‹ Vie et caractere de Napoleon BonaparteChapitre 5 sur 6 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

Ralph ü'aldo Emerson.

MAPOLÉOlV

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i;homme du monde.

Parmi les personnages éminents du xix® siècle, Bonaparte est de beaucoup le mieux connu et le plus puissant, et il doit sa prééminence à la fidélité avee laquelle il exprime le diapason de la pensée et de l’opinion, les tendances de la masse des hommes actifs et éclairés. D’après la théorie de Swedenborg, chaque organe est composé de particules homogènes, ou comme il s’énonce parfois, chaque tout est composé de parties similaires, c’est-à-dire, que les poumons comprennent une infinité de petits poumons, le foie, une infinité de petits foies, le rognon, une infinité de petits rognons, etc. D’après cette analogie, si l’on rencontre un homme emportant après soi le pouvoir et la sympathie d’un grand nombre, si Napoléon est la France, si Napoléon est l’Europe,

c’est parce que les peuples qu’il domine sont formés de petits Napoléons.

Dans notre société, il y a un antagonisme constant entre ceux qui ont fait leur fortune, et les jeunes gens et les pauvres qui ont leur fortune à faire, entre les intérêts du travail mort, c’est-à-dire, du travail manuel depuis longtemps tranquille dans la tombe, qui est maintenant entassé dans les capitaux monnayés, ou dans les terres et les bâtiments possédés par des capitalistes oisifs, et les intérêts du travail vivant, qui cherche à se mettre en possession des terres, des bâtiments et des capitaux monnayés. La première classe est timide, égoïste, avare, ennemie des innovations, et perdant continuellement de ses adhérents par la mort. La seconde classe est aussi égoïste, usurpatrice, audacieuse, comptant sur elle-même, surpassant toujours l’autre classe en nombre, et recrutant à chaque instant des adhérents par les naissances. Elle désire tenir toutes les avenues ouvertes à la concurrence de tous , et multiplier même ces avenues : c’est la classe des hommes d’affaires en Amérique, en Angleterre, en France et dans l’Europe entière, c’est la classe de l’industrie et de l’habileté. Napoléon est son représentant. L’instinct des hommes actifs, entreprenants, capables, partout dans la classe moyenne, a désigné Napoléon comme l’incarnation de la démocratie. Il a leurs vertus et leurs vices ; par dessus tout il a leur esprit ou leur tendance. Cette tendance est matérielle, elle a

pour objet la satisfaction des sens et elle emploie à cette lin les moyens les plus multipliés et les plus divers ; elle est en commerce familier avec les forces mécaniques, elle est très-intelligente, largement et soigneusement instruite, fort habile, mais elle imprime un caractère de subordination à toutes les ressources intellectuelles et spirituelles en les convertissant en instruments de succès matériel. Être riche, voilà le but. « Dieu, dit le Coran, a accordé à chaque peuple un prophète dans sa propre langue. » Paris, Londres, et New-York, l’esprit du commerce, de l’argent, et de la puissance matérielle, devaient aussi avoir leur prophète, et Bonaparte fut désigné et envoyé comme tel.

Chacun des millions de lecteurs d’anecdotes, de mémoires, de notices biographiques sur Napoléon se complaît dans ces pages, parce qu’il y étudie sa propre histoire. Napoléon est parfaitement moderne, et au point culminant de sa fortune il a le véritable esprit des journaux. Il n’est pas un saint, ou, pour nous servir de son expression, il n’est pas un capucin ; il n’est pas non plus un héros, dans le sens élevé du mot. L’homme de la rue retrouve en lui les qualités et les aptitudes d’autres hommes de la rue. II voit en lui un bourgeois de naissance, tout comme luimème, un bourgeois qui par savéritablecapacitéintellectuelle est parvenu à une position si prédominante qu’il a pu satisfaire tous ces goûts, que le commun dos hommes possède, mais qu’ilssonlobligésde dissi-

muler et de se refuser : une bonne société, de bous livres; de fréquents voyages, la parure, des diners, des domestiques sans nombre, de l’importance personnelle, la réalisation de ses fantaisies; se poser dans l’attitude d’un bienfaiteur de toutes les personnes de son entourage; la jouissance raffinée des tableaux, des statues, de la musique, des palais, des honneurs de convention, précisément ce qui est agréable au cœur de tout homme au xix® siècle, cet homme puissant posséda tout cela.

Il est vrai qu’un homme doué, comme Napoléon, de l’aptitude à se mettre au niveau de l’esprit des masses environnantes, devient non pas simplement un représentant, mais réellement un monopoliseur, un dominateur des autres esprits. C’est ainsi que Mirabeau devint le plagiaire de toutes les bonnes pensées, de tous les bons mots qui furent exprimés en France. Dumont raconte qu’il était assis dans la tribune publique de l’Assemblée nationale et qu’il entendit Mirabeau prononcer un discours. Ce qui frappa Dumont, c’est que Mirabeau aurait pu y adapter une péroraison que lui, Dumont, écrivit immédiatement au crayon et montra à lord Elgin, assis à côté de lui. Lord Elgin l’approuva et Dumont, dans la soirée, la montra à Mirabeau. Mirabeau la lut, la jugea admirable et déclara qu’il voulait l’intercaler dans le discours qu’il devait faire le lendemain à l’Assemblée. « C’est impossible, dit Dumont, car malheureusement je l’ai montrée à lord

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Elgin. » — « Que vous l’ayez montrée à lord Elgin et à cinquante personnes en outre, je ne la prononcerai pas moins demain. » Et il la prononça le jour suivant de la session et produisit beaucoup d’eflet. Car Mirabeau, avec sa personnalité écrasante, sentait bien que ces choses, inspirées par sa présence, lui appartenaient tout aussi bien que s’il les avait dites, et qu’en les adoptant il leur imprimait toute leur valeur. Le successeur de la popularité de Mirabeau fut bien plus absolu et bien plus centralisateur, et il le fut pour beaucoup plus qu’à cause de son ascendant en France. En effet, un homme de la trempe de Napoléon cesse, pour ainsi dire, d’avoir un langage privé et une opinion privée. Il a une si vaste réceptivité, et il est tellement placé, qu’il devient comme le bureau de toute l’intelligence, de tout le bon sens et de toute la puissance de l’époque et du pays. Il gagne des batailles, il fait le Code, il établit le système des poids et mesures, il aplanit les Alpes, il construit des routes. Les ingénieurs, les savants, les hommes d’État distingués rapportent tout à lui ; toutes les bonnes tètes dans chaque genre en font autant. Il adopte les meilleures mesures, il y appose son empreinte et il l’appose non seulement sur elles, mais sur toutes les expressions heureuses et mémorables. Chaque phrase prononcée .par Napoléon et chaque ligne de ses écrits mérite d’être lue, parce qu’elle est le sentiment de la France.

Bonaparte fut l’idole du commun des hommes ,

parce qu’il eut à un degré éminent les qualités et les aptitudes du commun des hommes. Il y a une certaine satisfaction à descendre jusqu’au fond de la penséedes hommes adroits, car alorson se débarrasse de la dissimulation et de l’hypocrisie. Bonaparte, en commun avec cette grande classe qu’il représentait, travailla pour le pouvoir et la richesse; mais Bona parte spécialement travailla sans le moindre scrupule sur les moyens. Tous les sentiments qui embarrassent l’homme dans la poursuite de ces objets, il les met de côté. Les sentiments étaient faits pour les femmes et les enfants. Fontanes, en 1804, exprima l’opinion même de Napoléon , quand, en faveur du sénat, il lui adressa ces paroles : « Sire, le désir de la perfection est la plus fâcheuse infirmité qui ait jamais affligé l’esprit humain. » Les défenseurs de la liberté et du progrès sont des idéologues, c’était un terme de mépris qu’il avait souvent à la bouche ; Necker est un idéologue; Lafayette est un idéologue.

Il y a un proverbe italien , trop bien connu, qui déclare que si vous voulez réussir, vous ne devez pas être trop bon. C’est un avantage, dans certaines limites, de s’ètre soustrait à l’empire des sentiments de piété, de reconnaissance, de générosité; car alors, ce qui était une barrière infranchissable pour nous, et ce qui l’est encore pour les autres , devient une arme commode pour nos desseins : justement comme la rivière, qui était un obstacle formidable, et que

l’hiver transforme en la plus unie des r/)utes.

Napoléon renonça une fois pour toutes aux sentiments et aux attachements et voulut ne s’aider que de ses mains et de sa tête. Avec lui il n’y a pas do miracle, ni de magie. C’est un homme qui travaille le cuivre, le fer, le bois, la terre, qui construit des routes, des édifices, qui bat monnaie, qui organise des troupes ; c’est un maître-ouvrier très-vigoureux et très-habile. Il ne faiblit ni ne se relâche jamais, mais il opère avec la constance et la précision des agents naturels. Il n’a perdu ni ses sympathies, ni son sens natifs pour les choses. On se range devant un pareil homme, comme devant un fait naturel. Sans contredit il y a assez d’hommes qui sont plongés dans les choses, comme les fermiers, les forgerons, les marins, et les mécaniciens en général, et on sait combien de tels hommes paraissent réels et solides en présence d’érudits et de philologues; mais ordinairement ces hommes-là manquent de la faculté de coordination et ils ressemblent à des mains sans tète. Bonaparte, lui, ajouta à cette force minérale et animale la lucidité et l’esprit de généralisation, de sorte qu’on vit en lui la combinaison des forces naturelles et intellectuelles, comme si la mer et la terre s’étaient incarnées en lui et avaient commencé à se combiner entre elles. Aussi la terre et la mer semblent avoir été ses précurseurs. Il apparut spontanément et elles lui firent accueil. Ce calculateur habile savait ce qu’il voulait opérer avec ces

éléments et quel en serait le produit. Il connaissait les propriétés de l’or et du fer, des roues et des voiles, des soldats et des diplomates, et il exigeait que chacun travaillât d’après sa nature.

L’art de la guerre fut le jeu dans lequel il e.xerça son talent combinatoire. Ce talent consistait, selon luL à avoir toujours plus de forces que l’ennemi sur le point où l’ennemi est attaqué, ou sur celui qu’il attaque; et toute son habileté se déploya dans des manœuvres et des évolutions sans fin, pour marcher toujours sur l’ennemi on coin et ])Our détruire ses forces en détail. Il est évident qu’une très-petite troupe, manœuvrant avec adresse et rapidité, de manière à pouvoir toujours amener deux hommes contre un au point où l’engagement a lieu, surmontera un corps de soldats beaucoup plus considérable.

L’époque, son organisation personnelle et des circonstances favorables pour lui contribuèrent à développer ce démocrate modèle. Il eut les qualités de sa classe et rencontra les conditions nécessaires pour les mettre en action. Ce sens commun qui ne respecte pas moins un fait accompli quelconque, qu’il ne trouve les moyens de le réaliser; le plaisir dans l’emploi des ressorts, dans leur choix, leur simplification et leur combinaison ; l’exactitude et la perfection de son œuvre, la prudence avec laquelle tout a été prévu, et la vigueur avec laquelle tout a été exécuté, tout cela fait de lui l’organe naturel et le

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chef de ce que je* puis presque appeler dans un sens étendu-, le parti moderne.

La nature doit avoir de beaucoup la plus grande part dans tout succès, et il en fut ainsi pour le sien. Le besoin d’un tel homme existait et cet homme vit le jour; un homme de pierre et de fer, capable de se tenir à cheval pendant seize ou dix-scpt heures, de marcher plusieurs jours de suite sans repos ni nourriture, excepté par accès et avec l’ardeur et l’élan d’un tigre en action ; un homme qui n’est gêné par aucun scrupule; bref, pressant, égoïste, prudent, et d’une pénétration qui ne permettait, pas qu’il fût pris au dépourvu ou égaré par les prétentions des autres, quelles qu’elles fussent, ou par quelque idée superstitieuse, ou par quelque fougue ou précipitation de sa part. « Ma main de fer, disait-il, n’était pas placée à l’extrémité de mon bras; elle était immédiatement attachée à ma tète. » Il respectait le pouvoir de la nature et de la fortune et lui attribuait sa supériorité, au lieu de s’évaluer, comme font les hommes inférieurs, d’après son opiniâtreté, et d’essayer de lutter avec la nature. Dans sa rhétorique favorite il fait allusion à son étoile; et il se plaisait, aussi bien que le peuple, à SC qualifier à'enfant de la destinée. « On me reproche, disait-il, d’avoir commis de grands crimes: des hommes de ma trempe ne commettent pas de crimes. Rien n’a été plus simple que mon élévation : il est inutile de l’attribuer à l’intrigue ou au crime.

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Elle était le résultat de la singularité des temps et de ma réputation d’avoir bien combattu contre les ennemis de mon pays. J’ai toujours marché avec l’opinion des masses et avec les événements. De quelle utilité donc auraient été des crimes pour moi? « Il disait encore en parlant de son lils : «. Mon fils ne peut pas me remplacer ; je ne pourrais pas me remplacer moi-méme. Je suis la créature des circonstances. «

Il possédait une rectitude d’action, qu’on n’avait jamais vue réunie auparavant à tant de conception. C’est un homme positif, terrible pour tous les parleurs et couvrant de confusion les personnes qui obscurcissent la vérité. Il voit où est le nœud de l’affaire , il se jette sur le point précis de la résistance et méprise toute autre considération. Il est fort, dans la juste acception, c’est-à-dire, par la clarté. Jamais il ne commettait de bévue dans la victoire, mais il gagnait ses batailles dans sa tète, avant de les gagner sur le champ de bataille. Ses principales ressources sont en lui-même. Il ne demande conseil de personne. En 1796, il écrit au Directoire : « J’ai conduit la campagne sans consulter qui que ce soit. Je n’aurais rien fait de bon, si je m’étais trouvé dans la nécessité de me conformer aux idées d’autrui. J’ai remporté quelques avantages sur des forces supérieures, bien qu’enlièremcnt dénué de toutes choses; parce que, dans la persuasion que votre confiance reposait en moi, mes actions ont été aussi rapides que ma pensée. »

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L’histoire est pleine, en descendant jusqu’il c<‘ jour, de la faiblesse d’esjirit des rois et des gouvernants. C’est une classe de gens à prendre en pitié, car ils ne savent ce qu’ils feront. Les artisans se soulèvent pour du pain, et le roi et ses ministres, ne sachant que faire, envoient contre eux des baïonnettes. Mais Napoléon comprenait sa besogne. Voilà un homme qui à chaque instant et dans chaque occurrence, savait ce qu’il allait faire le lendemain. C’est là un immense avantage et un immense soulagement pour les esprits, non-seulement des rois, mais des citoyens. Peu d’hommes ont un lendemain; ils vivent de la main à la bouche, sans plan et ils sont toujours au bout de leur ligne de conduite; après chaque action, ils attendent une impulsion du dehors. Napoléon eût été le premier homme du monde, si ses desseins avaient toujours été purement d’intérêt public. Tel qu’d est, il inspire de la confiance et de la vigueur par l’iiuité extraordinaire de son activité. Il est ferme, plein d’assurance, se soumettant lui-même aux privations, faisant peu de cas de lui-mèinc , sacrifiant toute chose à son dessein, argent, troupes, généraux, sa propre sûreté même, tout pour cela, et il ne se laisse pas séduire, comme les aventuriers ordinaires^ par l’éclat de ses propres ressources. « Les incidents ne doivent pas gouverner la politique, disait-il, mais bien la politique , les incidents. » « Être entraîné par chaque événement, c’est n’avoir pas de système politique du

tout. » Ses victoires étaient seulement autant de jalons, et jamais au milieu des éblouissements et du tumulte de la circonstance actuelle, il» ne perdait un moment de vue sa marche en avant. Il savait quoi taire et il volait à son but. Il aurait voulu abréger la ligne droite pour parvenir à l’objet de sa convoitise. On peut, sans aucun doute, recueillir dans son histoire d’horribles traits sur le pri.x auquel il acheta ses succès; il ne doit cependant pas pour ce motif être regardé comme cruel; seulement c’était un homme qui ne connaissait pas d’obstacle à sa volonté ; il n’était pas sanguinaire, pas cruel, mais malheur à la chose ou à la personne qui se trouvait dans son chemin ! Il n’était pas sanguinaire, mais il n’épargnait pas le sang et il était sans pitié. Il ne voyait que l’objet ; l’obstacle devait faire place. « Sire, le général Clarke ne peut pas se réunir au général Junot; il y a là une batterie autrichienne dont le feu est épouvantable. » — «Qu’il emporte la batterie. » — « Sire, chaque régiment qui approche de ces terribles canons est sacrifié : sire, quels sont vos ordres? » — « En avant, en avant! » Seruzier, un colonel d’artillerie, dans ses Mémoires militaires, donne l’esquisse suivante d’unescène après la bataille d’Austerlitz : « Au moment où l’armée russe battait en retraite, péniblement, mais en bon ordre, sur la glace du lac, l’empereur Napoléon accourut à bride abattue sur l’artillerie. « Vous perdez du temps, s’écria-t-il ; feu sur ces masses ; il faut les engoufl'rer ;

feu sur la glace ! j) L’ordre resta inexécuté pendant dix minutes. En vain plusieurs officiers et moi-méme avions-nous pris position sur le talus d’un monticule pour produire l’effet désiré, leurs boulets et les miens roulaient sur la glace sans la rompre. Voyant cela, j’essayai de la simple méthode d’élever légèrement les obusiers. La chute presque perpendiculaire des terribles projectiles produisit l’effet désiré. Ma méthode fut immédiatement suivie par les batteries voisines, et en moins d’un instant nous creusâmes un tombeau à quelques (1) milliers de Russes et d’Autrichiens dans les eaux du lac. »

Dans la plénitude de ses ressources, tout obstacle semblait s’évanouir. « Il n’y aura plus d’Alpes, disait-il. » Et il construisait d’admirables routes qui surmontaient les précipices les plus escarpés au moyen de galeries échelonnées, jusqu’à ce que l’Italie fût aussi ouverte à Paris que toutes les villes de F rance. Puis il reposait ses membres et travaillait pour sa couronne. Ayant décidé ce qu’il fallait faire, il le fit de toutes ses forces. Il déploya toute son énergie. Il risqua tout, et n’épargna rien, ni les munitions, ni l’argent, ni les troupes, ni les généraux, ni luiméme.

Nous aimons à voir chaque chose remplir son office d’après sa nature, que ce soit une vache à lait ou un serpent à sonnettes; et si la guerre est le meil-

(1) Comme je cite de seconde main, et que je ne puis me procurer Seruzier, je n’ose pas adopter la forte image que je trouve.

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leur mode de faire régner l’accord entre les divergences de nation à nation (comme de très grandes masses d’hommes le croient), sans contredit Bonaparte fut juste en le faisant parfaitement. « Le grand principe de la guerre, disait-il, est qu’une armée doit toujours être prête, jour et nuit, à toute heure, à opposer toute la résistance qu’elle est capable d’opposer.» Jamais il n’économisait ses munitions, mais il faisait pleuvoir sur une position ennemie un torrent de fer, bombes, boulets, mitraille, pour rendre toute défense impossible. Sur un point quelconque de résistance il concentrait escadron sur escadron, en nombre écrasant, jusqu’à ce que ce point fût balayé et réduit à néant. Deux jours avant la bataille d’iéna. Napoléon disait à un régiment de chasseurs à cheval à Lobenslein : « Mes enfants, vous ne devez pas craindre la mort ; quand les soldats bravent la mort, ils la chassent dans les rangs de l’ennemi. » Dans la furie de l’attaque, il ne s’épargnait pas lui-même. Il allait aussi loin qu’il était possible pour lui. Il est évident qu’en Italie il fit ce qu’il put et tout ce qu’il put. Plus d’une fois il fut à un doigt de sa perte, et sa personne même fut presque perdue. Il fut jeté dans un marais à Arcole. Dans la mêlée les Autrichiens étaient entre lui et ses troupes, et il fut tiré de là par des efforts désespérés. A Lonato et dans d’autres endroits, il fut sur le point d’être fait prisonnier. 11 livra soixante batailles. Il n’en avait jamais assez. Chaque bataille était une nouvelle arme. « Ma

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puissance tomberait, si elle n’ctait pas soutenue par de nouveaux exploits. La conquête m’a fait ce que je suis, et la conquête doit me maintenir. » Il comprenait^ comme tout homme sage , qu’il faut autant de vie pour conserver que pour créer. Nous sommes toujours en danger, toujours dans une mauvaise condition, juste sur la 'pente de notre ruine, et nous ne pouvons être sauvés que par l’invention et le courage.

Cette vigueur était secondée et tempérée par la plus froide prudence et par une exactitude rigoureuse. Semblable à la foudre dans l’attaque, on le trouvait invulnérable dans ses retranchements. Son attaque même n’était jamais l’inspiration du courage, mais le résultat du calcul. Son idée sur la meilleure défense consistait à jouer encore le rôle d’assaillant. « Mon ambition, dit-il, était grande, mais elle était d’une nature froide. » Dans une de ses conversations avec Las Casas, il faisait la remarque suivante : f( Quant au courage moral, j’ai rarement rencontré le courage de deux heures du matin, je veux dire le courage pris à l’improviste, celui qui est nécessaire dans une occasion imprévue, et qui, en dépit des événements les plus inopinés, vous laisse pleine liberté de jugement et de décision. « Et il n’hésitait pas à déclarer, qu’il était lui-même éminemment doué de ce « courage de deux heures du matin, et qu’il avait rencontré peu de personnes qui pussent l’égaler sous ce rapport. »

Tout dépendait de l’exactitude de ses combinaisons, et les étoiles n’étaient pas plus ponctuelles que son art de calculer. Son attention personnelle descendait jusqu’aux détails les plus infimes : « A Montebello, j’ordonnai à Kellermann d’attaquer l’ennemi avec huit cents chevaux, et avec cette troupe il dispersa six mille grenadiers hongrois, sous les yeux mêmes de la cavalerie autrichienne. Cette cavalerie était à une demi-lieue de distance et il lui fallait un quart d’heure pour arriver sur le lieu de l’action ; j’avais observé que ce sont toujours ces quarts d’heure qui décident du sort d’une bataille.» « Avant d’engager une bataille, Bonaparte pensait peu à ce qu’il ferait en cas de succès, mais il méditait longtemps sur ce qu’il ferait en cas de revers. » La même prudence et le même bon sens marquent toute sa conduite. Ses instructions à son secrétaire aux Tuileries sont dignes d’être rappelées : k Pendant la nuit, entrez dans ma chambre aussi rarement que possible. Ne m’éveillez pas, si vous avez de bonnes nouvelles à me communiquer; pour cela il n’y a rien qui presse. Mais si vous m’en apportez de mauvaises, éveillez-moi sur le champ, car alors il n’y a pas un moment à perdre. » Général en Italie, il mit en pratique cette même économie fantasque de temps, par rapport à sa correspondance qui lui était à charge. Il recommandait à Bourrienne de n’ouvrir aucune lettre pendant trois semaines, et alors il observait avec satisfaction quelle partie considérable de cette

correspondance était devenue inutile, et n’exigcait plus de réponse. C’était immense ce qu’il achevait de besogne, cela dépassait les bornes connues de la puissance humaine. Il y a eu un grand nombre de princes laborieux, depuis Ulysse jusqu’à Guillaume d’Orange, mais nul n’accomplit le dixième de ce que fit cet homme.

A ces dons de la nature Napoléon joignait l’avantage d’étre né dans une condition de fortune humble ' et privée. Plus tard, il eut la faiblesse de désirer ajouter à ses couronnes et à ses autres honneurs la prescription de l’aristocratie; mais il reconnaissait cependant ce qu’il devait à son éducation austère et il ne faisait pas mystère de mépriser les rois de naissance et les mulets héréditaires, comme il qualifiait grossièrement les Bourbons. Il disait que « dans leur exil ils n’avaient rien appris, ni rien oublié. » Bonaparte avait passé par tous les échelons du service militaire; il avait été citoyen avant de devenir empereur et il se rattachait ainsi à la bourgeoisie. Ses remarques et sesjugements dénotent l’instruction et la justesse d’appréciation de la classe moyenne. Ceux qui avaient à traiter quelque affaire avec lui, s’apercevaient bien qu’on ne pouvaitpas lui en imposer, et qu’il savait calculer aussi bien qu’un autre homme. Cela ressort de tout côté dans ses Mémoires dictés à Sainte-Hélène. Comme les*dépenses de l’impératrice, de sa maison, de ses palais avaient occasionné de grandes dettes. Napoléon examina lui-

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même les notes des créanciers, y découvrit des prix exorbitants et des erreurs, et réduisit considérablement leurs prétentions.

Sa grande arme, c’est-à-dire, les millions d’hommes qu’il commandait, il les devait à ce caractère représentatif dont il était revêtu. Il nous intéresse tant qu’il nous apparaît comme le représentant de la France et de l’Europe; il existe comme capitaine et roi, seulement tant que la révolution, ou l’intérêt des masses laborieuses trouve en lui un organe et. un üruide. Relativement aux intérêts so-

ciaux, il connaissait la portée et la valeur du travail et il penchait naturellement de ce côté-là. J’aime assez un incident mentionné par un de ses biographes à Sainte-Hélène : « Se promenant avec Madame Balcombe, des domestiques portant de lourdes caisses vinrent à passer près d’eux sur la route, et Madame Balcombe leur commanda d’un ton passablement irrité, de se tenir à distance. Napoléon l’interrompit en disant : «Ayons égard au fardeau. Madame. » Du temps de l’empire, il dirigea son attention sur l’amélioration et l’embellissement des marchés de la capitale : « Le marché, disait-il, est le Louvre du peuple. » Les principaux ouvrages qui lui aient survécu, ce sontses magnifiques routes. Il rendit les soldats imbus de son esprit et une sorte de liberté et de cJlmaraderie prit naissance entre eux et lui, ce que l’étiquette de la cour ne permit jamais entre les officiers et lui. Ils exécutèrent sous ses yeux

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ce que d’autres n’auraient jamais pu faire. La meilleure preuve de scs rapports avec ses soldats, c’est l’ordre du jour donné le matin de la bataille d’Austerlitz, dans lequel Napoléon promet à scs troupes qu’il tiendra sa personne hors de l’atteinte du feu. Cette déclaration , le contraire de celle qui est ordinairement faite par les générau.x et les soldats la veille d’une bataille, prouve sudisamment le dévouement de l’armée à son chef.

Mais quoiqu’il y eût dans les détails cette conformité entre Napoléon et la masse des hommes du peuple, sa force réelle reposait sur leur conviction qu’il était leur représentant dans son génie et dans scs projets, non-seulement lorsqu’il les flattait, mais lorsqu’il les réprimait et même lorsqu’il les décimait par sa conscription. Il savait, aussi bien qu’un Jacobin quelconque en France, philosopher sur la liberté et l’égalité, et quand allusion fut faite au précieux sang de plusieurs siècles répandu par la mise à mort du duc d’Enghien, il répliqua ; « Mon sang n’est pas non plus de l’eau du fossé. » Le peuple sentait bien que le trône n’était plus occupé, et que le pays . n’était plus dévoré dans. sa substance par une petite caste de princes légitimes, exclus de toute communauté d’avec les enfants du sol et conservant les idées et les superstitions d’un état de société depuis longtemps oublié. Au lieu de pareils vampires , c’était un homme sorti de leur sein, qui, aux Tuileries, profes.sait des connaissances et des idées semblables aux

leurs, et qui par conséquent leur ouvrait à eux et à leurs enfants les avenues du pouvoir et du crédit. Le dernier jour de la politique assoupissante, égoïste, refusant toujours aux jeunes gens les moyens et l’occasion de se produire, était arrivé efun jour d’expansion et de faveur avait lui. Un débouché pour toutes les forces et les productions de l’homme était ouvert; des récompenses brillantes éblouissaient les yeux des jeunes gens et des hommes capables. La vieille France féodale, garottée, était transformée en un jeune Ohio ou New-York ; et ceux qui souffraient des rigueurs immédiates du nouveau monarque, les lui pardonnaient comme des sévérités nécessaires du régime militaire qui avait renversé les oppresseurs. Et même lorsque la majeure partie du peuple eut commencé à se demander, si l’on avait réellement gagné quelque chose à ces épuisantes levées d’hommes et d’argent du nouveau maître, tous les hommes capables du pays , dans tous les rangs et dans tous les genres, prirent son parti et le défendirent comme leur protecteur naturel. En 1814, ayant reçu le conseil de se rallier aux classes élevées de la société. Napoléon dit à ceux qui l’entouraient : « Messieurs, dans la situation où je me trouve, ma seule noblesse, c’est la canaille des faubourgs. »

Napoléon répondait à cette attente naturelle. La nécessité de sa position exigeait de lui qu’il fit bon accueil aux talents de toute espèce et leur accordât des espérances. Ses sentiments s’accordaient en cela

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