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avec sa politique. Comme tout être supérieur, il éprouvait sans doute le désir de trouver des hommes et des égaux , il voulait mesurer sa puissance avec celled’autres maitres, et il souffrait impatiemment les sots etles pieds-plats. En Italie, il chercha des hommes et il n’en trouva pas . « Bon Dieu ! dit-il , que les hommes sont rares! Il y a dix huit millions d’àmes en Italie, et c’est avec difficulté que j’ai trouvé deux hommes, Dandolo et Melzi, » Plus tard, son expérience s’étant encore accrue, son respect pour l’humanité n’en avait pas grandi. Dans un moment d’amertume, il disait à un de ses plus vieux amis : « Les hommes méritent le mépris qu’ils m’inspirent. Je n’ai eu qu’à mettre quelques dorures sur l’habit de mes vertueux républicains, et de suite ils sont devenus tels que je le désirais. » Cette impatience de supporter la faiblesse de caractère était cependant un hommage indirect de respect , rendu par lui aux natures vigoureuses qui commandaient ses égards, non-seulement lorsqu’il rencontrait en elles des amis et des aides, mais même lorsqu’elles résistaient à sa volonté. Il n’aurait pas confondu Fox et Pitt, Carnot, LaFayette et Bernadotte avec les godelureaux de sa cour. Et en dépit de sa manie de détraction, que son égoïsme systématique lui suggérait à l’égard des grands capitaines, qui avaient travaillé à conquérir avec lui et pour lui, il témoignait amplement de la reconnaissance envers Lannes, Duroc, Kleber, Desaix, Massena, Murat, Ney et Augereau. S’il se sentait
leur patron et le fondateur de leurs fortunes, comme lorsqu’il disait : « J’ai fait sortir mes généraux de la boue, » il n’aurait pu cependant cacher sa satisfaction d’avoir reçu d’eux une aide et un appui en rapport avec la grandeur de son entreprise. Dans la campagne de Russie il fut si vivement impressionné par le courage et l’esprit de ressource du Maréchal Ney, qu’il dit « J’ai deux cent millions dans mes coffres, et je les donnerais tous pour Ney. » Les portraits qu’il a tracés de plusieurs de ses maréchaux contiennent des différences marquées, et quoiqu’ils ne satisfassent pas l’insatiable vanité des officiers français, ils sont sans contredit très-justes au fond. Et en réalité chaque espèce de mérite était recherchée et faisait son chemin sous son gouvernement. « Je connais, disait-il, la profondeur et le tirant d’eau de chacun de mes généraux. » La force naturelle étaitsùred’ètrebien accueillie à sa cour. Dix-sept hommes de son temps furent élevés du commun des soldats au rang de roi, de maréchal, de duc ou de général ; et les croix de sa Légion d’honneur étaient accordées à la valeur personnelle, et non pas à des relations de famille ; « Quand des soldats ont reçu le baptême de feu du champ de bataille, ils n’ont tous qu’un rang à mes yeux. »
Lorsqu’un roi naturel devient roi titulaire^ tout le monde est content et satisfait. L’esprit de la révolution autorisait la forte population du faubourg Saint- Antoine, ainsi que chaque palafrenier et chaque
goujat de l’armée, à ne pas regarder Napoléon comme la chair de sa chair, ni commelacréaturedeson parti. Mais il y a dans le succès d’un grand talent quelque chose qui emporte la sympathie universelle. Le fait eslquetousles hommes raisonnablesontintérètàvoir prévaloir le bon sens et l’esprit de conduite sur la stupidité et la malversation. Comme êtres intelligents, nous sentons l’air purifié comme par une secousse électrique, quand la force matérielle est subjuguée par l’énergie intellectuelle. Aussitôt que nous nous plaçons hors de la portée des rivalités locales et accidentelles, nous comprenons que Napoléon combat pour nous ; ce sont là d’honorables victoires ; cette formidable machine à vapeur accomplit notre œuvre. Tout ce qui fait appel à l’imagination, en dépassant les limites ordinaires de la capacité humaine, nous encourage et nous affranchit d’une manière prodigieuse. Cette vaste tète, méditant et dirigeant souverainement des séries d’affaires, et donnant l’impulsion à une si grande multitude d’agents; cet œil qui plonge sur toute l’Europe; cette promptitude d’invention; cette inépuisable fécondité de ressources; quels événements! quels tableaux pittoresques! quelles étranges situations! Tantôt épiant les Alpes, par un coucher du soleil dans la mer de Sicile; tantôt rangeant son armée en bataille à la vue des Pvrarnides et disant à ses troupes ; « Du sommet de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent» ; tantôt traversant à pied la mer rouge; tantôt mar-
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chant clans le golfe de l’islhine de Suez. Sur le rivage de Ptolémaïs, il agitait de gigantesques projets ; « Si Saint-Jean d’Acre était tombé, j’aurais changé la face du monde. » La nuit de la bataille d’Austerlitz, qui était l’anniversaire de son inauguration comme empereur, son armée lui présenta un bouquet de quarante drapeaux pris pendant le combat. Peut-être y a-t-il quelque chose d’un peu puéril dans le plaisir qu’il prenait à faire ressortir ces contrastes éblouissants; comme lorsqu’il se plaisait à faire attendre des rois dans son antichambre à Tilsit, à Paris et à Erfurt.
Au milieu de la faiblesse, de l’indécision et de l’indolence générales des hommes, nous ne pouvons assez nous féliciter de mettre la main sur cet homme d’action si vigoureux et si habile, qui saisissait l’occasion aux cheveux, et qui nous a prouvé que de choses peuvent être accomplies par la simple force de ces qualités, que tous les hommes possèdent à un degré plus ou moins élevé, c’est-à-dire, par la ponctualité, par l’attention personnelle, par le courage et la perspicacité. « Les Autrichiens, disait-il, ne connaissent pas le prix du temps. » J’aurais pu le citer, dès ses plus jc'unes années, comme un modèle de prudence. Sa puissance consiste, non pas dans une force sauvage ou désordonnée, ni dans une exaltation quelconque, comme celle de Mahomet, ni dans une faculté particulière de persuasion, mais dans la mise en pratique en chaque conjoncture du sens
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commun, au lieu de la persistance à s’en tenir aux règles et aux coutumes. La leçon qu’il nous donne est celle que l’énergie donne toujours, c’est qu’il y a toujours place pour elle. A quelle foule de lâches hésitations la vie de cet homme n’est-elle pas une réponse! Lors de son apparition, c’était la persuasion de tous les hommes de guerre qu’il ne pouvait plus rien y avoir de nouveau dans leur art, comme c’est encore la persuasion des hommes de notre temps, que rien de nouveau ne peut être entrepris, ni en ‘ politique, ni en religion, ni dans la littérature, ni dans le commerce, ni dans l’agriculture, ni dans nos mœurs et nos coutumes sociales ; et comme c’est à toutes les époques, la croyance de la société, que le monde est épuisé. Mais Bonaparte en savait plus que la société; et en outre il savait qu’il en savait plus. Je crois que tous les hommes savent mieux qu’ils ne font; ils savent bien que les institutions qu’on recommande avec tant de volubilité sont des jouets d’enfants et des babioles; mais ils n’osent pas avoir confiance dans leurs pressentiments. Bonaparte, lui, se fiait à son bon sens personnel, et ne s’inquiétait pas plus du sentiment d’autrui que d’une bagatelle. Le monde traita ses innovations justement comme il traite toute espèce de nouveautés, il fit des objections à l’infini, souleva toute espèce d’obstacles: mais lui renversait les objections avec une chiquenaude. « Ce qui crée la grande difficulté, remarque-t-il, dans le poste.de général en chef sur terre,
c’est la nécessité de nourrir tant d’hommes et d’animaux. S’il souffre que les commissaires de vivres lui fassent la loi, il ne bougera jamais et toutes ses expéditions échoueront. » Un exemple de son sens commun est ce qu’il dit du passage des Alpes en hi- . ver, que tous les écrivains, se répétant les uns les autres, avaient dépeint comme impraticable : «L’hiver, dit Napoléon, n’est pas la saison la plus défavorable pour le passage des hautes montagnes. La neige alors est solide, le temps est plus stable, et il n’y a rien à craindre des avalanches, le véritable et le seul danger à redouter dans les Alpes. Sur ces grandes montagnes, il y a souvent au mois de Décembre de très-belles journées, d’un froid sec, joint à un calme extrême de l’air. » Lisez encore son exposition de la manière dont on gagne des batailles ;
« Dans toute bataille, il arrive un moment où les plus braves troupes, après avoir faitles |)lus grands ell'orts, se sentent portées à prendre la fuite. Celte paiii(|ue provient d’un manque de conliancc dans leur propre courage; et il suffit d’une légère occasion, d’un prétexte, pour leur rendre cette confiance. Le grand art, c’est de faire naître l’occasion, d’inventer le préte.xte. A Arcole, je gagnai la bataille avec vingt-cinq cavaliers. Je saisis le moment de lassitude, je donnai à chacun de mes hommes une trompette, et je gagnai la journée avec cette poignée de soldats. Vous voyez bien que deux armées sont deux corps qui se rencontrent et cherchent à s’effrayer
l’un l’autre; un moment de panique survient et ce moment, il faut le tourner à votre avantage. Quand un homme a assisté à un grand nombre d’actions, il discerne ce moment-là sans difficulté; c’est aussi facile que de supputer une addition. »
Ce représentant du xix® siècle joignait à ses dons naturels l’aptitude de méditer sur les matières spéculatives. Il se plaisait à sc jeter au milieu des questions positives, littéraires, ou abstraites. Sa manière de voir était toujours originale et venait toujours à propos. Pendant l’expédition d’Egypte, il se plaisait, après le dîner, à s’entretenir avec trois ou quatre personnes pour soutenir une thèse, ou, comme beaucoup de gens font, pour la combattre. Il proposait un sujet, et la discussion roulait sur des questions de religion, sur les différentes formes de gouvernement, et sur l’art de la guerre. Un jour il demandait si les planètes étaient habitées? Un autre jour, quel était l’âge du monde? Puis il proposait d’examiner la probabilité de la destruction de notre globe, soit par l’eau, soit par le feu; dans un autre instant, ce qu’il y avait de vrai ou de faux dans les pressentiments, si l’on pouvait interpréter les songes. Il était très amateur de parler de religion. En 1806, il causait avec Fournier, évêque de Montpellier, de matières religieuses. Il y avait deux points sur lesquels ils ne pouvaient tomber d’accord, savoir, celui de l’enfer, et celui du salut hors de l’église. L’empereur raconta à Joséphine, qu’il avait disputé
comme un diable sur ces deux points, sur lesquels 1 evèque était reste inexorable. Aux philosophes! I (concédait volontiers tout ce qui servait de preuve contre la religion, quelle était l’œuvre des hommes et des circonstances ; mais il ne voulait pas entendre parler de matérialisme. Par une belle nuit, sur le pont d’un vaisseau , au milieu d’une discussion bruyante sur le matérialisme, Bonaparte montra les étoiles et dit : « Vous pouvez discourir aussi longtemps que vous voulez, Messieurs; mais qui a fait tout cela? » Il .se plaisait dans la conversation des hommes de science, particulièrement de Monge et Berthollct; mais il méprisait les hommes de lettres : « (yétaient dos faiseurs de phrases. » Il aimait aussià parler de médecine, et notamment avec ceux qui la pratiquaient et qu’il estimait le plus, comme Corvi- ■sart à Paris ctAnlomarchi à Sainte-Hélène. «Croyezmoi, disait-il à ce dernier, il vaut mieux abandonner tous ces remèdes ; la vie est une forteresse dont nous ne connaissons rien, ni vous ni moi. Pourquoi susciter des obstacles à sa manière de se défendre? Ses propres ressources sont supérieures à toutes les préparations de vos laboratoires. Corvisart m’a avoué avec bonhomie que toutes vos sales mixtures ne sont bonnes à rien. La médecine est une collection de prescriptions douteuses, dont les conséquences, prises collectivement, sont plus fatales qu’utiles au genre humain. L’eau, l’air et la propreté, voilà les ])rincipaux articles de ma pharmacopée. »
Ses mémoires dictés au comte Montholon et au général Gourgaud, à Sainte-Hélène, ont une grande valeur, déduction faite de tout ce qui semble s’y ressentir de son manque de sincérité. Il possédait la franchise de ne pas dissimuler la conscience de sa valeur et de sa supériorité. J’admire sa manière simple et claire, aussi bonne que celle de César, de raconter ses batailles ; sa bienveillancç et son ton suflisamment respectueux, quand il parle du maréchal Wurmser et de ses autres adversaires ; et son mérite comme écrivain de se mettre au niveau des divers sujets- qu’il traite. La partie qui plait le plus, c’est la campagne d’Egypte.
Il avait des heures de réflexion et de sagesse. Dans ses moments de loisir, soit au camp , soit au palais. Napoléon apparaît comme un homme de génie, dirigeant sur des questions abstraites le désir naturel de la vérité et y manifestant cette impatience de paroles, qu’il avait coutume de montrer dans la guerre. Il pouvait se complaire dans tous les jeux de l’imagination, dans un roman, un bon mot, aussi bien que dans un Stratagème militaire. Il s’amusait à effrayer Joséphine et ses darnes, dans un appartement à demi éclairé, par des récits terribles, que sa voix et son talent dramatique savaient encore faire ressortir davantage.
J’appelle Napoléon l’agent ou le procureur de la classe moyenne de la société moderne, de la foule qui remplit lesmarchés, les échoppes, les comptoirs.
les ateliers, les vaisseaux, du monde moderne enfin qui vise à être riche. C était un agitateur, un destructeur de la prescription, un réformateur civil, un libéral, un radical, un inventeur d’expédients, un ouvreur de débouchés et de marchés, un destructeur du monopole et des abus. Aussi les riches et les aristocrates ne l’aimaient-ils pas. L’Angleterre, ce foyer du capital, Rome et l’Autriche^ ces centres de la tradition et de la généalogie, lui étaient hostiles. La consternation des classes inintelligentes et conservatrices, la terreur des imbéciles vieillards et des vieilles femmes du conclave romain, qui dans leur désesjioir s’accrochaient à tout, et se seraient cramponnés à un fer rouge, les vaines tentatives des hommes d’état pour l’amuser et le tromper, de l’empereur d’Autriche pour le gagner; d’autre part, les hommes actifs de partout, qui avaient les yeux lixés sur lui comme sur le colosse de la classe moyenne, tout cela rend son histoire glorieuse et imposante. Il avait les qualités de la masse de scs commettants; il avait aussi leurs défauts. Jesuis fâché que les plus brillantes peintures aient leur revers. Mais une propriété fatale que nous découvrons dans la poursuite de la richesse, c’est qu’elle est perfide, c’est qu’elle s’achète aux dépens des sentiments qu’elle brise ou qu’elle affaiblit. Et il est inévitable que nous rencontrions le même fait se reproduisant dans l’histoire de ce champion, qui s’était proposé pour seul but une brillante carrière , sans s’inquiéter des moyens.
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sans ressentir le moindre scrupule dans leur emploi.
Bonaparte était spécialement dénué de sentiments généreux. Individualité placée au point le plus culminant, à l’époque la plus cultivée, au milieu de la population la plus civilisée du monde, il n’a pas le mérite de la sincérité et de l’honnêteté vulgaires. 11 est injuste envers ses généraux ; il rapporte tout à lui et accapare tout; il dépouille bassement Kellermann, Bernadette du crédit que leur donnaient leurs grandes actions; il intrigue pour impliquer son fidèle Junot dans une banqueroute dé.sespérée, avec le dessein de le chasser loin de Paris, parce que la familiarité de manières de cet homme dépare le faste arrogant de la cour du nouvel empereur. Il est menteur elfronté. Les documents officiels, son Moniteur^ tous ses bulletins sont proverbialement reconnus pour signifier ce qu’il veut qu’on croie; et ce qu’il y a de pire, c’est que, dans sa vieillesse prématurée, lorsqu’il résidait dans son ile déserte, de sang froid il falsifia les faits, les dates, les caractères, imprimant à l’histoire un éclat théâtral. Comme tous les Français, il a une passion pour la mise en scène. Tout acte qui respire la générosité est gâté par un semblable calcul. Son étoile, son amour de la gloire, ses idées sur l’immortalité del’àme,tout celaest^français : « Je dois étonner et éblouir. Si j’accordais la liberté de la presse, ma puissance ne subsisterait pas trois jours. » Faire beaucoup de bruit, c’est son but favori : « Une grande réputation, c’est un grand
bruit; plus on en fait, plus il est entendu au loin. Les lois, les institutions, les monuments, les nations, tout tombe ; mais le bruit continue, et il résonne à travers les âges. « Sa doctrine de l’immortalité n’est autre chose que la renommée. Sa théorie de l’influence n’est pas flatteuse ; « 11 y a deux leviers pour remuer les hommes, l’intérêt et la peur. L’amour est un sot entêtement, il ne repose que là-dessus. L’amitié n’est qu’un mot. Je n’aime personne. Je n’aime pas môme mes frères : peut-être Joseph, un peu, par habitude, et parce qu’il est mon aîné; et Duroc, je l’aime aussi; mais pourquoi? parce que son caractère me plaît; il est dur et résolu, et je crois que le gaillard n’a jamais versé une larme. Pour ma part, je sais très-bien que je n’ai pas de véritables amis. Aussi longtemps que je continue à être ce que je suis, je puis avoir autant de prétendus amis que je veux. Laissonsla sensibilité aux femmes; mais les hommes doivent être fermes de cœur et d’intention, ou ils ne doivent pas du tout se mêler de faire la guerre et de gouverner. «
Il était tout à fait sans scrupule. 11 aurait volé, calomnié, assassiné, noyé, empoisonné, si son intérêt le lui avait dicté. Il n’avait pas de générosité; il n’avait que des haines vraiment vulgaires ; il était excessivement personnel; il était perlide; il trichait aux cartes; c’était une prodigieuse commère; il ouvrait les lettres ; son infâme police était un divertissement pour lui ; il se frottait les mains de joie.
quand il avait intercepté quelques preuves d’intelligence entre les hommes et les femmes qui l’environnaient, et il se vantait « de connaître tout; » il se mêlait de la coupe des vêtements de femmes ; il allait écouter incognito les hurrahs et les éloges de la rue. Ses manières étaient grossières. Il traitait les femmes avec une familiarité de bas étage. Il avait l’habitude de leur tirer l’oreille, et de leur pincer les joues, quand il était de bonne humeur; et dans ses derniers jours, de tirer l’oreille et les moustaches ou les favoris des hommes, de les frapper, et de badiner grossièrement avec eux. Il ne paraît pas qu’il écoulât par le trou de la serrure, ou du moins qu’il fût attrapé à cela. Bref, quand vous avez pénétré dans lous les coins et recoins de sa puissance et de sa splendeur, vous vous apercevez que vous avez à faire, non pas à un homme honorable, à un gentleman enfin, mais à un charlatan et un coquin; et il mérite parfaitement l’épithète de Jupiter'Scapin, ou d’une sorte de Jupiter qui décampe.
En faisant la description des deux partis qui se partagent la société moderne, le parti démocratique et le parti conservateur, j’ai dit que Bonaparte représente le premier, ou le parti des hommes d’affaires et qu’il est l’adversaire du parti stationnaire ou conservateur. J’ai omis alors d’ajouter, ce qui est important à consigner, que ces deux partis ne diffèrent entre eux que comme, les jeunes gens des vieillards. Le démocrate est un jeune conservateur ; le conser-
valeur est un vieux démocrate. L’aristocrate est le démocrate mùr, et il est allé produire de la graine ; car les deux partis reposent sur cette seule base^ la valeur souveraine de la propriété, que l’un cherche à acquérir, et l’autre à garder. On peut dire de Bonaparte qu’il représente toute l’histoire de ce premier parti, sa jeunesse et son âge mùr, et même, avec une justesse poétique, qu’il en renferme la destinée dans sa personne. La contre-révolution, le parti opposé, attend toujours pour son organe et son représentant un homme qui poursuive avec amour un but vraiment d’intérêt public et général.
Nous avons assisté ici à une exj)ériencc, dans les conditions les plus favorables, de ce que peut l’entendement sans la conscience. Jamais chef ne fut si bien doué, ni si- bien armé; jamais chef ne rencontra de pareils aides et associés. Et quel a été le résultat de ce vaste talent, de cette vaste puissance, de ces immenses armées, de ces villes brûlées, de ce trésor dissipé, de ces millions d’hommes sacrifiés, de cette Europe démoralisée ? Cela n’a abouti à rien. Tout a disparu, comme la fumée de scs canons, et n’a pas imprimé de trace. 11 a laissé la France plus petite, plus pauvre, plus faible, qu’il ne l’avait trouvée ; et toute la lutte pour la liberté a été à recommencer. La tentative, en principe, n’était qu’un suicide. La France le servit en lui sacrifiant vie, corps, fortune, aussi longtemps qu’elle put identifier ses intérêts avec ceux de cet homme ; mais lorsqu’on vit qu’après la
victoire une autre guerre, qu après la destruction des armées, venaient de nouvelles levées, qu’après des efforts désespérés on n’était jamais près d’en recueillir la récompense, qu’on ne pouvait pas dépenser ce qu’on avait gagné, ni se reposer sur son lit (le duvet, ni se prélasser dans son château, on l’abandonna. On trouva que son égoïsme absorbant était mortel pour tous hïs autres hommes. Cela ressemblait à la torpille, qui fait éprouver une suite de commotions à tous ceu.x qui sont soumis à son influence; elle produit des spasmes qui contractent les muscles de la main, de manière que l’homme ne peut plus ouvrir les doigts, et l’animal vous inflige alors de nouveau.x chocs, plus violents encore, jusqu’à ce qu’il paralyse et fasse périr sa victime. De même cet égoïste outré restreignait, appauvrissait, et absorbait l’énergie et l’existence de ceux qui le servaient. Aussi le cri général de la France et de l’Europe, en 1814, fut-il : « Assez de lui; Assez de lîonaparte. »
Ce ne fut pas la faute de Bonaparte. 11 Ht tout ce qu’il était possible, quanta lui, pour vivre et réussir sans principe moral. Ce fut la nature des choses, ce fut l’éternelle loi de l’homme et du monde, qui le frustrèrent et le conduisirent à sa ruine. Faites un million d’expériences de cette nature, et le résultat sera le même. Toute tentative, qu’elle soit faite par dos multitudes ou par des individus, qui a un but sensuel et égoïste, doit échouer. Le pacifique Fou-
rier ne produira pas plus d’effet que le pernicieux Bonaparte. Aussi longtemps q ue notre civilisation reposera essentiellement sur la propriété, sur les barrières, sur l’esprit d’exclusion, elle sera le jouet des illusions. Notre opulence nous laissera malade; il y aura de l’amertune dans notre rire, et notre vin brûlera nos lèvres. Il n’y a qu’un bien qui soit prolitable, c’est celui qu’on peut goûter, toutes portes ouvertes, c’est celui qui est utile à tous les hommes.