‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 90 sur 379 · XVIII. — Laquelle épousera-t-il · texte numérisé non relu

XVIII. — Laquelle épousera-t-il

Le retour des grands parents, se félicitant, se caressant, leur air de satisfaction avaient éclairé les jeunes gens sur l'heureux résultat de la conférence. On ne leur annonça pas moins avec l'emphase prescrite par l'usage que leur mariaije était conclu , et qu'il leur était permis de s'aimer. Ils recurent cette nouvelle comme s'ils avaient pu en douter : l'amour fait son profit de tout. Anxiétés, espérances, peines, plaisirs, il ne cesse d'accumuler ; il glane, quand il ne trouve plus à moissonner... Qu'il est fâcheux que la jouissance le tue !

Le reste de la journée ne fut qu'une suite d'enchantements. Edouard et Julie déliraient; les deux mères étaient heureuses du bonheur de leurs enfants, Luceval partageait celui de tous.

Dès ce moment, madame Luceval s'empara de l'esprit de madame de Surville. Les attentions étaient si naturelles, les petites flatteries si adroites , qu'elles devaient plaire à la femme la plus simple. On n'appelait plus celle-ci ([ue mon amie; on était jalouse d'en mériter le titre; on ferait tout pour l'obtenir; on ne se quitterait plus; c'est de ce jour que madame Luceval allait vraiment se plaire au hameau ; un quart d'heure d'et cwlera, et pas un mot de vrai, encore selon l'étiquette. Les bonnes gens peuvent eu être dupes, et madame de Surville ne l'était pas mal.

Pour répondre dii;neinent à des avances aussi marquées, la bonne mère d'Edouard, qui avait diné chez madame Luceval , crut devoir l'inviter pour le lendemain. On accepta, sous la condition qu'on mangerait allernalivement les uns chez les autres. Pouvait-on vivre désormais sans madame de Surville?,

On convint qu'au premier jour on partirait tous ensemble pour Paris. Un contrat a faire dresser, des l)illets de mariage, des billets d invitation à faire circuler ; beaucoup d'emplettes à faire, que d'embarras, et, en même temps, que de plaisir ! Les jeunes gens ne se mêleraient que de faire l'amour; c'est une occupation qui suffit à la longueur des jours, dont on craint de se distraire , et il est du devoir

de bons parents de se souvenir ipi'ils ont aimé, et qu'ils étaient bien aises alors (|u'uu les laissât tout a eux.

Les choses ne s'arrangèrent pas précisément ainsi. De» pluies coutinuelles firent remettre pend.int huit jours le voyage de Paris, et huit jours ameiieni iiiiilquefois bien du clianjjemeiit.

Déjii, vers le soir, il y en avait un pcMi. La coiiversatinn commençiit à languir, et madame Luceval proposa la ressource des gens qui n'ont rien à dire. Mais une bnuillutle entre père, niere, enfants, n'a rien de bien agréable ; le plus bêle des jeux ne signifie ipii'bpie chose qu'autant i|u'oii v gagne ou qu'on y perd. .ALidame de Survilli- ii'éiait pas l'àclice de retourner chez elle, et F.douard ne se fil pas trop prier pour la reconduire.

Il pensa, en rentrant iliez sa mère, :i Caroline, ii Caroline qui l'at- Icnilait depuis le matin. l'Iaisirs d'amour lui avaient fait iiéf,li);er les devoirs de l'amitié. Il sentait sa faute, sans pouvoir se la reprocher : Julie était si belle, si siduisante! et puis, ne recoit-on pis avec indulgence les excuses d'un ami ? 1 1 la iierte d'un jour i|ui assure son bonheur, ne s'oublie-t-elle pas aisément.'' Il élait temps encore de faire partager au luMir de Caroline l'ivresse, le délire qui régnaient dans le sien, l^lle lui opposerait peut-être ses propres réflexions sur la bizarrerie, sur la froideur de Julie; mais ne soupconne-l-ou pas, à vingt ans, qui- l'amour mécontent exagère autant, au moins, que l'amour satisfait? Il alla chez mademoiselle Luceval.

Klle ne l'attendait plus. Elle avait i)assr la journée dans les plus cruelles inquiétudes ; chaque moment de retard y ajoutait encore. Convaincue qu'un galant homme ne manque aux procédés (|ue lorsqu'il en est distrait par des é\cnemeuts du plus haut intérêt, elle avait prévu tout, absolument tout ce qui s'était passé, et son imagination avait été au delà de la vrai-emblance ; car une amante alarmée pouvait seule redouter qu'un même jour amenât un aveu mutuel, une demande en forme, et la conclusion d'un mariage.

Alademoisellc I.ori , sans passions, mais sans jouissances, ne concevait rien à des craintes qu'elle trouvait puériles ; elle leur opposait des raisonnements C'est bien là ce qu'il faut a l'amour ! Et des gens qui passent pour avoir de l'esprit et du jugement se flattent tous les jours de s'en faire écouler.

Il Mais enfin, mademoiselle, si les choses étaient telles que vous les supposez, que fericz-vous? — Je mourrais, je crois. — ^le serait-il pas plus sage de chercher à dissiper le prestige qui aveugle M. Diicoudrai , pour le ramener à la plus méritante, a la plus aimable? — Et comment? — Est-il si diflicile de lui jirouver jusqu'à l'évidence... — On ne prouve rien à un amant. — Je commence à le croire, mademoiselle ; car enfin , (inel elTet ont produit sur vous vos efforts et les miens ? Aussi , n'enteixls-je pas qii'on ait la maladresse de faire remarquer à M. Ducoudrai des difauls qu'en ce moment peut être il érige en qualités. Mais est-il si difficile de paraître maîtresse de vous; d'applaudir à son bonheur; de ne le garder ici que le tenip^ nécessaire ])0ur lui faire désirer de revoir mademoiselle Julie; de le lui renvoyer plus amoureux que jamais ; d'exiger enfin qu'il ne la quitte plus ? — Oui , voilà un moyen bien sûr, et surtout très-consolant. — Ne vous y trompez pas, mademoiselle, le succès est certain. Quatre jours de lête-à-tèle ôlent bien des charmes à celle qui n'a que cela. — Cela peut être vrai, mademoiselle Lori ; mais vous n'avez pas réfléchi à ce que vous me proposez. Vous voulez que je descende jusqu'à l'intrigue , que je tende des pièges à ma sœur ? — Hé ! mademoiselle, ces dames ont-elles été si délicates? ne sont-elles pas venues ici avec la volonté très-marquée de vous enlever M. Ducoudrai, et d'intriguer elles mêmes pour lui faire reprendre ses premiers liens? — Cela n'est pas démontré. — L'absence de M. Edouard dépose contre elles. — .Alors, je dois les plaindre et non les imiter. AL "" ne me conseillerait pas comme vous. — Il est des choses qu'un homme réservé ne se permet jamais de dire à la femme qu'il affectionne le |p|us, comme il est vrai que la conformité de sexe autorise à tout dire et à tout entendre. C'est par une suite de cette confiance nécessaire que les femmes apprennent entre elles à se garantir de la séduction , et qu'elles s'éclairent sur les moyens d'être heureuses en faisant le bonheur des hommes, .i

Cette conclusion annonçait de la part de mademoiselle Lori une profonde expérience. Eli bien, elle n'en avait pas du tout; mais elle avait lu des romans. Oh I cela forme une jeune personne. Mademoiselle Lori se résuma enfin.

o Mademoiselle , vous êtes forcée de choisir ou du parti que je vous propose, ou de blâmer le choix de M. Ducoudrai lorsqu'il viendra vous en faire ]iart. Le pourrez-vous sans alliguer des raisons qui, comme vous l'observez très-judicieusement, ne le persuaderont pas?

» — Ma bonne amie, je n'émettrai aucune opinion. — A ous ne pouvez montrer cette indifférence sur une alT.iire qui louche d'aussi près mademoiselle votre sœur. Votre silence équivaudrait au jui;emenl que vous craignez de porter; et quelles conséquences M. Ducoudrai n'en tirerait-il pas : que celte amitié si tendre est réellement de l'amour concentré il jaloux ! \'ous vous laissez pén< Irer en pure perte , vous ôtcz à Edouard cette sécurité qui ajoute insensiblement à

LA FAMILLE LUCEVAL

ses seiiliniriits pour vou^ . vous Ir forcez à fuir une :ini;inle qu'il ne dépend p.is de lui de pajerde retour, el dont l.i froideur sur ses plus chères «Sections le contrarie d'abord el l'irrite liientot

» — Allons, puisque absolument il faut choisir ilu bUme ou de la lonaiijje, je loiicrii donc son clioi\. je l'en féliciterai ni^nie ; mais tans autre intention que de me rendre iaipcnétrable , et de le conserver du moins comme un ami. •

Pendant celte conversation, tournée, retournée de toutes les manières, et répétée mille fois, Caroline ne cessait de travailler. Peimlre son Kdouaid de son aveu ; pouvoir présenter son sujet n tout le monde ; p acer cher elle l'imaije chérie ; l'avoir sans cesse sous les yeux . (|uels motifs plus propres à souieiiir sou ardeur? C'était encore une de ces jouissances (pie l'amour malheureux a tort de se procurer, qui ajoute a ses soulïrances, mais qui l'aide à soiilVrir.

Edouard parut. (!aroline s'elïorea de lui sourire, et elle y parvint. Il lui prit la main encore; il la conduisit ii cette ottomane, où, placés le matin l'un à côlé de l'autre, Caroline avait entrevu une félicilé ifloifjnée , mais possible. Ce que l'amour a d'enchanteur, ce que la certitude du bonheur a d'enivrant, Kdonard exprimait tout avec les traits les plus forts et les plus vifs. Caroline était ]>réparée n un rapprorliemrnl entre lui et sa sœur, elle ne l'était pas à un prochain niariaije ; elle y avait pensé, comme on s'occupe d'avance du plus grand des malheurs pour s'en jjarantir, ou lui opposer le courage. .Mais silùt ! ... siiot renoncer à ses plus douces espérances ! n'avoir bien connu Edouard que pour le regietter toujours ! se le voir enlever sans qu'aucune puissance ail le pouvoir de le lui rendre jamais ! c'est tout ce qu'il est possible de supporter de niauv ; c'est |ilus qu'on n'en peut dissimuler.

Caroline céda à sa douleur. Son cnpur se gonfla ; ses yeui se remplirent de larmes. Mademoiselle Lori ne la perdait pas de vue une seconde ; elle s'écria qu'elle avait eu raison de cniudre que la continuité du travail el l'odeur de la peinture ne l'incommodassent enhn. Klouard, alarmé, la pressa d'aller prendre du repos. Du repos! il ignorait encore qu'il n'en était plus pour elle.

Caroline se lève faible el chancelante. Mademoiselle Lori la soutient cl l'emmène. L'infortunée se tourne encore vers Edouard ; elle lui présente la main , elle presse la sienne avec expression, a Soyez heureux, mon ami, lui dit-elle, et félicitez Julie de pouvoir faire voire bonheur. •

Edouard ne voulait se retirer qu'après s'être rassuré sur la santé de Caroline. Il attendait le retour de mademoiselle Lori en ouvrant une iirochure ; il en lisait une pa|>,e ; il sautait à la fin du livre ; il le fermait; il en prenait un autre : il s'approcha enhn du tableau dont res(|uisse était aussi avancée qu'elle pouvait l'èlre. Déjà il démêlait, il reconnaissait ses traits. Il ne concevait pas comment mademoiselle Luceval avait pu saisir la ressemblance, privée de son modèle; il chercbiit, il s'interrogeait : la chose lui paraissait inexplicable.

Eu cherchant, en rêvant , ses yeux se portèrent sur un tiroir entr'ouverl et sur un grand portefeuille en carton, dont une partie sortait du secrétaire. Ce portefeuille ne pouvait renfermer que des gravures, des éludes peut-èlre; et tout ce qui venait de la main de Oroline était intéressant (lour Edouard. Il lire le portefeuille, il l'ouvre; il ne pense pis qu'il puisse être indiscret : la forme du portefeuille , le tiroir a demi poussé, éloignaient toute idée de mystère, l'ouvait-il deviner que sa longue absence avait enfin fait négliger les précautions ordinaires, et que son retour inespéré n'avait laissé que le temps de jeler ce malheureux portefeuille au premier endroit ?

Il V trouve en effet des éludes mais il ne peut revenir de son

éloniîement. Il passe de la surprise à une douleur profonde, qui au;;menle à chaque feuille qu'il découvre. C'est lui au crayon, à la gouac le ; c'est encore lui, toujours lui. Troublé de ce qu'il a vu, désespéré dune indiscrétion involontaire, il se bâte de tout replacer.

Il étiil temps: mademoiselle Lori rentrait. Elle fit, sur la situation de (Caroline, une histoire, que la bonne fille croyait très-persuasive, a laquelle il feignit de croire, et qui ne pouvait plus l'abuser.

Il se retira dans une agitation facile ii concevoir , et cherchant ii mettre de l'ordre dans ses idées, (^es portraits multipliés, l'état cruel ou (Caroline était tombée en apprenant son mariage, ces expressions de la plus vive tendresse, qui ne s'était interdit ([u'un mot, que la niénioire trop Adèle d Edoiurd plaçait partout oii la timide Caroline eût voulu le prononcer, loul s'accordait a lui oter jusqu'au moindre doute, el à rendre sa situation aussi embarrassante que pénible. 11 n'étail pjs de ces hommes sans pitié qui jouissent avec orgueil des sentiments qu'ils dédaignent d'éprouver 11 chérissait Caroline, comme on aime une tendre sœur; il faisait son malheur, et il all.iit le combler en disposant de lui, el en coiiliiiuant de lui parler aniilié, lorsqu'elle ne pouvait invoquer que l'amour. Quel parti prendra t il?

S'éloigner d'elle, cesser insensiblement de la voir, était un moyen bien incertain de la rendre à elle-même, mais qui ne manquerait pas de le faire mé-ieslimer. (Jue penserait-elle en clïct d'un homme (|ui , après s'être empressé de solliciter, d'obtenir comme une grâce d être

admis dans sa plus douce intimité, l'abandonnerait enfin sans molif apparent? .\ura-t-il la cruauté de justifier cette conduite choquante, en lui laissant entrevoir iju'il a pénétré la plus secrète de ses pensées ? Et quelle preuve en donner que la violation d'un secrétaire, qui, pour être entr'oiivert, n'en était pas moins sacré? Il fallait donc qu'il s'accusât d'abord, pour réduire Caroline à n'oser plus lever les yeux sur lui , à craindre sans cesse une indiscrétion, ,i ne voir enfin, dans chaque habitant du hameau que le censeur muet d'une passion toujours humiliante quand elle n'est point partagée ! Quelle ressource alors reslerail-il à l'infortunée? Se soustraire à tous les regards; abandonner le berceau de son enfance, des amis plus anciens et plus solides que lui, dont les égards el l'affection n'ont cessé depuis sa naissance d'embellir tous ses moments? Elle chérira la mémoire de ceux-ci , et elle ne [iroiioneera son nom que pour se plaindre de l'avoir connu. Si au moins il avait soupçonné ce fatal secret avant de se lier lui-même !....

Mais, quoi! a-t il réellement quelque chose ii se reprocher, el doiton une réparation au mal dont on n'est pas cause? S'immolera-t-il à un amour ([u'il n'a [las clierché à faire naître, qu'il n'a jamais encouragê ? Donnera-t-il sa main sans son co'ur, et le vain litre d'épouse sulfira-t-il à une femme sensible et délicate? D'ailleurs, avant d'être généreux, ne faut-il pas être juste? Julie ne l'aime-t-elle pas aussi.'' Et à laquelle doil-il tout, de l'une à qui il n'a rien promis, de Tau- Ire il qui il a fait l'aveu de sa tendresse, et qui n'aitend que l'instant de la couronner? (Caroline, épouse d'Edouard, ne serait (las plus heureuse , Edouard et Julie ne pourraient jilus prétendre au bonheur, et y a-t-il à balancer entre le malheur de trois individus et celui d'un seul?

Ces raisonnements étaient ceux d'un homme d'une probité sévère. .Mais ils ne déterminaient rien sur sa conduile à tenir avec Caroline. Allligé, irrésolu, incapable de manquer ;i ce qu'il devait à l'intéressante fille, il sentit cependant cet intérêt si vif s'affaiblir et s'éteindre devant l'image séduisante de Julie, que les ténèbres lui présentaient sans cesse. Quel homme, ii vingt-quatre ans, dominé par une passion quelconque, s'occupe longtemps de ce qui lui est étranger? L'amour l'emporta enfin sur tonte autre considér.lion. Il s'y abandonna sans réserve, et rentra chez lui, impatient du lendemain.

.Madame de Luceval était à peine levée qu'elle proposa ii Julie de l'accompagner chez sa sœur. On ne l'ouvail se di-penser de lui faire part du prochain mariage, el il était dans les convenances de devancer la voix pulili)ue. Dans toute autre circonstance on eût prié M. de Luceval d épargner cette démarche ii ces dames, mais on était bien aise de voir comment Caroline prendrait la chose; on comptait jouir de son embarras et peut-être de sa peine, car on ne croyait pas à sou amitié désintéressée. Comme une bonne idée en amène toujours une autre, on pensa à tirer parti de l'effet que produirait en ce moment la présence d'Edouard, et on ne douta plus qu'on ne parvint à porter un jugement sûr.

Le jeune homme arrive à la maison Luceval , empressé , ardent, appelant, cherchant sa Julie. On lui dit que ces dames sont chez Caroline, el qu'elles l'y attendront.

Caroline, renfermée avec mademoiselle Lori, ne voulait, ne pouvait voir personne. Elle était réellemenl malade d'amour et de chagrin. Madame Luceval se fait annoncer; mademoiselle Lori va audevant d'elle, et oppo»e à Tempresseinent qu'elle témoigne Tétai de sa fille souffrante. Madame de Luceval profite de cela même; elle insiste, elle s'exprime en mère alarmée. De qui sa fille doit elle attendre et recevoir des secours, si ce n'est d'elle? Peut-on supposer qu'elle l'abandonnera à des soins étrangers? Elle avance, en débitant ces lieux communs. Mademoiselle Lori ne sait plus que lui dire. Julie et sa mère sont au chevet de Caroline.

Si elles lui eussent vraiment appris ce qu'Edouard lui avait annoncé la veille, elle se fût trahie devant elle comme devant lui. Mais, préparée à ce qu'elle allait entendre, elle composa son visage, et sa mère, qui Tétudiait allentivemeiil , n'y reniar.|ua aucune alléralion. Tout changea lorsque le jeune offu ier parut. Timide devant (.'aroline, contraint dans ses expressions, il voulait paraître affectueux , sans qu'il lui échappât un mot qui pût nourrir l'espoir chimérique de Tinfortunée, el rien ne décèle l'embarras comme les efforts mêmes qu'on fait pour le cacher. Madame Luceval ne savait ii quoi attribuer celui d'Edouard, et ses yeux se reportèrent sur sa fille. Son teint animé, sa respiration précipitée, une main étendue, qui semblait appeler celle d'Edouard , tout confirma des soupçons déjà trop vraiicmbldbles.

Mais à quoi atlribuer la contrainte d'Edouard .' oh I voili» ce que c'est : on lui a laissé pressentir, on lui a même déclaré un amour auquel il ne déjciid pas de lui de répondre, et celui qu'il a pour Julie explique les méiiagements qu il accorde a son imprudente sœur. Quel doininage que ce ne soient la que des conjectures! .""i on pouvait se procurer quelques preuves... Eh bien! qu'en ferait-on? on ne déleste pas absolument (Jaroline, surtout depuis qu'on a cessé de craindre les suites que pouvait avoir son penchant. Cependant... si... eh ! pourquoi pas .' si on pouvait faire revenir M. '" Ile la haute opinion

\.\ l'AMII.I.K I ICKNAI.

qu'il H (le s:i |iioli'i;t'e, avcr (itielli' t.iiiiili' on li' ramèiHTail sur ci-s anciens |iruoé(lt's, (|ui l'oiil si vivfmi'iil aiijri! Avec quelle imlilVcreiicc il a|)|iieMiliuil les peliles perscculioiisque l'on pnurrail iiii|Mini'nienl eieici'r, fl que juaiiliemient les eirtnnslHiu^es I II est !ati|;.inl de loujutirs purler un ni.is(|ue, el celte f.ène devient plus pciiilde l'Iiaque jour. Oui, mais il faut convaincre un lioniine Ici i|ue iM. '". Itou, bon, cinq ou siv seuii-preuves i'(|uivalent à une preuve niatt'rielle. (Jette manière de voir n est pas admise en juslicc; mais dans la société.' S'il fallait surprcnilrc le cuu|ialile en n.i|;raiit délit pour le ju|;er, il n'y aurait plus que dis |;cns estimaldes; et que dcvitndrait le bonheur de médire et même de calomnier.'

Madunie l.ueeval, i|ni ne voulait pas, un quart d'Iicure auparavant, qu'on la supposât capable de livrer sa tille il des soins étranj;ers, madame Luceval se leva pour aller prendre note des semi-preuves acquises, en cliercber de nouvelles, et trouver nu moyen innocent de les faire pirvenir à M."', sans qu'il la soupçonn.it de mener cette intrigue. Pendant qu'elle s'occuper.iit de cette grande alV.iire, .Iulic achèverait de tourner la tète ii l'.Jouard , Oarolinc continuerait de souIVrir : ainsi, pas de tecups perdu.

• Adieu, ma ebcre, dit-elle en sortant; je vois avec plaisir que votre indisposition n'est pas uus^i ijrave que le crai|;nait mademoiselle Lori. .l'enverrai l.ouison savoir de vos nouvelles. «

Klle i>rend le bras d'ialouard, qui sentait combien sa présence était déplacée, et qui, pour lui comme pour Caroline, était lurt aise de se retirer : uu homme sensible craint de voir les malheureuv qu'il a faits.

Julie les suit. Il reste à ICdouard un bras à oll'rir; la jeune personne l'accepte avec l'empiessement de l'amour. Son amant croit sentir un douce pression; il y répond en se touillant vers elle, et il oublie encore (Caroline en la regardant.

(^etle journée se passa comme la préciilentc; même ivresse, même délire, même silence , lorsqu'on se fut dit jusqu'à satiété : Je vous aime, je vous aimerai toujours. Les jeux innocents remplirent la soirée. Ces jeui-lii ne signilieiit rien par eux-mêmes; mais on y attache certaines pénitences précieuses aux amants, et le temps s'écoule avec rapidité quand on baise la main de sa maitresse ou qu'on effleure sa joue.

Le lendeuiaiii ramena les mêmes scènes , qui produisirent moins d'efl'el. Je vous aime , je vous aime , toujours je vous aime, et rien que cela! et encore le l'ied de ho-uf. le Corhiltuii, et Monsieur le Curé! Edouard avait l'esprit ju>te, le jugement sain, et il ne se prêtait plus à ces niaiseries que )iour faire sa cuur.

Le troisième jour, il dit à Julie ; • Nous ne passerons pas la vie à jouer au Pied de boeuf. — lih bien! mon cher IMouard, voulez-vous jouer au volant? — .Mais nous pourrions, ce me semble, nous amuser a quelque chose de plus raisonnable et de plus piquant. « Et il clierclia à lier une de ces conversations qui naissaient d'elles-mêmes entre Caroline el lui, que soutenaient la variété, les connaissances, l'enjouement.

Julie parlait avec facilité lorsqu'elle était fortement alTectée. Elle avait l'usage du monde, et certain esprit d'emprunt et de mémoire rendait avec assez de j;ràce les sensations de son cœrr. Elle perdait tous ses avantages dès qu'on cherchait en elle la femme aimable et éclairée. F^lle écoutait h.donard avec une sorte de déférence, qui prouvait le sentiment intime de son infériorité. La conversation tombait à chaque m note, Edouard liii-nième fut réduit au silence : l'esprit ne produit pas longtemps seul.

Il se retira de meilleure heure que de coutume, et le joursuivant il arriva un peu plus tard. !VIadaine Luceval, qui ne perdait rien, ne quitta plus les jeunes gens. (!'esl elle qui parlait , qui provoquait la saillie, qui y répondait avec tinesse , et de loin en loin Julie plaçait nu mot quelquefois asseï heureux; Edouard renaissait, certaines remari|ues, peu llatteuses pour la jeune personne, s'ouli iaicnt insensiblement. Il ne s'apercevait pas encore que c'étiit avec madame Luceval qu'il causait : comme ce fripon d'.Vniour nous aveugle !

Le cinquième jour dissipa une partie des illusions du jeune orticier. Sa future belle-mère fut frappée d'une migraine, d'une véritable migraine : cela iieiit arriver à tout le monde. Il se trouva seul avec Julie, excepté aux heures de njias, oii mesdames de Surville et Luceval le sauvaient de la monotonie. (Jue la journée lui parut longue! 'J'irer sa montre à chaque minute, ce n'est pas abréger le temps; regarder sa maîtresse, la trouver belle, ne mène qu'a lui souhaiter quelque chose de plus.

^ladame Luceval rejiarut le jour d'après. Elle essaya de renouveler le prestige; mais Edouard ne s'y méprit plus. Il rendit justice à la gaieté folâtre et piquante de la mère; mais il ne put s'empêcher de penser que c'était sa mère qu'il épousait. " Allons, dit-il, allons voir Caroline. Je l'ai trop négligée, et il ne faut être ni injuste ni ingrat envers ses amis, u

Caroline, toujours soulTrante, pénéira, en le voyant, une partie de la vérité. Elle retrouva ii rinslanl son amabilité et les grâces de son esprit. La nécessité de réussir par lui seul l.i rendit encore une fois

supérieure à elle-mèine. l'.cs de reprnehes sur einn grands jours il'abanduii; pas de question sur ce qui s'était passé entre sa sœur el lui; di' la candeur, du charme et de l'Ame. La bgure en pied d'Edoiiar.l était presque terminée, et lui prouvait (|u'on n'avait ce«>é de s'occuper de lui, et plus d'une fois l'amoiir-propre a été utile a l'amour.

En ellèt, Edouard pouvait-il ne pas s'intéresser aux sentiments <|u'il avait fait naître ' Pouvait-il n'être pas touebé du sort d'une j femme sensible, si eomplétement digne d être heureuse.' (léné , embarrassé un moment encore aiipris de Caroline, il la regarda bient(U avec une espèce d'assurance : il lisait dans ses yeux pl.iisir et amour. (Juelle est l.i physionomie que ces deux sensations n'inibellissent pas ? quelle est la beauté qui ne jierde pas de ses charmes entre l'iiniformilé et l'ennui?

Il sortit en comparant les deux soeurs pour la première fuis. Juli disait-il, n'a que quel<|ues années à être belle : Caroline ne changera jamais.

II retourna cependant chez .lulie. .Mais celle que l'amant observe avec les yeux de la raison conserve bien peu de i>ouvoir, si cet examen ne tourne pas tout à fait en su faveur.

Caroline devait à sa sœur une visite île félicitations. Elle l'avait dilVérée pour cause de mauvaise santé, ili^ait-elle; mais par qiiel(|iies petites raisons que vous pénétrez sans doute. Armée de courage, résolue à vaincre, elle dévcl()|ipa tous ses moyens. Sa mère se piiie.iit les lèvres; l'.doiiard n'entendait plus (|u'el.e ; ci? n'était qu'à elle qu'il parlait; et elle eut le bon esprit «le se retirer (|iianil elle jugea que l'émotion qu'elle produisait ne pouvait plus que décroître.

Après sa retraite, Julie parut plus nulle encore. A chaque instant elle perdait de ses dro ts. Edouard la trouvait toujours belle ; mais ces traits, qui avaient porté le trouble, l'ivresse dans ses sens, n'excitaient plus en lui qu'une froide admiration. » Je n'y saurais tenir davantage, se dit-il en la quittant. Il est impossible qu'un hoiqine sensé épouse jamais cette lille-li).

• Cependant, j'ai engagé ma mère à une démacrbe sur laquelle je ne la déterminerai pas a revenir : elle me reprocherait avec justice ma précipitation, ou ma versatilité. J'ai sollicilé d'aillturs , j'ai reçu comme une grâce les promesses de Julie : je me suis formellement engagé avec elle. Comment revenir lii-dessus? comment même oser y penser? Allons, la faute est commise : j'en supporterai le pnids, je me laisserai marier, et j'aimerai ma femme... autant que je le jiourrai. »

Le lendemain, il avait devancé l'aurore, et il continuait dans les jardins des réflexions (|ui avaient troublé son sommeil. I\'avait-on pas vu rompre de mariage plus avancé ? la rupture , au moment même de 1.1 célébration, a-t-elle jamais nui à la réputation, a l'établissement de la demoiselle délaissée? Elle a de l'humeur sans doule, l'homme a passé pour un être bizarre, pour un original; mais qu'importe, après tout, un peu d'humeur à celui (lui s'éloigne, et qu'a-t-il à craindre de l'opinion, quand il est fondé a dire : Mes sens m'avaient aveuglé, j'ai appelé la raison ii mon aide?

« Et puis de qui mes engagements sont-ils connus? de ma mère, qui m'aime; du président, qui probablement juge comme moi de mademoiselle Julie; du chanteur, ii qui tout est égal, pourvu iju il f.isse de la musique, et de Kran(;ois. qui ne prend pas un grand intérêt à la jeune personne. Nos amis de Paris ne savent rien encore, le contrat n'est pas dressé; je ne vois pas quel tort réel je ferai à mademoiselle Julie, .\llons, allons, je ne me marierai pas, »

Quand on cherche et qu'on trouve, pour rompre avec une femme, plus de raisons qu'on en avait de l'aimer, il lui reste bien jieu de ressources.

Edouard continue son monologue, k Oui, mais... comment retirer ma parole? comment soutenir les reproches, l'aigreur, les violences de madame Luceval?... Oh! ou ne peut résister il cela : femme qui s'emporte a toujours tort et n'y gagne rien. Mais la douleur, et peiitêire les larmes de Julie... Ses larmes! mais est-il donc certain qu'elle m'aime tant? Sa conduite avec cet étO'irdi de Paris, cette dissimulation de toute une soirée, el qu'elle a interprétée comme elle a voulu, ne prouvent-elles pas du manège, du calcul; el un cœur vraiment sensible ne dédaigne-t-il pas ces mi>ères-là?... Enfin, je peux lui écrire... Eh ! oui ! une lettre très mesurée, très respectueuse, me tirera de là. »

Voyez-vous, voyez-vous, comme on cherche à atténuer ses torts, en ajoutant à ceux des personnes à qui on regrette de n'en pas trouver de plus graves? Edouard était un honnête homme dans tonte l'acceplion du mot, mais il croyait avoir de bonnes raisons de changer; il voulait n'avoir pas de rcjiroehes à se faire, et, comme tant d'autres, il s'arrangeait avec sa conscience.

t;aroline l'avait entrevu à travers les rameaux. Elle avait pris une route tournante avec nlademoi^elle Lori, afin de le rencontrer comme par hasard Encore de la comédie , allez-vous me dire. Mais, je vous le demande : pouvait elle avoir l'air de le chercher? et qu'avait-elle de mieux à faire, puisqu'elle ne iiouvait laisser échapper une occasion de le voir?

LA FAMILLE LUCEVAL

Sans intention, sans même y penser, Etloinrd la joij;nil, comme on s'empresse de satisfaire un besoin réel et pressant. Il ne retjreltail pas celte lièvre il'amonr , qui brnle,i|ui rava|;e, (pii (irouiel toujours le bonheur, et qui le donne si rarement. Jl cbereliait ee senlinient doux, pénétrant, dont la mudér:ition même semble i;araiitir la durée, et qu'il avait toujours trouvé auprès de (Caroline II croyait qu'il la rendrait heureuse encore si elle pouvait enlin s'y borner comme lui.

Ils étaient rentrés chez Caroline, et ils ne s'en apercevaient pas. Le déjeuner les tira de leur aimable distiaclion, et ce déjeuner ressembla à celui qu'ils avaient pris ensemble huit jours auparavant. Même intérêt, même charme, même abandon Ldouard prit la palette, en pensant qu'il serait toujours temps il'.iller chez madame l.uceval ou de lui écrire. (Caroline se plaça. Il étudiait cette ligure, qui ne cessait de se parer d'evpression, et il ne la tronv.iit pas si mal. Elle a des yeux, se disait-il : ou n'est jamais laide avec cela.

Caroline charge deux palettes; elle prend son pinceau , elle puide celui d'Edouard.

Vous sentez qu'il ne restait plus rien des impressions défavorables qui l'avaient autrefois éloi[;né L'habitude lui lai-ssait voir enfin les deux sœurs s.'ins prévention. Laquelle, selon vous, doit l'emporter? Il avait commencé sou esquisse. Empressé de saisir un momeul si favorable à Caroline, il se livrait aux élans du génie, cl sans le savoir, il faisait en grand uiailre. Les sons tendres et brillants de la harpe soutenaient son iniaf;inaliou. Les heures s'écoulaient , la toile s'animait, lorsque Louison parut.

Elle venait cliercUer des dessins de broderie , de la musique nouvelle, des bagatelles que madame Luceval avait, ou que Caroline eût été la dernière de qui elle eût voulu les emprunter. Le prétexte était gauche; mais qui ne fait pas de fautes, et qui en fait d'aussi grossières que les gens passionnés?

Caroline eut l'air de ne rien pénétrer. Edouard sentit que pour se soustraire à des poursuites qui deviendraient fatii;antes , il fallait ne pas différer a prendre un parli , et il y était plus disposé que jamais, il sortit avec l'intention d'en finir, et il ne dit ii Caroline que ces mots : I' Dans une heure, je serai près de mon amie — Dans huit jours, u lui répondit Caroline en souriant. El ces mots si simples furent rendus il madame Luceval, qui les dénatura, les commenta, les arrangea o i'fljfel : non qu'elle s'alarmât encore, mais elle était bien aise d'ajouter à sa note des semi-preuves.

Tout bien examine, Edouard se décida ii écrire : on n'aime pas à se trouver en face des gens qu'on désoblige. U fallait avant tout qu'il prévint sa mère. Elle dinait ce jour-là chez madame Luceval , qu'il se proposait bien de ne plus revoir; et si on se doit beaucoup à soimême, le premier des devoirs est de se montrer bon fils. Il devait donc épargner Ji madame de .Surville les brusqueries auxquelles la lecture de sa lettre ne man(|uerail pas de l'exposer.

La ditliculté était de s'expliquer avec elle, de lui dire à peu près

qu'on veut, qu'on ne veut plus, qu'on ne sait pas trop ce qu'on voudra, car (|uelque tournure qu'il pût donner à son discours , il devait se réduire à cela.

François avait toujours eu beaucoup de peine à trouver son premier mot, et tous les gens embarrassés ressemblent fort à Erançois. Edouard se levait, s asseyait, s'approchait de sa mère, reculait, s'avançait encore, parlait de choses indilïerentes, cherchait à arriver a son but, et s'en éloignait toujours. Cependant, il était quatre heures, et on ne dîne point partout à se|)t.

Madame deSiirville l'observait, s'étonnait , et jugea enfin qu'il avait quelque chose d'important à lui confier, l'.lle était loin de soupçonner que Julie, qu'il avait quittée dans sou dépit, qu'il avait reprise dans un retour de tendresse , put être le sujet de l'entretien qui , probablement, allait commencer. Elle s'étail pourtant aperçue aussi, ]ipndaut la semaine d'épreuves, que la demoiselle ne pouvait fixer que ])ar sa beauté, et elle eût désiré qu'Edouard fit un autre choix. IMais de tous les entêtements, le plus fort, et même le plus durable, est celui de la prévention, et tant qu'elle existe il est inutile de raisonner.

IClle attendait, avec cet air doux, caressant, qui attire, qui permet tout. Edouard cherchait toujours à arranger des phrases, l n sourire de sa mère , une main qu'elle lui présenta et qui pressa la sienne , vainquirent sa timidité. Il éclata comme un coup de tonnerre : o C'en est fait, s'écria-t-il , je ne me marie plus. »

Il ne restait qu'à paraphraser son texte, et il parla tant qu'il voulut. Madame de Surville ne pensait pas à lui objecter la moindre chose : la façon de penser d'Edouard s'accordait parfaitement avec la sienne. Cependant elle n'élait pas sans inquiétude; elle savait, ainsi que tout le liameau , que madame Luceval en colère n'était pas une femme comme une autre. Un éclat violent lui paraissait inévitable, et ces sortes de scènes elïraj eut toujours celles qui ont contracté l'heureuse habitude de tout sacrifier à la paix.

La surprise d'Edouard augicenle à chaque feuille qu'il découvre. f;'est lui au crayon, à la gouache; c'est encore lui, toujours lui.

En discutant le pour et le contre avec son fils, elle sentait qu'elle ne pouvait mettre ila us la balance le bonheur de toute la vie d'un ho m me, et des ménagements de pure bienséance. Elle se déciila donc à rester chez elle jusqu'à ce que l'orage fût calmé, et elle consentit à écrire, après avoir prié, conjuré Edouard de ne pas redevenir amoureux le lendemain.

O n'était pas encore une chose aisée à faire que cette lettre. Il fallait lui donner la tournure la moins olïensante possible, et cependant se prononcer de manière à éviter toute explication verbale. Après avoir déchiré quelques brouillons, ou en transcrivit un dont on n'était pas très-satisfait; mais on désespérait de faire mieux.

Un domestique part avec la lettre, et on en met un à la porte extérieure, avec l'ordre positif de ne laisser entrer qui que ce soit. Une

LA V\ Mll.l.r. I.l CKVAI..

iiiteriiiclion yéiiorale ne porle ilirt-ctt-nuMil sur |itTsoiine, et c'e!>l encore un proifilé (|iic niaihiine île Siirvillc eroit devoir à niuilaiiie l.uceviil. On fait ilire ju cuisinier il'.ii>i>rèler a l.i liàle i|utliiues plal!.. I.a mère et le lil» se ai>(>oienl ;i taire un assez. lri>le iliuer, a I issue duquel ils doivent aller |iarlai;er la solitude de Caroline, lùlouard en a exprimé le désir, et madame de Surville revient à di's idées (|ui lui ont été longtemps chères et qu'elle a ali.indonnces a reyrel.

Ils étaient servis ; ils allaient se mettre a table ; ils entendirent du bruit dans leur petit jardin, l.douard s'appioclie de la eroisée.. . C'est madame l.uceval, a qui on a refusé la porte, et qui entre par la cuisine en criant qu'elle aura raison de cet ontrai;e. Madame de Surville, eiVrajée, se sauve. Kdouard , sans défense contre une femme ([ui a bien quel(|nes reproches à lui faire, s'enfuit de son côté. Il rejoint sa nu're, je ne sais où; ils trouvent l'escalier dérobé; ils le descendent pendant que madame l.uceval monte l'autre; ils sortent de chez eu» en fujjitifs; ils vont se réfugier chez le prisident.

Ladcur confident de madame Lureval.

Madame Luceval est maîtresse dans la maison. Elle va, elle vient; elle ouvre les portes, elle les pousse avec violence. Les domestiques accourent; madame Luceval les écarte à droite et à gauche. Son air les pcliifie, ils ne comprennent rien à ses plaintes, à ses menaces, par la meilleure de toutes les raisons, c'est que madame de Surville n'avait pas cru devoir les prévenir.

Madame Luceval , après avoir ouvert jusqu'au dernier réduit, sort, l'œil élincelant, la tête élevée; elle traverse les jardins; elle arrive chez Caroline.

Luceval , qui ne doutait pas que madame de Surville ne prévînt une etplicalion de cette espèce, et que la colère et les vues réelles ou supposées, dont sa femme accusait déjà sa tille aînée, n'ajoutassent à une haine toujours mal déguisée avec lui, l.uceval avait couru chez Caroline, ne lui avait dit que quatre mots, et vile il était revenu et s'était renfermé dans son cabinet : c'est toujours lit qu'il se retranchait dans les circonstances critiques.

Madime Luceval trouve tout fermé chez Caroline. Elle frappe... elle frappe encore; personne ne répond. Elle va faire une scène épouvantable à François, totalement étranger à tout ceci , et chez qui elle ne trouve pas d'autres victimes. Elle parcourt de nouveau les jardins; elle entre chez le musicien , chez les autres locataires; le président en personne refuse de la recevoir.

Elle ne s'apercevait pas que les jardiniers, les femmes de la laiterie, de la lingerie , les domestiques de toutes les classes la suivaient , d'assez loin cependant, m;iis l'observaient, chuchotaient, et ricanaient entre aux : nos valets sont toujours nos juges les plus sévères; ils nous voient de si près !

La fureur a ses bornes comme toutes les passions. "Madame Luceval, fatiguée, eicédée, s'assit enfin sous un berceau. Elle sentit d'aÉord

sa déeradatiun ; elle s'aper<;ul ensuite (|u'clle s'était donnée en spectacle; elle tomba dans l'elal d'atVaissemeiit oii nous l'avons vue longtemps auparavant, lorscprelle veiiail il'écrire et d'envoyer a M. une lettre qui blessait toutes les convenance».

(."est elle maintenant qui craint de se montrer. Filée sur le gaton , elle n'ose se permettre le moindre inuuvemi'iit; tlle prèle l'oirille, et des éclats, que sa présence ne contient plus, parvieniieni jusqu'à i Ile ; elle ne sait à quoi se résoudre. Traverser cette mullilinle , c'est s'exposerà <le noiiveauv aflronts; rester oii elle est, entendre des ris insultants, c'est (dus qu'elle ne peut supporter.

Le bon Luceval savait que l'ainoiir-propre appelait toujours chez elle la raison aliénée; mais il voulait n'avoir rien ;i redouter pour lui. Il laissa écouler une gramle heure, que sa femme passa dans b'S angoi>scset l'irrésolulion. H sortit enfin, et fut dispensé des informations: i'i reconnut l'r.uicois, qu un reste de bonté portait à dissiper l'allroupement , et il tira de ce côté.

Il se présenta devant sa femme, sans proférer un mot; mais ta bienveillance, la compassion, étaient jieintes dans tous ses traits; ses bras s'ouvrirent pour elle, elle s'y précipita. Appuyée sur le meilleur et le plus faible des époux , elle reprit avec lui le chemin de sa maison. Ces mêmes gens disposés à l'insulter s'éloignaient lespectueusement : son accablement les avait désarmés, ^■oila le peuple; idolâtre avec ignorance , cruel sans réllexion, il ne suit qu'un instinct machinal.

Julie avait été aussi sensible que sa mère à ce qu'elle appelait comme elle un alïroiit sanglant. Mais encore aui jiortes de la vie , elle n'avait pas ouvert son cœur au\ passions haineuses. Elle regrettait sincèrement l'.doiiard; mais elle se regardait dans une glace, et, dès le second jour, c'était lui qu'elle plaignait.

Ce n'était pas sans de fortes raisons que le président s'était opposé lui-même à l'entrée de madame Luceval. Il était certain que personne ne poiiv.iil lui manquer, et Caroline était venue se réunir aui premiers fugilils : il fallait arrêter un torrent qui ne ménageait plus rien.

Caroline aima Edouard toute sa vie, et le rendit parfaitement he'ureux.

C'est là que Caroline apprit la cause des emportements de sa mère. La décence ne lui )iermellait pas de se féliciter; mais elle n'eut pas la force de blâmer Edouard. Il avait son secret, elle ne le savait pas; et si elle eût dit un mol qu'eût démenti son cœur, elle rentrait à ses yeux dans )a classe des femmes ordinaires. Elle fut ce qu'elle devait être , réservée sur ce qui venait de se passer, et toujours la même avec l'homme qu'elle nommait encore son ami.

On sut bientùt que madame Luceval cachait, dans le fond de son appartement, sa honte et ses regrets. Chacun pensa à reprendre sa liberté. Le président avait dîné. Il croyait avec assez de raison que ce repas doit partager la journée, et que l'être le plus laborieui ne peut donnera son travail une attention soutenue de neuf heures jusqu'à quatre. Caroline pensait comme lui; mais elle était jeune, et elle donnait quelque chose à l'usage. Elle proposa à madame de Surville el

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