui a (lai;;iié lui maripier ipichpie boulé, cl de ceux dont la maison lui a été eonslammenl ouverte! — ^ ous avez raison, commandeur; je viens encore de parler en étourdi. — Mais vous agirez en homme sage, et voilà l'essentiel. Savez-vous, mon ami, que si ma joie n'éclate pas avec la vivacité de la xiitrc, je n'en suis ]ias moins sensible que vous an plaisir d'aller voir nos bons amis de là-bas? La journée de demniii sera employée à remplir les devoirs indispensables; a]irès-demain les chevaux de poste, o
J'avais chargé mon valel de chambre, ipii courait devant nous, de payer les poslillons , cl de les payer en grand seifjiieiir. INinis ne courions p.'is, nous volions, .le ne faisais autre chose (pic compter les villes (pie nous laissions derrière nous et celles rpii reslaienl ;i traverser, .le peignais jiisipi'à satiété la réception qui nous atlcnilait. Je voxais madame lîiidcr saillant les escaliers et lomli.nil dans nos bras ; le général nous ouvrait les siens de la porte de ranticluimbre, et mad.inic Derneval, debout dans son salon, me souriait d'un air qui voulait (lire : L n secrétaire d'ambassade peut embrasser l'épouse ilnii général. !\Ia foi, tout arriva comme je l'avais prévu, ii l'exception pourtant du cher oncle, le grand vicaire, sur lequel je ne comptais pas, et ipie je trouvai en simarre violette, la croix an cou et l'anneau du pêcheur au doigt : le vrai mérilc ])crce tôt ou tard, et ceux même (pi'il olïusque sont forcés de lui rentlre hommage.
Le lendemain malin je m'empressai d'aller olïrir un nouveau tribut à l'aniilic. 11 n'y avait ])lus de rue de Buci : la boiiliipic était occupée par des gens ipii m'étaient inconnus. Je les iiilerro(;eai; ils m'apiMircnl seulement qu'elle avait fait, de la vente de son fonds et (le ses rentrées, un capital considérable, et elle ne m'en avait rien dit! Je enis ne jionvoir, sans indiscrétion, lui jiarler le premier de ses nouveaux arrangciiicnls. Je me bornai à demander son adresse à madame Derneval : elh- oceiipail un joli logement à deux pas de rii()lcl.
Après le diner le général me fil passer dans sou cabinet. « Mon cher ami, vous jouissez d'une considération dont la plupart des jeunes gens ont à peine une idée. ^ ous parviendrez aux premières )>laccs; mais les épreuves peuvent être longues, et il est un moyen de les abréger: c'est de prendre eel aplomb qui inspire la confianee. l\ien ne le donne comme le mariage et la fortune. L'homme indépendant des circonstances est recherché; celui qui a besoin de son état se fatigue souvent en vaines sollicitations.
" .le conviens ([ne vous pourriez différer de quelques années, mais vous ne seriez pas sur alors de trouver les avantages que nous vous avons ménagés. >'inférez pas de ce que je vous dis que notre intention soit de vous faite contracter un engagement de pure convenance. Aoiis voulons, au conlraire, vous donner une épouse très-jeune, trisjolie, trcs-aimanle et très-riclic. Vous êtes sans passion, ainsi je ne présume pas que vous rejeiiez mes offres. D'ailleurs vous verrez la jeune jiersonne. Je ne vous la nomme pas, alin de vous laisser tout à fait libre, et si votre goût ne vous détermine ])as en sa faveur, vous me saurez au moins gré il'iine proposition ipii prouve iiuni désir de vous voir heurenv de toutes les manières.
1) — Je reconnais, mon général, cette bienveillance (pii ne se dément pas un inslanl, el... — De la bienveillance, de la bienx'cillance! (^e n'est pas là l'expression (pli coiivienl entre nous, .l'ai pour vous la tendresse d'un père , cl tout ce qui tient au respect doit nous être étranger, parce que le respect tue le sentiment, el ipic je veux que vous m'aimiez aulant (]uc je vous aime. — OU! à cet égard, mon général, il y a longtemps que j'ai prévenu vos ordres. Mais me marier, moi ! .l'étais si loin de celle pensée, ipie je vous avoue que j'ai besoin de (|uel(pie lemjis pour me la rendre familière. — Prenez le temps que vous voudrez, mon ami; moi, je me flatte qu'il vous eu faudra peu et que vos vues s'accorderont avec les nôtres. Allons rc- Iroiix'er l:i société. »
Klle était nombreuse, et surtout bien choisie. Je jetai les yeux de tous les cijtés, persuadé qu'un reg'ard, une mine, un geste, trahirait le secret des coalisés. Convaincu d'ailleurs que -.elle qu'on me des-
IKUOME.
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tiiiait mo convi'iiait île toiili-s li's iiinnii-rcs, j'éliiis lU'ciili' ii m') altiii-licr par |;(iril «■(iiiiinc |iar ilriV'i'ciii'i- pi)iir inrs Mciirailciirs. l'.ii flYrl, lien d'aussi l'.uilr (|iic il'ainur iiiir riiuini' lirs-jimif, In's-jnlic, liisaiuianlc et lics-iiclic. C.rlU' ilriiiini- (|iialiu'' n'est pas alisoliiiiit'iit liélcniiiiiaiilo ; mais une rciiiiiic ii'tii \aiil pas iiioiiis piiiit' ùlri' liclii'.
■If ciiiiiplai l>('aii('iiii|i sur ma priirlralion, l.li liii'ii , on la mil eu (léfaiil. l'as la iiidiiiilrc pi'lilf cliiisf qui pùl iii'i'i-laircr. Allims, nie ilis-ji\ taisons la cnnr aii\ jruncs pcrsiinncs cllrs-Mii''inrs, et oliscrvons Iriirs niam.iiis. Il y a liiiijonrs i|nrli|uc rlicisc ilc railiriix dans la lijiiirr d'une maman cpii aeenrile sa lille. lei, je trouvais de la pli\sioiioniie ; là, île l'esprit ; plus loin, des i;ràees; ilans un petit i:oin, de la timidité. L'une ui'éeoutait avee indilVéreiu'e : nli ! elle a sans doute une inclination. I. 'autre eliereliait à m'arrOler aupri's d'elle : e'esl liien lu'ureux ; je suis di> son i;inil. (ielle-ei souriait à tout ee <|ue je lui disais: lion, eela dispense de répondre. Delle-là ron|;issail en rei;urdant sa mère, et sa luére, et tmites les mères possibles, eonservaient dans les traits une immolùlité désespérante.
Je pris aussi un parti ili' désespéré, (^'élait d'aller Ciiuser avce madame Kuder, de l'assurer etnnliieu je mettrais d'empressement ii l'aire tout ee i|ui serait a|;réalde au ;;énéral et à elle, et à eoniiaitre par ee nio>en ma future épiuise, qu'il ne m'é-lait pas possilile de deviner. Je lu'approeliais d'elle, lorsqu'on aiuuinia M. l>in;ildi. Il donnait la main à une jiune pirsonne prodiijieusriueni eliani^ée à son a\'anlaî;e, l't (jue ei'pendanl je reeonnus aussitôt. Les >eu\ de tous mes amis se portèrent sur moi, et je ((Miimeueai ii voir clair.
NL Uiualdi nous apprit, apris les eomplimcnts usités, i|u'il avait <édé au\ instances de sa l'ille, (|ni désirait voir Paris, et qu'il se proposait il'y taire quelque séjour. Il demanda à inadaine Deriieval la permission <le la voir souvent ; elle l'ut accordée avei' nu empressement qui eoiilirma ma premii're idée.
Il me scmida que i<' ccuip île maître du courtisan é-liiil . en celte eireonstaiiee , de paraître ne s'apercevoir île rien, cl de laisser au i;énéral la diuicc persuasion qu'il était iinpossilile de voir et de penser aiitiement i|uc lui. Je m'approcliai île monsieur et de iiiadeinoiselle Hinalili ; je mesurai rii;ourcusemrnl mou ton et la tournure de mes phrases sur ce cpie la politesse seule exiccait de nmi, et je linis eu demandant à M. lîiii.'Lldi si je piniv.'iis, sans indiscrétion, aller lui |irésenter mes di'voirs. « \ oiis me l'crez craud [tlaisir, monsieur, et à ma J'Iiérèse aussi. " Il me mit dans la main une carte d'adresse, et me tourna le dos. .Malheureusement pour lui il y avait là une i;iace traîtresse, ilans laqui'lle je le vis rire en se frottant le menton.
Mademoiselle Kinalili était assise entre mesdames Derneval et Huiler. Klle me regardait sans cesse; quelquefois elle étoulVail un éclat de rire, et alors, de petits coups de i;euon partaient de droite et de jjauelie. \ oilà ileuv femmes liien eonlenles, pensai-je. Oli ! comme elles m'attrapent! Je ne sourcillais pas. J'étais iiuperturlial)le, et fort ])en aimable. L'Iunume i|ui s'observe a toujours l'air d'un soniic-creuv ou d'un sol.
J'avais eepenilanl saisi, lualijré mon extrême réserve, quelques intervalles, et j'avais reconnu ipie madeinoiselle Kiiialdi elVacait ee que j'avais vu de plus joli par sa taille svellc, des i;ràces naturelles, et une rii;ure dont l'usa|;c du moiule ii'.ivait pas enlièrcmenl effacé cette teinte d'ineéuuilé qui lui allait si bien.
Pendant le souper, on alVccIa de ne point parler d'elle. On s'élciiilait avec complaisance sur les léijcrs iléfauts des autres personnes, et ji.'is un mot de celle qu'on jiaraissait ne pas attendre, dont l'arrivée inallcuduc pouvait exercer des tètes à conjectures, cl qui méritait plus qui' personne (pi'on s'occupât un peu d'i'Uc. i.)h ! quelle lincsse!
Je cliereliai, moi, à faire preinire ii la conversation une tiMirniirc scicntilique, propre à jinivoipier le sommeil : j'avais besoin il'èlre seul. Monsieur l'arelicvèque me répondait, et j'embrouillais la matière ; je le forçais à diviser et à subdiviser : les bâillcmeuts se communiquaient de proche en ]uochc : on prit des bouijics, on nous laissa seuls, et je lui souhaitai le bonsoir.
Je ne ilormis point : je rêvai à iiuin futur mariai;e. 11 était indubitalile qu'on allait m'iinir à mademoiselle Hinaldi, et, tout bien examiné, je m'arrêtai à ces principes, rju'il est peut-être bon de répandre :
Il 1° Il est très-commode, pour un hoiuiMc en iilacc, d'avoir une femme eliariuanle qui l'aime niiii|uement. »
(à'Ia le dispense d'aller chercher ailleurs ee qu'il trouve chez lui : éeoinimie de temps.
" 'J" Il est fort aijréable de voir prévenir scs!;oiils, ses désirs, d'être l'objet de toutes les attentions, de toutes les prévenances, de faire mille jaloux, et de n'avoir pas de sujet de l'être. «
Kli échan|;e de tout cela, on ]U'odii;ue les éi;ards tant qu'on veut, l'imniir tant qu'on peut, et il est nu moyen de le faire durer louijleinps, c'est de s'éloiijncr de sa femme quand on la trouve moins jolie ; on revient à elle quand ini est disposé à lui rendre justice.
<t S*' H faut lui faire des enfants, beaucoup d'enfants, n
I ne nnre di ïamille est nécessairement occupée, et ses oecu])ations lui laissent peu de temps pour autre chose. Ces inariuots, d'ailleurs, sont un second lien qui resserre le premier, pour les cieiirs houuêtes. (Quelle femmes prêtes à faillir se sont arrêtées à l'aspect il'iiii enfant qui leur ouvrait ses bras innocciils !
Je nie levai de (l'ès-ltoiiiie lieiire, el je me lis lialiiller avoee le plus 1,'raiid soin, l'inir lirer parti de ses aviililu|;es, il rant, ou lieancorip de toilette, ou le désordi'c II' plus abstdu ; et avec celle dont on veut faire sa tciiimc, le parti le plus déccnl esl celui qu'iiii duil préférer. Lui marquer de l'estime, c'est la forcer à être lonjoius eslimalde. \ uilà cinore un principe qu'il est bon de ne pas oublier,
M, Kiiiatdi était allé' ii ses affaires , et je conxii'iis qu'il ne devait pas in'altendre à huit heures du malin. .Sa lille sortait de son lit, l'raielic comme la rose, el colorée coninie elle. » Mon père n'est pas ici , j'en suis bien aise. Oh ! j'ai tant de choses a vous dire... D'abonl, mon ami, priimelle/.-moi le seerel , car si on suil que j'ai parlé on me |;rondcra... ou me i;rondera !... ! — Jamais je ne causerai voloiilairement de chagrins à ma Thérèse. — .\ sa 'lliérèse ! eli oui, je le suis, méchant; jamais je n'ai cessé de l'être. On m'a proposé viii|jt partis; je les ai Ions refusés, parce qu'il ne faut tromper personne.
» \ enons il l'essentiel. Je vous parlerai des détails, si luoii père nous eu laisse le temps. On se propose de nous marier: mon cher ami, le voulc/.-voiis bien :' — J'en suis cliariné, aimable enfaiil. — Il en est charmé, il en est charmé ! Nous m'axey, fait bien du mal; mais avec quelle facilité vous me le faites oitlilier ! J'ai loiijoiirs en un pressentiment que vous rcviciidriey, à moi et je me suis arraneée en eon éqiH'iiee. J'ai pris des maitres, beaucoup de mailres, parce r|iie, pensai-je, ou in' fait jias toujours les enfants; il faut aussi parler raison , et je veux pouvoir eiilcudre mon mari. J'ai besoin encore de talents ai;réaldes pour l'amuser quand il n'aura rien à iim' dire : j'ai appris la musii|uc et le dessin. \ oule/.-vons voir, mon ami , cnmiiiciit je peins? » Klle prit sur sou cœur nu médaillon... (i'était mon portrait, n Je l'ai fait de mémoire : ju|;e/, si j'ai pensé à vous. Oh 1 qui pourrait compter les baisers dont je l'ai eoiixert 1 II était ma consolation , la moitié de moi-même, lorsque nous reçûmes cette lettre du i;énér.il. •> Klle courut ouvrir un seerétaire.
V.n écoulant le laiijjaije de riniioccuce el de l'amour, je sentais mon cieur s'agiter; il se ranimait; pensées de boiilieiir l'occupaient tout entier.
Le i;éiiéral écrixail à M. Kiualdi : • \ nus apprendre/, xoliintiers, monsieur, que notre colonel exerce avee distinelion un premier emploi dans la iliplom.itie. Sa conduite est lellemeni réijulii're, que nous avinis résolu de le marier.
» l'Iusii'urs partis lui conxii'niu'iit. .Son eu iir est libre en ci' moment , et ee cœur esl le meilleur que je connaisse, .\olre jeune ami s'attachera facilemenl à une jeune personne qui unit la beauté à la candeur; il doit une réiiaratioii à mailemuiselle voire bile, cl si elle conserve pour lui quelque allaelieiueiil vous êtes le maître de conclure.
• L'inléressanI ])rotéj(é a un bien de cent mille francs et des éinoiiiiueiits plus ({u'honuêtes; mais inins espérons en faire ineessamiiienl un j;énéral de briijade el un ambassadeur. 11 sera tenu à nue forte dépense , et nous nous flalloiis que, d'après ces ilélails, vous vous conduirez en bon père.
)) J'ai rhonneur, u etc.
« Mon papa s'est aussitôt écrié que, pour se voir renaître , il donnerait tout son bien, et ne se réserverait ipi'une pension honnête. -Aloi, mon ami, je pleurais, je riais, j'extravaijuais : ma pauvre tête n'était plus à moi. »
Tant d'alVecliiMi elile délicatesse venait aussi de tourner la mienne, mon cieur était ijonllé de manière à me faire croire qu'il allait se fendre, et si un torrent de douces larmes ne m'eût soulagé, j'i|;nore ce qui sérail arrivé. Je me sciilis enfin en état de parler, cl M. liinalili me trouva exprimant en paroles de feu ce que l'anniur , l'amitié, la reconnaissance ont de plus sincère, de plus profondéuMiit senti.
« iSous y voilà, s'éeria-l-il ; mailemoiselle a )iarlé. J'avais bien mes raisons pour vouloir être |Mésent à cette première visite, afin de contenir un peu celle ]ielile folle-là. Mais qui pouvait ]néxoir que monsieur, si froid hier, arriverait aujourd'hui ii huit heures du matin? « Je l'embrassai avec la plus tendre clTusion. " >on, monsieur, Ini dis-je , non, vous ne vous dépouillerez poiul pour moi, cl mademoiselle n'abusera pas de voire Icnilresse. i'artons, allons chez le i;énéral. Il est inutile de feiiulre plus loiiPiemps , puisi|ui' le vieu de Ions est accompli. — 11 a raison, pajia. Les jours iicrdiis pour l'amour ne finissent pas.
u — Voila mon épouse, dis-je à M. Derneval; c'est vous qui l'avez choisie, et je suis trop heureux de ratifier vos eii|;ai;eiuenls. — Eh bien 1 mesdames, que vous ai-je dit .' j'ai acquis une ijraiidc coniiaissaiiee du cieiir humain, et j'étais certain d'avoir lu dans celui de
j notre jeune ami. — Dilcs-iuoi , jiar grâce, [;énéral , à qui je dois
ce bien de cent mille francs ? qui de vous se plail à me courber sons le poids des liicnfails ? — !\lon ami , soivanle mille francs des rentrées de madame Kuiler; rennemi a fourni le reste. — Klle me donne tout son bien ! vous y joignez la plus forte part de ee qu'a conquis voire épé!... je ne peux... je ne ilois pas... u II me fut impossible d'en dire ilavant;u;e. J'ouvris mes bras, ils me pressireni dans les leurs; Thérèse nous serrait Ions dans les siens , nous formions le plus intéressant des i;roii|ies : l'ainoiir et l'aiiiilié nous avaient placés.
l'eu de jours :iprès ou rédi;;ea le eontr:it. Je voulus en régler les
AUUKGi: DE LA VIE D'UN PAUVRE DIABLE.
iirliclcs, » Ahi iK'iisioii , iiu^ (lit inadaiiiL' IWitIcr, siilVil an iiécvssaiic , l'I nie |>irriiit't iiil'Mii' île (tuiiiii'r c|ii('li|ui' rhtisi' ii iiu's plaisirs. iNciiis suniiiii'N tiiiiivi'iiii> d'i'lit' loiiiiiiii's amis, t't 1rs diiii!' do 1 amilio u'Iiiiliiiliriil pas. — l)i\ inilli' livii's dr ifiilc, icpiit M. lUiialdi, l't le liiiiiliiMii- do s» l'illt', c't'st plus (|ti'il n'eu l'aul piiur iic pas uiai|;rir. — Jr suis assi'i liidio, cuiitinua II' |;('iHTal, ]ic)ur quu lo cadeau (|uc je vous l'aiM ue eliaii|;e lien au train de ma maison. Puur la dernière l'ois, je parle en supérieur : eédez , je le veux. »
.M. rarelievè(|ue nous donna la liénéiliiliiin inipliale. Il nous fit une eiliorlaliuii courte et pleine de sens. Ileaiieoiip de marieurs, qui ne disent que îles niaiseries uiiv mariés, ne l'eraienl jias mal de se servir désuriiiais de ceci :
u Je vous unis sous la eondiliini expresse <|ue vous vous aiuuv.. (^'est lin rapt iiu'un mariage coiitraeté sans amour, il est nouveau, je le sais, d'eiiteiidrc proiioneer le mut (inioiir au pied des autels; mais ce sentiiiieiit seul dileriuinail les palriariiiis, el Dieu a liéni leurs mariaj;('s. I.a personne ne doit appartenir, l'ii elVet, qu'à celui qui en possède le cieiir Jouir des droits de riijmeii sans les tenir des luaiiis de raiiioiir, c'est les usurper.
> Lorsque dciiv cuiiii's se sont iiiuliiillciiienl donnés, ils ont droit
d'attendre du retour et de la ronslance. l.e uceud sacré du inariaije léliiiiuie ces sentiiuenls; la relijjion les consacre, sous la clause tacite qu'ils seriMit réeipro(|iies : car la rcli|iion elIc-niÊiue ne doit rien eum mander d'impossilde.
i< tÀnisulidci! votre leuiliesse en lui ilonnaiil pour ajipui la vertu. Si elle n'avait d'objet (|ue la beauté, les ].ràces et la jeunesse, elle s'éteindrait avec ces avaiita|;cs passa]jers ; si elle est établie sur des qualités estimables, elle est à l'épreuve du temps.
u Pour être en droit d'e\ii;cr qu'on vous aime, travaille/, constamment il le mériter : il est aussi doux de conserver un cœur que de le cou(|uérir,
» .Sonvene/.-vniis , siirloul, (|ue vous n'aurez rien lait pour vos enfants, ])ar(C (|ue vous leur aurez donné l'être. La mère qui refuse sou sein à l'iuiiocentc créature (pii la conjure par ses cris est une mère dénaturée; le père qui ué|jlij;e de former lui-même le juijenieul de son l'ils, de lui inspirer le jfoùt des imeurs et île la vertu perd siS droits à son respcel et à sa reeonnaissanci'.
» Je vous ai iilii|ué, en )ieu de mots, les devoirs (|ue vous avez h remplir, l'ersuade/.-vous que c'est ii leur accomplissement ([uc tient votre félicité, «