‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 1 sur 56 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

DE

MERLIiN DE ÏHIONVILLE

La vie de Merlin de Thionville reproduit en raccourci les phases principales de la révolution. Liée aux actes les plus essentiels de cette grande période, elle y occupe une position à la fois très générale et très singulière, le milieu entre le peuple et la bourgeoisie. Issu de cette classe éminente à laquelle appartiendra toujours dans l'histoire de notre régénération politique l'honneur de l'initiative, il l'a constamment et énergiquement servie, mais sans cesser de rester attaché à la classe inférieure de toute son âme. Malheureusement il a mieux senti que systématisé cette position, et il la représente plutôt par ses aspirations que par des formules précises ; mais comme elle convient excellemment à la cause delà justice et de la Hberté, il est à croire que l'avenir saura la développer et donnera ainsi raison à Merhn sur les deux partis extrêmes entre lesquels il a eu à cœur de demeurer. Du reste, tous les ennemis de la nationalité sont les siens, et il figure contre eux au premier rang. Le clergé réfractaire, la noblesse, la royauté, l'étranger, la Vendée, la criminelle commune de thermidor, les Jacobins,

reçoivent successivement ses coups. Mais la France est lassée avant lui par tant d'efforts et de combats ; et quand il croit pouvoir se reposer enfin dans cette victoire et cette paix (pii lui échappent sans cesse, vient le tour des soldats, et les masses ayant cessé de se sentir suffisamment intéressées à la république, ce tour funeste réussit. Merlin redescend alors avec tristesse dans le silence de la vie privée, et s'unit à cette élite généreuse au sein de laquelle se concentre, pour un prochain réveil, l'esprit immortel de la révolution.

Merlin était né dans la petite ville dont il a contribué à illustrer le nom en l'attachant au sien. Cette ville, bien que sa population n'ait jamais été considérable, a toujours joui d'un caractère à part. Son origine remonte aux premiers siècles de notre histoire; les rois francs y faisaient souvent résidence, et plusieurs actes de Charlemagne en sont datés. Placée entre la (iaule et la Germanie, elle s'était vue entraînée par les partages dans le cercle de l'Empire, mais sans cesser de demeurer au fond avec la France, comme l'indique, entre autres témoignages, sa charte du xni" siècle en langue romane. Aussi favorisée que les villes des Pays-Bas, elle avait eu l'avantage d'obtenir de bonne heure cette constitution municipale sous l'empire de laquelle s'étaient formées ses mœurs civiles. Elle possédait ses droits et privilèges, ses élections, ses magistrats, son beflroi, sa couronne de remparts ; et son indépendance, chère à ses habitants, les avait portés plus d'une fois à se défendre vaillannnent. Au xvi" siècle, un de ses maires s'était fait tuer sur la brèche, et une popularité persévérante s'était attachée à ce souvenir de bel exemple. Enlevé à l'Empire par Condé, à la suite de la victoire de Uocroy, Thionville n'avait pas tardé à se sentir rendu à ses vraies relations en se retrouvant avec la France; mais il n'avait |)as moins gardé, dans cette incorporalion à la monarchie, sa physionomie distinctive, et malgré son (îxiguïté, il constituait une sorte de capitale pour limpcrceptiblc ])rovince que l'on désignait sous le nom de Luxembourg français.

Page 1