‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 96 sur 379 · III. — Autre suite de l'exposition · texte numérisé non relu

III. — Autre suite de l'exposition

Au point du jour la trompette sonne. Les valets, les chevaux, les rhieiiS, tout est prêt. On part, on arrive au tancer. — Guillaume i dit ! hiries, je vais à U ferme d'Arancey Quand ou s'apercevra de mon

(H. BOTTE

absence, tu feindras de croire, comme les autres, (iiie je n>e siûs l'gjré ; tu luccUerclu'r.isaveccui.ettumc clitrclier.isjusiiu'à ce qucjc rcpaiaisic.

Il pôrccarl ra|>itleiuent sii J sept lieaes <le iliemio, et à mi sure qu'il se nipproclic de .-0(>lj'e, il jouit du pljijir de la revoir, il i preuve le nijlai^e d'une jalousie qui se r.illume à chaque pas. Pailout il a vu mademoiselle d'Araucey ; pirloul, liélas ! elle a duiini' il Ctorges des marques du plus vif atlacliement.

Il met pied k terre dans la cour de la ferme. La grosse Marguerite, celle qui l'a eopduit dans cette cbaoïbre d'(ài l'amour a clussi' le sommeil, la grosse Al.<rgui rile lui apprend qu I^dmoiid et son Lis sont aux rlidoipi. — Au inoiiis, se di>-il, je ne verrai pis aujourd'Uui ce monsieur Giorgo pour qui ou allecle de tout oublier.

11 apprend que ui.ideiuoisellc d'Aranciy est seule. La trouver seule était ce qu'ii désirait avec ardeur, et maiiitinaia il craint de se trouver tète à tète avec elle. Quel maintien prendre? (jue dire qui ne décèle un secrit qu'il voudrait caclicr à tout l'univers , qu'il voudrait smioit liicber a ,'^opbie? l'.irli'r de Geortji'S, cherclier .i péntlrer le teorei de mademoiselle d'Araiicey ne serait pas délicat. Se di'clarer, lorsque la jeune personne est évidemment prévenue en faveur d'un aulre, serait un acte de démence ; et le moyeade parler désormais k Sopliie, sans lui parler de son amour?

Mademoiselle d'Aranciy a été avertie de l'arrivée de Charles ; elle s'tst avancée au-devant de lui ; elle l'invite à entrer. 11 lu suit : elle lui montre un siège, il s'assied piès d'elle, timide, murt comme il l'élaitle jour où il la vil pour la première fois. Co:ubieu de billes liâmes tus.scnl voulu être à la place de Sophie ! Quel p.irti une femme usagée lire d'un cceur absolument neuf, et qui se donne tout entier ! Sophie a ks iiueurs pures du village , mais Sophie est clairvoyante : lant de signes d'une passion violente ne peuvent lui échapper ; mais celte p.is- M'in même lui fait partager l'embarras de Charles ; elle est muette comme lui.

Assis l'un à côté de l'autre, ils levaient alternativement les yein, et les baissaient au.<sitôt, Charles roulait et déroulait l'oicille d'un gros chien de basse-cour, qui s'était couché prés de lui. Sophie avait son joli pied appuyé sur les barre» d'une chaise qui s(, trouvait ùcv;int elle , et elle en arrachait la paille brin s brin. (Juel maiotienils avaient tous deux! Comme on s'en serait moqué à Paris! Mais à Paris, comme ailleurs, ou a quelquefois tort.

Cette position ne pouvait toujours durer. Si l'un disait un mot, in rouversalioii ne manqiier.iil p is de s'eng.ger. Jlais qui le dira, ce mot ? Le premier est si difficile ,i trouver ! On s'observe, oitest sur ses gardes, on tremble de se compromettre. — Monsieur ne voudrait-il pas se rafraîchir ? dit enfin Sophie. Et Charles tressai'lit, comme s'il n'eût jamais entendu cette voix. — Oui , monsieur doit avoir besoin de prendre quelque chose. A cette question si simple, Charles ne répondait rien. Il éluit pourtant bien facile de dire oui ou non.

Les servantes sont occupées, et c'est Sophie elle-uièmc qui lui verse un verro de vin. — Mademoiselle, je vous remercie. — 11 n'tst pas très-bon , monsieur. — Kicellent, quand c'est vous qui l'offrez. — Vous êtes trop poli. — Ptut-on l'èire trop avec vous? — Vous me fl dUz, monsieur. — Je suis vrai, mademoiselle ; quoi qu'on vous dise de ilalleur, on sera toujours loin de la vérité.

Mademoiselle d'Arancey arrache encore deux ou trois brins de paille, et levant ses beaux yeuv sur Charles : — Je ne présume pas, monsieur, que vous soyez vtnu de si loin pour me faire des compliatents trop eiagérés pour que j'y sois sensible, — J'apporte à M. Edmond le peu d'aigent dont je peux disposer. — C'est à M. Edmond que vous l'apporltt! — 11 est prudent, il est votre consed, il a été accepté pour vous... — Et je vous remercie pour lui. — Je n'ai encore rien en propre; miis j espère, avec du temps et de l'économie, assurer cette propriété a M. Georges. — Pourquoi à lui, monsieur? ne puis-je pas aussi, avec du temps it de l'économie, rembourser mes bienfaiteurs, et rentrer dans le bien de mes pères ? — Pardon, mademoiselle, il vient de m'échapper une eipress'on déplacée, désobligeante peut-être; mais j'avoue que je ne saurais m'empècher de parler de M. Georges. — J'en parle aussi avec pi lisir , quand je ne le vois pas , et quand involont.iiremenl je lui dounc du chagrin, je me fiis un devoir de le lui faire oublier. — Avant-hier, pir exemple, n'est-il pas vr^i, mademoiselle? — Oui, monsieur, avant-hier : vous avez de la mémoire. — Oh ! beaucoup, mademoiselle. — J'en ai assez, monsieur, pour qu'il soit inutile de me rappeder mes torts. — Je ne vous entends plus. - Il est certiinrs danses que l'usago peut autoriser dans les capitales, et qui paraissent ici déplacées, libres même; je tranche le mot. — Qui paraissent telles à M. Georges, surtout. — Oui, à Georges. — Il a osé vi)i;s fnire des reproches? — 11 n'ose rien, monsieur; mais l'état oit xois l'avez vu disait tout. — Oui, tout, mademoiselle. — Tout le ftionde fait des fautes, vous disiis-je un instant auparavant ; vous avez elV^^cé la vôtre; je me suis empressé de réparer la mienne. — Ah I vous êtes comptable de votre contîuite à M. Geo.ges? — Non, monsieur; je ne dois de compte qu'à moi ; mais Georges souffrait... — 11 n'est pas le i" ul qui souffre, mademoiselle, et vous ne faites rien que pour lui. — Nous me faites souvenir moi-même, monsieur, que je vous dois des eicusrs. — A pioi. mademoiselle? — Ue l'impolitesse avec laquelle je vûu". ai quitté au milieu d une conlred mse. — Des excuses, des cxcu- Ms 1 hé. non, mademoiselle, ce ne sont pas des excuses que je demande.

— C'est pourtant tout ce que je puis , c'est tout ce que ious pouvez attendre de moi. — Jen'atiends riua...je ue demande rien... GeorKe» pour vous... le désespoir pour moi. — Uemettix vous, monsieur, vont oubliez les égards... — Je suis perdu, égaré, hors de moi.... Ht saoi pouvoir ni se uuitriser, ni même réfléchir, Charles tombe aux pieds de mademoiselle d'Arancey.

— Uelevez-vous , monsieur, et écoulez-moi. Je crois devoir h nirs malheurs une raison prématurée, et j'ai pris ici beaucoup de la franchise de nos bons habitants. Je vous connais peu, mais je vous connais par des actions louables, et si je vous ai si lét;èrement jugé... — Non, mademoiselle, non, je vois trop que je n'ai de droits qu'a votre estime; mais cette estime est fondée; j'ose vous l'assurer. — Je ■••■ m'armerai donc pas contre vous d'une fierté inutile ; je desceiidni bien moins ii la dissimulation : je vais vous parler avec franchise. Je me suis aperi'ue de l'impression que j'ai faite sur vous, tt j'en ai été afllgée. — Affligée, m,.demoiselle! vous prononcez mon arrêt. Je vous salue, et je' n'aurai 1 honneur de vous revoir <|ue lorsque vos iiitér. Is l'eiigeront. — Monsieur voudra bien, avant de partir, m écouler encore un moment. — Hé, qu'entendrai-je, mademoiselle?... — Kien de bien satisfaisant pour vous , monsieur ; mais il ne sullil pas à une jeune porsoi.ne d'être irréprochable; il faut qu'on la juge c>'. qu'elle est, et vous êtes élu petit nombre de ceu\ dont ji; compte l'opir.ioii pour qudque chose. Ecoutez moi sans m'interrompre, je vous en prie. — .Mademoiselle, il ne m'échappera pas un seul mot.

— Vous savez comment je suis entrée dans cette maison , comment j'y suis traitée : il est inutile de vous parler de mes sentimenis envers ces deux hommes respectables, puisque vous avez un cœur sen'.ihie. Georges et moi nous avons crû ensemble, nous avons parta.ijé h s mêmes plaisirs, et ces jeux de la première adolescence ont ét.ibli entre nous une intimité à laquelle le temps a chaque jour ajouté. Mais Georges, plus àj^é que moi , avait un sentiment naturel des bienséances, et ses égards, ses respects même , m'ont toujours garantie de toute espèce de danger.

Depuis un an, Georges est devenu triste, pensif, distrait, et voilà pourquoi je ne le laisse jamais à ses réflexions. Le travail l'occupe seul aux ch.imps; ici, jem'elforce d'éloigner de lui des idées affligemles, bien affligeantes sans douti-, puisqu'il refuse de me les conher. Son père n'a nul soupçon de son état, et moi je respecte son secret; je me suis chargée seul du soin , du devoir de le consoler. Il m'écoute avec douceur, avec reconnaissance; et souvent, assez souvent, j'ai ramené le calme dans son cœur et la gaieté sur son front.

Voilli, monsieur, l'uniquo cause de mes attentions soutenues pour Georges, de ces attentions qui vous ont donné de la jalousie, et vous me permettrez de vous faire observer que vous n'avez pas le droit d'être jaloux. — H est trop vrai, mademoiselle; mais M. Ge-orgespeut-il lèire sans vous dcpliire? — L'amitié, monsieur, connaît aussi la jalousie.

— Hé ! mademoiselle ! avez vous pu vous y méprendre? L'autre jour, à souper, vous avez paru applaudir '\ quelques saillies que vous seule m'inspiriez, et M. Georges est devenu froi:l , mais d'un froid alTecié. Il n'a pu cacher son mécontentement qunnd il a su que je restais à la fête; enfin il s'est trouvé mal, très mal , lorsque j'ai dansé avec vous.

— Voici à peu près, monsieur, ce qu il m'a dit ce malin : Le jeune homme que nous avons reçu vous aime, notre demoiselle. — Ah! il a aussi vu cela? — Il a vu cela, et il a ajouté : Selon le rapport de ses gens, le jeune monsieur sera immensément riche ; mais il dépend d'un oncle qui calculera sans doute à quelle fortune son neveu doit prétendre. — Voilà, mademoiselle, des craintes bien obligeantes et bien prématurées. — Cet oncle , c'est toujours Georges qui parle, cet oncle est opiniiître, dur même, et le jeune monsieur parait violent. Les obstacles irriteront un amour qui ne fuit que de naître. — Et qui est exirêuie , et qui décidera du reste de ma vie. — Le jeune monsieur ne ménagera rien; il se brouillera avec son oncle, et vousjoindrez au chagrin de vous être inconsidérément attachée ii lui le reprct de lui faire perdre sa fortune. — Et comment M. Georges, qui n'ose rien, disiez -voits , prononce-t-il que mon oncle ne sera pas, comme moi; si-usible à tant de mérite, qu'il ne s'empressera pis de réparer les torts de la fortune envers vous? — Cela n'est pas probable, monsieur.

— Probible... Non, mademoiselle. — Georges a donc eu r.iison de me parler ainsi ? — Georges a ses motifs pour m'éloigner de vous. — Nous avons ensuite p^rlé de la danse, el Georges a cru voir que vous me respectez jieu. — Je ne vous respecte pas! L'insolent! Voyez-vous, voyez-vous, mademoiselle , comme il cherche à me perdre dans voire esprit! — Vous m'avtz promis, monsieur, de ne ]ias m'interiompre.

— Pardon , raille pardons, mademoiselle. — Si le jeune monsieur, a pours livi Georges, vous respectait comme il le doit, vous aurait-il fait faire, en dansant , ce que jamais personne n'eût im 'giné ici , ce que jamais aucune fille n'osi-ra se permettre? Toutes se sont insensiblement éloignées, et quand j'ai vu cet éioignoment, remarqué ce silenci; d'improb.itiun, il m'a semblé que mon cœur se brisait, et j'ai perdu l'usjge de mes sens. Voilà, monsieur, ce que m'a dit Georges, cl je ne trouve là que le langage de la vraie, de la solide amitié. Il est certain que, si j'étais moins connue ici, si j'étais moins .limée, cette malheureuse contred.nse me ferait un tort irrëpar.-ible. Je me suis excusée près de ces bonnes gens. — Pfès de ces villageois, mademoiselle d'Arancey! — H n'y a plus qu'une p:iuvre Sophie qiii ne trouve qu'ici

M. BOTTE

r'is nniis.iU'S roi:;;' ;; es, les di'tni's nirmps d. lis Iisipiels j'cnlrt; avec vniis vo'>;s piouvcnt , inotisieur, combien je svis jalons- «if rostime df tout le monde — Ahl uird. mo'selle, qui )HHiir.iit vous ri'fiiser la sienne? — Ont dont je ne rtspccti-r.iis pas les usines, .''.li tout Hltriluié de vo're par! à la lilierlé ([u'aiilo isent les villes; je me suis prévalue de r iiipi.ss ti;liié de von< laisser ,iii milieu d'une contre lanse ; j'ai fait rriuar;,-uer que je n'si pu halancé quand je me suis vue l'objet du li'àme publie. Il i-st pourlaut vrai qu; je dansais avec jil lisir, avec sssei de plaisir pour ne rien remarquer, et que je n'ai cessé que pour secourir (leorgcs.

— .l'avoue, m demoiselle, que ces (éclaircissements, q''e votis ne me devie2 p<s , et cpie jit.iis loin d'attendre de \ous. ire pinîlraitnt salisf.ii<:>nls . ennvainrairls même, si je pouvais les concilier avec le ruban rose que M. (liorrjes porte sur son rreur, avec le ruban vert ipie vous lui destinez. — Kli ! monsieur, ceci est aussi facile .i expliquer que le reste. Kn lui pr('s''nlaiit 'e rub:n vert, je lui donnais k entendre que j'espérais ou qu'il me confier lit son secret, ou qu'il surmonlemil son ehif;r.n. l' porte le petit ruban rose, p!?r.c que c'est moi qui le lui ai donné; je jorte aussi le rub.in bijiic que j ai reçu de lui ; Si vous meltie/. trop il"iiii['orla!ice i cela , vous vou; troiiiperiej étran- (;'ment sur la nature de mes sentiments pour Oeorges. — F.sli! bien

^ Mon neveu? que diable avez-vous fjit de tout cet argcnt-îà?

vrai , mademoiselle , est-il bien vrai que vois ne l'aimez pas ? — Dans le sens que vo is attachez à ce mot, non , monsieur, je ne l'aime pas. — A oiis ne I aimez pas! ali! répétez-moi , répétez-moi encore que vous ue l'aimez point — ISi je l'aimais , monsieur, jo le dirais à son père, à vous, à toute la terre, et je ne serais blâmée que de ceux qui ne connaissent pas la rcconnaistance. JNous avons é[iuisé , monsieur, tout ce qui peut avoir rappo t ii Georges ; je vais manitcnaut vous parler de vous.

— Je m'estime assez pour penser qu'on ne peut avoir sur moi que des vues honorables, mais je s'iis très-jeune encore, et ma situation ne me permet pas de penser k un cLibiissenient. — Tout , mademoiselle , tout, au contraire, simble vous presser de reprendre votre rang dms la société. — l'crsoniie ne peut me le rentre, monsieur. Vous même, qui voos efforcez de trouver tout facile , vous oubliez le juste ascendant qu'a sur vous un oncle qui très-probablement, vous en conveniez tout à l'heure , n'entrera point dans vos vues, et je vous avoue que je me trouverais tres-liumiliee d être rejetée par le chef d'une famille dan» laquelle je ne prétends pas entrer. C est ce qui m'arrivera cependant si vous ne maitiisez une impétuosité qui vous fait prendre l'exaltation de la tète pour les douces émotions du cœur'. — .Vh I p ir grâce, ne calomniez pas ce cœjr où vous récnez la première, et où vous régnez sans retour. — Vous ne me persuaderez pas, monsieur, qu'un amour de quarante-huit heures ait jelé d.' profondes racines, et qu'il soit difi'icile de le vaiucre. — M.ideinniselle , vous vous jugez comme une femme ordinaire. Malheur à ipii vous connaît connue mui, et qui ce' serait de vous aimer! — Promeliiz-moi du moins, monsieur,

de ne p;n comprometlro envers monsii ur votre oncle cl ma tranqiillité et une sorte d'orsrueil qui peut -être n'est pas déplacé. Pour vous déteriiiiiier à m'aceorder ce qiie je vous ilemande , je vous prie de bien entendre, de vous souvenir que le cousentement même de xol"e ouelc ne changerait rien à mes résolutions : elles snnt fondées sur le respect filial, et je veux que vous lesj'giiz J'ai mou père, monsieur; il est fiig lif, n.alhc urcui. Depuis lonijlemps je n'en ai plus de nouvelles ; mais je n'en suis pas moins sous si dépendance. Il a qu tté li France par attachement à des préjugés héréditaires que j'apprécie maintenant à leur juste valeur; mais ces préjugés sont l'uniipie bieu qui lui reste; ils sont peut être sa consolation , et je n'ajouterai pas à ses cil grills en faisant un choix qui ne s'accorderait pas avec sa f.icon de pensir. Je vous engige donc, monsieur, à cesser des poursiiiles absolument inutiles; mais je ne renonce pis aux services ip'.e vous rendtz à Kdmond , et dont par h suite je profiterai seule. iMon am tié en sera le prix; vous la méritez, je vous 1 offre; n'attendez rien de plus.

(,)ui ne croirait, en entendant parler ainsi mademoiselle d'.Arancey. qu'elle a reçu de la nature une énergie (osons nous servir du mot) , une roideur de car ictère »jui fait quel luefois des femmes estimables , mais qui est loin de les faire aimer. IVotre Sophie, au contraire, douce, bonne, sensible, incapable de résister dans les choses indilVérentes, notre Sophie n'avait pas la présomption de croire qu'elle ]iiit ré>ister toujours a un jeune homme charmant qui riispulait, avec Edmond et son fils , de soins, de prévenances et de bienfaits. Elle avait développé à Charles les obstacles réels qui s'opposaient à leur union; elle s'était armée d'une certaine fierté , parce qu'elle désirait sincèrement alors que le jeune homme l'oubliât.

Cependant elle n'avait pas d'amour pour Georges, et il devenait indilVirent que Georges en eût ou n'en eût pas |ioiir elle. Elle ne marquait pis d'éloignemf nt personnel pour Charles ; elle paraissait seulement eft'rayée des dillicultés que lui présentait sa raison ; elles disparaîtraient h mesure qu'elle serait inoins iiidilTéreote, et il est trèsorilin lire qu'un homme aimable aime une jolie fille de seize ans.

Tels étiieul les petits calculs que faisait Charles en revenant avec son Guillaume , ou plutôt telles étaient les vraisemblances que le drôle lui faisait adopter. Il sentait que l'unique moyen de se maintenir auprès d'un maître k priiicipis est de flatter sa pissiou : c'est ainsi qu'on mène tous les hommes, et Guillaume n'était pas sot.

Charles s était ciiggé saus peine à être discret avec son oncle; si la jeune personne paraissait le craindre, Charles le redoutait bien davant.ge Mais s'en tenir avec Sophie à la douce mais froile amiiié, c'est plus qu il ne pouvait tenir; c'est aussi ce qu'il n'avait pas promis. Il éiail mal pirtout où il n'etiit pas avec elle, et il la voyait presque tous les jours. Il fallait des prétextes : chez lui, c'était un goût pour la chasse qui augmentait a chaque instant , et mademoiselle d'Arancey commençait à ne plus trouver extiaordinaires ces voyages si répéiés. Tantôt il venait rendre compte de ses démarches officieuses ; tantôt il venait annoncer un nouveau payement; une aulre f.)is il était indisp.'însable qu'il se concertât avec la jeune demoiselle sur les moyens de g.igner encore un mois, une décade, un jour. Pouvait-elle sans injustice se plaindre d'un jeune homme qui lui consacrait tout son temps, tous ses soins? On commençait par raisonner affiires ; c'est dans Tordre; mais, sans qu on s'en aperçût, la conversation prenait une tournure scntimentdc : Sophie ne laissait rien échapper de positif; mais elle écoutait , elle n'interrompait point; elle rougissait quelquefois.

(Charles arrivait toujours à l heure où Georges était aux champs. Il avait cessé de le considérer comme un rival dangereux; mais il évitait un témoin incommoiie, un ami s'vère qui, de l'aveu de mademoiselle d'Arancey, conservait toute son influence sur son esprit... Pauvre petite ! sur ton esprit !... Et ton coeur, qui le fait battre avec cette douce chaleur? Qui excite ces soupirs que tu dérobrs encore à l'amant trop passionné pour être obser%ateur? Les lui dérolieras-tu longieiiips?

Le gouvernement venait de changer de forme. Il était permis d'avoir un château; on n'était plus ob igé de jiter au feu des poitrails de famil!e, uniquement parce que ceux qu ils représentaient avaient été nobles : on respirait enfin. M. liotle et l'ami Iloreau étaient allés à Pans pouisuivre des recouvrements; Charles était resté maître absolu chez son oncle. Il pouvait s'absenter deux jours, quatre jours, huit jours, sans rendre de compte à personne, et cette occasion est de celles (juiin jeune homme amoureux ne laisse point échapper. Il part pour la ferme d'Arancey, et il a pris avec lui les ouvriers nécessaires.

Les moutons, le gros bétail sont rétablis dans leurs étaliles, ou ils doivi ni se trouver mieux que dans des salons cl des boudoirs : le château est nettoyé, réparé, et les jiortraits de fimillc sont honorablement remis à leur pi .ce. Tout cela a occisionné des frais ; mais ce qui reste de bijoux au jeune homme les acquitte. Le cher oncle peut remarquer qu'on ne s'en pare .plus; il peut faire des questions embarrassantes; il peut se fâcher sérieusement; mais ou est auprès de mademoiselle d'Arancey , on ne doit revoir cet oncle leloutable que ilaiis ipiiiize jours au plus lot, et dan^ quinze jours on avisera.

Les ri'paratroiis urgentes n'avaient pu se fiire en moins d'une semaine. Une semaine tout entière auprès de Sophie! Charles dirigeait tout, et il avait tant dégoût qu'il faisait recommencer ce qui élut très bien : il craignait qu'on ne finit trop tôt. Sophie ne se mêlait de

M. noTTi:.

lien parce que RI. Charles ordonnait à nurveilU-; mai» ille éuil bitii aise «II- su'vre les Ir.ivaux. tt rii'ii do plu» iiatiii. I : (-'(sl dans «e rlii'itiaii qu'elle rsl luc, c'est ce iliàleaii qu'elle espère li.l.iler un jour, et elle 5e disait toiil l):is, bien lias : c'est i M. f:ii.rles que j'en aurai l'oliliijalion. l'ml-èlre noiiiiiiait elle iiilérieuremeiil celui avec Uquel il lui serait dn\u de l'baliiter.

l'es le malin , elle prenait d'une main son sac ii ouvrage; elle portait de l'autre une corlieille d'osier dans laquelle était le déjeuner coniinuu. l'.lle s'asseyait sur l'appui d'une cnuMe , sur un liout de planche, sur une poigni'e île pailli'. Klle était toujours à portée de tout voir, de bien voir ; et en travaillant très attentivement elle ne perdait rien de ce que faisait M. Charles.

L'ami Iloreau.

On revenait dîner, et la soirée s'écoulait comme la matinée; on voyait le beau jeune boinmc, on était lonlenle; oudéslrait bien encore quelque chose, quoiqu'on n'en convînt p.is avec soi même : on se rappelait ces conversations expressives auvq'iclles 0:1 se livrait en toute liberté lors des premières visites de iM. t^liarlcs; mais Georg.s le censeur trouvait le temps détestable (Ie|)uis qu'on travaillait au château; ses cbevaui avaient le plus yraud besoin de se reposer; et comme il fallait qu'il s'-irmpàt, alternativement maçon, couvreur, ou menuisier, il semèLt.i .< tout, il gâtait tout; mais il était là , toujours la, et son ton gljcial effarouchait les amours.

Charles éprouvait des mouvements de dépit qu'il avait peine à réprimer. Dans toute autre circonstance, il eût brusqué mille paysans : mais celui-ci est le bienfaiteur de mademoiselle d'Arancey; il est son ami, son ami vrai; Charles ne peut se le dissimuler, et les amis de mademoiselle d'Arancey ont droit à ses éjjinls.

Que résoudre cependant ? Passer des jours entiers auprès d'elle, c'est bien doux ; mais ne pouvoir lui parler que de cho es indill'érentes, oh I c'est bien dur! Il y a du papier, ileui plumes, une écritoire chez M. Edmond, et tout cela est renfermé dans la grande armoire de noyer ! Lu demander la clef?... Il fjut mieu\ qu'un prétexte avec (ieorges, et une gaucherie peut l'éclairer... Nous y voici; le menuisier a de la pierre noire; les murs d'un corridor sont chargés d'écussons dont le papier est à demi rongé par l'huinidilé; mais on peut en faire sécher un lambeau. Charles fait ses petites provisions sans être rem 11 que : Georges ne le suit jamais quand il s'éloigne de Sophie. On rentre, on soupe. < harles s'enferme dans sa chambre, et pour la première fois il ose écrire à m.idemoiselle d'Arancey.

Comment lui remettre la lettre? la présenter?... Charles s'aperçoit bien qu'il ne déplaît pas; il espère ; mais il n'ose encore compter sur rien , et la jeune personne est rigoureusement attachée .à ses devoirs. Si elle rend la lettip en présenc; de Georges, ce qui est à peu près ccrta n, cilui-ci ne manquera pis d observer qu'on n'écrit point 3 une ilempiselle qu'on respecte; et bien que cette opinion soit exagérée ,

maileinoiselle d'Arancey ne pourra se ùispenier de s'y rendre, it peutêtre elle éloignera (iharles sans retuur.

Cependant cette lettre < st si bien tournée, elle est si persuasive, tt

une jeune personne pardonne si aiséiuenl les déniarrhe» hasarlees que fait fiire son un rite ! et puis en amour eniinne in i;iirrre, il fuit lurii risquer (piebpie eliOie. I.e lendini un nialiii . en allnit au eli.'ileaii , (ili.irles se ;;lisse du coté de la rorbeille, et Georges se saisit ilu lira» qui porte le s.ic à ouvrage. G. orges ne se délie de rien , et Charles n'attend qu'une occasion, l'n taureau, ipii ne voulait de mal a personne, ni.inhiil lourdement au luilieu du eheiiiin ; (.h.rles tourne vivement la jeune personne, et la tire derrière un buisson. I.a promptitude du niouvi 1111 lit a obligé .Sophie ii quitter le bras de (Jeorges; la lettre est au fond de bi eorbiille, it personne ne s est aperçu de rien.

■^ladeinoiselle d'Arancey rit de la frayeur qu'elle a f.il éprouver à Charles; Georges remarque très judicieusement que le plus mauvais ofhre qu'on puisse rendre à quelqu'un, c'est de lui inspirer des terreurs chimériques; ("harles convient bonnement qu'il a eu tort; on arrive au cliàleiii ; on travaille une heure ou deux, on se rassemble pour déjeuner. Sophie, sa coibeille sur ses genoux, se dispose a faire les honneurs du modeste repas, Georges, assis sur ses talons, devant elle, atien 'ait «pie sa main blancliette lui présentât sa portion; (Ji.rles roii.'jil , pSIit ; il détourne la lèle , il est sur les épines. Il reçoit d'un air gauche sou croûton et son petit fromage à la crCme. Les ouvriers s'approchent à leur louf, et bientôt il ne reste dans la corbeille <pie la lettre d'amour.

( harles, inquiet, presque tremblant, s'éloigne, et aussitôt Georg. s se lève, et va dans un coin de la chambre se faire une table d'une vieille escabelle; Sophie retourne sa corbeille, la secoue; le papier tombe, Charles frémit. Les yeux de la fille charmante se iiorlenl pir hasard sur le beau garçon ; il est rouge comme récarlite, il indique du bout du doigt le billet, que Sophie aperçoit k la lin. Klle se rappelle la pi rouelte ipie lui a value la rencontre du taureau et la frayeur de Charles, qui n'élait pas naturelle ; elle devine aisément comment le pipier est entré dans sa corbeille, et l'embarras du jeune homme ne lui hisse aucun doute sur le sujet qu'a traité l'écrivain.

Charles à la fi?rme du bon Guillaume.

Jamais jeune fille sins art, sans finesse , ne fut en pareille circonstance l'Iiis irrésolue que mademoiselle d'Arancey. Laisser le billet à terre, c'est le livrer à la curiosité, aux mauvaises plaisanteries du premier venu; le relever, c'est encourager Charles à de nouvelles tentatives... Le relever et le déchirer?... Ali I que cela serait fier ! que cela serait beau ! mais aussi ne ser.iil-cc pas une marque de mépris que lie mérite pas une impruileiire; car, enfin, quoi de plus simple que d'éerire qiiml on ne peut parler? Il faut )iniirtaiil prendre un paili.... On laisse .r! .pj» r la corbeille; elle lombi; precis.ment sur h leur.-, et la lettre et l.i cor'neillc sont ranusséesa la lois. Charlts tressiide de plaisir; m.iis li jolie main paSNC d. rrière le dos , montre le papier va

M. BOTTE

'air, et un coup d'œil impératif ordonne à ('harles de venir le reprendre. Charles réponil par un autre toup d reil si douloureux , si suppliint ! Sophie e»t émue; elle l'est au point de ne plus réfléchir; le papier se roule entre ses doii;ls, elle roufjit , elle haisse la vue, et U lettre est dans 1 1 poclietle du tablier.

Celait lieauconp de l'avoir i;ardée; aussi l'aimable fille ne pensa loinl à y répondre. Charles était lro|i satisf lit de ce prer.iier succès pour ne pas rontinner. Tous les soirs il écrivait, et tous ies matins on ne rencontre |<is de taureuu ; mais on remarquait le liiiot sur la branche , la p'che qui se colore , un ciel pur : Georges levait la télé; Sophie, je crois , se prêtait un peu, l'otiicieuse corbeille recevait le dépôt pri'ciein.

Charles se flattait qu'enfin mademoiselle d'Arancey daig;nerait écrire jus-i, et il se plaignait intérieurement de voir chjqiie jour cet espoir trompé. Il se p!.ii>|ii:>it , I ingrat! on lisnit, on relisait ses lettres; on les savait par rorur. Un <niretien, quelque vif qu'il soit, ne laisse qu'un souvenir; dis liltr<s r.slent, el la beauté njive n'en soupçonne pas le poison. Le jour, elle les porte sur son sein; la nuit, elles reposent sur son ordller, eltiiuijours , toujours on s'occupe d'un homuie qui écrit comme il aime. Filleltes, qui voulez conserver votre repos , votre gaieté, votre fraîcheur, brûlez, déchirez les lettres de l'amant qui vous poursuit; ne les lisez jamais , surtout si l'écrivain vous parait aimable.

Sophie ne résistait plus au charme qui l'entraînait. Son amour était sa vie, et l'aveu si tendrement sollicili- ne s'échippait point eecore. Si Ch irles peut l'entretenir, elle dira sans doute ce que la pudeur lui défend d'écriri'. Mais («eorges ne la quitte pas, et quelquefois elle le trouve bien importun, bien fatigant; mais elle est incapable de l'éloigner par une feinte, et Charles est jiarli sans savoir combien il est heureux.

<^n ne peut pas toujours conter ses plaisirs et ses peints à l'écho; il est d'ailleurs tiès-comiuode d'avoir quelqu'un qui vous console, qui se réjouisse avec vous, qui vous conseille, qui vous aide dans vos entrepris! s amoureuses, et depuis que Guillaume ne prèchr,it plus la séduction , l'inconstance , il s'était rétabli dans son emploi de confident. Charlis, à son retour, s'empressa de lui raconter très-longjement les moindres particularités de son voyage. Semblable auGérontede Gresset , qui ne fait pas grâce d'une lailue, Charles n'oubliait pas un soupir et il n'était pas ennuyeux. C'est qu'une imagination ardente rin l éloquint, qu'elle communique k tout ce qu'elle peint une véritable vie , et que ce qui est vrai et exprimé avec grâce intéresse toujours.

Guillaume, très-fainiiier avec Ks confidents de tragédie, qui n'interrompent jamais le roi tant qu'il lut reste quelque chose à dire, et qui ne lui adressent quelques vers insignili luls que pour l'exciler à ajouter quelque chose aux belles choses qu'il a déji dites, Guillaume, lorsque Charles eut cessé de parler, se recueillit , et dit dans le médium de sa voix : — Je conclus deux choses de votre récit, moniîieur. La première , c'est que vous êtes aimé. — Tu le crois , mon ami ? — Vous le croyez bien aussi. La seconde , c'est que vous vous êtes conjuit comme un enfant. — Et en quoi donc , s'il vous plaît? — Partir sans obtenir un .'iveu d'une iille qui reçoit cinq à six itttres, qui rougit en le= recevant , et qui pour les recevoir ne balance pas à tromper la vigibnee de cet ami qu'ele chérit, qu'elle estime tant! Vous n'aviez qu'a vouloir; et, croyez-moi, monsieur, si les femmes n'aiment pas les libcrtliis déclarés, elles n'aiment pas non plus un respect sans bornes, parce qu'il ne mène à rien, et que toute femme sensible veut arriver à qficique chose. Savez vous ce qu'on gagne à trop les honorer? On flaiie plus l'orgueil que le cœur , el on les met dans l'impossibilité de £•: rmdrc jamais. — Mais qu'aurais-tu fait à ma place? —J'aurais été deux jours sans écrire, et le troisième on m'eût écrit. Je n'aurais reçu petit-êirc qu'une de ces lettres qui ne disent rien ou pas grand'chose ; mais le pmnii-r pas était fait , et il n'y a jamais que celiii-li qui coûte.

— Oli ! avec mademoiselle d'Arancey !... — Madeinoi.eila d'Arancey est Ires-sage , je le crois; mais elle a le cœur fait comme une autre, et je vous en convaincrai si vous voulez suivre mes conseils. — Eh, que puis je faire de mieux? Drpuls quelque temps je n'ai plus ma tête à moi; oui, conseille - moi , (Guillaume : voyons, que faut-il faire? — Soyez huit jours sans paraître à la ferme et sans donner de vos nouvelles : allez-y ensuite, ne vous livrez pas, voyez venir, et tout ira à merveille. — Etre huit jours sans la voir ! — Eh , qu'avez-vous gagné k les p.issir auprès d'elle ? — Huit jours sîus lui écrire ! — .'V qioi vous ont mené ces lettres si tendres et si respectueuses? — Oh! à rien, je l'avoue. — Monsieur, inquiétons les femmes, c'est le moyen le plus sûr de le» faire parler. — Troubler le repos de m:;demoiselle d'Arancey ! — Eh ! a-t-elle craint de vous tourmenter? Depuis que vous la connaissez, vous êtes dans un délire continuel: qu'a-t-elle fait pour vous rendre la tr. nquillilé? — Et si celle supercherie me brouillait avec elle? — ÎS ayez pas peur, monsieur; on a plus de peine il se défaire des femmes qu'a les avoir. — Oui , des figurintes, des...

— Tout ce qui vous plaira, à la banne heure; mais l'amour tient bien autrement dans un cœui de seize ans qui aiuie pour la première foi;. Essaye/ de ma recette, vous dis je, vous en verre. l'elVet. — Mais que ferai-je pendant cette semaine-la? — Vous boirez , cela dissipe.

— Fi donc! — N ous chasserez. — Je n aime plus la rhasse. — \ ous en contcriz aux fillettes du village. — Il n'est plus qu'une femme pour moi. — Eh : narbleu ! allez passer cette semaine il Paris ; vous pourrez

l'employer utilement. Vous persuaderez h M. Botte que vous n'avez pu rester ici plus longtemps sans le voir: il est toujours bon de cajoler un oncle qui est d'âge à se marier encore. — Mentir à celui-là, le meilleur, le plus généreux, le plus... — Jugeons toujours les choses par leurs résultats. Ce petit mensongr:-là fera beaucoup de plaisir à M. Botte. — Jusqu'ici il n'y a pas grand mal. — Il vous glissera un rouleau en vous disant une dureté, et ce sera aulant de payé sur la ferme d'Arancey. Vous voyez bien que rien n'est plus innocent que mon stratagème ; tout le monde y gagne. Allons, monsieur, en carrosse. — En carrosse donc, dit faiblement Ciiurles, et l'astucieux confident le conduit à sa voiture.

Celte semaine si redoutée s'écoula comme les .lutres. De grands repas, des spectacles, des thés, l'insipide bouillotte, des femmes agaçantes, qui flillentau moins l'amour propre , quand elles n'intéressent pas le cœur ; de l'ennui, quelque dissipalion ; à travers ce chaos , l'image de Sophie, qui quelquefois embellit loul; son absence , qui fait soupirer au milieu du cer.l.; le plus brillant : tel est en quatre phrases l'historique de cette sem iiic.

Le neuvième jour, (Charles comptait bien partir pour la ferme. M. Botte, qui ne fait rien comme les autres, s'avise tout à coup de vouloir retourner à sa terre. La bienséance ne permet pas de laisser voyager seul un oncle (pi'on a été trouver a Paris par excès d'attachement. On avait pris péniblement son parti pendant les huit jours précéilonts ; celui ci devait ôlre un jour de fête !... Ab ! qu'ils paraissent longs, les jours perdus pour le bonheur I

(Jn espère au moins jouir du dixième. Nul obstacle , rien de cantrarianl qu'une nuit éternelle. La répélilion .-t sonné vingt fois , et le soleil ne se montre point. Ah! pourquoi les amants n'ont- ils pis à leur disposition les éléments , les astres et les cœurs!

Un faible crépuscule éclaire l'appaitem; ni de Charles, et il est debout. 11 court à la chambre de Guillaume. — Tu dors, malheureux ! tu dors, et le jour va paraître! 11 le prend par une oreille, il le lire de son lit; celui-ci va prendre le palefrmier par une jambe, et le jette au milieu de la mansarde. Le palefrenier s'habille en jurant, et se venge à grands coups sur les chevaux do la manière désagréable dont on l'a réveillé; les chevaux, pleins de feu, sautent , rompent leurs longes el galopent à travers la cour ; deux gros chiens qu'on lâche la nuit courent sur les pas des chevaux et leur mordent les jarrets en aboyant. Le palefrenier frappe sur les uns et sur les autres en hurlant |dus haut que les chiens. Le concierge se réveille en sursaut et crie au feu. Les chevaux, plus effrayés que jamais, ruent et s'élancent au hasard. L'un se casse le nez contre un mur, un autre se jette dans une salle basse , dont il enfonce la porte d'un coup de tête: la porte tombe avec fracas, et renverse une table chargée de bouteilles vides qui se trouvait aux environs. Les éclats des bouteilles hachent les pieds du cheval; le cheval, furieux, enfonce une autre porte, et va rouler le long de l'escalier d'une cave ouverte; des cris terribles partent de ce côté; c'est partout uu tumulte, un vacarme épouvantable.

Charles et Guillaume accourent; M. Horeau se met à sa croisée, et dit avec son sang-fioid ordinaire ; — Voyez, arrangez cela. M. Botte ne sait rien de ce qui se passe , et il descend bravement en bonnet de coton , en manteau de lit et une vieille épée de deuil k la main. Il s'informe, et le palefrenier, qui a encore de l'humeur, lui apprend que ce désordre n'a eu lieu que parce que M. Charles veut aller à la chasse avant le jour. M. Botte tempête, s'emporte contre un drôle qui ne respecte pas son sommeil; il jure qu'il se défera de son épuipage de chasse , et il proteste au chisseur qu'il le reléguera dans ses héritages du Calvados; le chasseur n'entend rien, et fait des efforts incroyables pour reprendre les chevaux ; M. Botte le voit exposé aux ruades, et s'écrie : — Ce cruel enfant va se faire tuer!

Il oublie sa colère ; il ne voit pas le danger auquel il va s'exposer; il s'avance an milieu de douze à quinze chevaux , prend son neveu par un bras; il l'entraîne , il le conduit à son propre appartement, l'enfeune, met la clef dans sa poche, et revient doaner ses ordres.

Les palefreniers, lespiqieurs, les domestiques sont rassemblés. On saisit un chien par son collier, un autre par la queue, et on les rattache. Le madieureux palefrenier auteur de ce tumulte a jeté sa cravache dans un coin; les chevaux s'apaisent; ou lis prend, on les rentre dans l'écurie, on les compte, il eu manque un.

Que diable est-il devenu? La porle cocbère , la grille des jardins, sont fermées; il est donc dans le château. On regarde, on cherche, on écoute : des plaintes se font entendre; elles paraissent venir du côté des caves. On allume des flambeaux; M. Botte en prend un, et veut descendre le premier. M. Horeau le relient par son manteau de lit. — IS'e vous exposez pas, mon ami; laissez descendre vos gens. — Hé! pourquoi mes gens, monsieur? Pour quelle raison faut-il qu'ils s'exposent plus que moi? D'ailleurs poiirquoi l'aire ici l'empressé? Vous entendez b.eu que c'est tout simplement un malheureux qui se plaint, et il serait plaisant que quelqu'un disputât au maître de la maison l'avanlage du pas!

M. Botte descend, tirant après lui le prudent M. Horeau, qui ne lâche pas le manteau de lit, et M. Butte trouve son jardinier renverié, les deux jambes prises sous un flanc de cheval. Il s'aiHige , il s'écrie, il ordonne : on apporte des leviers, des cordes; et, après bien des efforts infructueux dirigés par M. Botte, qui prétend, d'après ArcUi-

M. KOTTE.

mètïe, qu'uvec un levier el un point d'appui on cli>i| soulever l'uuivers, ;i|)rls vil r,l tcnl.ilNis iniitilti, on puruci.l « mcllre »»r pin! 1 liomiiie cl le niiadnipiï.lf.Tous litui ont eu beaucoup de peur el lorl peu de mal ; ce qui me dispense lieurtuseuienl d'eutrei' daus des dcUils drumaliques, lr^;j;i(|ius, épopiliqiu-i, soporii qiiei, etc.

Au iiuijen du fumier ilout ou garnit l'esealier de la Cave , ou en fait une penlë doiii-e que le coui^ier p-ircDurl s^uk dilïi>;ullé. le jardinier, qui ist l'itu aise qu'on sache eominent il setiouve Ij , était i.ccouni , dit-il, po!:r savoir la Ciiise de toiil (e bruit, el il avait élé reiicoiitré par le maudit rbeval , qni levait tiilraiiit' dans sa clmtc. M. Itolle, qui veel ^ire bien servi, el qui aime ii liien payer, n'enteud pas que le lélé jardinier reste sans ree.im|ieiise ; ui..is ce qni prouve ineonletlalileiiieiil une Providence qii permit que tous les crimes se découvrent, à l'exception pourtant df ceux qii'tUe ne dtcoiivre pis, c'est que M. llolie, en plar^.nt son fliinbeau entr^-deux tonneaux, pour preu'ire sa linurse cl démêler quelques lonis d'une poignée d'arjffut blanc ; ^l. Hoite sent 'pielque cliose de très linqiide el d'assez iVuid qui coule en .ibonduiice dans une de ses pantouflts de maroquin vert. Il repnn l son flinibeau, il se h.iisse : un robinet fiebé ii une eicellenle picce de liourgojjne, une griude bouteille de yrès sous le roliiuet, le vin que 1,'a pu contenir la danie-jcnne répandu dans la cave et continuant de rnuler, une porte épaisse qui devait ètie fermée, el que, toutes réflexions faites, le cbcval n'a pu enfonc.r : loul dépose contre le jardinier. — Vous aviez raisou de ni'cmpiober de ilescen>lre , dit à voix basse M. llolle ii l'ami lloreau. Je n'aurjis rien vu, ces dioles-là ne m'auraient rien dit , et je re serais pas obligé de faire justice. — Viens rs , fripon; pourquoi voles-tu mon vin? — Ab! monsieur I... ah! motisieurl... — IS'«s-Ih pas de bons g.igcs? — Oui , moi.'sieur. — Ne \(u.ls-1u pis è ton profit l'excélant de mes légumes et de uns fruits?

— Oui, monsieur, — Pourquoi donc me voles-tu, co[|uia? Sors de rhoi moi it linstanl. — P.irdon , mon bon maître .. pardon... — Oui, pardon , mais à la négligence, a la faiblesse; pardonner le vol , c'est l'encourager; sors de chez moi , te disje , toi , ta femme e( tts eufuuls. Ce n'est qu'en leur faveur q le je ne le livre point à la justice.

M. Hotte remonte eu jcl^.nt à .Iroile et .V gauclie dis rej^ards furieux; il av:!il l'air de dire à ses gens : ^ oyez comme je sais punir, et tremb'er! Il va ouvrir à son neveu, désespéré de n'être pas déjà à moitié chemin de la ferme. — Vous ne s.ivez pas, moasieur, vous ne savez pas lout le mal qu'a produit votre équipée ? — Je me repens bien sincèrement, mon oncle, d'avoir troublé votre sommeil. — Mon sommeil , mon sommeil ! c'est bien de cela qu il s'ajjit ! — Quoi dono, mon oncle? un cbeval tué ? — J'aimerais mieux qu'ils le fussent tous, entenJez-vous, monsieur? — lié, bon Dieu, mon cher oncle, qu'cstil donc nrrivé? — Vous êtes cause que je suis descendu dans mes caves, oii je ne vais jamais. — Jusiu'iri , mon oncle , je ne vois rien d'alarmant. — lié! qui vous dit, monsieur, qu'il y ait de quoi s'al,\rmer? — Qu'y a-t-il donc , mon oncle ? — Ce qu'il y a , ce qu'il y a, monsieur: j'ai trouve luon jardinier qui me volait mon vin, et il a bien f^Uu le ch:.sser. S.ins voire algarade, cet ivrogne m'tiît bu une feuillette ou deux, que mon sommelier m'eût [portées en coulage, et il faut que je chasse toute une tamille, parce que monsieur viuil courir les bois avant le jour. Que vonl devenir ces gens-la? Répondez-moi, s'il vous plaît, l ne femme, des enfants déshonorés, manquant de tout, traîneront ils il ""S ce Canton leur misère et li-ur infamie f Parltz, monsieur, parlez donc... Voyez s'il répondra ! — M;is, mon oncle , je ne sais que vous dire... — "Tu ne siis que me dire, malheureux , quand j interroge ton cœur, quand je l'ocile à la sensibilité ! — Si mon oncle voalaii porter la bonté jisqu'i donner a CtS infortunés les niONCns de s'cluigner et d'r.llendre qu'ils trouvert de l'ouvrage... — lié! oui, bourreau, voilà Cl" que je voulais que tu me dises, ce qiie je te demande depuis un quart d'heure! — Mais, mon oncle, vous êtes d'une violence qui ne permet p.iS qu'on ose vous dire ce qu'on pense. — Je suis vicient, pirce que je stns .ivec force, parce que je m'exprime comme je sens! K.stce à mon ton qu'il faut s'en rapporter, monsieur? c'est à mon cœur, l'rctids cet argent; que ton Guilliume le porte de ta part , de ta part, ciiteuds-tu! qu il le porte à la pauvre femme, comme un dédommagement que tu accordes , loi, il une épouse, à des enfants innocents, et qu'il ne s'aiise point de prononcer mon nom , ou je le chasse aussi. Allons , monsieur, venez déjeuner. — Je n'ai be.soin de rien , mon oncle.

— Pardonnez-moi, monsieur, vous avez besoin, et vous déjeunerez. I inrles n'avait en effet aucun besoin aussi pressant que celui de re-

1 mademoiselle d'.\raiicey, et cliaque instjut de retard ajou'.ail à

M supplice. — Si mon oncle voulait, maintenant que tout est dans

■re... — Quoi , monsieur, voyons? — Me permettre de partir pour

hase... — Pour la chasse, vous pensez à la chasse, quind vous

/- sous les yeux une famille dans les larmes!... La chasse! je vous

:iterdis pour huit jours; je vous défends de monter pendant hait

1rs aucun de mes chevaux. — M:iis, mon ami, dit le fle;matique

''oreau, que voulez-vous que fasse ii la campagne un jeune homuic

viotavré .'... — Ce que je veux qu'il fasse, monsieur, ce que vous de-

\ riez lui conseiller vous-même, au lieu de me contredire. Qu'il prenne

Ri.flon , qu'il lise, qu'il compare mes plantes aux gravures , qu il tra-

■ .'' c dans votre jardin de botanique. — l\I.<is il n'a p.is ce goùt-là ,

mm . .i.i. — Qu'il le prenne, monsieur, .ou, s'il a de l'ambition, qu'il

arqiicre les connaissances qui mènent aux grandes places. Qu'il étudie,

par exemple, l'Esprit det lois, qu'il hc connaît point. — Et qui vonl être clian;;ées. — El oii c>l le m .1 de coiiii lïtre les anciennes? — Fandra-t-il qu'il cinquante ans ce joli monsieur-là ail l'air d'être né de U veille? Au surplus, vous me rompez lu tèle tous les deux. (Ju'il faste ce <|u'il voudra ; mais j'ai prononcé : point de dievaux pi-ndanl huit jours; aussi bien faut-il un munis ce leuips-là pour les guérir det écorch'ires qu'ils se sont faites contre les uiurs. — Ah! mon ami, si c'est là le luolil qui vous déteiniiiie... — Je n'ai point de raisons ji donner, je n'eu donnerai punit, je n'en dois à personne. Allons, et qu'on déjeune sans bouder, eiilendiz-voui, monsieur mon neveu? — .Moi, je ne boi>d': pas, mon oncle. — Jt: vous dis , moi , que vous boudez, monsieur, iilais, corbleu! vous n'y gagnerez rien ; vous déjeunerez, p.irce que je le veux ainsi.

Il fallait céder, et faire au moins semblant de manger et de boire , sans quoi cille scène se fût prolongée jusqu'au soir. A dix heures, Charles était libre, s.ins en êlrc plus avancé. H av.iil encore plus de temps qu'il ne lui m fallait pour galopera la ferme et revenir; mais point de chevaux! La défense est positive, el on ne désobéit pisà .\I. Hotte. Le pauvre enfant se désolait. A toute forrc , il se soumctlait à huit jours de privations encore; mais laisser croire à mademoiselle d'Arancey qu'il a pu être aussi longtemps sans s'occuper d'elle, qu'il n'aime que f.iiblement, et armer sa iierlé contre le penchant que peutêtre elle nuurri.ssail en secret, c'est à quoi Charles ne peut se déterminer. Il écrit avec U chaleur d'une passion trop longtemps renfermée, et il s'eiprime avec la franchise d'une âme bonne et pure. Il avoue le stritagènie qu'il a employé pour s'assurer des seutiments de Sophie ; il s'accuse, il se rifpeut. il demande giùce.

Il remet sa lettre à Guillaume, il lui répète naïvement ce qu'elle renferme, il lui ordonne de partir à pied, et de lui rapporter une réponse , telle qu'elle puisse être. — Vous voulez donc, monsieur, perdre en un instant loul le fruit de la contrainte que vous vouî êtes imposée ! Céder une fois aux femmis, c'est vouloir être mené toute sa vie. — N'importe, elle doit m'accuser d'inconstance, de mauvais procédés : si je ne suis pas aimé , qu'au moins je ne sois pas haï. Van, te dis-je. — Je ne partirai point. — Que signifie cette résistance? — C'est vous qui pirlirez. Votre oncle ne vous a pis traité milit'.iremcnl, il ne vous a pas mis aux ariêts. — lié , tu as raison, mon cher Guilhuine, je pars , je pirs k pied. — Non , monsieur, à cheval. -^ Et la l'.éfense de mon oncle? — Ella poste voisine? — El moi qui ne pensais a rien de tout cela ! ce que c'est que d être préoccupé ! iMon cher Guillaume, je ferai ta fortune un jour. — Oh! j'espère bien la faire avant. J'ai tàié la déesse pendant notre séjour à Paris. — Et tu as gagné? — J'ai perdu tout ce que j'avais. — Ce n'est pas là le moyen de l'enrichir. — lié, monsieur, pour gagner il l'aiil jouer, et je ne serai pas toujours maiheureux; mais revenons à notre alTaire. U'abord déchirez-moi cette lettre, qui ne signifie rien du lout. — Oh! bien volontiers. — Uappclez-vous le petit plan que nous avons concerté. — Je ne l'ai pas oublié. — Du courage dans l'exécution! — Je crois que j'en aurai. — 11 faut me le proiuellre. — Soit — Ne vous rendez point à quelques larmes. — Des larmes , dis-tu, des larmes ! — Oui , monsieur, c'est le grand moyen des femmes, et il n'est pas de petite fille qui ne sache cela. — Et je lis verrais couler de sang-froid ! — Vous en ferez semblant. — Oh! jamais, jamais! — Resicz donc ici. — Je veux partir. — C'est renoncer à tous vos avantages. — Je veux la voir, l'adorer, le lui dire, tomber à ses pieds, attendre mon arrêt. — Allez, monsieur, r.-ngez-vous dans li classe de ces amants vulgaires que le sexe Ir.iine pieds et poings liés à son char. Allez, monsieur, parltz; je ne ferai jamais rien de voas.

Tout en discourant, ils ont traversé le jardin , ils sont sortis par une petite porie qui ouvre sur les champs , et ils vont arriver par un détour à la poste, qui est à l'extrémité du village. Guillaume entreprend de nouveau de ramener Charles à ce qu'il appelle les vrais principes. Charles ne discute pas; il proteste q l'il ne poussera pas l'épreuve jusqu'aux larmes , et il n'oppose que son cœ-ir aux subtilités de son confident. 11 enfourche le bidet, et Guillaume le suit des yeux en plaigUiint sincèrement un jeune homme qui a tout ce qu'il faut pour rouer les femmes , cl qui s'en tient platement à un amour honnêle.

Ce n'est pis que Guillauaie fût un très-mé ■li.inl homme. Né de parents aisés, il avail ce\iendant reçu une éducation vicieuse, el il avait abusé de tout, parce qu'il fut maître de lui à un àce oîi les passions sont à peine développées. Les lois nouvelles l'ont voulu ainsi.

Ah ! si ces faiseurs de lois, au lieu de flitler et d'étendre leur p?7<i par des décrets absurdes, eussent rendu celui-ci : Aous n'enlenjons rien à luut cela , et nous levons le sicye , on eût dit : Ces gens-là ne sont pas si sots, 4>uisqu'ils en conviennent, et au moins ils i.e sont pas méchants.

Pourquoi Montesquieu , avec autant de génie , se trompe-l-il aussi souvent? Pourquoi alfirme-t-il , par eiemple, que les nionar,.hie8 sont établies sur l'honneur, el que les républiques sont fondées p -r la vertu ? Les républiques fondées par la verlu! Nous en savons quelque chose, citoyens républicains.

La nature de l'honneur, dit Montesquieu, chapitre VII du livre III, est de demander des préférences, des distinctions; l'honneur est donc, par le fait même, placé dans le gouvernement monarchique. Hé I je vois tous les jours soUici;^r dm places au conseil d'Etat, au téuat conser-

IJ

M. nOTTE.

valeur, une préfecture, une ambassade; certes, ce sont bien là des disliiirtions dont on peut s'enorgueillir, lors(|u'on les olilioiit uprî'S les avoir méritéis, et je souhaite (]ue, dans tou; les gouveiiitiiunts possib'rs, on ne nomme aui grands emplois que ceux ijui suvent au moins su bien conduire euinièmes.

Poiir(|uoi Montesquieu .. mais pourquoi Montesquieu plus qu'un outre? 1. homme de génie doit-il être exempt de l'erreur qui tient à sa nature, lorsijue partout ou ne voit que du mal, dis contradielions, des sollisis ?

Pourquoi, lorsque nos plaies ne sont pas fermées encore, nous occupons nous drJ3 des disputes Ihéologiques?

l'ourquoi mon i; rittii-r, que je pave pour m'apprendre des nouvelles, farcit-il tous les jours sa gait tte de plats sirmons?

l'ourquoi insulle-t- il tous les jours les déistes et les athées qui vivent tranqi:illes et le méprisent?

Po'irquoi Its feuillis de ces imbéciles përiodisles sont elles dévorées par des liéats qui prétendent à l'esprit?

l'ourquoi Ces gens-lii, si on les laissait aller, nedeviendraiint-ils pis perséeuicuis?

l'ourquoi inhumons-nous toujours nos morts en plein jour, comme si, pour honorer un cadavre, il était indispensable d'attrister les vivants?

Pourquoi, quand je rentre chci moi à neuf heures, des vidangeurs m'infeelent-ils de leur travail dégoûtant, qui devrait ne commencer qu'à minuit?

Pourquoi, lorsque nous redevenons pieux, avons nous l'irrévérence de tourner en ridicule le calembour, qui a une origine si respectable? Jésus n'a-t-il pas dit : <• Vous êtes Pierre, et SMr celte pierre j'établirai mon K>;lise ? »

Pourquoi y a-t-il des gens qui préfèrent le vol ou la mendicité au travail qui ks ferait vivre honnèlement? Pourquoi tant de Iripons prospèrent-ils ?

Pourquoi riionnttL' homme indigent est-il méprisé de tous ceux qui sont dans l'aisance?

Pourquoi des enragés vont-ils se faire tuer à la guerre pour des souverains qui les dédaignent?

Pourciuoi les souverains trouvent-ils des courtisans qu'ils abreuvent de dégoût?

Pourquoi l'homme qui n'a besoin de rien va-t-il ramper à la cour? Pourquoi y 3-t il des lilles publiques à qui leur métier ne vaut que de l'ignominie, de la misère et des coups?

l'ourquoi tant d'hommis courent-ils après ces filles, qui font semblant de les aimer pour trente sous comme pour trente louis, lorsqu'il est si facile d'avoir une femme à soi?

Pourquoi Cl s lilles sont-el'es sujettes à une maladie honteuse? Pourquoi la ftnune la plus vertueuse est-elle exposée à la gngner d'un mari lihertin ?

Pourquoi l'enfint innocent en est-il infecté dans le sein maternel? Pourquoi e\isle-t-clle, cette maladie opposée à la multiplication de l'espèce?

Pourquoi bs femmes accouchent-elles avec des douleurs affreuses? Pourquoi, lorsqu'elles nourrissent, ont-elles des maux de seia cruels? Pourquoi, lorsqu'elles ne nourrissent point, ont-tlles des laits répandus, des cancers?

Pourquoi i'enfant nouveau-né soaffre-t-il pendant six semaines, pendant trois mois?

Pourquoi périt-il en faisant des dents, dont il ne peut se passer? Pourquoi, s il parvient à 1 âge mûr, tienl-il à la vie dout il se plaint avec raison ?

Pourquoi pleure t-il la mort de ses enfants , qui n'étaient pas nés pour être plus heureux que lui?

Pourquoi la terre produit-elle des poisons?

Pourquoi sts (xhjlaisons pro:iuisent-elle3 la fièvre jaune et la peste? Pour(]uoi pli'ul il dans la ur r, et jamais dans les déserts de la Syrie? Pourquoi y a-t-il de vistcs contrées stériles, lorsque souvent nous manquons de pain?

Pourquoi la grôle délrull-cUe en une heure le fruit des travaux d un an?

J'avoue bonnement que je n'en sais rien. Mais adressez-vous au théologien du eoiu, il vous expliquera tout cela. Au surplus, de quoi vais-je me mêler? j'ai un amoureux à cheval qui court, qui court... Aiteodons-lc i la porte de la ferme, et voyons ce qui va s'y passer.

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