‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 55 sur 56 · FI.N DE LA CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

FI.N DE LA CORRESPONDANCE

ÉLOGE FL'NÈHRE

DE

C'est iino sainte ot louable coutume de se détourner de se? travaux habituels, lors(ju'un citoyen illustre (juitte ce monde, pour venir déposer sur sa tombe riiommage des paroles funéraires ; mais depuis quelque temps la mort redouble si fort ses coups, qu'elle a presque forcé de renoncer à cette piété, et qu'elle ne permet plus en quebjue sorte aux vivants (pic de signaler les noms des victimes sèchement et à la hâte, à mesure (ju'elle frappe, et de les livrer ainsi en courant à la mémoire publique sans lui rappeler à la fois les titres (ju'ils ont à y rester. Depuis ces dernières années, combien sont partis ! et quelle idée ne prendrait-on pas de notre époque, si l'on devait juger de sa grandeur d'après celle des hommes qu'elle voit mourir ! Hélas ! c'est que nous vodà vers le milieu delà vie, et c'est le moment

• Cet éloge de Merlin de Thionville, composé au moment de sa mort, fut imprimé en scplcmbie 1833 dans la Revue encyclopédique, et nous le reproduisons ici comme une conclusion justifiée par toutes les pagres qui précédent. La tristesse et la reconnaissance l'avaient dicté. A la mort de mon père, Merlin, qui était un de mes parents les plus rapprochés dans la ligne paternelle, voulut bien prendre la charge de ma tutelle et de celle de mes deux frères ; il voulait ainsi rendre à notre jeunesse, avec usure, les services qu'il avait reçus dans la sienne de notre grand oncle, l'excellent prieur doni Effniger, dont il a été si souvent question dans le récit des premières années inséré ci-dessus.

32i ÉLOGE FUNÈBRE

OÙ la liônéraliou do nos pèros arrive sur le seuil, cl c'est elle (jui descend. Puisons donc dans leurs derniers exemples la vertu de soutenir, mieux que ne le font nos aînés, les charges de leur pesant héritage; montrons leur austère vertu cl leur [lersévérance, leur sérénité durant les jours mauvais, et l'inaltérahlc fermeté de leur foi dans un avenir meilleur, (juel plus juste sujet d'une telle leçon pomTions-nous prendre (jue le vieillard que nous venons de perdre ? Et où pourrais-je trouver moi-même plus d'assurance pour la faire que dans le souvenir de celui que j'ai tant connu et tant aimé, et qui fut un second père pour une moitié de ma jeunesse? Sans doute je n'ai aucun droit à laisser éclater ici mes sentiments itersonnels, et à mettre sous les veux du puhlic une douleur ({lù n'intéresse que moi : je tairai donc tout ce qui n'appartient qu'au regret et à la reconnaissance, et je comprimerai hien volontiers ma tristesse dans le silence et l'ohscurité de sa profondeur. Je ne dirai, o toi que j'appelais mon vieux père, ni la honte avec laquelle tu te char- <>eas de la conduite de quelques pauvres orphelins que tout le monde ai»andonnait, ni ta tendre sollicitude de leurs afl'aires, ni ta (■(inslaucc paternelle à développiM" dans leur ànie le germe sacré de l'amour de la patrie, ni la douce familiarit(: de tes discours. Toutes ces choses, hélas ! sont dans mon cœur, et rien ne les sollicite à se produire au dehors ; ma seule consolation est de penser que je n'ai pas été ingrat envers toi un seul jour, et que le souvenir que tu as emporté de moi dans la tomhe était tranquille et pur de tout reproche : les anciens dans le deuil se voilaient le visage, et je les admire d'avoir si hien connu le secret que cherch(^ la doujciu' ! Ce sera donc assez pour moi, dans ce moment, si je réussis à faire voir comhien la vieillesse de Merlin fut digne de respect et d'admiralion; et si, du spectacle (|u'elle nous présente, je parvi(>ns à

lirei' un enseignement Ulile puui' ceux ipie le |ir(''Sent diMOU-

raj'c, et (pie les incertitudes de la politicpie corrompent ou intimident. Je n'ahorderai [loint l'histoire de sa vie j)uhli(|ue, de son action dans les luttes de nos assemhlées et dans nos

giiorros du dodans et du dehors ; je n'aurais d'aulros ôlrmenls pour le faire (jue ceux que loul le monde |)oss(m](', o| |(nur ni'acquitler envers sa mémoire de ce devoir jiicux, j'allcndi'ai la publicité que réclament les matériaux (ju'à celte intention il amassait lui-même depuis lonçitemps.

Merlin de Tiiionvilic <'st un de ces hommes ([ue la France prit dans le |)euple (piand ('ll(^ voulut montrer à sa vieille noblesse que son règne était fini, et que désormais l'Étal pouvait choisir ses serviteurs ailleurs que dans les hautes maisons. Sorti de son obscure d('meur(% (}{ comme soudainemiMit entraîné par un ((MU'ant où il ne se donnait aucun mal, il se vit en un instant dans les magistratures les plus élevées et les plus difficiles ; et l'on eiàt dit qu'il était né pour elles et s'y était préparé dès son enfance, tant il y fut à faise et bien placé. Son esprit était remarquable par une grande rectitude et une singulière puissanc(î de se traduire toutes choses avec simplicité ; son jugement était calme et précis, et il s'apj)liquait à tenir toujours aussi loin de lui que possible les illusions et les ombres fatales (pi'elles promènent. Jeté au milieu des plus incroyables tourbillons que la politique humaine ait encore soulev(''s, jamais homme ne garda mieux que lui la tutélaire vertu de son bon sens et ne demeura plus constanmient sur le terrain inébranlable de la réalité. Doué d'un courage instinctif, il le laissait agir, en quelque sorte, sans en prendre souci, et, grâce à ce rempart, imperturbable aussi bien dans les terribles séances de la Convention que dans le retentissement des batailles, il gardait en toutes circonstances l'usage de sa raison et de sa volonté. Emanation de la philosophie de son temps, l'amour de la liberté était sa force, et la croyance au peuple sa religion.- Son àme, sans cesse engagée dans ces principes, y avait contracté je ne sais qu'elle inflexible roideur ; semblable sur ce point à ces anciens guerriers qui, continuellement vêtus de la cuirasse de fer, avaient perdu toute habitude des articulations fines et légères. Logicien franc et plein de rudesse, inhabile aux complots comme à l'intrigue, n'espérez pas qu'il vous montre ja-

32r, Él.Or, F. FUNEBRE

mais (1p cos dossoins amhilioux, tlf cos lnr1i((uos lonçîiioment conruop, do cnslignos drlircs ol savnntos : il travorsora les parlis sans se dôtoiinifr ni se liaissor dovant aimiin; son opinion sora toujours ouvcrlc cl s(ni(>r(', cl son laiitiaLic celui d'un liouuuc de i^ucrrc |)ius (juc d'un dijtloinalc. Il craii^iiail les altcnlats contre la liberté, mais bien plus enclore conire l'inviolabilité do kl souveraineté nationale. 11 détestait Robespierre, et il osait ne i»oinl conspirer contre lui, aimani mieux courir le risque de périr que de nuire. Ami de la république bien plus profondément que des siens, et ne sacbant aucune réserve à l'aire dans les sacrifices qu'elle commande, il se tenait, on effet, aussi bien en ij;arde contre reniraînciiieni des ressentiments personnels que conire l'imprudence des jugements anticipés. Mais que sa conviction mûrisse, que sa conscience soittoucbée, il n'y a plus alors aucun tempérament dans sa baine, et vous lui voyez déployer contre le triumvir cette énergie et celle vigueur (jui ne se connaissent encore (ju'en plein jour, et qui ne se sont ajjprises jusque-là que sur les tyrans et sur les traîtres. C'(îstle 20 prairial, à la fête de rÊtre-Suprème, et lors(|ue la puissance de llobcspiefre est à une bauteur qui semble délier toutes les attaques du monde, c'est à ce moment (ju'il se décide, et six semaines plus lard il inscrit son nom au U tbermidor.

Je ne dirai rien de sa bravoure, mais je veux dire un mut de sa bonté. Kl d'aboid conniicnt un liomnic allranclii de hjut sentiment d'égoïsme, aussi éloigné des égarements de l'envie ((ue de ceux de l'ambition, serviteur ardent de la républi(|ue, c'està-dii'c de rbunianilé, ('(muneiil un pareil boniuK^ ne serait-il |)as bon ? S'il a souvent (''li' S(''vèi'c, m("'inc terrible, ce u"a jamais l'-té' sans justice. La seule Icncur (pic sa position dans l'Etal l'ait mis dans la U(''i'cssité de rf'paiulre a ct('' celle des armes; et celte terreur, bien (pic plus sanglante cl plus meurtrière (pu' toute autre, celle Icricnr (pii |Mdcè(lc pai' le |-euverseincnt des ai'uiées et la d(''vaslalioM des < iuupagncs, (pii tonl'iiud tlans les mêmes ruisseaux le sang des cunenii^ cl celui des |dus lidèles onlaiits de la pairie, (|ui élciid aveugicuicul le deuil cl les larmes

au dedans de la nation comme an dehors, et an dedans, puisqu'il faut le dire, chez les familles qui méritaient la récompense aussi bien que chez celles qui avaient mérité le châtiment; cette terreur, à laquelle les exemples de l'histoire no nous ont que trop habitués, n'est malheureusement pas de ces mesures qui ont besoin d'être justifiées et dont les exécuteurs demeurent en proie à l'animadversion de la postérité : s'il y a une plainte à faire, c'est à Dieu, qui a imposé aux peuples d'arroser la terre de leur sang, comme aux hommes de l'arroser de leur sueur. Mais au sein de ces scènes cruelles dont il était l'ordonnateur, combien il a désiré la fin d'une gloire si coûteuse ! Combien de fois, au sortir des émotions de la mêlée, n'a-t-il pas senti, aux secrètes amertumes de son âme, qu'il était de la même substance que tous ces restes de morts et de blessés ! Combien de fois encore, semblable à ce vertueux capitaine qui gémissait sur les champs de bataille où il avait vaincu, n'a-l-il pas déploré la fatale obligation qui commandait tant de luttes et tant de sacrifices ! « Je n'aspire, écrivait-il au milieu même des enivrements que causent à tous les cœurs courageux l'ardeur (>t le fracas de la guerre, je n'aspire qu'à la paix, et je ne lui demande d'autre bienfait que la Uberté d'aller cultiver tranquillement mon champ. » Mais aussi, dans ces temps de deuil et de discordes, que d'occasions se sont présentées à sa bienfaisance et à son humanité ! Je ne rappellerai pas tous ceux qu'il a aidés de son crédit et de sa main, tous ceux qu'il sauva, soit en ouvrant les portes de leurs prisons, soit en leur livrant les tristes clefs de la frontière et de l'exil ; beaucoup vivaient encore et en avaient gardé la mémoire, mais lui, il n'aimait point à voir ces choses sortir du passé, et il les tenait toujours dans un austère silence. « J'ai peut-être eu tort, nous disait-il quelquefois; mais soyez sûrs qu'en cela je n'ai jamais compromis que moi seul. » D'autant meilleur qu'il consentait bien à être bon, mais non à le paraître, il aurait voulu que la sévérité républicaine, tout en laissant à son cœur sa tendresse naturelle et sa liberté, demeurât alentour comme une écorce qui pût l'abriter sans le trahir.

Toi ('iait MoiTiu. Nô de la rrvoliilidn, d pour elle, il no onit pas (lu'il lui lïil porniis d'on S(''parer on rien sa destinée. Son dévoucmcnl à cotte grande cause était un de ces dévouements à la vie et à la mort, toujours si dignes de l'admiration des hommes. A peine était-il au milieu de sa carrière, que l'f'-toile de Napoléon s'élève, et que celle de la république conmicnce à décliner et à pâlir. Quel étaitencela le dessein de Dieu? Sa sublime politique dépasse toutes les nôtres; les hommes, sous sa main, ne sont que des tranchants (ju'il prend ou dépose suivant chaciuo détail de son œuvre éternelle ; mais ils se doivent ;\ eux-mêmes et ils doivent à Dieu d'attendre patiemment qu'il les appelle, et de ne point fausser leur nature pour s'immiscer en des choses où ils n'ont pas qualité. Aussi Merlin proteste-t-il, et il rentre dans l'ombre avec la liberté. Assez d'autres sauront combattre sous la bannière de l'aigle, et cueillir dans d'illustres campagnes des titres et des lauriers d'or ; ne lui demandez pas do les suivre et do les soutenir de son courage et Ao son oxi)érionco : son silence parlera plus haut que n'aurait parlé son service, et la rouille de sa vieille épée de Mayonce et de la Vendée lui sera plus glorieuse que tout l'éclat dont il aurait pu la couvrir. Il rejoint donc le peuple, et, se résignant à l'exigence des temps, il guide paisiblement, entouré de sa famille, le travail de sa ferme. Mais que le génie des conquêtes soit à son tour frappé, que l'empire vienne joindre sa propre ruine à celle qu'il avait faite de la république, la question n'est plus la défense et l'agrandissemonl d'un gouvcrnoiiionl liborlicido : il s'agit du salut do la Franco et de sa dignité. Un convenliounol aura h' droit d(^ paraître. Voici Merlin, à la tête de ses pa^sans de Picardie, réunis en bataillons, qui s'avance au travers de nos champs menacés, et vient noblement se ronicttrc à ipii combat pourle sol sacré. Image symbulicjuo et lidébulo Tàme du peuple, tu apparus un instant dans le déchirement do la patrie ; mais l'Europe tout entière pesait sur nous, et ce ne fut qu'une apparilicui éiihémére! Compagnon de la it'pulirKpic, tu descendis avec elle, non dans le tombeau, dans la retraite. Tu la suivis

(Inn? ce? mystériruscs catacombes de la pensée humaine an fond desquelles, loin du jour, <'[ sansétre Iroulilr ni par le lnuil ni par les empêchements du dehors, s'achève et s'(''pure sans relâche ce qui un jour sera la loi du monde. Tu rentras, vieux conventionnel, dans cet inmiense atrlier de l'opinion publique ofi tous travaillent et où nul ne s'inq)ose. Là, par un concert que nous n'entendons point, s'élabore insensiblement le verbe des nations; et la tache de chacun, pour être, en cet endroit, moins appréciable à la mesure et à l'estime des hommes, n'en est cepeiulant ni moins f;rande en elle-même, ni moins eiïîcace, ni moins méritoire devant Dieu.

C'est alors que je le connus. Il avait ({uilli' sa campagne, et vivait modestement dans un de nos faubourgs. En revoyant Paris, il n'y avait plus retrouvé qu'un bien petit nombre de «es anciens amis; les uns étaient exilés, les autres morts; et, prive de son primitif entourage, il demeurait, prescjue seul parmi nous, comme un de ces monuments desâgespassésquise tiennent encore à leur place dans le mdicu de nos villes. Mais quel que fût son attachement au sol de la révolution, ce n'était point une raison pour lui de s'isoler des nouveautés de notre époque. Hostile au parti dominant, il n'était pas moins animé de la même sympathie pour le fond du pays. L'amour delaFrance étaitune passion qui ne souffrait en lui aucun repos, et qui entretenait dans son esprit une infatigable activilt'-. llvoyait beaucoup de monde, mais de celui-là seul où il pouvait trouver quelqu(^ profit, et qu'il pouvait aborder sans danger pour la dignité de son nom. Rien ne se faisait dans l'ombre qu'il ne voulût y pénétrer; rien n'éclatait qu'il ne cherchât à étucher aussitôt ce qu'ondevait en espérer ou en attendre. Son œil était toujours ouvert, sa pensée toujours en mouvement; et là où tant d'autres ne s'intéressent et ne prennent de si grands soins que par le désir du pouvoir nu de la renommée, il se donnait le même mal quoiqu'il ne voulût rien gagner que de satisfaire son instinct naturel, qui était d'aimer sa patrie jusqu'au bout avec la même ardeur dont il l'avait servie dans sa jeunesse. Bien différent en cela de ceux qui, fixant la patrie au temps où il? fu-

reni, piiissanis e\ glorieux, s'enferment dédaigneusement dans ce qui n'est plus et se tiennent au milieu du |)résenl comme chez un peuple étranger, il n'oublia jamais que le nom de citoyen est un litre qui ne vieillit pas et qui ne s'éteint qu'avec la vie. Mais ce l'eu, qui, malgré les fatigues de l'âge, le faisait encore jeune parmi nous, demeurait concentré dans son intérieur, et ne se trahissait par aucune manifestation puhlicjue ; il voulait bien que les affaires de son pays conservassent toujours pour lui le même altrail, mais il ne voulait plus s'y mêler. « (Ibaciuc génération, disait-il, a son temps pour agir : le nôtre est achevé ; à vous le vôtre. Faites bien ; nous ne sommes plus ici que pour regarder et applaudir. »

Et cependant combien de fois ne l'avons-nous pas vu s'emporter contre nous avec hauteur, et nous rappeler la cause de la révolution, qu'il nous accusait de laisser perdre par notre mollesse et notre indifférence ! «xiUez, nous disait-il alors, vous n'êtes ipiê des enfants. » Quelles paroles, en eiïet, et quels reproches aurions-nous pu refuser à sa tristesse et à son indignation, lorsqu'il connut que la France ne s'était affranchie d'une dynastie qu'il déteslaitque pour tondier sous la main d'une famille envers la(piolle il ne connaissait que le mépris? Ouelles ne furent passa colère et son inquiétude, lorsqu'il sentit l'Espagne trahie, le Rhin délaissé, l'Italie donnée à l'Autriche, la Pologne perdue, et, au milieu de tout cela, la France inerte et se laissant tailler au gré des potentats ! Avec quel orgueil il noiis cilail alors l'exemple de nos pères ! Mais hien qu'il en ail eu si souvtMil le snjel, jamais, et cela peut être dit à notn; gloire connue à la sienne, jamais il n'a désespéré du salut de la républiipie ; et si serrées qu'aient pn èlre h^ atiaijuesque Ton diiigeail coiili'e elle, il ne s'esl pas lronv('' un seul luomeiil où il eùl balanci'' à uuMtre aux enchères connue terrain national le terrain sur leipiel on bâtissait les trônes. Pour lui, la ri-publique, ipioiqne rentrc'C sous le sol, (''tait toujours aussi vivante (pi'.-'i l'origine et .uissi pleine (le force e| d'iiveuir : |iour la voir bienti'it reparaître, il ne s'agissait (pie de l'aeliver (M de In soutenir, et il s'y employait tout en-

tif^r. La vrritablo lrilninc,à son avis, n't'tait pas à la chambre, inaisaux journaux ; la clianiltrc (''lait au corps (''Iccloral, les journaux seuls riaient à loul le peuple, et c'était dans cette direction ipie sa sollicitude s'exerçait avec le plus de persévérance et de vivacité. 11 y avait bien [icu d'organes de roppositiun, surtout de[)uis la tiii du dernier rèLine, où il ne se lût ménagé ({uelque ouverture ; il lisait et commentait toutes les feuilles avec une incroyaldi' attention, courait d'une rédaction à l'autre, et taisait sonner en tous lieux la voix sévère des principes et de la souveraineté nationale dont il ne se départait jamais. Rien n'était si luédiocre ou si faible (ju'il se crût i)ermis de négliger ce qu'il était possible d'en faire sortir pour la cause de la révolution. H avait des inlclligences jusque dans le camp du Constitutionnel^ et, si peu d'état que l'on y fît de ses opinions, il acceptait le fait et ne s'tMi rebutait pas. Il n'y avait pas jusqu'aux tentatives de la nouvelle Eglise française qui ne fussent de son ressort ; il connaissait de longue date le débonnaire abbé qui avait imaginé de s'intituler Primat des Gaules, et ne le négligeait pas depuis sa cbiméncju*.' grandeur ; il ne manquait pas de gens, disait-il, (pii ne pouvaient être détachés de lîome que par ce langage et par ces simulacres ; et quant à la durée de cette éghse, il était bien tranquille à cet égard. Quoique complètement ignoré du jiublic, en débarrassant les choses de leur superficie, on l'eût donc avec surprise trouvé presque partout. Le respect et l'affection des jeunes gens, et la conscience d'être encore utile à son pays malgré son âge, formaient sa plus douce récompense, et il n'en voulait pas d'autre. Mais sous ce voile modeste, beaucoup avaient reçu ses enseignements et ses leçons, et beaucoup l'en ont dignement payé. Je ne veux que rappeler ici le loyal témoignage rendu à sa mémoire par l'un des premiers chefs de la presse patriote, qu'il voyait souvent, et dont il ne parlait jamais qu'avec une haute et sérieuse estime. « Nous aimions, disait Armand Carrel dans le National le lendemain de sa mort, nous aimions à nous en rapporter à l'instinct droit, au tact si sûr et si exercé de Merlin de Tbionvijle dans nos impressions sur les

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liommrs ot ?iirl(-'s rliosos ; nous Irouvions on lui rollo foi ivconforlanlcct inviucihlodont il suffit do s'a|)pi-oclior|)Oui'avoir toujours une raison do ne jamais dôsospôrordf' l'avenir. Nous n'avons donc pas seulement, connue amis delà rôvolution of comme Français, lait imo jiorto on lui, mais ((miriic liomiiics privi'-s, udus dirions presque comme disciples, tantnous nous sentons ind)us du sentiment à la l'ois révolutionnaire et libéral qui respirait dans toutes ses conversations. » Sontimont à la fois révolutidunairo et libéral, tel était on oll'i'i le trait ([ui dilIV'ronoiait Merlin {\t' tant d'esprits fanatiques, plus amis de la mécanique sociale que de la grandeur dos citoyens, et que réunit confusément le même drapeau. Pour lui, ridée do répid)liquo était ossoiUiollomont liée au droit des particuliers ol à leur (''uiancipalion la plus complète à l'égard de l'Etat d(^vonu prolecteur plut(M rpio gouverneur, et il ne pouvait voir de républi(pio où il ne voyait pas de liberté. A l'apparition du saint-simonisme, le premier sentiment du vieux Merlin fut de s'étonner devant une telle nouveauté : l'ambiguït('' du mot do religion, l'audace et l'andiition (\r<- ebefs, rirn''flexionol rentbousiasme aveugle de la |)lupart des partisans, la servilité d'un grand nombre, tout cela rinfjuiétait et lui donnait à penser. Mais, armé de son admirable bon sons, il no larda guère à faire la séparation du fantôme et do la vérité; il n'était pas de ceux qui craignent que l'ivraie puisse jamais étoulTer le bon grain , et son approbation fut promi»tement assurée , moyennant ses réserves sur le principe do souveraineté, à ceux qui, r(''veillaHl Tunibre de (loiidorcol, roîiniioiiçaioid à jeter cette semence sur le pays. Ce n'était pas un médiocre sp<Mtaclc que d(! voir ce sage vieillard, qui avait passé par tant do cbangements et tant d'expériences, assis maint(Miant dans le fond de (piol(|ue tribune de l;i salle sainl-siiiitinioimo , l'I recueillant attentivement dans sa jx'nsée, sans jamais so révolter ni s'émouvoir, tant do cbosos inouïes et de discours inusités. 11 écoutait cba(pie fornnde et la pesait, <'t no ci-aigiiait pas plus cpio la nation IVd détournée do sa route par b^s imaginations d'\infantiii (pi'ollo ne l'avait o\o par les tlu'ories do Saint-.lust et des

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rêveurs de tous les temps, montrant bien en cela lout l«' caluK^ et toute la solidité de son jugement, et en même lem[)s toute l'étendue de sa conliance dans 1*^ sens inaltérable du i)euiil(' et dans les destinées invincibl* s de la révolution.

Ici (\\ui ne diiais-je pas, si je n'étais condamné à renfermer en moi-même tout ce qui ne touche (ju'à mon cercle iiersonnel? One ne dois-je pas à ses conseils et au constant ap[»ui de sa prudence ? Nous ne marchions pas toujours dans le même chemin; mais que de fois les clartés de son esprit ne sont-elles pas venues se refléter jusque dans les sentiers difficiles où je me trouvais, et entretenir ainsi mon assurance et mon dévouement à la cause de l'esprit et de la liberté ! C'était un de ces lioiinnes de bronze dont l(!s idées un(3 l'ois faites ne tléchissent plus, niîiis (|ui sont aussi capables de comprendre les doctrines (pii se iJroduisent en avant que celles qui se sont écoulées derrière eux dans les écoles du passé. Sa source était au xviir siècle ; mais il permettait volontiers aux jeunes gens d'être venus i)lus tard, et ne leur en voulait pas de leur différence. Le sentiment de la liberté, non pas de cette liberté mesquine et personnelle qui ne fait que des individus, mais de cette liberté grande et substantielle qui, par la forte éducation des âmes, prépare les sociétés nouvelles, était celui qui occupait dans son àme le premier rang. Ce sentiment n'étouffait pas les autres ; mais on comprenait aisément (ju'il les gênait par trop de prépondérance, et que la supériorité (jue les circonstances lui avaient fait prendre avait entravé d'autres développements. La conscience de Dieu se laissait fréquemment apercevoir chez lui dans ses vues sur le monde et sur l'histoire, profonde, il est vrai, mais toujours entourée d'une obscurité dont il ne cherchait guère à sorlir. 11 était rehgieux , mais pour ainsi dire par la seule vertu de son fonds naturel, et prenait plus volontiers la religion dans son cœur que dans les souvenirs de son éducation. 11 tenait le culte romain, conuue tous les autres, dans une sorte de dédain, parce qu'il le jugeait indigne de la majesté de celui (pi'il all'ectait toujours de nonniier le créateur des étoiles lixes.

334 ÉLO(tE funèbre

Du reste, il n'aimait point à plonger dans ces matières; il s'en abstenait comme de questions oii son esprit n'avait })as le don de pénétrer; le Dieu absolu lui sulfisail, cl quehiue dilficullé que l'on pût soulever à cet égard, il se retranchait dans ce fameux vers qui s'interprète si diversement : Magna mens agitât nwlem, el qu'il regardait avec raison comme le fondement de toute théologie. Le point capital auquel se rapportaient toutes ses pensées était donc le culte de la liberté, et il en partait avec une indomptable logique pour briser, jusque dans leurs derniers restes, toutes les traditions de Ilome et de la monarchie. « Fi de toutes ces vieilleries ! disait-il ; il faut y cracher et les metire au banc des nations. » C'était toujours le grand cri ir<'Mii;iiuipalion de 4789 qui était présenta son esprit, el jusqu'à la lin, cette voix ne cessa de retentir d'écho en écho dans son âme avec le même éclat et la même roideur.

Il a jui, comme le veut notre commune imperfection, faillir dans son entendement ; mais sa foi dans l'humanité est demeurée dans tous les temps de sa vie également vive et radieuse, et, malgré tant de déceptions et de dures épreuves, il est ]»ermis de dire de lui ce que le christianisme ne disait que de ses plus grands saints, ipi'il est mort sans avoir douté. Non [tas qu'un si sage politique ait eu la témérité de s'imaginer que l'erreur ne pouvait l'atteindre. Il a su douter dans bien des circonstances de la certitude de ses jugements ; mais il n'a i)as douté un seul jour de ses croyances. Il ne sentait pas seulement en lui la raison, il y sentait la foi; et qu'il me soit permis de rapporter à ce sujet un discours de lui qui est bien grave, el (|ui enseigne bien haulemeiil ipiels élaienl à la fois sou (h'sinli'i'essemeiit personnel et son amoiu' (hi bien juibbc. Un soir, avec quebpies amis, iKvus étions pi"ès de bii; les iiou\clles du jour élaieul tristes et décourageantes, la couvei'saliou morne el entrecoupée; le vieillard suiloul paraissait plus alleclé ipie de coutume de l'aspecl de l;i polili(pie de |)lus v\\ plus Iroiiblée par les tendances inah'-rielles : c Mes ;unis, noii> ililil f.'nlin, il me vient parfois, en Misant toutes ces choses,

d'étranges pensées; je me demande si nous avons sagement lait en renversant Robespierre, et si ce qui eût suivi sa dictature eût été pire que tout ceci... Que voulez-vous, ajoula-t-il, la France ne voulait plus de despotisme, et celui de la guillotine était le pire de tous. » Admirable vertu qui, à quarante ans de distance, permettait encore à cet illustre conventionnel de se juger lui-même avec tant d'indépendance et de simplicité ! Robespierre avait tué ses amis les plus dévoués et les plus chers et l'avait lui-même inscrit sur ses sanglantes listes, et il ne gardait dans son souvenir aucune idée de vengeance, et il ne s'inquiétait que de savoir s'il avait prudemment agi, non dans l'intérêt d'un parti, mais dans l'intérêt permanent de son pays. n avait abattu Robespierre, et non-seulement il ne cherchait pas à tirer une gloire facile d'une action que tant d*^ gens ne demandaient qu'à exalter, mais appuyé sur la conscience de l'honnêteté de ses motifs, il s'en remettait pour le reste au jugement de la postérité.

Que de fois, dans la familiarité de nos promenades et de nos entretiens, il m'a été donné de pénétrer ainsi par de naïves ouvertures jusque dans les profondeurs de cette grande âme ! Sa vie coulait parmi nous tranquille et pure comme un beau fleuve, et si hmpide qu'à travers chacun de ses flots on pouvait aisément distingupr la netteté du fond qui la portait. Hélas ! le courant terrestre en est maintenant tari, et il ne nous en demeure plus que ce qui peut être tenu dans la mémoire et dans le cœur. A chaque instant je songe à lui, comme si je l'avais quitté tout à l'heure et comme si j'allais le retrouver encore. Je le vois dans son ample fauteuil de vieillard, courbé et largement accoudé des deux bras, mais l'œil ferme et tranquille, et levant son grand front sillonné et sa tète puissante, vieux lion blanchi ! Oh! [)ourquoi donc ai-je été privé de la triste consolation de. tes adieux suprêmes? Mais, jusqu'au dernier jour, ton énergie semblait chasser la mort et démentir les trop fidèles calculs de ta prévoyance. Certes, durant cette soirée où, l'àme si soUde encore et si pleine de l'indomptable énergie de la révuiutioii,

lu rcj^roUais avoc tant de hardiesse devant nous tous que la (Iniivontiun n'eût j)as eomplété son anathème contre l'ancienne France, en ell'açant du sol tous les palais et tous les temples, durant celle dernière soirée, j'étais bien loin dc' penser (pi'avant huit jours lu nous aurais ([uilt(''s; et toi-nième, vieux Merlin, tu ne t(3 doutais ^nére cpie la dernière invitation qu'on m'enverrait en ton nom serait dans une éi^lise, et (juc; toi aussi, après ta mort, tu aurais ta messe et ta paroisse ! Mais (pi<.' finiportent, au surplus, et que nous importent à nous-mêmes la couleur du drap mortuaire dont on a couvert ton cercueil et la lan<me des oraisons (jue l'on a récitées sur ton cadavre? Néant sur poussière ([ue tout cela. De quelle hauteur ne devais-lu })as dominer alors de telles vanités, toi qui avais toujours vécu si fort au-dessus d'elles ! Et quelle leçon n'y avait-il pas pour nous tous à voir cet inerte o])jet ([vic l'on nomme le corps lond)é en un tel assujettissement et une tedle misère ! Ce ({ue nous admirions en toi, c'était la vertu et l'intrépidité de Ion àme, la droiture de ton cœur, la sinq)licilé d(^ tes goûts i^t rinlallyalde constance de ta vie : ce sont là les choses impérissables et hors d'atteinte ; la mort ne leur est })oint inie iin, mais un sceau qui les consacre et qui les fixe; elles ont eu le temps de s'identifier avec ton àme et lu les possèdes toujours. (Jue ne nous est-il permis de le suivre dans les élévations de ton existence présente ! Sans doute, nous aurions à t'admirer plus encore ; mais à défaut de ce savoir (pii nous m;in(|ue, l'histoin; de t(tii passé nous est acijuise, et elle sulïit i)Our assurer ton innnorlalih'' dans la mémoire des honnnes. Modèle illustre de pureté civi(|ue et de conviction vi,y(jnreuse, tu seras élc'rnellemenl vénéré i)armi nous, et tu demeureras [lour la postériti' l'un des plus beaux types de cette forte race (|ui hrisa la première avec la servitude nujnarchique, et ouvrit la liberté d'une ère nouvelle à l'essor du mund(^

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