‹ Vie et caractere de Napoleon BonaparteChapitre 1 sur 6 · IMPRIMERIE DE FRANÇOIS VAN MEENEN · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE DE FRANÇOIS VAN MEENEN

Rl'E NEUVE DU PACIIÉCU, 34 .

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Nous avons réuni dans ce volume deux morceaux remarquables, conçus dans un esprit tout différent, bien qu'aboutissant à peu près aux mêmes conclusions, et écrits tous deux par des citoyens des États-Unis. Le premier est de Channing, « cet homme de bien, comme a dit M. Ed. Laboulaye (OEuvres sociales de Channing, Paris 1854, p. xiii), qui, toute sa vie, consumé d’un même sentiment et d’une même idée, chercha la justice et la vérité de toutes les forces de son esprit, et aima Dieu et l’homme de toutes les forces de son cœur. » Le second est d’Emerson, « ce philosophe, comme a dit M. Emile Montegut (Essais de philosophie américaine, par Emerson, Paris 1851, p. xvi.), qui a toutes les qualités du sage : l'originalité, la spontanéité, l’observation saga<:;e, la délicate analyse, la critique, l’absence de dogmatisme. »

Il est curieux et instructif de voir comment cette grande figure de Napoléon a été appréciée de l’autre côté de l’Océan, par des citoyens d’un pays libre, qui heureusement n’a pas encore eu à subir ni à redouter jusqu’à présent le despolisme militaire. L’appréciation est sé-

vère, il faut le dire, mais elle est juste. Bonaparte n’est pas seulement responsable du mal qu'il a fait de son vivant, il l’est encore de celte influence désastreuse que son souvenir fait peser depuis oO ans sur l’Europe. On peut sans doute rendre hommage aux grandes qualités (|u’il eut en partage, mais ces grandes qualités sont-elles donc une excuse suflisante pour l’abaissement moral, dont il a été en grande partie la cause? La culpabilité diminue-t-elle par hasard en proportion directe de la force d’intelligence du coupable? Certes, ce serait-là une étrange justice ! Ou plutôt ce serait la négation même de la justice.

Voilà pourquoi nous avons été heureux de reproduire les belles et bonnes pages de Channing et les pages plus ou moins humoristiques d’Emerson. Il y a dans les réflexions de Channing un sentiment profond de la dignité humaine; tout ce qu’il dit de la moralité des hommes publics, de la guerre, de l’amour du pouvoir, du désir des conquêtes, du rôle du gouvernement, porte l’empreinte de cette même élévation de pensée et de sentiment qu’on est toujours sûr de rencontrer chez lui. 11 y a dans le portrait tracé par Emerson moins d’élévation et de chaleur, mais plus d’originalité, plus de personnalité, plus de bizarrerie, si l’on veut. Emerson admire en Napoléon une forte individualité, mais renfermée exclusivement en de certaines limites ; aussi son admiration est mêlée de dédain et de mépris. Channing envisage plutôt Napoléon au point de vue de l’humanité en général, Emerson, au point de vue de son individualité personnelle. L’iin aime trop les hommes pour ne pas souffrir de les xoir foulés au pied par ce qu’on appelle un grand homme, l’autre

aime à renconlrer dans un homme une nature vigoureuse, dùt-il un peu froisser ses semblables. Au fond, tous deux reconnaissent la nécessité pour l’homme de fortifier sa raison, son sentiment, sa volonté; plus les fortes individualités seront communes, moins il y aura de danger d'en voir prédominer une seule aux dépens des autres. La faiblesse morale des hommes n'est que trop souvent la principale cause du despotisme politique ou religieux. Enseigner l’énergie aux hommes, c’est prêcher contre leurs oppresseurs, qu'ils soient armés de la croix ou du glaive, peu importe. Car l’une ne vaut pas mieux que l'autre et toutes les deux font des esclaves.

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