‹ Vie et caractere de Napoleon BonaparteChapitre 2 sur 6 · VIE ET LE CARACTÈRE · texte numérisé non relu

VIE ET LE CARACTÈRE

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La vie de Napoléon Bonaparte par sir Walter Scott a été accueillie avec un empressement, proportionné au talent incontesté de l’auteur, non moins qu’à la capacité et à la destinée merveilleuses de son héros. Que l’attente générale ait été satisfaite, c’est ce que nous ne pouvons affirmer. Mais bien peu de gens se refuseront à reconnaître que l’écrivain ne nous ait fourni une preuve de ses grandes qualités. La rapidité avec laquelle un pareil ouvrage a été lancé nous frappe d’étonnement. Nous croyons cependant que l’auteur se devait à lui-même, et devait au public, d’apporter plus de maturité dans l’exécution

d’une entreprise de cette importance. Ou il aurait dû l’abandonner, ou il aurait dû y consacrer le long et patient labeur qu’elle méritait. Les signes de négligence et de précipitation, qui se trouvent répandus dans le cours de l’ouvrage, sont des taches sérieuses et, pour des lecteurs un peu dédaigneux, ce sont d’irréparables défauts. On y sent partout le manque de concision et de sobriété. Un grand nombre de passages sont diffus ; beaucoup de pensées perdent de leur force par un développement superflu et par des répétitions pires qu'inutiles. Les comparaisons sont accumulées à l’excès, et tandis qu’il y en a plusieurs de bon goût, il y en a peut-être autant de triviales et d’indignes de l’histoire. Les remarques sont généralement justes , mais communes de vérité. Nous signalons franchement ces défauts, afin de pouvoir exprimer d’autant plus librement notre admiration pour le talent de l’homme, qui a exécuté si rapidement une œuvre aussi étendue et aussi variée, aussi riche en renseignements, aussi pleine de fraîcheur et de vie dans les descriptions, aussi abondante en modèles d’un style aisé, agréable et vigoureux.

Cette œuvre a le grand mérite d’étre impartiale. Elle est probablement négligée dans un grand nombre de ses détails, mais ce qu’elle a de particulier, c’est d’étre affranchie de toute prévention et de toute passion. Quand on considère qüe l’auteur était à la fois breton et ami des principes et de la politique de Pitt, bien peu de gens devaient s’attendre à voir sortir

de sa plume un portrait décoloré de l’implacable' ennemi de l’Angleterre et de ce grand ministre. Mais la rectitude de son jugement et son respect pour la vérité historique l’ont en réalité empêché d’abuser du grand pouvoir que son talent lui conférait sur l’opinion publique. Nous croyons même que la crainte louable d’être injuste à l’égard de l’ennemi de son pays, jointe à l’admiration des qualités brillantes de Napoléon, l’a conduit à pallier à tort les crimes de son héros et à communiquer au lecteur des impressions plus favorables que la vérité ne l’exige.

Mais en voilà assez sur l’auteur, qui n’a pas besoin de nos éloges et qui n’aura guère à souffrir de nos critiques. Ce qui nous intéresse, c’est le sujet qu’il a traité. Apprécier à sa juste valeur le dernier empereur des Français, voilà le point important à notre avis. Cet homme extraordinaire, après avoir joui dans le monde d’un pouvoir sans précédent, pendant sa vie, y exerce encore de l’influence aujourd’hui par son caractère. Et ce caractère, nous la craignons, n’a pas été envisagé comme il devrait l’étre. L’espèce d’admiration qu’il inspire, même dans les pays libres, est d’un mauvais présage. Le plus grand attentat contre la société, celui de la spolier de ses droits et de la charger de chaînes, n’excite pas cependant cette profonde exécration, qui lui est due, et qui, si ellp était réellement ressentie, imprimerait à Tusarpateur une flétrissure indélébile d’infamie.

Quant à nous, regardant la liberté comme d'un intérêt capital pour la nature humaine, comme une condition essentielle de ses progrès intellectuels , moraux et religieux, nous envisageons les hommes, qui se sont signalés par leur hostilité à son égard, avec une indignation à la fois sévère et triste, avec une indignation que ni l’éclat de la victoire, ni l’admiration de la foule, ne peuvent nous porter à étouffer. Nous voulons donc parler librement de Napoléon. Cependant, si nous nous connaissons bien nous-même, nous n’articulerons jamais un seul reproche injuste. Nous parlons d’autant plus librement, que nous avons la conscience d’être exempt du moindre sentiment d’animosité. Nous ne faisons pas la guerre aux morts. Nous voulons seulement résister à ce que nous regardons comme l’influence pernicieuse des morts. Nous voulons nous dévouer à la cause de la liberté et de l’humanité, à cette cause perpétuellement trahie par une admiration follement prodiguée envers le crime heureux et l’ambition insatiable. Notre principal sujet sera le caractère de Napoléon, et nous y mêlerons naturellement des réflexions sur les plus grands intérêts qui ont ressenti sans cesse son influence.

Nous observerons d’abord qu’il est juste de se rappeler que Bonaparte grandit sous des influences désastreuses, dans des temps orageux, lorsque les esprits étaient agités, que les vieilles institutions s’écroulaient, que les vieilles idées étaientébranlées, que

les vieux moyens de contrainte étaient brisés de tous côtés ; lorsque l’autorité de la religion était méprisée, etla jeunesseabandonnée à une licence inaccoutumée ; lorsque l’imagination était rendue fiévreuse par des visions d’un bien confus, et les passions grossies, par les sympathies de millions d’hommes, en un irrésistible torrent. On ne peut concevoir d’école plus dangereuse pour le caractère. C’est à l’Être qui voit tout, qui connaît les épreuves par lesquelles ses créatures ont passé et les secrets de leur cœur, c’est à lui seul à juger jusqu’à quel point des crimes peuvent être atténués par des circonstances aussi défavorables. Voilà ce que nous ne devons pas oublier, lorsque nous passons en revue l’histoire d’hommes, qui ont été exposés à des épreuves inconnues de nous-mêmes. Mais de ce que la dépravation d’un mauvais agent perd de sa gravité par les malheurs de son éducation ou de sa condition, nous ne devons pas pour cela confondre les principes immuablement distincts du bien et du mal, et refouler notre réprobation pour des atrocités, qui ont répandu la misère et l’esclavage de toutes parts.

Il fautencore observer en faveur de Napoléon, qu’il a toujours existé et qu’il existe encore une triste aberration du sentiment moral à l’égard des crimes de la vie militaire et politique. Les mauvais actes des hommes publics, bien qu’exercés sur une large échelle, n'ont > jamais attiré sur eux cette indignation sincère et partant du cœur, qui s’attache aux vices privés. Les

nations semblent avoir été au-devant des aggressions ( t de la servitude par leur admiration stupide et insensée pour les tyrans heureux. Les maux dont l’homme a le plus souffert, au physique comme au moral, restent encore impunis, A la vérité, le christianisme a bien mis sur nos lèvres la censure des ambitieux et des usurpateurs. Mais ces reproches ne sont guère autre chose encore que des sons et des lieux communs sans signification. Ils sont répétés par manière d’acquit. Quand nous les lisons ou que nous les entendons, nous sentons qu’ils manquent de force et de profondeur. Ce ne sont pas là des convictions intimes, sérieuses, brûlantes, faisant irruption de notre âme indignée avec un accent de réalité, devant lequel le coupable se courberait. Le vrai sentiment moral à l’égard des crimes des hommes publics est, pour ainsi dire, à créer. Nous croyons donc qu’un caractère, tel que celui de Bonaparte, n’a que très peu conscience de sa bassesse; et la société qui contribue tant à la production d’un semblable caractère est responsable de son existence et mérite en partie les malheurs qu’il occasionne.

Nous savons peu de chose des influences auxquelles Bonaparte fut soumis dans ses premières années. Il fut élevé dans une école militaire et nous craignons que ce ne soit pas là un établissement propre à imprimer au sens moral beaucoup de délicatesse et d’indépendance; car on y enseigne au jeune militaire, comme premier devoir, d’obéir à

son supérieur sans consulter sa conscience, d’arracher la vie à un homme sur l’ordre d’un autre, d’accomplir un pareil acte, qui plus que tout autre exige une conviction réfléchie, sans s’enquérir un instant de sa justice, et de se livrer comme un instrument passif entre des mains qui souvent, l’histoire tout entière l’atteste, exhalent une odeur de sang versé sans raison.

Son premier acte politique fut de s’associer aux Jacobins, la plus sanguinaire de toutes les factions qui désolèrent la France, et dont on qualifia pompeusement la domination de règne de la Terreur. Le service, qui lui valut son commandement en Italie, fut d’avoir dirigé ses canons contre le peuple ; et cependant, dans cette circonstance, ce même peuple,, dont l’action était si dangereuse quand il se conduisait en populace, ne faisait que défendre ses droits et résister par la force à une usurpation manifeste.

Sa première campagne fut celle d’Italie, et nous avons encore le souvenir vivace de l’admiration presque oi4rée avec laquelle nous accueillions ses premiers triomphes; car alors nous étions assez simple pour voir en lui le défenseur élu de la liberté. L’originalité de sa tactique, nous ne la comprenions pas alors; le secret de ses succès, nous ne l’avions pas pénétré et la rapidité de ses victoires portait notre imagination à lui attribuer le pouvoir mystérieux d’un héros de roman. Nous avouons ne pas pouvoir lire maintenant encore l’histoire de ses

guerres d’Italie sans sentir notre sang circuler plus rapidement dans nos veines. Ses conceptions prompt tes, ses ressources inépuisables, sa volonté énergique, sa décision qui ne souffrait pas de retard entre le dessein et l’exécution , la présence d’esprit qui, au milieu de revers soudains et sur la pente d’un désastre, lui faisait découvrir les moyens de salut et de succès, cette aptitude de commander, jointe au courage qui, bien que révoqué en doute plus tard, ne lui fît jamais défaut alors ; tout cela nous force à lui accorder, ce qu’en vérité nous n’avons pas le désir de lui refuser, l’admiration qui est due à un génie supérieur.

Que les amis de la paix n’en soient pas blessés. Nous l’avons dit, et nous le répétons, nous ne voulons pas refouler notre admiration pour les capacités étonnantes que souvent la guerre fait surgir. De grandes facultés, même malgré leur mauvaise direction, attestent une glorieuse nature, et nous pouvons confesser leur puissance, tout en condamnant, de toute l’énergie de notre sentiment moral, les mauvaises passions qui les dépravent. Nous sommes prêt à accorder que la guerre, bien que nous l’abhorrions, développe souvent et place dans un jour plus favorable une vigueur d’intelligence et de résolution qui nous inspire une plus haute idée de l’àme humaine. Il n’y a peut-être pas de moment dans la vie, où l’intensité d’action de l’esprit est portéeàun plus haut point, où la volonté déploie plus de force, et où des

stimulants qui semblent ne pouvoir être conteous, sont plus tempérés par la possession de soi-mème, qu’à l’heure de la bataille. Et cependant la grandeur de l’homme de guerre est de médiocre valeur, si on la compare à la magnanimité de la vertu. Elle s’évanouit devant la grandeur des principes. Le martyr de l’humanité, de la liberté, de la religion, l’homme qui, sans se laisser ébranler, s’attache à la vérité méprisée et désertée, qui, seul, sans appui, tourné en ridicule, à qui la foule n’inspire aucun courage, qu’aucune variété d’objets ne peut arracher à ses pensées, dont aucune occasion d’effort ou de résistance ne réveille et n’entretient l’énergie, et qui cependant consent à supporter , avec calme , avec résolution, avec un invincible amour de l’humanité, des tourments prolongés et recherchés, qu’un seul mot de rétractation pourrait éloigner de lui, un tel homme est aussi supérieur à l’homme de guerre, que la tranquillité et l’infinité du ciel placé au-dessus de nos tètes le sont à l’abjection de la terre foulée par nos pieds.

Nous avons parlé des énergies de l’esprit mises en relief par la guerre. Si l’on veut bien nous permettre une courte digression, qui cependant se rapporte directement à notre sujet principal, les mérites de Napoléon, nous observerons que le talent militaire, même de l’ordre le plus élevé, est loin d’occuper la première place dans les dons de l’intelligence. C’est une des formes les moins nobles du génie, car elle

n’a pas rapport aux objets les plus élevés ni les plus féconds de la pensée. Nous convenons qu’un esprit, qui saisit d’un coup-d’œil, dans une vaste contrée, et qui comprend, comme par intuition, quelles sont les positions les plus favorables qu’elle fournit pour le succès d’une campagne, est un esprit large et vigoureux. Le général qui dispose ses forces de manière à contrecarrer des forces plus grandes, qui supplée par l’habileté, la science et l’invention, au défaut du nombre, qui pénètre les desseins de son ennemi, et qui imprime de l’unité, de l’énergie à une grande variété d’opérations et leur procure la réussite, au milieu d’éventualités et d’obstacles (ju’aucune sagesse ne pourrait prévoir, fait preuve d’un puissant génie. Mais cependant la principale affaire d’un général, c’est d’appliquer la force physi- (jue, d’écarter des obstacles physiques, de se prévaloir de secours et d’avantages physiques, d’agir sur la matière, de triompher des rivières, des remparts, des montagnes et des forces musculaires de l’homme ; or ce ne sont pas là les objets les plus élevés de l’esprit, et i Is n’exigent pas une intelligence de l’ordre leplus élevé. Aussi rien n’est plus commun que de rencontrer des iiommes, éminents dans cette branche, et manquant à la fois des plus nobles facultés de l’àme, inaccoutumés à la profondeur et à la liberté de pensée, dépourvus d’imagination et de goût, incapables de jouir des oeuvres du génie, et privés de largeur et d’originalité dans leurs vues sur la nature humaine et la société.

Los fonctions d’un grand général ne différonl pas beaucoup de celles d’un grand mécanicien, dont l’occupation est d’imaginer de nouvelles combinaisons des forces physiques, de les adapter à de nouvelles circonstances, et d’écarter de nouveaux obstacles. Aussi de grands généraux, au dehors de leur camp, ne sont souvent pas de plus grands hommes que mécanicien, arraché à son atelier. Dans la conversation ils sont souvent lourds. Ils ne peuvent comprendre des raisonnements abstrus et raffinés. Nous savons bien qu’il y a de magnifiques exceptions. Tel fut César, à la fois le plus grand homme de guerre et l’homme d’état le plus perspicace de son époque, tandis qu’en éloquence et en connaissance des belles lettres, il laissa presque derrière lui tous ceux qui s’étaient consacrés exclusivement à ces matières. Mais de tels cas sont rares. Napoléon, le conquérant, le héros de Waterloo, possédait sans contredit de grands talents militaires ; mais nous ne pensons pas que ses admirateurs les plus passionnés réclament pour lui une place au rang des esprits les plus éminents. Nous ne voulons pas même descendre, dans nos exemples, jusqu’à Nelson, cet homme, grand sur le pont d’un vaisseau, mais avili par des vices grossiers et qui n’eut jamais la prétention d’élargir son intelligence. Établir une comparaison sous le rapport du talent et du génie entre de tels hommes et Milton, Bacon et Shakspeare, c’est presque une insulte à ces noms illustres. Qui peut

penser à ces intelligences vraiment grandes, au rang qu’elles occupent dans le ciel comme sur la terre, à leur profonde intuition de l’âme humaine, à la nouveauté et à l’éclat de la combinaison de leurs pensées, à la vigueur avec laquelle elles maîtrisaient et soumettaient à leur but principal les matériaux infinis que la nature et la vie fournissent; qui peut penser aux formes de beauté et de grandeur transcendantes qu’elles ont créées ou qui plutôt n’étaient que les émanations de leurs propres esprits, au calme plein de sagesse qu’elles savaient allier à une imagination ardente, au pouvoir de leur voix qui fait que « malgré leur mort elles parlent encore » et réveillent l’intelligence, la sensibilité et le génie dans les deux hémisphères ; qui peut penser à de pareils hommes, et ne pas sentir l’immense infériorité de l’homme de guerre le plus heureusement doué, dont les éléments de la pensée sont les forces physiques et les obstacles physiques, et dont l’occupation est de combiner des objets du degré le plus vil auquel un esprit vigoureux puisse être occupé?

Revenons à Napoléon. Ses victoires éclatantes en Italie répandirent son nom comme un éclair dans le monde civilisé. Malheureusement elles l’entraînèrent à commettre ces aggressions manifestes et sans motifs, à tolérer cet esprit d’injustice et d’arrogance, qui ont marqué sa course postérieure et qui ont gagné du terrain à mesure que son pouvoir s’accrut. Dans sa carrière triomphante il se trouva bientôt

en contact avec des états, dont quelques-uns, comme la Toscane et Venise, avaient reconnu la République française, tandis que d’âutres, comme Parme et Modène, avaient observé une stricte neutralité. Les antiques coutumes du droit des gens, sous lesquelles de semblables états auraient trouvé un refuge, semblèrent n’avoir jamais traversé l’esprit du jeune vainqueur. Non contént de violer la neutralité de tous ces états, il s’empara du portde Livourne et ruina le commerce autrefois florissant de la Toscane; et, après avoir levé un lourd tribut sur Parme et Modène, il força ces petites puissances à lui livrer, ce qui jusqu’alors avait été regardé comme sacré, même dans les dernières extrémités de la guerre, quelques uns de leurs chefs-d’œuvre de peinture, les ornements les plus précieux de leurs capitales. Parfois on parle du bien que Napoléon a fait à l’Italie. Mais noos avons entendu prononcer son nom avec autant d’indignation là-bas qu’ici. Un Italien ne peut lui pardonner d’avoir dérobé à cette contrée ses plus belles œuvres d’art, ses trésors de gloire les plus chers, qui en ont fait une terre de pèlerinage pour les hommes de goût et de génie du monde civilisé tout entier et qui ont soutenu et consolé son orgueil au sein de la conquête et de l’humiliation. De ces abus de pouvoir, même à l’aurore de sa fortune, on aurait pu facilement conjecturer la part qu’il prendrait dans les ours d’orage qui se préparaient, lorsque le sceptre de la France cl de l’Europe devait s’offrir en quelque

sorte à la première main vigoureuse, qui aurait assez d’audace pour s’en emparer.

Après l’Italie ce fut l’Égypte qui devint la scène sur laquelle Napoléon put se déployer; l’Égypte, province du Grand Seigneur, avec lequel la France était en paix profonde et qui, conformément à des rapports d’alliance européenne établis depuis longtemps, était son allié naturel. Il semblerait que cette expédition fut conçue par Bonaparte lui-même. Ses motifs ne sont pas clairement indiqués par son biographe. Nous ne doutons pas que son but principal n’ait été la célébrité. Il choisit donc un théâtre où tous les yeux pouvaient être fixés sur lui. Il avait vu d’ailleurs que le moment d’usurper le pouvoir n’était pas encore venu en France. Pour se servir de son langage : « le fruit n’était pas encore mûr. » Il avait besoin d’un champ d’action qui attirât sur lui l’attention du monde et d’où il pùt revenir au moment opportun pour la poursuite de ses projets dans son pays. En même temps il caressait indubitablement dans son esprit, déjà enivré par le succès, l’espoir désordonné de faire sur le monde oriental une impression, qui pùt mettre sa destinée entre ses propre.8 mains et lui procurer un trône plus enviable (jue tous ceux de l’Europe. Dans sa course à travers l’Orient, il montra la même absence de justice, le même mépris de toutes les entraves à son pouvoir, que nous avons déjà signalés. Aucun moyen, du moment que le succès paraissait devoir s’on suivre,

n’était mauvais à ses yeux. Ce ne fut pas assez pour lui de se glorifier de ses triomphes au nom de la croix, ou de professer le mahométisme. Il prétendit encore à l’inspiration, à une mission divine, et voulut réunir le caractère de prophète à celui de héros. Ce fut là le commencement des grandes faiblesses et des grandes erreurs dans lesquelles il fut entraîné par cette confiance exagérée en soi-méme,qui, sous l’influence de ses succès passés et d’une flatterie démesurée, grandissait déjà au pointde devenir une espèce de démence. A son propre point dé vue, il était appelé à être l’égal de Mahomet. Sa grandeur à ses propres yeux l’aveugla sur la folie d’en imposer avec ses prétentions surnaturelles aux Turcs, qui méprisaient encore plus qu’ils n’abhorraient un chrétien, et qui l’auraient vendu comme esclave aux chrétiens, plutôt que de reconnaître un renégat comme participant à la gloire de Mahomet. Ce ne fut pas assez pour Bonaparte, dans cette expédition, d’insulter Dieu, et de faire preuve d’une impiété aussi folle que téméraire II osa même fouler aux piedsavec une égale audace les sentiments et les préceptes d’humanité. On connaît généralement le massacre de Jalîa. Douze cents prisonniers et probablement davantage, qui s’étaient rendus à Napoléon, et à qui, selon toute apparence, on avait fait quartier, furent deux jours après dirigés sur la forteresse, séparés en petits pelotons, exposés à la fusillade, et lorsque les balles avaient été impuissantes, achevés à coups de baïon-

nette. C’était là une cruauté, que ne peuvent justifier ni les lois ni les usages de la guerre, quelquebarbares qu’ils soient. C’était là l’action d’un bandit et d’un sauvage; et elle doit être réprouvée par tous les honnêtes gens qui savent apprécier et qui veulent qu’on respecte les adoucissements inspirés par le christianisme dans la conduite des hostilités de nation à nation.

Le grand événement qui prit place ensuite dans l’histoire de Bonaparte, fut l’usurpation du pouvoir suprême de l’état, et l’établissement du despotisme militaire en France. Nous n’avons pas le désir de nous étendre sur les particularités de cet acte criminel, et nous n’avons pas le moindre souci de nous assurer, si, dans cette occasion, notre héros perdit le courage et la possession de soi-même, comme on prétend que cela est arrivé. Nous nous inquiétons davantage d’exprimer notre conviction de l’ii)famie de cet outrage à la liberté et à la justice. Pour justifier ce crime, on ne peut alléguer qu’un motif. Napoléon , dit-on , saisit les rênes , parce que s’il les avait laissé échapper, elles seraient tombées dans d’autres mains. Il réduisit la France à l’esclavage, dans un moment où, si lui-même l’avait épargnée, elle aurait trouvé un autre tyran. En admettant la vérité de cette excuse, n’est-ce pas le même raisonnement que celui du voleur de grand chemin, qui dépouille et assassine le voyageur, parce qu’une autre main était sur le point de s’emparer du même

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butin, ou parce qu’un autre poignard était prêt à commettre le même acte sanguinaire? Nous savons bien que l’indignation, avec laquelle nous envisageons le crime de Napoléon, trouvera de l’écho dans peu de poitrines ; car pour la multitude un trône est une tentation à laquelle il n’y a pas de vertu capable de résister. Mais la vérité morale est immuable, au milieu de tous les raisonnements humains basés sur le sophisme, le ridicule et l’abjection, et le temps viendra où il se rencontrera une voix éloquente pour la proclamer. De tous les crimes contre la société, l’usurpation est le plus atroce. Celui qui lève une main parricide contre les droits et la liberté de son pays , qui pose le pied sur le cou de trente millions de ses concitoyens, qui concentre dans sa seule main les pouvoirs d’un puissant empire, et qui emploie les forces de cet empire, en consume les trésors, et en verse le sang comme de l’eau, pour rendre les autres nations esclaves et faire du monde sa proie, cet homme, puisqu’il réunit tous les crimes dans sa carrière sanglante, devrait être mis au ban de la race humaine, pour lui inspirer une horreur sans mélange et sans mesure, et devrait porter sur son front coupable une marque aussi infamante que celle du premier assassin venu. Nous ne pouvons penser de sang-froid à celui qui charge de chaînes tout un peuple et soumet des millions d’hommes à sa seule volonté, ni à des contrées entières placées à l’ombre de la tyrannie d’un être aussi frêle

que nous-même. Aussi, l’esprit plein d’angoisses, nous écrions-nous : Combien de temps encore un monde abject baisera-t-il le pied qui le foule? Combien de temps encore le crime trouvera-t-il un abri dans son aggravation même et dans ses excès?

Peut-être dira-t-on que nous nous enflammons d’indignation contre Napoléon, non pas tant parce qu’il fut despote, que parce qu’il devint despote par usurpation ; que nous ne semblons pas tant haïr la tyrannie en elle-même qu’une manière particulière d’y arriver. En effet, nous regardons l’usurpation comme un crime d’une noirceur toute spéciale, surtout quand il est commis, comme dans le cas de Napoléon, au nom de la liberté. Cependant nous détestons tout despotisme, usurpé ou héréditaire. A nos yeux, c’est le mal, c’est l’affront le plus grave qu’on puisse infliger à la race humaine. Mais pour le despote héréditaire nous ressentons plus de pitié que d’indignation. Nourri et élevé dans l’erreur, adoré dès le berceau, n’entendant jamais le langage hardi de la vérité, instruit à regarder la grande masse de ses semblables comme une espèce inférieure, et à concevoir le despotisme comme une loi naturelle et comme un élément nécessaire de la vie sociale; un pareil prince, à qui son éducation et sa position enlèvent presque la possibilité d’acquérir un sentiment moral sain et une vertu mâle, ne doit pas être jugé sévèrement. Tout en absolvant pourtant le despote d'upe grande part de la culpabilité qui semble s’at-

tacher d’abord à son pouvoir sans frein et sans mesure, nous n’en tenons pas moins le despotisme pour un mal maudit. Nous en avons la confiance, le moment de sa chute arrivera. Il ne peut tomber trop tôt. Voilà assez longtemps qu’il a extorqué du travailleur son gain péniblement acquis; assez longtemps qu’il a gaspillé les richesses d’une nation au profit de quelques parasites et de quelque favoris ; assez longtemps qu’il a fait la guerre à la liberté de l’esprit et qu’il a entravé le progrès de la vérité. 11 a rempli assez de prisons avec les braves et honnêtes gens et assez versé le sang des amis de leur pays. Que sa fin arrive ! Elle ne peut venir trop tôt.

Nous avons ainsi suivi Bonaparte jusqu’au moment de sa prise de possession du pouvoir suprême. Ceux qui s’étaient associés à lui pour renverser le gouvernement du Directoire, essayèrent de contenir dans de certaines bornes l’autorité du premierConsul qui allait prendre sa place. Mais il les repoussa avec indignation. Il tenait l’épée, et avec «e talisman non- .sculementil intimida les égoïstes, mais il tint dan.s l’assujétissement et réduisit au silence les patriotes, qui comprirent trop clairement qu’on ne pouvait la lui arracher qu’en renouvelant les horreurs de la Révolution. — Noos allons maintenant passer en revue quelques uns des moyens, par lesquels il consolida son pouvoir et l’éleva jusqu’à la dignité impériale. Nous les envisageons comme des indices bien plus importants de son caractère que ses campagnes

consécutives, auxquelles par conséquent nous n’accorderons que peu d’attention.

Une de ses premières mesures pour donner de la stabilité à son pouvoir fut certainement sage et évidemment dictée par sa situation et son caractère. S’étant emparé de la première dignité de l’état par la force militaire, et s’appuyant sur une soldatesque dévouée, il ne se trouva pas dans la nécessité de se lier à l’un des partis qui avaient déchiré son pays ; c’eût été un vasselage devant lequel son esprit dominateur se serait difficilement humilié. Sa politique et son amour de l’autorité lui suggérèrent l’idée d’employer indistinctement tous les chefs de parti ; et la plupart de ceux-ci étaient devenus si égoïstes et étaient tellement découragés de la marche désastreuse de la Révolution , qu’on les trouva tout disposés à rompre avec leurs anciens attachements et à partager les dépouilles de la République avec un maitre. Il adopta donc un système d’indulgence large, dont les émigrés mêmes ne furent pas exclus, et il eut la satisfaction de voir presque tous les hommes de talent, que la Révolution avait fait surgir, se liguer en faveur de la réalisation de ses plans. Grâce aux hommes capables, qu’il appela à son aide, les finances et l’administration de la guerre, qui étaient tombées dans une confusion de nature à entrainer la ruine de l’état, furent bientôt remises en bon ordre, et l’on pourvut aux ressources et aux forces nécessaires pour réparer les dé-

faites et les désastres récents des années françaises.

Ceci nous amène à faire mention d’un autre moyen très important et très cffîcace par lequel Napoléon assura et renforça son pouvoir. Nous voulons parler de la brillante campagne qui suivit immédiatement son élévation au consulat et qui rendit à la France l’ascendant qu’elle avait perdue pendant son absence. Du succès dans cette conjoncture dépendait entièrementsa fortunepour l’avenir. Ce futdans cette campagne qu’il se montra le digne rival d’Hannibal. L’énergie qu’il déploya en faisant passer les Ali)es à une armée suivie de cavalerie, d’artillerie et de tout l’attirail indispensable, et cola à travers des défilés fréquentés seulement par les chasseurs de chamois, nés et élevés au milieu des glaciers et des neiges éternelles, causa une impression qu’il désirait répandre avant tout, l’impression de sa supériorité aussi bien vis-à-vis de la nature que vis-à-vis de l’opposition des hommes. Cette entreprise sous un certain rapport fut d’un terrible présage pour l’Europe. Elle prouva qu’il exerçait sur l’esprit de .ses soldats un prestige, dont on ne pouvait calculer les effets. La conquête du St. Bernard par une armée française flatta la vanité de la nation; mais une chose plus merveilleuse encore, ce fut le pouvoir du général d’inspirer à cette armée assez de force, de confiance, de résolution et de patience pour pouvoir accomplir son œuvre. La victoire d(i Marengo, remportée, par un de ces accidents de la guerre, au

moment même où elle paraissait perdue, assura à Bonaparte la domination qu’il convoitait. La France qui, dans sa folie, avait placé son bonheur dans la conquête, sentit alors que la gloire de ses armes ne pouvait être sauve que dans les mains du premier Consul; tandis que la soldatesque, qui tenait le sceptre à sa disposition, fut de plus en plus tout à fait satisfaite de voir le triomphe et le butin s’attacher à ses drapeaux.

Un autre moyen important et essentiel d’affermir et de renforcer son pouvoir, ce fut le système d'espionnage, appelé la police, qui, sous le Directoire, avait reçu un développement digne de ces amis de la liberté, mais qui était destinée à être perfectionnée par la sagesse de Napoléon. On dirait que le despotisme, profitant de l’expérience des temps passés, a déployé toute son habileté et toutes ses ressources pour former la police française, et a inventé un instrument, qui ne sera jamais surpassé, pour étouffer les plus faibles aspirations de mécontentement et enchaîner toute libre pensée. Ce système d’espionnage (nous sommes fier de n’avoir pas de mot anglais pour cette infernale machine) à la vérité a été mis en pratique sous toutes les tyrannies. Mais il eut besoin de la ruse de Fouché et de la vigueur de Bonaparte pour dévoiler toute sa puissance. D’après l’expression de notre auteur, « il pénétra dans toutes les ramifications de la société; » c’est-à-dire, que tout homme de la moindre importance avait l’œil

d’un espion sur lui. Il était surveillé chez lui aussi bien qu’à l’étranger, dans le boudoir et au théâtre, dans les maisons publiques etdans les maisons de jeu; et ces derniers repaires ne fournissaient pas à la police un petit nombre d’agents aux yeux d’Argus. Il y avait des oreilles ouvertes dans toute la France, pour saisir au passage les chuchotements des mécontents ; on aurait dit une puissance du mal cherchant à rivaliser en omniprésence et en invisibilité, avec l’intervention bienfaisante de la Divinité. De tous les instruments de tyrannie, c’est bien le plus détestable. Il répand du froid sur les relations sociales; il resserre les cœurs; il infecte et obscurcit les esprits par des jalousies et des craintes mutuelles; et il réduit en système une dissimulation méticuleuse, subversive de la force et de la fermeté de caractère. Il y a cependant, à notre avis, quelque chose de consolant à apprendre que les tyrans sont en proie à la méfiance, aussi bien que les nations qu’ils ont enlacées dans ce funeste réseau, qu’ils ne peuvent se confier même en leurs propres espions, et qu’ils doivent au contraire veiller sur la machine que nous venons de décrire, de peur qu’elle ne se retourne contre eux. Bonaparte, à la tète d’une armée, offre un tableau brillant; mais Bonaparte, commandant une horde de mouchards, forcé de soupçonner et de craindre ces vils instruments de sa puissance, contraint de les subdiviser en bandes et de recevoir journellement des rapports de chacune d’elles, de manière à pouvoir

recueillir la vérité, en mettant dans la balance leurs témoignages respectifs et en les évaluant ainsi ; Bonaparte, occupé de cette façon, n’est rien moins qu’imposant. 11 ne faut pas une grande élévation dépensée pour envisager avec mépris une pareille besogne ; et nous retrouvons, dans l’inquiétude et la dégradation qu’elle présuppose, le commencement de cette expiation à laquelle la tyrannie ne peut échapper.

Il y a un autre moyen, par lequel le premier Consul défendit son autorité, qui ne peut causer d’étonnement. Qu’il devait enchaîner la presse, bannir ou emprisonner les éditeurs opiniâtres, soumettre les journaux et les productions plus importantes des lettres, à une censure jalouse, cela va de soi. La liberté d’écrire et le despotisme sont des ennemis si implacables, qu’il est difficile de blâmer un tyran parce qu’il ne fait aucune concession à la presse. Il ne peut point en faire. Agir autrement pour lui, ce serait aussi raisonnable que d’aller choisir un volcan pour y asseoir son trône. A moins de vouloir sa chute, c’est une nécessité qui pèse sur lui de réprimer l’expression hardie et honnête de la pensée. Mais cette nécessité, c’est lui-même qui l’a choisie. Que l’infamie retombe donc en partage à cet homme, qui s’empare d’un pouvoir, qu’il ne peut soutenir, sans condamner l’esprit à un vaste système d’esclavage et sans métamorphoser la presse, ce grand organe de la vérité, en un instrument de tromperie et d’avilissement publics.

Nous passons maintenant à un autre moyen, encore pire que le dernier, employé par Napoléon pour écarter les obstacles à son pouvoir et à son ambition. C’est la terreur qu’il répandit par sa sévérité au moment même de s’attribuer la puissance impériale. Le meurtre du duc d’Enghien, Napoléon chercha à le justifier en alléguant qu’il fallait frapper de crainte les Bourbons, qui, à ce qu’il disait, complotaient sa mort. Ce peut avoir été un motif; nous avons en effet raison de penser qu’il était menacé d’assassinat à cette époque. Mais nous croyons cependant plutôt que son but fut de forcer à acquiescer à ses vues l’opposition qui, il le savait bien, s’éveillerait dans plus d’une poitrine, à l’aspect du renversement des formes républicaines, et de la prise de possession déclarée de la dignité impériale. Il y a eu des moments où Bonaparte a désavoué le meurtre du duc d’Engbien. Mais qui d’autre aurait pu en être la cause? Ce meurtre porte la marque intime de son auteur. La hardiesse, la décision, la rapidité accablante du crime, tout indique infailliblement à l’âme par qui il fut conçu. Nous croyons que ce qui a poussé Napoléon à le commettre, c’est l’idée qu’un pareil acte frapperait la France et l’Europe d’étonnement et de stupeur, et le montrerait l>rét à répandre n’importe quel sang, à balayer n’importe quel obstacle, pour se frayer un chemin au pouvoir absolu. II est certain que le meurtre ouvert du duc d’Enghien et les assassinats justement

soupçonnés de Pichegru et de Wright causèrent un effroi tel qu’on n’en avait pas ressenti auparavant. Aussi tandis que, dans des occasions antérieures, quelques faibles aspirations de liberté s’étaient fait entendre au sein des corps législatifs, une seule voix, celle de Carnot, s’éleva contre le projet de ceindre le front de Bonaparte de la couronne impériale et de coucher la France à ses pieds, comme une victime sans défense.

Il nous reste encore à examiner d’autres moyens mis en pratique par Bonaparte pour édifier et consolider son pouvoir, moyens d’un caractère différent de ceux que nous avons mentionnés jusqu’ici et que pour ce motif nous ne pouvons passer sous silence. L un d’eux fut le concordat, qu’il extorqua du Pape et qui eut pour but avoué le rétablissement de la religion catholique en France. Nos préjugés religieux n’exerceront aucune influence sur le jugement que nous allons porter sur cette mesure. Nous n’avons aucune objection à y faire, en tant que restauration d’un culte que nous condamnons pour bien des raisons. Mais ici nous l’envisageons simplement comme un instrument politique, et, sous ce rapport, elle ne semble pas une preuve de sagacité de Bonaparte. Elle sert à nous confirmer dans ce sentiment, que d’autres parties de son histoire nous communiquent, c’est qu’il ne comprit pas le caractère particulier de son époque, ni la politique particulière et originale qu’elle réclamait. Toujours il eut

recours aux moyens vulgaires du pouvoir, bien que l’époque sans précédents dans laquelle il vivait, exigeât un système de conduite, de nature à mettre enjeu des combinaisons inusitées, et à faire jaillir de nouvelles sources d’action. Parce que les vieux gouvernements avaient rencontré un appui commode dans la religion. Napoléon s’imagina que c’était un accessoire et un support nécessaires à sa domination, et il résolut de la restaurer. Mais dans ce moment-là il manquait en France de fondations pour un établissement religieux, capable d’imprimer de la vigueur et un caractère sacré au pouvoir suprême. Comparativement à d’autres temps, il n’y avait pas de foi, pas de sentiment de dévotion, et, qui plus est, pas de dispositions superstitieuses propres à prendre leur place. Le moment de la réaction du principe religieux n’était pas encore arrivé ; et, pour le retarder, il eût été difficile d’imaginer un moyen plus convenable que celte sollicitude caressante déployée pour l’Église par Bonaparte, le musulman de fraîche date, lui, qui était connu pour son dédain de la foi ancienne, et qui n’avait d’autre culte dans le cœur que le culte de soi-mème. Au lieu de réduire la religion à servir de soutien à l’état, il était impossible qu’un tel homme y mît la main sans lui faire perdre la faihle influence qu’elle exerçait encore sur le peuple. Personne n’était assez ignorant pour être la dupe du premier Consul dans celte circonstance. Hommes, femmes, enfants.

tous savaient très-bien qu’il jouait le rôle d’un jongleur. Il n’y avait pas d’association religieuse compatible avec son caractère et son gouvernement. C’était une preuve frappante de la vanité exagérée de Bonaparte, et de son ignorance des principes les plus élevés de la nature humaine, que son espoir de faire revivre et de tourner à son profit l’ancienne religion , et sa chimère de croire qu’il aurait pu, au besoin, en créer une nouvelle. « Si le Pape n’avait jamais existé auparavant, il aurait été crée pour la circonstance » , tels étaient les discours de ce charlatan politique ; comme si les opinions et les sentiments religieux étaient choses à fabriquer au moyen d’un décret consulaire. D’anciens législateurs, en adoptant les superstitions populaires et enracinées et en sympathisant avec elles, avaient été capables de les enrôler au service de leurs institutions. Ils avaient été assez sages pour construire leurs assises sur une foi préexistante, et pour s’y conformer soigneusement. Bonaparte, dans un pays d’incrédulité et d’athéisme, et quoique incapable de s’abstenir de sarcasmes à l’égard du système qu’il patronait, fut assez faible pour croire qu’il pouvait le métamorphoser en un appui solide de son gouvernement. Il est hors de doute qu’il se félicita des conditions qu’il avait arrachées au Pape, et qui n’avaient jamais été concédées aux plus puissants monarques. Il oubliait que son succès apparent était la déroute de ses plans ; car précisément parce qu’il séparait l’Église de son pontife

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suprême, et qu’il se mettait visiblement à sa tète, il brisait le seul lien qui pût donner de l’influence à cette Église. Celle-ci perdit dans la même proportion son pouvoir sur l’opinion et les consciences. Elle devint un vulgaire ressort d’état, méprisé par le peuple, et ne servant qu’à manifester les vues ambitieuses de son maître. Aussi les évêques français refusèrent-ils en général de conserver leurs dignités sous ce nouveau chef ; ils préférèrent l’exil au sacrifice des droits de l’Église, et laissèrent après eux, parmi les membres les plus zélés de leur communion, un éloignement passionné pour le Concordat. Il eût été heureux pour Napoléon d’avoir abandonné le Pape et l’Église à eu.x-mèmes. Tantôt en reconnaissant le Pontife romain et en se servant de lui, tantôt en l’insultant et en l’avilissant, il e.xaspéra une grande partie de la chrétienté, s’attira de ce côté la flétrissure d’impiété et réveilla contre lui une haine religieuse, qui contribua pour une grande mesure à sa chute.

Comme un autre moyen employé par Bonaparte pour donner de la force et de la considération à son gouvernement, nous pouvons mentionner la grandeur des travaux publics, qu’il commença à entrej)rendre pendant son consulat, et qu’il continua après son avènement à la dignité impériale. Ces cho.ses-là éblouirent la France, et encore aujouid’hui elles remplissent les voyageurs d’admiration. Si nous pouvions les séparer de son histoire, et s’il

ne restait pas d’autres indices de son caractère, indubitablement nous l’honorerions du titre de souverain bienfaisant; mais liées qu’elles sont à tout le reste, elle ne peuvent modifier que fort peu et même pas du tout notre jugement sur lui, comme un usurpateur avide de pouvoir et sans principes. Paris fut le principal objet de ces travaux publics ; et certainement nous ne devons pas nous étonner de voir celui qui tendait à la domination universelle, s’efforcer d’améliorer et d’embellir la métropole de son empire. C’est l’ordinaire des despotes d’ètre prodigues de dépenses en faveur de la résidence royale et du siège du gouvernement. Les voyageurs en France, aussi bien que dans plusieurs contrées du continent, sont frappés et affligés du contraste entre les magnificences de la capitale, d’un côté, les murs de terre des villages et l’insignifiance de la province, de l’autre. Bonaparte avait du reste un motif spécial pour décorer Paris, car jPam est la France, ox\ l’a observé bien souvent; et en se conciliantla vanitéde la grande cité, il s’assurait l’obéissance du pays tout entier. Les améliorations intérieures si vantées de Napoléon méritent à peine d’étre citées , si nous comparons leur influence avec l’effet produit par ses mesures publiques. La conscription, qui arracha à l’agriculture ses travailleurs les plus efficaces, et le système continental, qui ferma tous les ports et annihila le commerce de l’empire, desséchèrent et épuisèrent la France à un point tel, que ni les stimulants artifi-

ciels dont il dota l’industrie, ni les splendides projets qu’il conçut, n’y apportèrent aucune compensation. Le plus admiré peut-être de tous ses travaux publics est la route du Simplon; tous les voyageurs sont d’accord pour la qualifier de merveilleuse. Mais il ne doit pas nous étonner, que celui qui aspirait à une domination sans bornes, cherchât à établir des communications entre les différentes provinces deson empire. Il ne doit pas nous étonner, que celui qui avait escaladé les glaciers du St. Bernard, souhaitât vivement un passage plus commode pour lancer ses troupes en Italie. Et il n’est pas très prodigieux non plus, qu’un souverain qui disposait des revenus de l’Europe et qui vivait à une époque où le génie civil était parvenu à un degré de perfection inconnu auparavant, accomplit une entreprise plus hardie queses prédécesseurs. Nous ajouterons d’ailleurs que Napoléon doit partager avec Fabbroni la gloire de la route du Simplon ; car enfin c’est plus en réalité au génie de l’inventeur et du constructeur qu’on doit cette route, qu’à la volonté de celui qui l’a commandée.

Il y a cependant un grand travail qui fournit à Bonaparte un juste titre à la reconnaissance de la postérité et qui lui donne droit à un renom honorable. Nous voulons parler du nouveau code de lois, qui fut donné à la France sous ses auspices. On a du reste exagéré sa participation à cette œuvre d’une manière injuste et ridicule. Parce qu’il assista

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aux réunions du Conseil d’état auquel elle avait été assignée, et qu’il suggéra quelques idées utiles et lumineuses, il a été loué, comme si par la force miraculeuse de son génie, il avait fait surgir tout un nouveau code de lois. La vérité est qu’il employa à ce travail, comme il devait le faire, les jurisconsultes les plus éminents de l’empire; et il n’est pas moins vrai, que ces savants ne peuvent pas prétendre à une grande originalité; car, comme notre auteur l’observe, le code en question « ne renferme qu’un petit nombre de particularités qui différencient ses principes de ceux du droit romain. « En d’autres termes, ils préférèrent être sages plutôt que novateurs. Quoiqu’il en soit, Bonaparte mérite d’être grandement vanté pour l’intérêt qu’il prit à la chose, pour l’impulsion qu’il sut donner à ceux à qui elle avait été confiée, et pour le temps et la réflexion qu’il y consacra, au milieu des soucis du gouvernement d’un vaste empire. Que son ambition l’ait poussé à ce travail, nous n’en doutons pas. Il s’était proposé d’entrelacer les lauriers de Justinien à ceux d’Alexandre. Mais nous ne voulons pas chercher querelle à l’ambition, quand elle est assez sage pour se consacrer au bonheur du genre humain. Dans cette circonstance, il prouva qu’il avait jusqu’à un certain point l’intelligence de la vraie gloire; et nous estimons d’autant plus cet exemple, qu’il se présente presque isolé dans son histoire. C’est avec aversion que nous envisageons le conquérant, l’usur-

pateur, le spoliateur de royaumes, le despote insatiable, et dans tous ces caractères nous retrouvons une véritable vulgarité d’esprit. Mais lorsque nous le considérons comme une source de justice pour un vaste empire, nous reconnaissons en lui une certaine ressemblance avec la Divinité, qui est juste et bienfaisante, et c’est avec joie que nous le louons d’avoir conféré à une nation un des plus grands dons qu’il soit permis à l’homme d’accorder. Ç’a été cependant le malheur de Bonaparte, ç’a été une malédiction jetée sur lui à cause de ses crimes, qu’il ne pût toucher à rien sans y laisser, comme une marque, la tache du despotisme. Son usurpation lui ôta le pouvoir de légiférer avec magnanimité , chaque fois que son propre intérêt était enjeu. Il put pourvoir à l’administration de la justice entre les individus, mais non entre le citoyen et le chef du gouvernement. Les délits politiques, la véritable catégorie d’offenses qui devrait être soumise au jury, furent privés de ce mode de jugement. Les jurys étaient bien appelés à prononcer dans les autres affaires criminelles ; mais il leur fut refusé de s’interposer entre le despote et les sujets infortunés , qui pouvaient être l’objet de ses soupçons. Ces prévenus étaient traduits devant « des cours spéciales, investies d’un caractère semi-militaire, » agents tout disposés à d’injustes poursuites, et seulement attentifs à couvrir de formes légales les desseins meurtriers du tyran.

Après avoir ainsi passé en revue quelques uns

des moyens par lesquels Bonaparte consolida et étendit son autorité, nous allons maintenant le voir s’avancer vers ce trône impérial, sur lequel il avait depuis longtemps fixé ses regards avides. La France, alternativement tenue en respect ou fascinée par les influences que nous avons décrites, abandonna enfin à jamais, par des actes publics et délibérés, sans la moindre tentative ni apparence d’opposition, ses droits, ses libertés, scs intérêts et sa souveraineté, à un maitre absolu et à sa postérité. Ainsi périrent le nom et les formes de la République. Ainsi s’évanouirent les espérances des amis de l’humanité. L’air, qui peu d’années auparavant retentissait des clameurs d’un grand peuple secouant ses chaînes, et réclamant ses droits innés à la liberté , résonna maintenant des cris serviles de longue vie à un usurpateur taché de sang. Il y eut bien à la vérité de généreux esprits, de vrais patriotes, comme notre La Fayette, qui quittèrent la France. Mais en petit nombre et dispersés, on les laissa répandre en secret des larmes de douleur, d’indignation et de désespoir. Par ce misérable et désastreux dénouement de sa révolution, la nation française non seulement abdiqua ses propres droits, mais attira à la cause de la liberté des reproches, que les années n’ont pu effacer. C’est un souvenir plus pénible pour nous, que tous les malheurs dont la France inonda l’Europe, et que l’amertume de ses propres souffrances, lorsque l’heure de l’expiation sonna pour elle. Les

champs quelle a ravagés se sont couverts de nouveau d’épis ondoyants ; les gémissements qui firent explosion dans ses villes et dans ses villages, lorsque ses plus braves enfants périrent par milliers et par dizaines de mille au milieu des neiges de la Russie, ces gémissements, la mort les a fait cesser, et sa population décimée s’est renouvelée. Mais les blessures qu’elle a infligées à la liberté par des crimes commis au nom sacré de celle-ci, et par l’esprit d’abjection avec lequel cette sainte cause fut désertée, ces blessures-là sont encore fraîches et saignantes. Non seulement la France se soumit elle-même à un tyran, mais qui pis est, elle a fourni partout à la tyrannie de nouvelles excuses et de nouveaux arguments, et elle lui a donné l’effronterie de prêcher ouvertement, à la face du ciel, la doctrine impie du pouvoir absolu et de la soumission sans bornes.

Voilà donc maintenant Napoléon Empereur des Français. Celui qui n’a pas une connaissance profronde de la nature humaine, s’imaginera qu’un pareil empire, dont les frontières s’étendaient alors jusqu’au Rhin, pouvait satisfaire môme un ambitieux. Mais Bonaparte obéissait à cette loi de progression, à laquelle les esprits les plus éminents sont particulièrement assujettis; et par l’acquisition son esprit de domination s’enflamma au lieu de s’apaiser. Depuis longtemps il se proposait la conquête de l’Europe et du monde; et le titre d’Empereur ne fit que donner plus d’intensité à ce dessein. Si nous ne

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craignions, en nous répétant, d’affaiblir la conviction que nous désirons communiquer avant tout, nous nous appesantirions sur l’énormité du crime impliqué dans le projet d’empire universel. Napoléon connaissait parfaitement le prix qu’il fallait payer pour l’élévation qu’il convoitait. Il savait que le chemin pour y arriver devait passer au-dessus des cadavres de millions d’hommes blessés et tués, audessus d’amas putréfiés de ses semblables, au travers de champs ravagés, de ruines fumantes, de villes dévastées. Il savait que ses pas seraient accompagnés des gémissements de mères rendues veuves et d’orphelins mourant de faim, d’amis privés de leurs amis ou d’amants livrés au désespoir ; et que, indépendamment de cette accumulation de malheurs, il produirait un nombre non moins égal de crimes, en multipliant indéfiniment les instruments et les complices de ses fraudes et de ses rapines. Il connaissait donc le prix de son ambition et il se décida cependant à le payer. Mais nous ne voulons pas insister sur un point, dont peu, très-peu de personnes ont jusqu’à présent l’intelligence ou le sentiment. Aussi pour le moment laissons le côté moral de l’entreprise et examinons la à un autre point de vue, qui est d’une grande importance pour pouvoir apprécier à leur juste valeur ses titres à l’admiration. Nous allons nous enquérir de la nature et de l’opportunité des mesures et de la politique qu’il adopta, pour venir à bout de subjuguer l’Europe et le monde.

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Nous savons bien que cette discussion peut nous attirer le reproche d’excessive présomption. On dira peut-être que des personnes, qui n’ont jamais eu accès dans les secrets des cabinets, et qui n’ont jamais pris part aux affaires publiques, ne sont pas les meilleurs juges de la politique d’un homme tel que Napoléon. Nous n’avons pas la prétention d’en disconvenir. Nous reconnaissons les désavantages de notre position, et nous n’entreprendrons pas de polémique avec nos lecteurs pour scruter la solidité de nos opinions. Mais nous dirons que, malgré notre éloignement, nous n’avons pas été observateur indifférent des grands événements de notre époque , et que, tout en ayant conscience d’étre exposé à de nombreuses erreurs, nous avons la conviction profonde de la pureté intime de nos vues. Nous énoncerons donc sans réservée notre pensée : oui, la politique de Napoléon manqua de sagacité, et lui-même prouva, comme nous l’avons déjà suggéré plus haut, qu’il était incapable de comprendre le caractère et de répondre aux exigences de son époque. Son système consistait dans la répétition des vieux moyens, mis en œuvre lorsque la situation du monde était toute neuve. Le glaive et la police , qui lui avaient suffi pour réduire la France en esclavage, n’étaient pas les seules influences nécessaires pour la réalisation de ses desseins vis-à-vis de la race humaine. Il fallait découvrir ou inventer d’autres ressources ; et le génie indispensable pour leur donner naissance.

ne fut pas, pensons-nous, le lot de Napoléon.

Les circonstances, dans lesquelles Napoléon aspira à la domination universelle, différaient sous plus d’un rapport de celles où les précédents conquérants s’étaient trouvés placés. Il avait été aisé pour Rome, après avoir subjugué les royaumes, de les réduire en pi ovinces et de les gouverner par la force ; car à cette époque les nations n’étaient rattachées entre elles par aucun lien. Elles avaient peu de communication les unes avec les autres. Des différences d’origines, de religion, de coutumes, de langage, d’organisation de la vie militaire, différences aggravées encore par des guerres longues et féroces , et par l’absence générale de civilisation , empêchaient une action commune, et s’opposaient, pour ainsi dire, à ce qu’elles prissentintérètau sort les unes des autres. L’Europe moderne, au contraire, formait un ensemble d’états civilisés, étroitement unis par le commerce, par les lettres, par une croyance commune, par des échanges dépensées et de perfectionnements, et par une politique , qui depuis des siècles s’était proposé , pour but principal, l’établissement d’un équilibre des puissances, propre à garantir l’indé-^ pcndance respective des nations. Sous toutes ces influences l’esprit humain avait fait de grands progrès ; et en réalité la Révolution française n’avait été que le résultat d’un réveil et d’un développement sans précédents des facultés humaines, et d’un accroissement de force et d’intelligence, chez une classe de

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citoyens bien plus considérable que l’on n’avait jamais vu y participer à aucune période antérieure. Le véritable pouvoir que maniait Napoléon pouvait être attribué à un enthousiasme généreux dans son principe, et manifestant une tendance du monde civilisé vers de meilleures institutions. Il est évident que les plans surannés de conquête et les maximes d’époques relativement barbares, ne convenaient pas à un pareil état de société. Un ambitieux aurait dû se frayer son chemin, en s’appuyant sur les nouvelles impulsions, sur les nouveaux mobiles du monde. L’existence d’une vaste puissance maritime comme l’Angleterre, qui, par sa domination sur l’océan et son immense commerce, se mettait en rapport avec chaque espèce de société, et qui en même temps jouissait de l’avantage digne d’envie de posséder les institutions les plus libres de l’Europe, était par elle-même un motif suffisant pour modifier la politique, au moyen de laquelle un État pouvait espérer alors de se placer à la tête des nations. Hé bien ! ce caractère, cette influence particulière de l’Angleterre, Bonaparte ne sembla jamais capable de la comprendre; et les mesures violentes, par lesquelles il essaya de briser les antiques rapports de ce pays avec le continent , leur donnèrent une force nouvelle, en ajoutant aux liens de l’intérêt ceux de la sympathie , d’une souffrance et d’un danger communs.

La force et la corruption, tels forent les grands ressorts de Napoléon, et il les mit en œuvre sans

déguisement et sans réserve, ne s’inquiétant pas de savoir combien il outrageait et combien il armait contre lui-même les sentiments de moralité et de na~ tionalité de l’Europe. Sa grande confiance, il la plaçait dans l’esprit militaire et dans l’énergie de la France. Faire de la France une nation de soldats, ce fut le premier et le principal but de sa politique ; et en cela il réussit. A la vérité la révolution n’avait pas peu contribué à préparer ce résultat pour le mettre entre ses mains. Pour le compléter, il introduisit un système national d’éducation ayant pour fin de dresser la jeunesse française tout entière à la vie militaire, de familiariser l’esprit avec cette destination dès l’àge le plus tendre, et d’associer l’idée de gloire presque exclusivement à la carrière des armes. La conscription donna pleine satisfaction à ce système; car tous les jeunes gens de l’empire ayant raison d’aller au devant de cette espèce de sommation d’entrer dans l’armée, le premier objet de l’éducation fut naturellement de les rendre aptes à figurer sur les champs de bataille. Les honneurs publics accordés au talent militaire, et une impartialité rigoureuse à conférer des promotions au mérite, de telle sorte que la naissance, quelque obscure qu’elle pût être, ne fût jamais une barrière à ce que l’on regardait comme les dignités les plus élevées en Europe, enflammèrent l’ambition du peuple entier et l’entraînèrent exclusivement vers les camps. Il est vrai que la conscription en décimant d’une manière si terrible les rangs

de la jeunesse, et en semant l’anxiété cl la douleur sous tous les toits, la France la ressentit cruellement. Mais Napoléon connaissait bien la race qu’il s’était donné pour mission de dresser ; et par l’éclat de la victoire, par le titre de Grand Empire, il réussit pour un temps à lui faire oublier les privations domestiques les plus pénibles, et cette coupe réglée, sans exemple, d’étres vivants. Voilà comment il s’assura, ce qu’il considérait comme son plus essentiel instrument de domination, une grande force militaire. Mais, d’un autre côté, les stimulants que dans ce but il était forcé de fournir continuellement à la vanité française, l’ostentation avec laquelle on faisait retentir dans le monde l’invincible puissance de la France, et le langage hautain, vantard, qui devint le trait le plus frappant de ce peuple enivré, exaspérèrent aussi continuellement l’esprit national et l’orgueil de l’Europe, et implantèrent dans tous les cœurs une haine profonde pour ce nouvel et insolent empire, une haine qui n’attendit qu’un moment favorable pour lui faire payer avec intérêts la dette de l’humiliation.

La condition de l’Europe s’opposait, selon nous, à l’établissement d’une monarchie universelle par la force purement matérielle. Le glaive, malgré son importance, n’avait plus alors à jouer qu’un rôle secondaire. La véritable marche à suivre par Napoléon nous semble avoir été indiquée non seulement par l’état de l’Europe, mais par les moyens dont la France au commencement de sa révolution avait re-

connu le plus l’efficacité. Il aurait dû s’identifier avec quelques grands intérêts, quelque grande opinion, ou quelques grandes institutions, et par là il aurait pu se rallier un vaste parti dans chaque nation. Il aurait dû au moins se ménager un motif spécieux contre tous les vieux établissements. Faire contraste de la manière la plus frappante et la plus avantageuse avec les précédents gouvernements, telle aurait dû être la clé de sa politique. Il se serait placé ainsi à la tête d’un nouvel ordre de choses, qui aurait porté l’apparence d’une amélioration de l’état social. Et le renversement des formes républicaines n’empêchait pas d’adopter ce plan de conduite, ou toute autre qui lui aurait attiré la sympathie des masses. Il aurait pu encore tirer entre son propre mode d’administration et celui des autres états une arge ligne de démarcation, de façon à rejeter les vieilles dynasties dans l’ombre. Il aurait pu repousser l’ancien faste et l’ancienne étiquette, se distinguer par la simplicité de ses institutions, et faire valoir le soulagement qu’il procurait à son peuple, en le débarrassant du fardeau des prodigalités du luxe d’une cour. Il aurait pu insister sur le grand bienfait qui était résulté pour la France de l’introduction de lois uniformes, qui protégeaient également toutes les classes de citoyens ; et il aurait pu s’engager virtuellement à effacer les inégalités féodales qui défigurent encore l’Europe. Il aurait pu s’appuyer sur les changements favorables à introduire dans le ré-

gime de la propriété, en abolissant les substitutions qui lui apportaient des entraves, les droits de primogéniture et les privilèges exclusifs d’une aristocratie arrogante. Il aurait pu rencontrer assez d’abus pour le redressement desquels il se serait posé en champion. En devenant ainsi le moteur de nouvelles institutions, qui auraient amené le transfert du pouvoir dans des mains nouvelles , et auraient présenté au peuple une amélioration réelle de condition , il aurait pu attirer partout sous son étendard les hommes hardis et entreprenants, et il aurait pu désarmer les préjugés nationaux dont il devint la proie. La révolution était encore le véritable ressort du pouvoir. En un mot. Napoléon vivait à une époque, où seul il aurait pu établir une espèce de contrôle durable et universel sur les principes et les institutions de n’importe quelle nature, auxquels il aurait paru se dévouer.

Mais il était impossible pour un homme comme Napoléon d’adopter, et peut-être même de concevoir, un plan tel que celui qui vient d’être tracé; un pareil plan en effet était entièrement en opposition avec ce principe d’égoïsme, de confiance en soi-même, de personnalisme exagéré, qui formait le trait le plus saillant de son esprit. Il se croyait capable, non seulement de conquérir des nations, mais de les contenir par la crainte et l’admiration que son caractère propre inspirerait; et il préférait ce frein à tout autre. Une domination indirecte, un contrôle sur les nations au

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raoycn d’institutions, de principes, ou de préjugés, dont il aurait été seulement l’apôtre et le défenseur, était entièrement incompatible avec cette véhémence de volonté, cette passion d’étonner le genre humain, et cette conviction de sa propre invincibilité, qui étaient ses sentiments essentiels , et qui faisaient de la force l’instrument favori de son autorité. Il préféra être le principal, le palpable, l’unique lien de son empire ; voir son image réfléchie dans chaque établissement ; être le centre , vers lequel tous les rayons de gloire devaient converger et duquel toute impulsion devait partir. Par suite de cet égoïsme, il ne songea jamais à s’accommoder à la condition morale du monde. Le glaive fut son arme favorite et il s’en servit sans dissimulation. Il insulta les nations aussi bien que les souverains. Il ne chercha pas à dorer leurs chaînes, ni à rendre le joug moins rude à leurs cous. L’excès de ses exactions , l’audace de ses prétentions et le langage insolent avec lequel il traita l’Europe en vassale du grand empire, montrèrent qu’il comptait régner , non seulement sans s’associer aux intérêts, aux préjugés, aux sentiments nationaux des hommes, mais même en les bravant tous.

Il serait aisé d’indiquer une foule de circonstances dans lesquelles il sacrifia la seule politique qui aurait pu lui donner la supériorité, à la persuasion que sa grandeur propre pouvait plus que contrebalancer toutes les oppositions suscitées par sa violence. A

une époque où le christianisme exerçait quelque influence, il fallait certainement montrer jusqu’à un certain point du respect pour les convictions morales de la société. Mais Napoléon se crut en état de faire encore plus que lutter contre les instincts et les sentiments moraux de notre nature. Il se crut capable de couvrir les actes les plus horribles de la splendeur de son nom, et d’arracher même des applaudissements pour ses crimes par l’éclat de ses succès. Il ne se donna pas la peine de se concilier l’estime. A ses propres yeux il était plus puissant que la conscience ; et voilà comment il tourna contre lui-même le pouvoir et le ressentiment de la vertu, dans toutes les poitrines où ce principe divin trouvait encore un asile.

C’est encore par l’égoïsme, qu’il se montra si soucieux de remplir les trônes de l’Europe d’hommes portant son propre nom, et de multiplier partout des images de lui-même. Au lieu de placer à la tète des pays conquis des hommes capables, choisis dans leur sein, qui, en soutenant de meilleures institutions, se seraient attiré la faveur de la grande masse du peuple, et qui, par leur hostilité pour les vieilles dynasties, auraient rattaché leur fortune à la sienne, il donna pour chefs aux nations des hommes tels que Jérome et Murat. Il répandit ainsi la jalousie de sa puissance, tout en lui imprimant peu de sécurité. En effet aucun des princes de sa création, quelque bien disposé qu’il fût, n’eut la permission de s’iden-

tilier avec ses sujets , et de prendre racine dans le cœur du public ; mais ils furent forcés d’agir, ouvertement et sans déguisement, comme des satellites et des préfets de l’Empereur des Français ; ils n’acquirent ainsi aucune influence sur leurs sujets et à l’heure du danger de leur maître, ils ne purent lui apporter aucun secours vigoureux. Dans aucune de ses dispositions Napoléon ne pensa à s’assurer l’attachement des nations pour sa cause. L’étonnement, la crainte, la force, telles furent ses armes, et il ne voulut pas d’autre appui pour son trône que son propre grand nom.

Bonaparte fut si loin de faire ressortir l’opposition et le contraste qui existaient entre lui et les vieilles dynasties de l’Europe, et de s’attacher les hommes par de nouveaux principes et de nouvelles institutions, qu’il eut l’extrême faiblesse (car c’est ainsi que nous l’envisageons), de ressusciter les vieilles formes monarchiques, de singer les manières de l’ancienne cour, et de se rattacher ainsi à la caste des souverains légitimes. C’était dépouiller son gouvernement de ce caractère imposant qu’il aurait pu lui donner, de cet intérêt qu’il aurait pu inspirer en sa faveur comme amélioration des vieilles institutions ; c’était en outre se poser comme compétiteur sur un terrain où il devait être infailliblement distancé. Il pouvait évidemment arracher des couronnes aux têtes des monarques ; mais il ne pouvait par aucun e.xpédient infuser leur sang dans ses

veines, ni associer à son nom les idées qui s’attachent à une longue suite d’ancêtres, ni donner à sa cour cette grâce de manières , inhérente à de plus anciens établissements monarchiques. Sa vraie politique était de mépriser des distinctions, avec lesquelles il ne pouvait rivaliser; et s’il eût possédé le génie et le tact de fondateur d’une nouvelle ère, il aurait substitué à la couronne et aux autres symboles usés du pouvoir, une nouvelle et plus simple forme de grandeur, et de nouveaux insignes de l’autorité, plus en harmonie avec une époque éclairée, et plus dignes d’un homme qui dédaignait d’être un roi vulgaire. Par la politique qu’il adopta, si toutefois elle est digne de ce nom, il devint un roi vulgaire et il trahit un esprit incapable de répondre aux besoins et aux exigences de son époque. 11 est bien reconnu que les progrès de l’intelligence avaient fait beaucoup en Europe, pour affaiblir le respect de l’homme pour le faste et l’apparat. Les nobles avaient appris à déposer leurs atours dans la vie ordinaire et renoncé à figurer toujours en gentilshommes. La royauté même avait commencé à retrancher de sa pompe ; et en face de toutes ces améliorations, Bonaparte descendit de sa hauteur, pour s’occuper de costumes, pour légiférer les usages et les manières de cour, et pour surpasser en éclat ses frères les monarques sur leur propre terrain. Il voulut cumuler la gloire de maitre des cérémonies avec celle de conquérant de nations

Dans son anxiété d’appartenir à la caste des rois, il exigea scrupuleusement qu'on observât l’étiquette en usage pour s’approcher d’eux. Non content de cette assimilation aux anciens souverains, avec lesquels il n’avait aucun intérêt commun, et dont il ne pouvait se tenir trop éloigné, il chercha à s’allier par le mariage aux familles royales de l’Europe, et à se greffer lui et sa postérité sur un vieux tronc impérial. Ce fut là le véritable moyen de faire rentrer l’opinion dans son ancien lit; de ramener l’Europe à ses anciens préjugés ; de faciliter la restauration de l’ancien ordre de choses ; de faire prôner la légitimité ; de refouler tout espoir de le voir opérer un changement avantageux parmi les nations. Il peut sembler étrange que son égoïsme ne le préservât pas de l’imitation de l’antique esprit de monarchie. Mais son égoïsme, bien qu’extrême, n’avait pas d’élévation, et n’était pas secondé par un génie riche et inventif, sauf dans la guerre.

Nous avons ainsi suivi Napoléon jusqu’au pinacle de sa puissance, et nous avons donné nos vues sur la politique au moyen de laquelle il espéra la perpétuer et la rendre illimitée. Sa chute est maintenant facile à expliquer. Elle eut son origine dans cet esprit de confiance en lui-même et d’exagération de sa personnalité, dont nous avons rencontré tant de preuves. Elle commença en Espagne. Ce pays n’était en réalité qu’une province. Napoléon éprouva le besoin de la réduire nominativement à cette con-

dition, de placer à sa tète un Bonaparte, de manifester à son égard son pouvoir d’une manière frappante. Dans ce but il lui déroba sa famille royale, il souleva l’esprit indomptable de ses habitants, et après avoir répandu dans ses plaines et dans scs montagnes le sang le plus pur de la France, il le perdit pour jamais. Bientôt après survint son expédition contre la Russie, cette expédition au sujet de laquelle ses plus sages conseillers lui firent des remontrances, mais qui devait e.xercer tout son prestige sur un homme qui se regardait comme une exception dans sa race, et qui se croyait capable de triompher des lois de la nature. Sa confiance en lui-même et son impatience de toute opposition furent si insensées, que par ses outrages il jeta la Suède, cette vieille alliée de la France, dans les bras de la Russie, précisément au moment où lui-même allait se lancer au cœur de ce puissant empire. Nous n’avons pas le désir de nous étendre sur sa campagne de Russie. Parmi toutes les tristes pages de l’histoire, il n’y en a pas de plus lamentable, que celle qui retrace la retraite de l’armée française de Moscou. Nous nous rappelons que, lorsque le bruit du désastre de Napoléon en Russie parvint dans notre pays, nous fûmes d’abord au nombre de ceux qui, ne pensant qu’aux résultats, tressaillirent de joie à cette nouvelle. Mais après que des récits ultérieurs et plus détaillés curent représenté sous nos yeux le spectacle de cette incomparable armée française désorganisée, réduite à la

famine, massacrée, cherchant un abri sous des monceaux de neige, et périssant par l’intensité du froid, la réflexion nous causa presque un remords de notre joie et nous expiâmes par une douleur sincère notre insensibilité pour les souffrances de nos semblables. Nous comprenons qu’on ait pu donner de nombreux et intéressants détails sur Napoléon, tel qu’il se montra lors de cette désastreuse campagne, dans les Mémoires du comte de Ségur, ce livre dont nous nous sommes souvenus à l’occasion des douleurs et des misères qu’il raconte. Nous connaissons peu de sujets plus dignes de Shakspeare que la situation d’esprit de Napoléon, au moment où la dernière phase de sa destinée s’accomplit, où le cours de ses victoires fut soudainement arrêté et refoulé, où ses rêves d’invincibilité s’évanouirent comme par un coup de tonnerre, où la voix qui en avait imposé aux nations, ne rendit plus au milieu de blanches solitudes que des sons impuissants, et où celui dont l’Europe ne pouvait satisfaire l’ambition, s’enfuit de crainte de tomber en captivité. Le choc a dù être terrible dans cet esprit si impérieux, si dédaigneux, si peu préparé à l’humiliation. L’immense agonie de cet instant où il donna l’ordre inaccoutumé de la retraite; la désolation de son âme, lorsqu’il vit ses braves soldats et ses gardes d’élite s’enfoncer dans les neiges et périr en foule autour de lui ; sa répugnance à recevoir les détails de ses pertes, de peur que la possession de soi-méme ne vint à lui

faire défaut ; la légèreté et le badinage de son entrevue avec l’abbé de Pradt à Varsovie, laissant deviner un homme qui s’eflorce de secouer un fardeau insupportable, qui lutte avec lui-méme, qui est aux prises avec le malheur; et néanmoins enfin son indomptable préoccupation de s’accrocher à l’empire perdu comme au seul bien de la vie ; tous ces combats intérieurs auraient fourni au grand poète dramatique un sujet digne de ses éminentes facultés.

Les désastres irrémédiables de la campagne de Russie mirent en réalité l’empire du monde hors de la portée de Napoléon. Le flux de la conquête s’était retiré pour ne plus jamais revenir. Le charme qui avait enveloppé les nations était rompu. Napoléon n’était plus l’invincible. Le poids de la puissance militaire, qui avait tenu en bride l’esprit des nations, était écarté, et leur ressentiment de l’injustice, si longtemps étouffé^ éclata comme les feux d’un volcan. Peut-être Bonaparte aurait-il encore pu garder le trône de la France; mais celui de l’Europe était perdu pour lui. C’est cependant ce qu’il ne comprit pas, ne put ou ne voulut pas comprendre. Il avait mis trop d’obstination à s’identifier avec le rôle de maître du monde, pour être capable de l’abandonner. Au milieu des sombres présages qui s’amassaient autour de lui , il voyait encore, dans le succès étonnant de ses fautes passées, et dans l’exagération de ses propres énergies, les moyens de re-

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