IV. — Fin de l'exposition
Mademoiselle d'Arancey avait compté les jours, les heures, les minutes. Tous les niitrns elle portait des yeux inquiets sur la route ; elle y retournait k midi, elle y retournait le soir; elle rentrait en se promettant de combattre un amour qui fiisail dès sa naissance le malheur de sa vie, et tout ce qu'elle pouvait faire, c'était de cacher son ch grin à tout le monde, et à Georges surtout, à Georges qu'elle ai malt tant!
Ce jour-IJ, jour remarquable, puisqu'il va décider du sort de deux petits êtres à peu près parfaits , ce jour-la Soidiie était allée, à l'ordinaire , sur le chemin, et elle était rentrée ausii triste que les jours
précédents. Après le dîner, Edmond et Georgi s étaient retournés à leurs charrues; êtres utiles et laboiieus, qui toute l'année arrosent de leurs sueurs une terre dont les fruits les plus beaux ne parent jamais la table du cultivateur. Sophie les avait accompagnés jusque dans la cour oii elle était restée immobile tt pensive. — C'est là que je l'ai vu vingt fois; c'est ici que j'ai remarqué son trouble naissant; voilà les tourelles de ce château, oii j'avais l'air de travailler quand je ne voyais que lui ; oii ses yeux me disaient ce que j'avais tant de plaisir à croire, ce que dix jours d'abanlon démentent si formellement; voil.à le chemin oii il glissait dans ma corbeille ces lettres qui iieiguent iiu amour si vrai, si fortement senti. Insensée! ah! ce sont ces leitres qui m'ont perdue. Et en disant cela, mademoiselle d'Arancey tirait de sou .sein la plus passionnée de ces lettres; elle la baisait, elle la relisait; elle la baisait encore, tt une larme de tendresse, de regrets, d inquiétude , tombait sur le papier précieux.
I.e lourd galop de deux chevaux résonne au loin sur le pavé; le fouet du postillon se fait entendre. Sophie doute; Charles ne vient jamais en po-le. Cependant le cœur de la jeune personne est vivement agité ; ses joues se colorent, la lettre est promptemenl remise sous le fichu discret; la charmante hlle est à la jiorle.
C'est lui , c'est lui... On ne peut plus s'y méprendre... Ou respire à peine; les genoux ploient ; on est obligée de s'asseoir. Charles a entrevu sa Sophie, il a doublé de vitesse, il a sauté de son cheval; il est près de ce qu'il aime. — Ah! c'est vous, monsieur? voilà tout ce que Sophie peut dire. — Plus tendre, plus empressé que jamais , répond Charles qui oublie toutes les finesses de sou Guillaume. — Emj'rtssé, vous, monsieur! — Et peut-être importun! — Ah! ce n'est plus votre
défaut. — Je conçois que quelques jours d'absence — Quelques
jours, oui, monsieur. Au reste, vous avez vos plaisirs, j'ai mes occupations : de Celte manière le temps pisse vite. — Mademoiselle ne s'est pas aperçue de sî lenteur? — Monsieur m'interroge, je crois? — Si vous saviez ce que j'ai souffert, vous me trouveriez trop puni. — Prenez garde, monsieur, vous allez me rendre compte de vos scnlinienîs secrets. — Je le dois, je le veux. — Qu'ai-je fait, qu'ai-je dit qui vous y autorise ? — Ah ! vous ne prenez nul intérêt à ce que je pourrais vous dire? — Aucuu , monsieur, je vous assure. — Permettez moi cependant de vous rappeler, mademoiselle, que vous m'avez permis
Vous avez daigné recevoir uue Vous l'avez gardée ,
de vous écrire. — Moi, monsieur?
première lettre... — L'ai-je reçue, monsieur?
au moins. — Qui vous l'a dit?
Les réponses sèches de mademoiselle d'Arancey ont piqué Charles ; il commence à se rappeler les leçons de son confident.
— Je peux croire, mademoiselle , que vous avez daigné lire la première et les autres. — Parce que je n'ai pas fait d'éclat ? Pouvais-je vous les rendre sans amener entre Georges et moi des explications fatigantes? — Toujours Georges, mademoiselle, toujours Georges ! — Ah! s'il écrivait, lui, il n'écrirait que ce qu'il pense. — Comparer ma conduite à ce que j'ai écrit, c'est avouer que vous m'avez lu. — Vos observations sont Jures; elles sont malhonnêtes, monsieur. — Ah! mademoiselle , que je suis loin d'en avoir l'intention ! — Si vous n'aviez balbutié en m'adressant des choses que je ne devais pas entenire, si à chaque mot votre cœur n'eût visiblement démenti votre bouche, j.; ne vous reverrais de la vie. — Mademoiselle... en vérité... croyez... je ne peux... — Vous ne pouvez être faux , je le vois , et je m eu applaudis. Pourquoi chercher à le paraître? Pourquoi vous dépouiller volontairement de cette c.indeur, votre arme la plus dangereuse?... llenvoycz vos chevaux, monsieur, ou appelez iNlarguente. 11 me semble que la conversation peut se continuer ailleurs que dans la rue.
Les deux jeunes gens avaient fait jusque-là des efforts incroyables pour s'en tenir au ton froiJ ou piqué qu'ils trouvaient eonvenahle k leurs petits intérêts. Ils ne pouvaient soutenir davantage ces tr.iils inordaals, plus propres à tout brouiller qu'à produire un rapprocheineiit dont l'un et l'autre avaient le plus pressant besoin. Soiihie prend Charles par la main, le fait entrer, lui inonire un siège, et s'assied près de lui. — Il est inutile, monsieur, de passer le temps à dire et à entendre des choses qu'on ne pense pis; laissons ces puérils et vains détours, ou l'esprit ne brille qu'aux dépens du cœur. Je n'ai qu'une question à vous faire : elle est de la plus haute impintance , pour moi tîu moins, et je vous prie de me répondre franchement. Vous m'avez montré un sentiment trop vif pour avoir é;é dix jours sans me donner de vos nouvelles, si un motif que je ne démêle pas ne vous y eût déterminé. Je vous préviens que je ne croirai pas aux obstacles : vous n'eussiez pas maii([ué de m'en parler en arrivant. Répondez-moi, monsieur, comment avez vous manqué, je ne dirai ]ioint à la délicatesse, mais aux plus simples bienséances? Comment me suis-je attiré des procédés aussi humiliants? — .Mademoiselle... mademoiselle... c'est que .. — Le motif ne vous fait pis d'honneur, votre embarras me le prouve. N'importe, parlez, je suis iiidulgeiile; mais ne me trompez pis, je ne le mérite point. — Vous n'avez répondu à aucune de mes lettres. — Vous savez, monsieur, que je ne le devais pas. — J ai cru... j'ai cru... — Qu'avez-voiis cru? — Que je vous... quo je vous déjilaisais .. — INon, monsieur, non, vous ne l'avez pas cru ; je conviens que vous n'avez pas liû le croire, et ce n'étjit plus le temps de ai'évilir. Vous ponviiz fuir quand l'amitié silïi ail à mon boiiheir; cette conduite eût été lou.ible. Mais pendant des mois entiers faire tout pour
M. BOTTt.
piMsuiidcr qu'nn .linif; l'écrire <l'iiii ^'yli! tiicli iiitoiir, |)nm-s. livre , par lits lillre lnùluriles, une tille isllm:ii)lc jiis(|iie dans le siU'uct! il'S miils; iliriclicr a riciti r en (Ile dis st-ntiiiiriils (iii'on ,1 ffinls mi (|ii"on 10 veut pirlager (|irui) nioiiii'iil, voi'ii im pi m iruro p:ir la pc-rlidie la plus coinoimnre, il Ci' iiVsl pas » vlni;l ans (pi'oii se joue liniilciiu-nl Je la liciune foi. de la Iciulnsse tl de I lumiu-cir : ce plan ni-.! pi'- <le vous — Ma.lciuoisi lli... je suis un ni.illii iiitux. .le ne peux sonlinir vos repioclies ni \(ilre vue... Je pars, je iii'i-loi(;i,e po:ir jamais — Nous ne parlirei point, je vous le ili'lVnds. lu'nliz, par ipàre, restez, ou reiuli /.-moi le npos (pie vous m'avez ùlé. — (Ju'ai je entendu, ijrinil Hiiu! — (.'liarles, je eède au luonKiil.ii mon eiriir qui m'a Ir.ilii cent fois, et il.ins liquel vous avez craint de lire; je ne ilissiniule ]ilus un sintuniiil lioiiuèle que, nialr;ié les apparences, je me Halte ipie vous miTitei. — Je m'en suis rendu indiijiie; je le mériterai, n'en doutez pas. — Ali! mon ami, quel mal m oui f.Ml votre éloi(;nemi nt et voire silence ! Dix jours, di\ jours entiers!... liij;i-al I et iiersonne ii qui je pusse p.irler de mon amour; personne à qui j'osasse prononcer liluemenl votre nom ! \ os lettres, mon cœur et mes larmes, voila tout ce q le j'av.iis .. Vous êtes ii nus pieds, (Charles, voiu emlir.issez mes (;enoux; le repentir se peint sur votre Iront .. IMon auii, mon cher ami, non, l'idée de me louruienter n'est pas de vous : (piel est le cruel qui vous l'a donnée ?
('hirlcs ne se possédait plus. Ivre d'un aveu formel, qu'il allcndiil cependant; pénétré, confu"! de la lionté de niadenioiscle d'Aranrey il ne tenait que des discours suis suite, et elle éeoal.iit, l'ail liiimi'ie de plaisir. Il est si llaltciir, ce désocire, pour celle qui l'inspire ! il est si don» de le p.irl.iijer ! ,
l.liarits parla longtemps k son tour, et la vérilé que sollicitait , q'i'atlen-.lail mademoiselle d'Arancey, s'échappe enfin de sa bouche : il a nommé (îuillaiime. — Voyez, lui dit elle lorsqu'il eut ceesé de parler, xoyez à quoi ou s'eipose en plaçant mal sa confi.ince. Déjà, par une ruse indigne d'un anmur vrai, vous vous êtes remlu aussi nialheureuT que moi. Plus d'inlimité, je vous Jirie, avec des valels sans délicatesse, dont l'ail ichement servile déshonore le raaitrc qui en est l'objet. — Je le renverrai, mademoiselle. — Non , mon ami, vous i.e le renverrez p.is. Mais, à présent que nos creurs s'entendent, tout doit se renfermer entre nous deux. Confiez-moi désormais vos inquiétudes , vos cliagrin? , vos plus secrètes pensées : cela vous sera bien facile si vous ne faites, si vous ne pensez que ce qu'un lionnéle homme peut avouer sans rougir. — Oui, je vous confierai tout, tout sans eiceplion , et si je m'écartais un moment de la vertu, ce serait vous, fil!e céleste, qui d'un mot m'y ramèneriez. Que mon sort est heureux, qu'il est digne d'envie! Je trouve en vous la beauté, la sagesse, l'amour et le bonheur. — Le bonheur! ah! mon ami, que d'obstacles je prévois, que de peines nous nous préparons! Je reiilernierai les miennes, j'adoucirai les vôtres, et si nous ne pouvons pas êlre époux... — Kous le serons, j'en jure par mon amour , par l'Iionneur, par vous. — Jurez-moi aussi de respecter les volonlés de votre ontle, de ne pas exposer ma réput.ition par des éclats iudiscrt ts, de n'cxiccr jamais que je méconnaisse les droits d'un père malUeuriui. — Je lejureà la face du ciel, et je tiendrai mon serment. — Jejure, moi, de n'èlre jamais à personne, si je ne peux èlrc à vous; de vous aimer toute la vie, et de faire pour votre f.;licilé tout ce que me permettent la vertu et le respect filial.
En prononçant ces deriiicrs mois, ils étaient à genoux, les brasétenlins vers le ciel, et la pureté de leurs âmes brillait sur deux visages qu'embellissaient l'amour et l'innocence.
— Quel jour! mademoiselle, dit Charles en se levant. — Appelezmoi Sophie; je le permets, je le désire. — Ah! ma Sophie, quel jour!
— Puissitz-vous n'oublier jamais ce qu'il a de charmes et ce qu'il nous a coi'ué ! — Jamais, non, jamais il ne sortira de ma mémoire. — Ainsi pb.:s de longues absences, mon ami. — Tous les jours... — Oh! non , non, ce serait trop. — Jamais assez, jamais assez. — Sept lieues pour venir, .iut.;nt pour s'en retourner ! — Et qu'importe , ma Sophie? — El puis, Georues et son père ne manqueraient pas de remarquer que le Seul désir de rendre service ne rend point aussi assidu. Ils me Irouveriient déraisonnable, et le blâme de ceux qu'on estime et qu'on diine est ùillicile à supporter. — On peut les tromper sur le motif...
— Oh! non, mon ami, ne trompons personne. — On peut au moins ne pas tout dire. — lit pour cela il ne faut pas donner lieu aux questions. — Eh bien, proiionctz, réglez les jours. Nous aimer est mon bonheur, vous obéir est mon devoir. — Deux fois la semaine... — Oh! c'est bien peu. — Je le sens comme vous ; mais je vous en prie , et vous ne me refuser» z pas. — Et les aulres jours? — Vous pourrez écrire. — El vous répondrez ? — 11 le faut bien. — Et nous écrirons tous les jours? — Tous les jours, mou ami. — Guillaume portera mes lettres. — Je voudrais bien ne plus employer ce Guillaume. — Il faudra en chercher un autre , et Guillaume n'oubliera pas ce que je lui ai confié. — Guillaume soit. — A qui remeltra-t-il mes lettres? qui lui remettra les vôtres? — Je ne sais. — Psi moi. — .\h!... — Ah !...
— Pourquoi ne vieiidrait-il pas tout simplement à la ferme perdant qu'on est aux champs? — Tous les jours, bon ami? Et le berger, et le petit pâtre, qui ne s'éloignent jamais assez; et les filles de busse-cour, et Us p.ssanis? — Ah! mon Dieu, mon Dieu, comment donc faire? Ah! ah!. . Charles...— Eh bien? — J'ai remarqué (Juoi? — Sur
la rouir, \ deux pas du château... — .\clirvi7.. — l'n orme creui .. — J y suis j'y suis, (iiiillauiue y déposera me» teltrcï; il y trouvera le* vôlrrs. — Je ne vois que ce moyen-là, mon ami — Il n'en faut qu'un, ma .Sophie.
Pindant que nos aimables enfants se livriient aux épancbcments lit plus doux, .\l. Itolle pensiil à la famille de son jndinicr. I nie, soucieux, il lais lit une paitie il'échrcs avec son ami lluieaii , ii le brusquait <|uiiiit il perdait, .A\\ il Tillait voir, llure.ni s'en veii|;eiil en le fiisoiil <li' noineaii échec il mal, ce qui ne caliiint p.is du tuul 1 lijmeur du cher oncle. On vient délivrer le pmvre llureau eu avi rtissanl M. liotle qu'il est servi. Tous deux en sont fort aises, parce que la table f.iit diversion à tout; notre oncle ne crie jamais ipiaud il mange, e! le piii-ili |ue .'>nii jouit au moins d une heure de repis.
M. Hotte enlrail dans la salle à manger; le j.irdinier, chargi- de g:n modeste inoliiliir, sa femme, jeune encore et j;entille, tenant un enfant pari 1 main et portant l'autre à la mamelle, triversaienl lentement le ))arierrf. La nièie pleurait en reRard.inl ce château oii ses eiifanl> étaient nés, et dont elle s'éloignait pour toujours. — Ah! mou ami . dit M. Uotte, (pie celte femme me fait de mal! part'.c ainsi avec crnl écus pour toute ressource! — N ous n'avez donné (pie cela : cette foi-, vous ne vous en jirendrez à personne. — lié, inorlileu, monsieur, vous savez qu'on a remis cette b.igalelle au nom de mon neveu, et un jeune homme de vi -gl ans n'a pas des monts d'or. — ( )n pourrait ajouter quelque chose. — Et le prétexte; car enfin il en faut un (pii s'accorde avec ma juste sévérité : le prétexte, vous dis-je, vite, dépêchezvous. — Ma foi, mon ami , je n'en vois pas. — En ce cas taisez-vous donc, monsieur le conseiller.
— Grâcr ! grâce ! crient huit ou dix domestiques qui entrent à la fois et tombent aux genoux de leur maître. — Giàce! dit aussi lloreau, qui voit son ami pressé du besoin de pardonner. — INoii, s'écrie avec effort .M. liolti-; non, pas de grâce aux voleurs. Qu'ils pirleut, qu'ils souffrent, (pi'ils meurent de boute et de misère. — Mais, mon ami, la femme et les enf ints?... — IJu'on ne m'en parle point, qu'on ne m'en parle jamais. Sortez, sortez tous, et prohlez de la leçon que vous avez devant les yeux.
Horeau reste seul avec son ami , qui se laisse aller sur un fauteuil , et qui cache son visage dans ses deux mains : — Ah ! Charles, Charic", dit-il d'une voix altéré, si tu voyais ce tableau d'infortunes, quels regrets tu éprouverais! Allez me le chercher, monsieur, qui ne trou-. vez pas de prétexte; amenez-le à cette croisée, qu'il voie ces malheureux; que ce soit sa punition.
M. lloreau sort et monte à l'appartement de Charles, M. liotte court à sou otiice, qui est à l'angle du bâtiment. A un iiicd du plalond est un œil de-breuf, uniquement destiné à renouveler l'air; aucun bâtiment en f.ice, et )a vue est bornée de tous côtés par un plan de peupliers. M. liotte monte sur une chaise, et appuie un pied sur un rayon chargé de iiorcelaines. Il s'accroche des deux mains au rayon supérieur ; il s'élance pesamment: la planche sur laquelle est son pied manque sous lui, la porcelaine tombe et se brise; il reste suspendu par les mains. 11 cherche avec les jambes les tasseaux qui doivent être restés dans le mur; il trouve un nouveau point d'appui. Haletant, tout en sueur, il parvient <le rayon en rayon jusqu'à l'œil-dc-bœuf. Il peut à peine y passer la tète et un bras, et il compte bien n'être vu de personne du château.
A l'instant où il a ouvert la petite croisée, la pauvre mère tournait le coin du bâtiment. M. Hotte jette à ses pieds une bourse d'or, et veut se retirer. Sa précipitation le trahit; sa tète et son bras agissent en sens contraire; la bonne femme lève les yeux, et reconnait son maitre, qui lui fait signe de ramasser la bourse et de ne rien dire. Elle la ramasse eu effet, et retourne sur ses pas, les mains élevées vers le ciel. — Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'écrie M. Botte, vous verrez que la maladroite va venir me remercier. Il se presse de descendre, mais il remarque qu'il y a trois pieds au moins du parquet à la planche qu'il a culbutée; gros et court, il n'ose risquer un tel saut. Il y a bien un marchepied dans le fond de loffice ; mais il ne l'a pas vu en entrant , maintenant il ne peut y atteindre : il est forcé de rester là.
Bientôt il iiitend du bruit dans sa salle à mauuer, et, semblable k un écolier qu'eu prend eu maraude, il se pelotonne sur sa planche. La pauvre mère, qui coiinait l'intérieur du château comme les jardins, entre dans l'office, suivie de M. Horeau et des domestiques qu'elle a instruits de l'acte de bienfaisance du maitre. On trouve le parquet couvert des débris de la porcelaine, et M. liotte juché sur une file de pots de confitures, honteux et colère à la fois de se voir ainsi surpris.
— Que me voulez-vous? crie-t-il à Horeau; ne puis-je prendre l'air à ce trou sans qu'on vienne m'y tourmenter? —Mais, mon ami, l'endroit est singulièrement choisi. — Cela se peut, mais je veux être singulier. — Nous seriez plus commodément ailleurg. — Que vous importe? moi, je veux êlre ici. — Recevez au moins les a;lRns de grâces de celte bonne femme. — Des actions de grâces, et pourquoi ? — Cette bourse que vous lui avez jetée... — Qui a dit cela ? — Mais c'est elle. — Elle a menti, je ne donne rien à ceux que je chasse. C'est mon neveu, sans doute, qui lui aura jeté cela de chez lui. — .'Mon ami, je ne l'y ai pas trouvé. — 11 est sorti depuis onze heures du mat.ii, rejirtuJ Guillaume. — Tu meus, fripiin; je lui ai parlé il ii'y a pas une dcmi-hcurc. —Je vous assure, monsieur... -^ Tais-toi, ou, par U
M. BOTTE
corbleu... Au reste, la bourse ne m'a(iparlicnt pas; ([ncl ]ii'un la récloiiio- t-il ? IVrsoiiiie ne dit mot? Allci, iii:> lionne, cniiiorlez ce que la Provùleii.e \ous envoie, tt que votre uiaii jieiis.- hitn que c'est à vous seule, qui êtes Uiliurii iisi: it lionnèlr, (|u'elle a adressé ce secours.
— ( Jli , le bon nuitre ! oh , le digne maître ! s écrient tous les domestiques ii la fois. — (juc me veulent encore ces niarauils li ? Je vous ri'ptie qu'il m'a plu de venir prui ire l'air ici, que je n'ai rien donné, que je ne donnerai rien, et que j .ihandonne ces malheureux-là à leur triste sort. Al'ons, qu'on m'aiiprciclie ce luarclu pied.
Le marchepied placé, ftl. Itolte fait un efl'ort violent pour se lever; un de ses piid» çlissc, et il eiivoie un pot de gelée de groseilles dircctcmint sur li lèic de la pauvre mère. Elle jelic un cri , et tombe sur ses gtnou\. "W. Holle ne pense plus au marchepied , il saute de la hauteur de l'œil de-bœuf pour secourir la pauvre mère; le pied porte à faui; il se donne une entorse : il crie a sou tour comme un enragé. Tout le inonde s'empresse autour de lui. — A celte femme , marauds, à cette femme .i qui j'ai cassé la tète : ne voyez-vous pas que j'ai seulement mal à un pied; et tout cela parce que M. Horeau, l'homme réfléchi, ne sait pas trouver un prétexte. — Ma foi, mon ami, il vaut mieux, je crois, n'en pas trouver, que d en imiciniT de la nature du vôtre. — En voilà as;ei, monsieur le raisonneur. (Ju'on porte cette femme daiis le lit de mon neveu. — Oe votre neveu, mon ami ? — C'est le meilleur du château, après le mien. Ce n'est pss que je m'intéresse à cette fi-mnie, au moins; mais j'.ipprendr.ii à monsieur mon neveu à partir pour la chasse avant le jour, et à n'être pas ici quand le diner est servi. (Ju'on appelle le chirurgien du lieu, qu'il pause cette femme, qu'il la visite eiactement. — .Mou bon maître, dit la femme d'une voix faible, si vous vouliez permettre... — Quoi ? — Que mon pauvre .Jacques me soignât pendant les premiers moments? — Allez au diable, avec vos demandes impertinentes. Ne faul-il pas que je fasse guérir votre tête; n'y >uis je pas obligé en conscience; et piri^e que je sui^ en colère, ai-je le droit de séparer la femme de son mari, les enfants de leur mère? Qu'on me loge toute celte race daiiS l'apparl'.'mcnt de mon neveu; mais que je n'en rencontre pas un inlividti sur uion passage, ou corbicu... El vous, madane mi femme de charge, que faiies-vous là , la bouche ouverte et vos grands yeux fixés sur moi ? Dis compresses et de l'eau-de-vie camphrée sur ce pied-là : il me fait un mal de tous Its diables.
On place M. Botte dans un grand fauteuil , on glisse un coussin sous son pied; la femme de charge le déchausse, et décide gravement que le secours du chirurgien est nécessaire. M. Botte réplique qu'il a l'articulation libre, et qi'un chirurgien est plus nécessaire à une tête cassée qu'à un pie l foulé. Les domestiques, les uns pir zèle, les autres pour paraître zélé-i, insistent sur la nécessité du chirurgien. M. Botte les envoie tous faire Imdaire; la femme do charge finit ce qu'elle a commencé, et on approche la tible à manger du grand faulrull.
.^lalgré sa douleur, M. Botte mange de grand appétit, et à chaque morceau il s'écrie: — Mauvais, délcslablc; tout est froid, tout est gâlé, et cela, parce que iM. Horeau ne sait pas trouver de préteile.
Horeau prenait le seul parti quil y tût à prendre avec M. Botte quand il avait de l'humeur : c'était de le laisser lîire, et df. boire un ou deuv coujis de plus. — Ah ci, mon ami I dil-il-à la fin du repas, où voulez-vous qu'on loge votre neveu? — Qu'il couche oit il a dîné. — Vous avez raison, mon ami; un neveu qui ne fait que des bévurs, involont.iirement à la vérité, mais dont les bévues ont dts suites aussi désagréables, mérite toute votre sévérité. Je vais défendre de votre part au coniicrgc de le laisser rentrer. — Et de quoi diable vous mêicz-vous? Est-ce à vous qu'il appartient de mnjlfier mes humeurs? Un homme de viegt ans ne peut il diner dehors sans l'aveu de son oncle? Faut-il que je l'aie sans cesse à mes côtés, comme une fille s'accole à sa mère ? et Dieu sait encore ce qu'y gagnent les mères ! — Ah ! mon ami, soyez donc d'accord avec vous-même : vous me brusquez quand je vous porte à l'indulgence, vous me brusquez qiand je vous excite à la sévérité. — Hé, morbleu, monsieur! c'est que je suis bien aise d'avoir une opinion à moi; que je veux, que je prétenJs me conduire a ma manière, et que je ne suis pas, ne vous en déplaise, un homme à mener par Is nti ! Au reste, j'en veux à Charles plus que jamais; j'ai élé pris au trébuchet quand j'ai dit que la bourse venait de sou a)ipait' ment; personne n'a été ma dupe, et voilà ce qui ine fait diriger. — Enrager, quat d on a fait une action louable!... — C'est bon, c'est bon. — Ui:e action qui vous honore dans l'esprit de vos gens !...
— Je ne veux pas qu'on m'honore, enlendez-vous, mon ieur; je ne veux pis que ces gens là me croient bon : ils abuseraient bientôt de ma bonté; et après tout, je n'ai besoin ni de leurs éloges ni des vôtres.
— RevenoLs à votre neveu. — Eh bien , mon neveu ? — Que décidi z-vous à son égard ? — Je n'en sais rien ; ne m'en parlez plus, et tonnez, s'il vous plait.
Ua domestique entre. — Eh bien! le chirurgien cstil venu? — Oui, mon'icur. — Qj'a-t-il dit? — Hien, monsieur. — Qu'a-til fait?
— Il a p/isi Javotte. — Après? — Il est p.rti. — Comment, morbleu il eit parti sans me voir ! — Vous nous avez dit à tous que vous n en roiliiz pas. — Lh. non, maraud! je ne veux pas être pansé; mail ;cilc femme, cette femme... — Si nous avions su l'intérêt que voie; prenez... — Je ne m'intéresse pas à elle, je le répète; je l'ai
blessée par inadvertance; mais que venait elle chercher dans mon ollice, lorsqu'elle devait être sur le g'and chemin ? Aussi je ne ".n'en inquiète guère, et je ne parle que du chirurgien ; car enfin, quand je paye un homme, je veux savoir s'il gagne son argent. Qu'a-l-il f.'it? voyous. A-t-il coupé des cheveux? — ^on, monsieur. — Ah! il n'y a pas de plaie à la tète ! — Won, monsieur. — At-il saigné? — Oui, monsieur. — Il craint donc un contre-coup ? — Je ne sais, monsieur.
— Et il n'a rien dit? — Non , monsieur. — Et le nourrisson ? — H ne cesse de pleurer. — Le chirurgien l'a-t-il visité ? — Non , monsieur. — Imbécile, |>ourquoi ne le lui as-tu pas dit? — Monsieur, je n'entends rien h tout cela. — Animal ! un enfant qui tombe avec sa mère ne peut se briser un membre, n'esl-il pas vrai.' — Cours chez ce fraler, ramènc-ie à l'instant, et fais le courir devant toi.
Le domestique sort. M. Botte, appuyé sur sa canne et sur rép.^,ule d'Horeau, gagne sa chambre à coucher, après avoir mandé sou concierge, et lui avoir ordonné de l'avertir au moment oîi son neveu rentrerait.
En l'attendant, il eut le petit plaisir de gronder pendant une heure le pauvre chirurgien : le chirurgien répétait, jusqu'à s'enrouer, que l'accident de 1h mère était p-iu de chose, it que l'enfant qu'il venait de voir n'avait rien. Le chirurgien parti, A. Botte querella Horeau qui, faute de trouver un prétexte, avait failli causer mort de ff^mme ; il querella sa femme de charge qui, eu humectant ses compresses, s'était avisée de dire un mot de son bon cœur; enfin il s'endormit, car un bourru se lasse de gronder comme d'autre chose.
A minuit, on vient lui apprendre que M. Charles est rentré. — Qu'il paraisse! dit M. Bjtte. Charles, prévenu par Guillaume, s'attendait à une explication orageuse qu'il eût bien voulu s'épargner. Il restait en dehors lie l'appartement, et quand il avait avancé d'un pas il reculait de deux. Horeau, qui avait réussi en proposant de faire coucher le neveu à la belle étode, se promettait bien de suivre son thème, et ne disait mot.
M. Botte, ennuyé d'attendre, répéta d'une voix terrible : — Qu'il par.'iisse, qu'il paraisse donc, ou, corbleu ! je rir:.i chercher en dépit de mon entorse... Il fallut s'exécuter; Charles parut, très-embarrassé de SI pirsonn,;. — Ah! vous venez de vous promener, monsieur! — Oui, mon cher oncle. — Et en vous promenant, avez-vous récapitulé vos hauts faits de la journée? — Qu'ai-je donc fait, mon oncie? — Ce qu'il a fait ! le malheureux ! vous vous êtes levé avant le jour, et à trois heures après midi voici ce qui était arrivé : tous mes chevaux estropiés, mon jardinier et sa famille chassés, mes porcelaines brisées, une femme assommée, mon pied presque démis, et un dîner mangé froid : voiU ce que vous avez fait ou causé, monsieur. — Je suis au désespoir, mou cher oncle... — Eh, monsieur ! ce n'est pas la ce que je vous demaiide. — J'espère que votre accident n'aura pas de suite. — Je ne vous ai pas mandé, monsieur, pour vous parler de moi; c'est de vous dont il s'agit. O'ii avez-vous passé le reste de la journée ? — Près de quelqu'un que je considère be.iucoup. — Ah diable ! et quel est ce quelqu'un? — C'est... mon cher oncle, r.ïssuiez-raoi , je vous prie. Voire accident... — Paix! Quel est ce quelqu'un que vous considérez assez pour m'abandonner au milieu de mes embarras ?... — Mais, mon oncle, votre pied ?... — Paix, paix ! quel est ce quelqu'un? un homme de poids? — Non, mon oncle. — Ah! c'est une femaie peut-être? — Mon oncie.... — Oui, c'est une femme que monsieur considère. Qiielqu"^ amourette, sans doute? — Ah! mon oncle, de quel mot vous v >us servez ! — Comment , monsieur , de qu^l mot je me sers ! Vous aviscricz-vous d'aimer sérieusement ? Avez-vous étuilié les femmes? Vous flattez-vous de connaître le ccfiur féminin, que personne ne connaît encore? Avez-vous la présomption de croire que vous no serez pas dupe de votre profonde considération? — Hélas! mou cher oncle, je ne me suis pas fait toutes ces questions. — Et vous avez et tort, monsieur; c'est par là que doit commencer tout homme prudent qui rencontre femme un peu trop jolie. Au reste, celle-ci est liounête ou elle ne l'est pas. Si elle est sage, il serait affreux de chercher à la séduire; si elle ne l'est pas, vous vous avilisicz en la frifquentmt, et, dam tous les cas, monsieur, je vous défends de penser a laraour et surtout au marisge, jusqu'à ce que j'aie prononcé, et je ne prononcerai que quand je rencontrerai le» avantages auxquels vous divez prétendre.
Ah (;à! diles-moi donc à que! jeu vous avez joué avec cette femme que vous considérez tant? — Moi, mon oncle? — Vous, monsieur. — 'Vos cheveux en désordre, voire front couvert de sueur, vos habits chargés de poussière... Elle a de singuliers goûts, celte lemme-là. — Mais, mon th r oncle, votre pied... — Mon piid va bien , bourreau.
— A quel jeu as-tu joué ? réponds. — Eh , mon ami , il n'a pas joué.
— Qui vous l'a dit, monsieur Horeau? — Regardez ce poil collé à l'intérieur de ces bottines; monsieur descend de cheval, et vous lui aviez défendu d'y monter. — Je lui ai interdit mes chevaux et la chasse. — Et il a éludé votre défense... — Que vous importe, à vous? — Pour courir. Dieu sait après qui. — Monsieur Horeau. mon neveu se res;iecle, et je ne conçois rien à racharnement avec lequel vous le poursuivez aujourd'hui. — Je ne conçois pas davantage votre extrême indulgence.
— Monsieur Horeau, il est allé dîner chez une fimme qu'il considère, et je n'interdirai pas, pour flatter voire caprice inconcevable, la société du sexe à mon neveu. Ne sout-ce pas les femmes estimables qui forment la jeunesse, ne l'avcz-vous pas répété jusqu'à satiété ? — A la
M. HOTTE
IS
bonne heure, reprit Horean qtii voyait Charles se romettrf, et j'iir con- «efineiit en el.it Je mentir; mais, mon ami. vous ne connaisse! senlemeiit pas relie femme esliin ible. — Ai-je besoin de la connailre ? Hslce uioi qui vais dincr chu elle? Au reste, Cliirles, et pour en finir, son nom? — Mon cher oncle, c'est m^idame Iluporl. — T'y voilà pris, mon pauvre lloreau. Une femme de cinquante ans, qui a vtà lielle comme le jour, à qui jamais ou n'a connu d'amants, et qui jamais n'a perdu un «mi. (Hiarles, madame Duport mérite en elTi t toute ta considcriition ; va diucr tous Us jouis chez elle; mais couclie-tui à l'instant, tu as hesoin de repos, — Bh , où voulez-vous qu'il couche? vous avez mis c«tle fimille dans son appartement. — Je n'en ai pas dix encore 011 il n'y a pirsoune, n'est-ce pas? — Kt qui n'ont pas été ouverts depuis trois mois. A la vériu', un air renfermé, un peu iVh imiJité, la privation de ses commodités habituelles, ne sont rien pour un homme de vini/l ans. — Et pourquoi un homme de vingt ans ne prendrait-il passes aises quand il peut se les procurer? (^)u'on donne demiin de l'air à tous nus appirlements, et que ce soir l'on rét.iblissc mon neveu dans son lit. — Et la famille du jardinier ? — La femme n'a nu'une légère contusion, on les reconduira chez eui. — Et comme une léj;i"rc contusion n'empêche point de marcher, demain au point du jour ils s'éloiijncrout d ici. — i>imain.., demain... .Mais qu'a-t-il donc ce cliitn d'houime-la ? Mon jardinier a commis une f iHe; je l'ai puni. — Et vous avM raison. — J'ai failli casser la tôle de sa femme... — Oui , > ons avci failli. — J'ai dû la solliciter. — Eh bien , vous 1 avi i fait. — Son m -ri n'a pas manqué depuis. — Je le ciois bien, il n'en a pas eu le teni| s — Le punirai-je dcm fois pour uue seule faut»; ? le chassivoijc deui fois en vingt- q'ialre heures? — Je vous voi.s vinir, vous allez le garder. — Et vous-même vous m'en pressiei tantôt ! — La comp ssion m'avait saisi. — Elle me saisit à mou tour, qu'avci-vous à dire? — Bien des choses. — lloreau, je ne suis pas content de vous. Je suis brusque, je suis dur; j'.ii besoin de quelqu'un qui me calme, vous J'avei fait jusqu'à ce moment, et ce soir vous cherchez à m'animer contre tout ce qui m'entoure.
M. Hotte, un peu confus de revenir ,iinsi, donne en hësitant ses orores à sa femme de chaige; 1 les colore des prétextes les moins gauches qu'il peut trouver, et nous savons qu'il n'e.-.t pas heureux en prétcilts. La femme de charge, à qui Horeau a f.it signe, sort sans louer sou bon maître, stlon sa coutume. Le bon maître la r.ipptlle : — Que demain toutes les clei's soient changées, et que personne n'insulte ce dro.e-lii, il a été assez humilié. — Bonsoir, monsieur lloreau; vous venez de jouer un fort sot personnage.
lloreau etClharles se retirèrent très-satisfaits d'un l'oulilo dénoùment dont ils n'eussent osé se tlilter. Horeau lit à Charles q lelques représentations amicales sur l'iiiconvenance du moment qu'il avait choisi pour courir la poste, et il fut dormir paisiblement. Charles, moulu d'avoir couru à toutes selles, se coucha de son côté en se promettant birn de revoir au plus tôt madame l>uport. M. Botte s'enJeriait en nfléchissant à ce qui s'était passé pendaut la soirée. Tout ce qu'avait dii Horeau lui était revenu à l'esprit, et le lendemain matin il l'envoya chercher.
— .Monsieur, vous m'avez joué hier au soir. — Moi, mon ami? — Vous, monsieur; vous êtes évidemment sorti de votre caractère, et vous avez affecté de toujours ilire non pour m'amcner ii toujours dire O'ii. Ciela ne vous réussira plus, je vous en avertis; d'abor.l parce que je suis sur mes t;,. idts, et ensuite parce que je vous prie très expressénient de ne jamais user de ces petits moyens qui détruisent la con- * fur. ce, déshonorent l'amitié, et me donnent, à moi, l'air d'un sot. — Ah, mon ami! — Oui, monsieur, l'air d'un sol. Que vouJez-vous qu'on pense d'un homme qui veut et ne veut plus, qui puLÎt et qui récompense? Souffrez que je sois moi, promettez-moi d'être toujours vous, toujours calme, toujours bon, ou rompons dès ce moment. — lUuipre, mou cher Botte, rompre une amitié de trente ans ! — Je sais ce qu'il m'en coûterait, ainsi pas d'observations. — Yojs ne le pourriez pas plus que moi, mon ami. — Eh non , je ne le pourrais pas; mais cela vous autorise-t-il à me traiter comme un Géronte de comédie? — J'en suis fâché, bien fâché, mon ami, et ccli ne m'arrivera plus. — Tu me le promets? — D'honneur. — ft'y pensons plus, et déjeunons.
Pendant quinze jours ou trois semaines il ne se p'issa rien que de très-ordinaire au rhàieau. M. Botte, en faisant par-ci parla quelque bien, criait à son ordinaire. Horeau, fidèle à sa promesse, ne cherchait à l'apaiser qu'en combattant ses idées, ce qui le f.<isiit crier plus haut; et je crois qu'il serait mort d'ennui si on eiit cessé de le contredire.
Charles, lui , n'avait plus qu'une occupation : d'écrire ii mademoiselle d'.\roncey ou «le l'aller voir. Toujours plus chéri , parce qu'on le connaissait mieux, il s'attachait aussi tous les jours davantage. 11 ne voyait, ne pensait, ne rêvait que Sophie. H relisait, il commentait ses lettres, il les trouvait toutes charmantes, et elles rét.:ieDt en effet, parce qu elles étaient i'ouvrage du cœur, et que l'esprit n'y entrait pour rien. Une seule phrase lui faisait mal, et il s'y arrêtait malgré lui, bien qu'elle se répétât tous les jours. — Ah, mon cher ami! que d'obstacles je prévois ! que de peines nous nous préparons 1
Cependant le temps passe à travers ces alternatives de plaisirs, de craintes, d'espérances. On était arrivé, sans trop savoir comment, à l'ej.oque dts mille tous empruntée à dix persouues, et à la grande
colère de l'oncle, ainsi q'ie je viiij l'ii appris dans mon premier chapitre.
— Ah, mon cher ami! que d'obstacles je pn'vois ! que de peines nous nous préparons, écrivait encore ce j:iiir l.i ma,lemoisrlle il'Araiicey, et (^Inrlis jugea en soupirant que I aeeomplisseuieiit de la |'rophélie pourrait euiiiniencer le lendein.iir. (Jue dirait, que pen,era:t M. hotte, qui s'entêtait à aller diner chez le bon fermier, qu il vo liait cuiiiiaître ; que dirait-il en trouvant là une belle demoiselle, ipie son neveu conuaissiit sans doute, et lîont il ne lui avait pas pirle? .\ la première surprise succéderaient les qiiestioiu sur le nom , la f.irlune, les qualités de l'esprit et du ccrur ; ce n'était pas le dernier article qui embarr.issait Ch.irles, mais les deux premiers et ces [laroles si redoutables qui revenaient :i sa mémoire : — Je vous défends de penser ii l'amour, et surtout au mariage, jusqu'il ce que j'aie prononcé , et je ne pron'inccr.ii que quand je rencontrerai les avantages auxquels vous devez prét'iidre... (Jes mots étaient déiicspérantî.
Le pauvre jeune homme passa une p.irlie de la nuit ii réiléchir, ii imaginer et à se plaimlre; enfin il éc."ivit ii mademoiselle d'Aranccy. H lui annonçait lelonnante visite qu'elle allait recevoir; il ne lui donnait aucun conseil; il laissait tout à sa prudence; et, quelque chot,e qui arrivât, il jurait amour éternel.
H réveilla Guillaume avec beaucoup de précautions celte fois; il lui dit de sortir donceiuent, de prendre un bidet de )>oste , d'aller à toutes jambes, et de remettre dir>clcniciit sa lettre à mademoiselle d'Arancey, Georjes fùl-ll encore à la ferme; car enfin, coiume l'obscrviiil Charles, il fallait bien que tôt ou tard M. Georges s'accoutumât à voir mademoiselle d'Araucey être aimée et aimer i son tour.