I. \ FAMILLE LUCF.VVL
a son l'ils lie parlapcr avec ello îles iiu'ls, |hoIi;i1i1i nient froids, niiiis qui du nioius n'avaient pas souflerl de l'or.ii;e i|ui uvail éelalé ehei eui.
r.iloiiard s'empressa d'accepter, et sa nière sourit ii son empressement. Llle enjjayea le prisiilinl a les aeeonipaijner, et il sourit avec elle il l'aspect du tableau dont les jeunes ijens, sans èlre convenus de rien , ne parlaient pourtant à personne.
Fdou.ird , décliari;(' du poids d'une rupture qui coule toujours beaucoup .1 un lionnne drlical, Kiluuird était rendu a l'auiilic, (|iii désormais ilevail siiilf l'ociiiper. Il ne se pcirlail p. is encore d.in» l'avenir, i|ue sa mère et le pr('>idi'nl entrevoy.iieiit iléja. Ils ne se disaient rien ; mais (jutud on a priciM'uient les nit^ines idées, on s'entend à merveille. Personne ne parlait, et tous deui étaient heureux. I.e sihnce de (iaroline louruail ans i au profit de son ccciir : il gagnait tout ce qu'il eût perdu si l'esprit eût voulu paraître.
liie vi^ite, aussi nallense qu'imprévue, tira nos paisibles convives de leur douce rêverie. Depuis loiijjtemps M. "" n'était venu à sa maisonnelle; depuis plus lontjteinps encore il n'avait reçu de lettres de Caroline. Ses motil's n'étaient pas dilliciles à pénétrer, (iuërie de son amour, elle n'eût pas interrompu la correspondance , et devait-elle répéter lies aveux toujonrs suivis de conseils iiiuliles, pénibles à recevoir, parce qu'on ne peut les suivre et qu'on s'en écarte à re;;Tel?
.^L "" était indul!;<nt; il s'intéressait vivement à Caroline; il avait tou;ours joui de sa conl'iaïue; il savait qu'on parle volontiers d'une faiblesse niailieureuse , et qu'on dit insensiblement ce qu'on ne se permettrait pas d'écrire. Kt puis, il était bien aise d'étudier ce M Ducoudrai. qui lui paraissait si redontable , et sur le compte duquel il |>ouvait fort bien s'être trompé. I)i' toutis manières, son voyage au banieaii devait tourner à l'avantage de la jeune personne, et c'est ce qui l'avait décidé.
La première cbosc qu'il apprit en descendant de voiture fut la conduite révoltante qu'avait tenue madame Luceval. Cette nouvelle <5tail celle du jour : elle eût éi;aleinent exercé la m.ilifï'iité d'une petite et même d'une j^rand^ ville pendant vin|;t-qiialre heures. Les valets ii'noraient encore la cause de sis emporlements, et i\L "* avait, comme un autre, son prain de curiosité. Les habitants du hameau ne manquaient jamais d aller, au moment de son arrivée, lui présenter leurs devoirs; mais ce qui venait de se passer les avait desunis, di-persés. Il ne voulait pas s'ennuyir avec dignité; un homme du premier rani; prévient une femme sans déroger, et l'alïection l'avait conduit de préfén nce chez Caroline.
Après les compliments d'usage, !\L "' regarda autour de lui. L'aisance , l'air satisfait de (;aroline . les attentions , les prévenances que lui marquait Ldouard; l'amabilité, la raison prématurée du jeune homme , l'aU'ection particulière q'ie madame de Surville marquait à mademoiselle l.uctval, quelque chose de mystérieux dans la figure du président , tout ajoutait ii son incertitude. Le tableau qu'il remarqua enfin comme les auties, et qui le fil sourire comme eux , commença a fixer ses idées. (ie|)tndant, si tout le monde était d'accord , pourquoi Caroline lui cachail-clle un triomphe aussi flatteur? Il tira le président .1 pirt.
Celui-ci lui raronla l.i conclusion et la ruplure du m.iriaije d'Ldouard avec .Iulie; il fil du jeune homme l'éloge le plus complet; il s'étendit sur les plus petits dél.ils d'une amitié que M. " jugea aussitôt. Toujours disposé favorablement pour Caroline , il pensa qu elle avait pu se taire sur des espérances encore incertaines, et il convint avec le président qu'on ne se permettrait pas un mot qui pût éclairer Ldouard sur les dispositions de son cœur.
Jaloux cependant de mieux connaître noire olïicier, il lui adressa la parole en rentrant. Instruit et modeste, brave et d'un caractère doux, spirituel sans afl'ectaliou, sensible et raisonnable, notre jeune homme, sani eft'orts, sans dessein, en se montrant tel qu'il éiaii, fit tout à fait revenir M. '" du jugement qu'il avait porté. Convaincu de ce qii'il valait, son nouvel ami ne put résister au désir de féliciter en p.irticulier madame de Surville. « Votre fils, lui ilil-il, a connu le délire de l'amour, il en a senti le vide. Il parait aspirer à un bonheur durable, et il le trouvera avec Caroline; mais il faut user avec lui de la plus grande réserve : que le mérite seul fasse tout ici, qu'Edouard s'en pénétre, cl qu'il s'y rende, étonné lui-même d'aimer. »
C'était à peu près ce qu'il avait dit au président ; mais il avait réfléchi à l'exirènic différence qu'il y a pour une mère de recevoir des conseils alfeelueux de la bouche même d'un homme élevé, ou de les tenir de l'entremise de quelqu'un qui nécessairement altère les expressions. Le premier laisse des souvenirs; le second fait naître le doute.
M. "■ affecta pour Caroline une considération qui eût été remarquée même par quelqu'un qui n'eût pris a elle aucun intérêt, et qui ne pouvait maiiqier d'.ijouter à celui qu'i Ile inspirait à Edouard. Il se sentait fier d'être l'ami d'une femme à qui s'adressaient les préférences d'un homme aussi respeclabic iiu'imiiorlant 11 était pourtant loin de calculer que cette protection marquée devait être com-
mune à celui que Caroline attacherait à son sort. Amour et mariage ne viennent à la pensée que lorsqu'ils sont déjii dans le cœur.
Tous les habitants, la famille I ueeval exceptée, se rassemblèrent le soir chez la demoiselle, et ne manquèrent pas de mesurer leurs égards sur ceux que M. "'" ne cessait de lui marquer, .lusqu'alors on l'avait aimée; mais on la trouva digne de la plus haute considération, parce que M. ■' la jugeait ainsi. Les granils portent avec eux un l>restige qu'ils éleiulent jusque sur ceux qu'ils semblent ]iarticulièremeiit distinguer.
Tout le monde était instruit, et personne ne parla de ce qui s'était passé le matin : la discrétion est le premier masque qu'on prenne avec ceux à qui on craint de déplaire. La conversation ne roula que sur des choses indifférentes, et n'en fut pas moins piquante, parce que la société était composée de gens qui savaient penser et parler, et ceux-là donnent du charme aux moindres bagatelles.
yt. '" partit le lendemain de grand matin , sans avoir rien dit de particulier à mademoiselle Lui-eval, sans lui avoir même parlé de son élonnanl silence. Jl trouvait sa conduite sage, prudente; c'est tout ce qu'il désirait, tout ce que ses avis eussent pu produire, et jamais en écrivant à Caroline, il ne s'était propoé de la soumettre à son influence, ou de f.iire valoir son esprit.
Madame Luceval sut bientôt que M. '" avait paru un moment au hameau; elle ne douta point qu'il lût instruit du scandale qu'elle avait causé, et qu'elle eût perdu en un instant le fruit de sa longue dissimulation. Cachée chez elle, livrée à un abandon absolu, n'osant rechercher personne, le séjour de cette campagne lui devint odieux. Il n'est pas de sacrifice qu'elle ne fût disposée à faire pour s'en éloigner à l'instant et aller vivre dans un coin de terre, ignorée à jamais. Mais il ne dépendait plus d'elle de rien sacrifier. 'J'ous ses biens engagés n'étaient pas liquidés encore. Le bon François lui avait interdit , par sa transaction même avec ses créanciers, la faculté de rien vendre pour se liquider. Lors de ses arrangements avec madame de Surville, elle avait été forcée de se borner à des promesses, assez brillantes à la vérité, et dont la mère d'Edouard avait bien voulu se contenter, parce que l'effet en était certain; mais pas de moyens de se procurer des ressources ii l'instant, et il en faut pour changer de domicile , de province et même de domination.
Elle sentit qu'il fallait se soumettre à la nécessité et vivre encore des bienfaits de Caroline. Elle maudissait la faibles>e qui les lui avait fait accepter. Ses bienfaits , ses bienfaits ! cette idée revenait sans cesse à son imagination exaltée. Peut on devoir quelque chose à l'être qui l'eniporle sur nous et ne pas le détester? La rage concentrée et jusqu'alors impuissante de madame Luceval s'arrêtait avec un plaisir secret sur loutis les circonstances qui pouvaient l'alimenter: on se complaît quelquefois k haïr comme à aimer.
Elle imputait à Caroline la rupture d'Edouard avec Julie. Elle l'attribuait à une suite de séductions, dont elle croyait trouver l'origine dans le tracé de certain tableau. Elle ne voulait pas réfléchir qu'entre la beauté et le mérite, la raison seule a la force de prononcer, et qu'elle est inaccessible à la séduction.
Elle persistait à voir dans Caroline l'artisan volontaire et intéressé du malheur de sa fille chérie, et un crime comme celui-là ne justifiait-il pas la plus cruelle vengeance ? Les méchants mêmes cèdent au besoin de s'abuser : tout le monde veut dormir tranquille.
Le changement de madame de Surville, le mépris marqué des habitants, leur affection, leurs égards pour une jeune personne qui se faisait tous les jours des amis et qui n'eu perdait aucun , tout contribuait à aigrir chaque instant davantage une femme déjà trop irascible. Elle enveloppa tout le monde dans le plan qu'elle cherchait à établir; elle voulait tout désunir, tout disperser, et elle ne désespérait plus, si elle pouvait perdre enfin Caroline, de ramener à Julie un homme encore dans l'âge oii on ne résiste pas ordinairement aux poursuites, aux avances de la beauté.
Retirée chez elle, elle s'occupait sans relâche de son sinistre projet , elle en arrangeait les parties, elle en combinait l'ensemble. Avec de l'adresse, de la noirceur et de la ténacité, on va loin dans ce genre-là.
(^iroline ne désirait pas voir sa mère. Elle prévoyait pour l'une et l'autre les désagréments inséparables d'une entrevue. Incapable cependant de composer avec son devoir, elle se |)résentait chez madame 1, ueeval lorsque la bienséance l'exigeait. Elle était constamment éconihiile , tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, et elle s'en aiiplaiidissait intérieurement. Madame Luceval n'avait pas besoin de l'approcher pour connaître les moindres particularités de sou intérieur.
Vous vous rappelez que François, le jour même où il avait donné mademoiselle Lori à sa fille adoptive , avait arrêté une femme de chambre et un laquais. Ces deux domestiques avaient contracté les habitudes décentes et paisibles de la maison où ils vivaient. Leur exactitude, leur éloignement de toute espèce de vice, les y avaient maintenus.
St>uvenez-vou9 encore d'un certain LaOeur, ancien domestique de
LA I- A MILLE LUCEN \L.
Luceviil , asseï licl linniiiie autre-fois, <l qui l'Iait eii'ori' ce qu'il pouvait élre ii quarante ans. Contiilent des parties de jeu de sa maîtresse, de ses veilles, de ses accès de joie ou de désespoir, ministre suhallerne de ^es emprunts, et avide d'.irpent plulùt <|ue discret , il avait laissé ii;norer au mari une incoiiduite que de sa|;es avis eussent peut-être réprimée dan» son principe, si toutefois Luceval eût osé parler alors, et s'il eût pu prétendre a se faire écouter.
Madame l.uceval soupçonnait et le dan|;er de multiplier les confidents, et ravanla|;e d'eu avoir un, déjà lié par ses fautes, d'une condition a dite impunément désavoué, chassé niènu' selon les circoiislances. Elle rapprocha d'elle ce l.illeur, ouhlié, méprisé, dès qu'il avait cessé d'être utile. Elle ne dédaignait plus de s'entretenir en passant avec lui; elle descendait même jusqu'à la familiarité : rien ne coi^ie dms cerliiiis cas. Le tirôle n'étiit p.is sot. Il ju)',ea aussitôt qu'il allait devenir e>sentiel, il se promit de se faire hien payer les dédains qu'il avait essuyés et ceui qu'il éprouvait encore, quand ce nioment de faveur serait passé.