CONCLUSION
L'homme et l'écrivain connus à fond dans Moore. — Ce qu'il reste à rechercher. — Effet différent produit sur Walter Scott et sur Moore par la gloire de Byron. — Génie poétique de Moore comparé à celui de ses contemporains. — George Grabbe. — Samuel Rogers. — William Wordsworth. — Walter Scott. — Samuel Taylor Coleridge. — Robert Southey. — Charles Lamb. — Thomas Campbell. — James Leigh Hunt. — Byron. — Percy Bysshe Shelley.— John Keats. — Originalité du génie de Moore. -— Sa suprématie dans la poésie satirique et lyrique.
Nous avons étudié la vie et les œuvres de Moore ; nous connaissons à fond Thomme et récrivain : nous avons vu Tun devenir Tidole de la société, d'une nation tout entière, comme il était Tidole du foyer domestique, et Tautre acquérir un grand renom comme prosateur, un plus grand comme poète. Il nous reste, en comparant son génie poétique à celui des plus illustres de ses contemporains, à rechercher les caractères de son originalité et la place qu'il s'est faite parmi les poètes anglais du xix^ siècle.
Walter Scott, en causant avec Moore, lui disait à propos des nombreux poètes de leur époque : « Ma foi, nous avions eu la chance de venir avant que tout ce talent fût mis en œuvre (1). » Pourtant cette chance
(1) Voyez le Journal de Moore, vol. IV.
n'empêcha pas « TArioste du Nord (1) » de renoncer à la poésie, dés qu'il s'aperçut de la fascination enivrante exercée sur l'esprit public par les poèmes de Byron, « le Giaour (2), » « la Fiancée d'Abydos (3), » « le Corsaire (4), » auprès desquels tous les autres paraissaient pour le moment fades et ennuyeux. Cependant ces trois poèmes de Byron, empreints d'un génie supérieur à toutes ses productions de jeunesse, n'offraient encore rien de comparable aux grands passages de Walter Scott, par exemple, à la bataille ^ dans « Marmion (5), » ou au soulèvement des membres du clan d'Alpine par la croix de feu, dans « la Dame du Lac (6). » Ce qui passionnait tant le public, c'étaient la nouveauté de la scène et du sujet et le ton exagéré de la passion aidés de l'intérêt mystérieux qui s'attachait à l'histoire personnelle du noble barde. Le génie de Byron ne faisait pourtant qu'y préluder à son propre développement. Ce prélude seul avait suffi à décourager Walter Scott. Tout au contraire, Moore voyait grandir de jour en jour la célébrité de Byron, sans songer un seul instant à déposer la lyre. Loin de là, il se réjouissait de sa gloire, le considérant comme un ami et non comme un rival ; car la poésie était à ses yeux un art divin qu'on doit exercer, non par ambition, mais par vocation. Il se laissait donc aller, comme auparavant, à ses inspirations, pensant du
(1) Byron appelle ainsi Walter Scott, comme il appelle rArioste le Walter Scott du Midi ; car tous deux chantèrent « Tamour de la cbàtelaine et la guerre, Ie8 aventures romanesques et la valeur de la chevalerie. » (Childe-Harold. Canto IV. XL.)
reste, dans sa modestie (1), ne faire qu'une partie secondaire dans le concert varié et magnifique des poètes de son temps.
Parmi ceux-ci, George Crabbe (2) est sans contredit un des plus considérables, parce qu'il relie avec éclat Page de Samuel Johnson à celui de Walter Scott et de Lord Byron. Vivant à deux époques, il subit Finfluence de chacune et écrit dans deux styles, le premier (3), une sorte d'imitation de la rude vigueur (4) de Churchill, quoique empreint d'une grâce distinctive, le second, beaucoup plus abondant, riche, hardi et chaud, d'une plus grande pénétration et plus émouvant. Cepondant sa poésie, dans ses passages les plus brillants (5), comparée à celle de Moore, produit l'effet d'un coucher de soleil comparé à un lever. Certes Moore jette parfois dans ses vers joyeux et ses descriptions d'imagination pleines de lumière et d'enjouement une pensée sombre et triste, mais cette pensée disparaît comme un nuage léger dans un ciel pur et éclatant, sans laisser rien de cette teinte mélancolique qui assombrit toujours un peu les plus belles scènes de Crabbe.
C'est la poésie du cœur, mais il y en a une autre qui s'adresse surtout à l'esprit et lui procure des plaisirs exquis. Elle a quelque parenté avec cette appréciation
(1) Leiter to the Marchioness Dowager of Donegal prefixed to Ihe third number ofthe « Irish Mélodies, h - Moore's speech delivered in Dublin, 1818. — Tbe works of T. M. Parig, Galignani, 1819. A sketch of the author's life, p. VII. — Moore's poetical Works. Préface to the fourth volume.
(3) tt Tbe Library » 1781, « the Village » 1783, « theNewspaper » 1785. ,4) C'est un des caractères du plus grand ouvrage de Churchill m the
Rosciad » publié en 1761.
(5) Sketches of Autumn in « Taies of the Hall. » 1819.
délicate des beaux-arts ou de la musique qui, chez quelques hommes, devient presque un nouveau sens. Cette poésie est celle du goût. Samuel Rogers (1) y excellait. On trouve partout dans ses ouvrages (2) une beauté classique et gracieuse ; ses tableaux ont des tons doux et moelleux, et quelquefois ses associations d'idées éveillent ou rappellent des sentiments tendres et héroïques. Il n*a cependant ni invention puissante ou originale, ni verve, ni pathétique ; aussi, sous ce rapport, bien qu'il ait mis plus de sentiment dans ses dernières œuvres (3), il ne saurait entrer en comparaison avec Moore; mais il pouvait rivahser avec lui d'élégance et de soin scrupuleux dans la versification, sûr de n'être jamais surpassé pour la perfection du vers.
Il semble, au premier abord, qu'il n'y ait aucun rapport entre Moore, qui élève les sentiments et les événements de la vie ordinaire à la poésie, et William Wordsworth (4), le poète par excellence de la vie commune. L'un nous frappe par sa splendeur merveilleuse, l'autre par sa « simphcité magique (5). » Cependant, il y a bien dans le chantre de l'amour tranquille et réfléchi de Nama et de Zaraph quelque chose de la sérénité (6)
(2) « The Pleasures of Memory w 1792, « EpisUe to a Friend, with other Poems » 1798, « Golumbus » 1812.
(3 « Human Life » 1810, « Ctaly » 1822-1823.
(5) * Wordsworth » by F. W. H. Myers. London Macmillan 1881.
(6) a He spake of love, such love as spirits feel »
« In worlds whose course is equable and pure ; » c No fears to beat away, no strife to heal, »» « The past unsighed for, and the future sure. » (c Laodamia » 1814.
et de la tendresse méditative (1) que possède au plus haut degré l'illustre chef des Lakistes.
McK)re tient aussi, par quelque côté, d'un autre grand poète qui fit école au commencement du siècle. Nous savons que la poésie de Walter Scott (2) imprima son propre caractère à toute la poésie produite pendant plusieurs années, et qu'en mettant fin aux longs ouvrages en vers d'un caractère didactique ou purement réfléchi, elle dirigea le courant de toute composition de ce genre dans la forme narrative. Moore s'était donc inspiré, comme Byron lui-même (3), du génie narratif ào^ Scott, dont les beaux poèmes ont cet élément de vie qui nait du sentiment vrai et de l'ardente croyance de l'écrivain, et il montrait dans ses « Adorateurs du Feu )) autant d'animation, de chaleur, d'enthousiasme que Scott dans « Marmion, » son plus grand poème.
Cependant un autre Lakiste, Samuel Taylor Coleridge (4), marquait dans la pléiade poétique de cette époque : il était loin d'être inférieur à Moore dans ses
(1) « Life, I repeat, is energy of Love »
« Divine or human, exercised in pain, »
a In strife, in tribulation, and ordained, »
<( If 80 approved and sanctified, to pass, »
« Tbrough shades and silent rest, to endless joy. »
« The Excursion » 1814.
1,3) Il faut observer que sa passion pour le succès entraîna uniquement Byron à suivre Walter Scott dans une voie nouvelle ; car son goût personnel le portait vers Vancienne école poétique qui disparaissait^ et dont il admirait le chef jusqu'à Textravagance. a II ne s'aventurait pas, dit Macaulay, (Moore's Life of Lord Byron, p. 333}, à prétendre ouvertement que le petit homme de Twickenham était un poète phis grand, que Shakespeare ou Milton ; mais il donnait assez clairement à entendre que c'était son avis. »
nouvelles compositions, d'une exécution plus artistique et plus parfaite que les anciennes (1), où, sous Tinfluence du mysticisme philosophique d'Allemagne, la tendresse était devenue plus délicate et plus profonde, la flamme plus brillante et plus vive, le sentiment de la beauté plus fin et plus exquis (2). En effet, Coleridge avait aussi le souffle puissant de Timagination qui donne la forme et le souffle du génie qui donne la vie. Avec quel art il exprimait tout ce qu'il sentait ! Les mots délicatement unis paraissaient naître de la pensée ou de rémotion, comme la fleur nait de sa tige ou la flamme de rhuile qui la nourrit, et la musique de sa poésie, particulièrement de sa poésie rimée (3), n'était pas moins douce que celle de Moore, de telle sorte que, s'il eût produit davantage, il eût été aussi grand, peutêtre plus grand que lui.
Si maintenant nous considérons Robert Southey (4)^ nous voyons qu'il n'a de commun avec Moore que son imagination inventive et sa fertilité ; car dans la plupart de ses poésies, et en particulier dans « Roderick, » son dernier poème épique, il se montre, comme dans sa prose, un des écrivains anglais les plus simples.* Cependant, il y a beaucoup de splendeur dans sa plus grande œuvre poétique tirée de la mythologie hindoue (.5), ot on peut, pour sa magnificence tout orientale, comparer la description du voyage de la gracieuse Kailyal à tra-
(1) Ses premières poésies parurent en 1796, dans un petit volume contenant aussi quelques pièces de Charles Lamb.
(2) Voyez son poème intitulé « Love, » publié en 1800 dans le second volume des « Ballades Lyriques » de Wordsworth.
(3) Par exemple, le poème inachevé de u Christabel » 1816.
5) a The Curse of Kehama. n 1810.
vers Fair, sous la garde du pur Esprit Ereenia (1), à la description que Fauteur de « Lalla Rookh » fait du voyage de la charmante Hinda sur mer, après une tempête (2).
Quant aux poésies de Charles Lamb (3), si peu nombreuses et si admirables par leur originalité (4), elles
(1) «< Then in the sbip of heaven Ereenia laid »
H The waking, wondering maid, »
K Tlie Bhip of heaveo, instiuctwith thougbt, displayed » « Its liviog sait, and glides aloug the sk}'. »
« On either side, in wavy tide, »
tt Ttic clouds of raorn along its path divide ; » « The winds who swept in wild career ou high » « Before its présence check their charmed force ; » <( The winds tbat loitering iagged along their course » « Around the living bark enamoured play, »
» Swell underneath the sail, and sing before its way. »
(Camto VIT).'
(2) M How calm, bow beautiful cornes on »
( The stilly bour wben storms are gone !
« Wben warring winds bave died away, »
« And clouds, beneath the dancing ray, »
<( Melt ofT, and leave the land and sea »
« SIeeping in brigbt tranqiiillity — >»
«• Fresh as if day again were born, »
« Agnin upon the lap of morn I »
« Wben, *8tead of one unchangtng breeze, »
« There blow a thousand genlle airs, » « And eacb a diflferent perfume bears, ».
» Wben the blue walers rise and fall, >»
« In sleepy sunsbine mantling ail ; »
« Such was the golden bour tbat broke »
« Upon the world, wben Hinda woke »
u Froui her long trance, and heard around « « No motion but the water's sound »
« Rippling agaiast the vessers side, »
a As slôw it mounted o'er the tide. »
(Canto ni).
(4) « Album Verses » 1830.
nous offrent la quintessence des sentiments intimes, exprimée à la manière de Wither et d'Herbert, avec une grâce moins simple et moins touchante que celle de Moore. C'est l'impression que nous recevons en lisant, par exemple, Télégie « When maidens such as Hester die, » après avoir lu la mélodie « I saw thy form in youthful prime (1). »
Il est un autre genre de poésie émouvante : c'est la poésie de Thomas Campbell (2). Certes, ce poète avait le talent de remuer les cœurs, et en cela il était le digne émule de Moore. Sa première œuvre magistrale, les (( Plaisii^ de l'Espérance, » en est la meilleure preuve. En effet, les beaux et pathétiques épisodes dont ce poème abonde, constituent une source d'intérêt profond. Est-il possible, par exemple, de lire la description des horreurs de la guerre et de l'odieux partage de la Pologne, sans éprouver avec le poète une émotion douloureuse^ bientôt suivie d'une juste indignation ? Mais Campbell, il faut bien le dire, malgré tout son goût classique, avait souvent fait usage, dans ses premières compositions, de jolis mots au détriment de la pensée (3). Il se corrigea fort heureusement de ce défaut avec le temps, de telle sorte que ses dernières œuvres sont d'une exécution beaucoup plus pure (4) ; cependant, il n'atteignit Moore que rarement pour la délicatesse et la grâce exquise de la forme.
(1) Irish Mélodies. Second volume. Second number. 5^ melody.
(3) On trouve des traces de la prédominance du son sur le sens uiômc dans sa belle poésie «c The Battle of the Baltic : »
M But tbe might of England flushed »
« To anticipate tbe scène. »
(4) a Theodric and otber Pcems. » 1824.
James Leigh Hunt (1), au contraire, ne le céda presque jamais à Moore pour la pureté de la diction : c'est à peine si Ton trouve dans quelques-unes de ses meilleures pièces une trace d'expression illégitime ou simplement douteuse. Ajoutez à cela qu'il y aurait mauvaise grâce à lui contester l'originalité de son génie ou son droit au titre de vrai poète ; car il a mis comme Moore, dans tout ce qu'il a écrit, une âme vivante. Il brille même dans beaucoup de ses productions, soit par la tendresse (2), soit par l'esprit et l'humour (3) ; toutefois, il perd à être mis en parallèle, sous ce rapport, avec l'auteur des « Mélodies » et de tant de petits chefsd'œuvre satiriques « imprégnés de l'esprit et de la gaieté Aristophanesques (4). »
Mais Moore n'avait rien de Byron (5) que la souplesse et, à l'occasion, l'énergie. Il faisait, en effet, la contre-partie du chantre de « Manfred, » et, comme lui, dans un genre opposé, il éleva un monument grandiose et immortel. Chez tous les deux, le génie était l'écho du cœur ; seulement le génie de Byron s'inspirait de ses propres passions et de l'histoire des peuples, celui de Moorê des sentiments de son Irlande chérie et des siens. « Héros de tous ses récits (6), » Byron se peignait lui-même en sombre pyrrhonien avec l'audacieuse fierté de l'archange déchu de Milton : il était « le Giaour, debout et isolé dans un coin de la
(2) Funeral of Uid Lovers in « Rimini. » 1816. To T. L. H. bix years old, during a sicknese.
(3) «t Captain Sword and Captain Pen. » 1835v
(4) The Times, January 9, 1841.
(6) Macaiilay. — Moore's Life of Lord Byron, p. 343.
nef obscure et jetant de dessous son^ long capuchon un regard farouche et menaçant sur le crucifix ; Conrad se reposant sur son épée près de la Tour du Guet ; Alp regardant avec assurance le nuage fatal qui passe devant la lune ; Manfred errant parmi les précipices de Berne ; Caïn offrant à Dieu son sacrifice inacceptable (1). » Moore manifestait dans ses créations^ avec l'enthousiasme d'une âme profondément religieuse, ses croyances spifitualistes. L'un était le chantre des vérités lugubres, de la passion sauvage, du scepticisme et du désespoir ; l'autre, des vérités consolantes, de la tendresse, de la foi et de l'espérance. « La poésie de Byron est une ronce hérissée de piquants, ou quelquefois un upas mortel, d'une foniie étrange et repoussante, qui a ses racines dans les fentes du rocher et dont la tête bravant le ciel lutte contre le nuage armé de la foudre, résiste à la tempête, et reste entourée des mugissements des cataractes retentissantes (2). » Quoique souvent d'une sublimité infinie, elle tend « à détruire toute croyance à la réaUté de la vertu, et à rendre tout enthousiasme et toute constance d'affection ridicules (3). » La poésie de Moore, au contraire, « est la rose sans épines, son toucher est velouté, sa couleur vermeille, et sa forme gracieuse sort du moule de la beauté (4). » D'une subUmité divine, elle tend à fortifier notre croyance au bien et à rendre plus respectables toutes les nobles passions, la constance des sentiments, le culte du devoir, l'ardeur du sacrifice.
(1) Macaulay. — Moore's Life of Lord Byron, p. 337.
(2) Jeffrey. — The Edinburgh Review, N© 75.
(3) Jeflrey'8 Essay, 1, 122.
(4) Jeffrey. — The Edinburgh Review, N» 75.
Un autre poète d'un esprit puissant, Percy Bysshe Shelley (1), avait acquis en peu d'années beaucoup de cëlébrité : il produisait, avec plus de rapidité que Moore, ses poésies si riches dans leur beauté variée (2) ; il y en avait peu qui fussent ou prématurées ou négligées, et nous ne doutons pas que, s'il eût vécu plus longtemps, il n'eût développé des facultés nouvelles et tiré de son art des ressources inattendues (3). Mais il n'était pas un écrivain plus délicat, plus scrupuleusement attentif que Moore à l'effet des mots et des syllabes, et plus accoutumé à travailler jusqu'au- raffinement tout ce qu'il écrivait. Observons en outre qu'il n'y a pas dans les œuvres de Moore, à l'exception de sa poésie de jeunesse adressée à « la Jeune Fille invisible (4), » de pensées nuageuses, d'expressions vagues, comme on en trouve dans les dernières compositions de Shelley, et qui provenaient de l'extase chimérique, trop élevée pour le langage, où sa nature poétique, très fine, très sensible, très voluptueuse, aimait à se plonger et à se perdre. Toutefois, dans r « Epipsychidion, » admirable poème sur l'idéaUsme de l'amour^ sa Vita nuova, qu'il composa la dernière année de sa vie, Shelley réussit à rendre en un langage toujours clair cette façon de penser, si bien que, pour la
(2) c Queen Mab » 1810, « Alastor «» 1816, « The Revolt of Islam » 1818, a The Cloud » 1818, « Rosalind and Helen » 1819, « The Cenci » 1810, Ode « To a Skylark » 1820, « Prometheus IJûbound » 1821, « Adonaïs » 182 1 .
(3) L'ode «« A FAlouette, » écrite, tandisque l'oiseau chantait dans le ciel d'azur deTItalie, et Tode sur « Le Nuage, » composée, pendant qu'il flottait au-dessus du bateau de Shelley, sur la Tamise, suffisent à nous faire croire qu'il eût été sans rival dans la poésie lyrique. En effet, comme l'observe fort bien Mrs. Shelley (Préface to Poetical Works), u aucun poète ne fut jamais échauffé par une inspiration plus naturelle et plus spontanée. •
(4) « EpisUes, Odes and other Poems. »
beauté supérieure de rimagination, de Texpression et de la musique, cette œuvre est une des merveilles poétiques les plus sublimes.
Il y avait encore, dans cette glorieuse élite des poètes, John Keats (1), un des plus grands parmi les plus jeunes, « le Cœur des Cœurs. » Moore n'avait pas, comme lui, l'intensité passionnée de la conception. Tout ce que Keats pensait ou sentait devenait pour lui une vision, le ravissait et le faisait tressaillir. Aussi, tout ce qu'il écrivit est une flamme qui brûle. Ses affectations mêmes (2) étaient en général le résultat de son admiration pour la poésie du règne d'Elisabeth. S'il montrait pour l'élément musical en poésie la même sensibilité que Sponsor, il était loin, sous ce rapport, d'être supérieur à l'auteur des « Mélodies » et de « Lalla Rookh. » Moore ne sacrifiait jamais le sens à l'harmonie ; on ne pouvait du reste attendre moins d'im poète qui avait le don d'articuler les moindres nuances* de ses impressions musicales, à tel point que sa poésie, quoi qu'en dise William Rossetti (3), était une vraie musique, sans cesser pour cela d'être toujours intelligible, même dans les moindres détails. Keats, au contraire, se laissait diriger dans le cours de sa composition uniquement par la rime, quelquefois durant des pages entières, non
(2) « KndymioD » 1817 est pour la diction et la versification une copie fidèle de « the faithful Shepberdess n de Fletcber et du a sad Shepherd n de Ben Jonson.
(3) « Moore est aussi dépourvu d^liarmonie ou d^étendue rhythmiqae de son que tout versificateur correct peut Têtre. Il y a dans sa poésie une certaine exactitude légère ou allant le trot, qui, pouvant se réduire aussi bien à l'épreuve de la prosodie qu'à celle d'une oreille juste, n'est qu'une forme tout à fait rudimentaire de la mélodie. » Maion^s popular poets— Moorc's poctical Works, 1882. Prefatory notice p. XXVIi.
sans que la pensée souffrit souvent de cette obéissance aveugle au son. Le son, sans doute, est l'essence même du chant, et la musique doit toujours guider le mouvement du vers, mais jamais au détriment du sens.
Ainsi, Ton rencontrait réunis dans un seul poète, parfois même à un degré supérieur, presque tous ces dons du génie poétique dont quelques-uns suffisaient à faire Toriginalité et la gloire des autres. C'était beaucoup déjà, et cependant V a Enchanteur d'Erin » avait reçu de la nature d'autres dons plus merveilleux. Son esprit était doué d'un pouvoir véritablement magique. Nous ne faisons pas par là allusion à ses moyens d'action, consistant dans le prestige éblouissant de richesses inouies, fleurs douces et suaves, pierreries aux reflets chatoyants, ornements exquis de tous genres, qu'il tenait principalement de la société recherchée et brillante au sein de laquelle il se plaisait tant. Nous entendons parler du pouvoir de son esprit, considéré en lui-même. Cet esprit, le plus délié et le plus brillant qu'on ait jamais vu, se produisait ouvertement avec plus de facilité naturelle et se pliait à l'expression avec plus de spontanéité que celui de tout autre. Toujours fécond en idées ou en images nouvelles, en tours ingénieux, il faisait, à son gré, des mots les ailes plutôt que le vêtement de ses pensées. Tantôt il trouvait des ressources précieuses dans la littérature profane ou sacrée, tantôt il pénétrait dans le cœur humain, tantôt il effleurait avec la légèreté d'un sylphe les champs de la fantaisie ou de l'imagination. C'était un véritable Ariel, « une créature des éléments, » ailée, aérienne, toute de lumière, étincelante, pleine de vie et de sensibilité, « une parcelle de feu détachée du soleil, qui voltigeait sans cesse pour remonter vers cette source de lumière et de chaleur. » C'était aussi, fait
unique en son genre, un esprit français par sa vive et franche gaieté, sa plaisanterie de bon goût, sa malice sans fiel. Chez ce charmant poète, l'humour était de la plaisanterie toujours gaie, et Tesprit, de la gaieté toujours fine. Il y avait donc dans sa gaieté autant d'humour que d'esprit. C'est à la délicatesse et à la grâce de ces dons naturels que Moore devait de « plaire sous tous les noms (1), » et d'être un satirique incomparable. Cependant, ils n'entraient ensemble que pour une bien petite part dans sa poésie, qui gardant, sous toutes ses formes, le même brillant sans égal, le même fini, la même facilité, respirait dans ses chants plus tendres l'âme même de la douceur et de la passion. « Aucun homme, dit Sheridan, n'a fait passer autant de son cœur dans les élans de son imagination. » « Les Amours des Anges, » « l'Epicurien, » le poème de « la Péri » et, à un plus haut degré, celui des <( Adorateurs du Feu, » offrent ce caractère : l'âme du poète y vibre tendre, passionnée, puissante ; car le thème de ses accords, c'est l'amour de Dieu, de la patrie et de la liberté. Mais sa tendresse n'a pas de termes aussi doux, sa passion d'accents aussi pathétiques et aussi enthousiastes, son génie d'inspirations aussi grandioses que dans les « Mélodies Irlandaises. » Ce sont ces poésies patriotiques, vraie musique à elles seules, de toute beauté, d'un charme indéfinissable, d'une puissance prodigieuse, expression la plus élevée de son esprit et de son cœur, qui ont fait de « Moore, comme Lord Russell l'a proclamé, « le premier des poètes lyriques anglais (2). »
(1) « Oh you, who in ail names can tickle the town, »
« AnacreoD, Tom Little. Toin Moore, or Tom Brown. >•
(Byron to Thomas Moore — May 19, 1813.)
(2) Memoirs of Moore. Vol. I. Introd. p. 22.