‹ Vie et les œuvres de Thomas MooreChapitre 12 sur 26 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Histoire de Tlrlande. » « Les Fadge en Angleterre. » Mémoires, Journal et Oorrespondanoe de Moore.

v< Histoire de l'Irlande. » — Plan de Ton vrage. — Publication du premier volume. — Ce que Moore aurait fait, s'il avait suivi le conseil de Lord Russell. — Défauts de son premier volume. — Comment Moore fut jugé. — Erreurs commises à propos de l'introduction première du Christianisme en Irlande. — L'ouvrage s'étend à cinq volumes. — Conséquences de ce travail. — Ce qu'il faut en penser. — Moore fait paraître « les Fudge en Angleterre. »

— Objet de ces nouvelles lettres satiriques. — Examen du caractère des personnages qui sont censés les avoir écrites. — Reproche adressé à Moore au sujet de cette composition. — Comment il s'en lave. — Esprit religieux du satirique. — Edition des Œuvres de Lord Byron. — Son défaut. — Lord Russell propose à Moore une place aux Archives. — Le poète la refuse. — Lord Lansdowne lui fait part d'un projet de pension pour lui. — Nouveau voyage de Moore en Irlande. — Comment il est reçu par ses concitoyens. — Il revoit la maison où il est né. — Il assiste à une scène émouvante. — Lord Lansdowne l'informe qu'une pension lui est accordée. — Ce qu'elle représente. — Moore visite la vallée d'Avoca et le village de Bannow. — Lettre de Mistress Moore à sou mari au sujet de sa pension.

— Opinion du Journal de Chambers et du « Standard. » — Moore revient en Angleterre. — Il se rend à Mayfield. — Sa visite à Lord Shrewsbury et à Lady Cooper. — Il rentre à Sloperton. — Ennui que lui cause une indiscrétion de Willis. — A quoi se bornent ses productions, h. partir de cette époque. — Préfaces pour la grande édition de ses Œuvres poétiques. — Erreurs qu elles contiennent. — Cause de ces erreurs signalée par Lord Russell. — Chagrins domestiques. — Mort du plus

jeune fils de Moore. — Décoration conférée au poète. — Il paraît ne plus se plaire dans le monde. — Ses absences d esprit à propos desquelles Sydney Smith le plaisante. — Gravité de ces absences. — Il perd son fils aîné et sa dernière sœur. — Effet désastreux de ces morts sur la santé et le moral de Moore. ~ Il est atteint d'un ramollissement du cerveau. — Pension accordée à Mistress Moore. — Son dévouement admirable. — Mort de Moore. — Il repose dans le cimetière de Bromham, à côté de deux de ses enfants. — Etat dans lequel Mistress Hall trouve sa veuve six mois après. — Ses occupations. — Lord Russell édile les Mémoires, le Journal et la Correspondance de Moore. — Ce que cet ouvrage rapporte h Mistress Moore. — Sa moit. — Son legs. — Défauts de l'ouvrage. — - Le Journal de Moore offre peu d'intérêt. — Ce qui en fait le fond. — Il met en évidence deux traits du caractère de Moore. — Conclusion de Lord Russell. — Cause et résultat de la correspondance entre J. W. Croker et Lord Russell au sujet de quelques passages du Journal de Moore. — Honneurs rendus au poète en 1857 et en 1879. — Discours de Lord O'Hagan. — Ode de Mac Carthy. — Les « Mélodies » sont chantées. — On célèbre aussi la mémoire de Moore dans le Nouveau-Monde. — Caractère de cette fête. — Elle est la consécration du jugement de Byron.

Moore s'étîiit engagé en 1829, avec ses éditeurs, à écrire en un volume une Histoire de Tlrlande qui, comme THistoire d'Angleterre de James Mackintosh et l'Histoire d'Ecosse de Walter Scott, ferait partie de TEncyclopédie de Cabinet éditée par le Révérend Denis Lardner. Il se proposait, après un examen approfondi de la haute antiquité de son pays, au point de vue de son origine, de sa religion, de sa langue et de sa colonisation, de raconter tout ce qui s'y était passé depuis le commencement de la monarchie Milésienne ou des Scots, avec Héber et Hérémon, les deux fils du Roi espagnol Milésius seuls maîtres du royaume après leur victoire sur les

Tuatha-de-Danaan, 800 ans environ avant Jésus-Christ, jusqu'à son^ dernier Chef, O'Neii, vainqueur des troupes écossaises et anglaises^ à Benburb, le 5 juin 1646. Il était impossible que Moore développât un tel plan dans un seul volume ; et, comme il «^occupait d'autres travaux, son Histoire ne s'avançait guère, si bien que le premier volume ne fut pas prêt avant Tannée 1835. Il s'était donné beaucoup de peine à le composer, puisqu'il l'avait refondu quatre ou cinq fois. Lord Rusgell lui avait conseillé d'entreprendre, à la place de son Histoire, un ouvrage moins pénible sur Grattan et son temps ; puis, comme Moore n'avait pu obtenir les documents en la possession de ia famille de Grattan, il l'avait engagé à fondre l'histoire de ce grand homme dans celle de l'Irlande, on passant rapidement sur les temps anciens, afin de raconter au long les événements depuis la première formation des Volontaires jusqu'à T Union Législative. Certes, après les travaux de Warner, Leland, Dalton, sur l'Irlande ancienne, iMoore aurait dû juger plus utile et plus sage d'écrire véritablement, selon le plan fort judicieux de son ami, cette histoire moderne de son pays qui, dit-il par mystification en terminant son article sur « les Tours Cylindriques de rirlande (1), » est maintenant attendue de Mr. Moore. Mais Moore en avait décidé autrement, et il avait fait fausse route ; car, au lieu de choisir, comme dans ses « Mémoires du Capitaine Rock, » les points d'un vif intérêt, pour les expliquer et les éclairer avec son esprit pétillant, il s'était astreint, d'une manière systématique et grave, à dénouer, depuis les temps les plus reculés, tous les nœuds gordiens, à démêler toutes

l; The Edinbnrjïh Heviow. April 1834.

les questions les plus compliquées dont le sujet est rempli. Moore fut diversement jugé, sans Têtre à son avantage : les uns trouvaient qu'il avait eu tort de faire des concessions à la vérité historique, en se montrant trop sévère (1) pour le récit des Bardes ; les autres déclaraient que ces concessions n'étaient pas suffisantes. D'autre part, dans son récit de l'introduction première du Christianisme en Irlande (2) et des doctrines inculquées à ses habitants par les premiers missionnaires, prédicateurs et saints (3), il avait commis des erreurs qu'en raison de la grande influence qu'elles pouvaient avoir sur l'esprit de ses concitoyens, Monck Mason, malgré son amitié pour lui, crut de son devoir de combattre publiquement dans une longue lettre (4) où, avec l'habileté d'un dialecticien (consommé, il retourne le plus souvent contre lui ses propres arguments (5). Nous no

(1) History of Ireland. Vol. I. cliap. V.

(2) History of Ireland. Vol. 1. chap. X.

' (3) History of Trelaud. Vol. I. chap. XI, XH, XUT.

(4) Primitive Cbristianity in Ireland. A letter t<> Thomaft Moore, Esq. 144 p.

(5) w II ressort de la lectnre de votre ouvrage, dit .Monck Mason, p. 4, que Saint Patrick fut le premier missionnaire irlandais. Le premier témoignage que je fournirai pour prouver le contraire, c'est le vôtre même ; et, comme de juste, je le présenterai en me servant de vos propres paroles. Dans le passage où vous rarontez ses grands succès dans le Counaught, p. 221, vous faites cette observation : Dans la confession de ce sainte disant qu*il avait visité des districts éloignés oii aucun missionnaire n'avait pénétré auparavantj il y a une assertion importante, puisquelle implique clairement que, dms les parties plus accessibles du pays, le christianisme avait, avant son époque, été prêché et pratiqué. •- Quel* ques pages plus loio, ce dialecticien s'erpriuie de la manière suivtinte : « £n parlant de Gélestius, qui était sans contredit notre concitoyen, vous nous informez que, quand il était encore jetme et avant qu'il eût adopté les doctrines Pélagiennes, du monastère de Saint Martin de Totav, en l'an 369 du Seigneur, U adressait à ses parents en Irlande trois lettres pleines d'une piété capable de les rendre nécessaires à tous ceux qui aiment Dieu. Ces lettres, écrites de la sorte en Fan 369, précédaient Tarri vée de Saint Patrick de d2 ans. Vous observer que le fait de Célestius envoyant ainsi des lettres

pouvons que regretter, avec Lord Russell, que Moore ne se soit pas borné à écrire, conformément aux conventions, en un seul volume une histoire à la fois succincte et substantielle, comme il le pouvait sans tant de fatigue pour lui et avec plus de bonheur. Tel qu'il était, Touvrage s'étendit à plusieurs volumes, dont le dernier fut seulement achevé en 1846. Il s'ensuivit que cette tâche fastidieuse et antipathique à la nature de Moore absorba son temps, usa sa santé et arrêta l'essor de ses facultés. Comme dans le cours de ce pénible travail, Lardner le pressait sans cesse, il s'en vengea plaisamment en lui donnant le sobriquet de « Denis le Tyran. » Il n'eût pas été de trop d'ajouter une préface à une œuvre pareille, lors de son achèvement. Moore s'en dispensa. Il est à croire qu'il était las de ses longs travaux historiques, au point de ne plus se sentir la force d'écrire quoi que ce fût qui s'y rapportât. Disons cependant en toute justice que l'ouvrage montre, à chaque page, de grandes recherches, une érudition variée, et, autant que le sujet le permet, le style habituellement pétillant de Moore. C'est certainement un ouvrage très important dans son genre, bien qu'il laisse parfois à désirer sous le rapport de l'exactitude (1) et de l'impar-

e/i Irlande, avec la persuasion implicite qu'elles seraient lues, donne fortuitement une preuve que l'art d'écrire était alors connu des Irlandais. Nous pouvons, en raisonnant d'une manière pareille, dire que ces lettres prouvent aussi que le christianisme, qui en faisait le sujet, n'était pas inconnu de ceux à qui elles étaient écrites, et que le fait même donne fortuitement une preuve en faveur de mon argument. » Enfin, après une argumentation de plus de 100 pages pour établir, contre rbistorien, la différence entre les doctrines des premiers Chrétiens irlandais et celles des Catholiques romains modernes, Monck Mason lui reproche (p. 132) son silence sur Claudius, dont les écrits attestent que cette différence existait encore de son temps, en Tan 815.

1) Contrairement à Tassertion de Moore, Monck Mason démontre d'une part (p. 134), que le manuscrit des quatre Evangiles, dont les An-

tialité (1) ; mais, malgré son étendue, ce n'est, à proprement parler, qu'une esquisse des annales de rirlande; l'histoire de l'Irlande est encore à faire.

En 1835 parurent aussi « les Fudge en Angleterre, » formant la suite de « la Famille Fudge à Paris. » Moore écrivit ces nouvelles lettres, pleines de saillies humoristiques, contre ces mêmes badauds de Londres, encore plus sots, malgré leur âge, dans leur propre pays que dans le nôtre, et surtout contre les Révérends d' « Exeter HaU. »

La Famille Fudge compte un membre que nous n'avons pas vu à Paris, Miss Fanny, aussi niaise que sa tante Biddy. Assez vaniteuse pour se croire fenmie de génie, elle a déjà fait paraître des vers dans la « Gazette du Comté » et elle doit écrire dans le u Keepsake. » Elle se flatte donc d'une célébrité future, accompagnée de force pièces de monnaie : c'est^ du reste, l'espérance dont la berce un dandy un peu âgé, « l'auteur de quelque chose, » avec qui elle cause de littérature en dansant un quadrille (2). Elle publie un « Livre » chez Simpkins et C°. C'est un roman en douze chants, intitulé « Douleur, Douleur. » Pour faire face à la moitié des frais do cette publication qui doit l'immortaliser, du moins elle l'espère, elle a imaginé de restreindre ses dépenses de toilette, et l'argent destiné à acheter des gants, des rubans et des chaussures de bal passe chez

nales des Quatre Maîtres font iiiPiition, n'était pas h Kells, au temps d'Usher, mais eu la possession de ce prélat; de l'autre (p. 135), que c'est le Livre de Durrow, et non ce manuscrit, qui porte l'annotation d'O'Flaherty : Liber autem hic scriptus esi. manu ipsius B. Columbae.

(1) Ce même critique déclare (p. 132) qu'à cause de sa prédilection pour le Catholicisme romain, Moore est incapable d'être l'historien impartial et impassible de la Religion des anciens Irlandais.

(2) The Fudges in England. Lelter UI.

rimprimeur. « Qu'est-ce que Teau de Cologne, dit-elle, au prix du doux parfum de la renommée (1)? » Elle croit modestement que, grâce à ses premières poésies de jeunesse, son ami « le Premier Prote de la Gazette du Comté » esta Taise pour le restant de ses jours. Son lot, pense-t-elle, est bien plus doux que celui des dieux qui ne vivent que d'ambroisie : Tambroisie de son ami, ce sont ses vers. Comme elle est fière de lire dans le « Morning Post » qu'un médecin distingué recommande, pour guérir la dyspepsie, les rimes des jeunes ladies et particulièrement celles de Miss Fudge, si efficaces par leur doux narcotique ! Cependant, le soir même du mariage de sa tante, elle prend la fuite avec un soupirant jadis odieux, Patrick Magan (2), si différent de son aimable dandy^ puisque, disait elle (3), il « étoufferait son génie. » Fidèle au contrat qu'elle a passé avec lui, cette jeune muse inconséquente sacrifie à l'amour ses chefs-d'œuvre manuscrits et s'en sert en guise de papillotes ou d'allumettes.

Bob Fudge, le dandy d'autrefois, est devenu un vieillard impotent (4). Quoiqu'il soit cloué par la goutte sur son siège, sans pouvoir même écrire un mot de sa propre main, il n'en iispire pas moins à soumettre un jour le monde entier à sa foi. Nouveau Sancho, il accompagnera fidèlement sur son bidet le Don Quichotte de la Religion protestante, Mortimer O'Mulligan, monté sur sa superbe Rossinante.

La romanesque Miss Biddy s'est doublée d'une bi-

(1) The Fudges ia England. Letter VU.

(2) Letter XL

(3) Letter UL

(4) Letter VllL

gote (1). Il lui faut des serviteurs de sa trempe. Elle prend donc un valet qui passe son temps à prêcher et une cuisinière qui ne s'ennuie jamais de l'écouter. Ces saintes gens disparaissent un jour, en emportant argenterie et ouvrages de piété. Miss Biddy, qui aime toujours le monde, donne des soirées religieuses (2) où on prie, on prêche et on prend le thé. Elle consacre de fortes sommes à des œuvres pies. Ainsi, on trouve dans son mémorandum la note suivante : « Ecrire à la Société de la Mission indienne et envoyer 20 l. — Lourde taxe sur la piété (3). » Cette réflexion prouve qu'il en coûte parfois à cette personne si charitable de contribuer de ses deniers à la propagation de la foi. Aussi fait-elle minutieusement le calcul des nouveaux convertis : « Six Chrétiens pour Cunnangcadoo, Doorkotchum en compte sept, et Trévandrum quatre^ tandis qu'il n'en reste qu'un et demi à Cooroopadum. » Le demi- Chrétien est charmant. Ce dernier trait caractérise bien cette vieille fille qui traite les questions religieuses, commodes questions financières, avec la plus rigoureuse exactitude. Miss Biddy professe une profonde admiration pour un personnage qui est l'àme et l'ornement de ses soirées, le Révérend Mortimer O'Mulligan, portant jadis le simple nom de Murtagh (4), quand il était catholique et frère de lait d'un paysan irlandais, aujourd'hui fervent apôtre du Protestantisme, grand prédicateur ambulant, magnifique orateur de marché (5). Pauvre martyr errant, il a subi toute espèce de tor-

(1) Tbe Fudges in England. Letter II.

(2) Letter IV.

(3) The Fudges in England. Ex tracts frorn my Diary.

(4) Letter V.

(5) Letter IV.

tures (1) : s'il n'a pas été percé de flèches comme Saint Sébastien, il a senti Taiguillon des railleries, et^ s'il n'a pas été mis sur le gril comme Saint Laurent, il a été « rôti moralement. » Enfin, il va trouver l'apaisement de toutes ses souffrances dans les bras de la riche Miss Biddy Fudge. Le saint homme dit donc « adieu à tous les tours du vieux Collège d'Exeter. » Car désormais sa tâche est d'élever les petits Fudge, de façon qu'ils puissent devenir des dignitaires de l'Etat. En somme, Mortimer O'Mulligan est le charlatan du Protestantisme, jouant son rôle en conscience d'après les préceptes de son école, jusqu'au jour où une bonne fortune lui permet de vivre dans la retraite. De telles peintures devaient sûrement attirer à leur auteur des accusations dans le genre de celles que portèrent jadis contre notre grand Molière, dès la représentation de son « Ecole des femmes, » de misérables rivaux et les sots titrés de la Cour de France. Au reproche de traiter des sujets religieux avec irrévérence, Moore s'est contenté de répondre, en citant les propres paroles de Pascal : « Il y a bien de la différence entre rire de la religion et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes (2). » Cettte pensée, aussi profonde que vraie, est la meilleure des réfutations. Moore, en effet, n'a jamais ri de la religion ; il avait trop de foi pour commettre une telle impiété. Il a seulement ri de ceux qui profanent la religion par leurs extravagances : c'était sa manière de les combattre, et en cela il a montré qu'il était un vrai croyant ; car la reUgion n'a pas de pires ennemis que les fanatiques, les bigots et les comédiens.

(1) Tbe Fudges in EnglaDd. Letter X.

(2) Moore's poetical Works. Préface to tbe ninth volume.

C'est encore en 1835 que Moore donna une édition des Œuvres complètes de Lord Byron, où il eut le tort de conserver un trop grand nombre de petites choses sans aucune importance, comme il le fit du reste quelques années plus tard dans Tédition de ses propres Œuvres poétiques.

Lord Russell, pendant Tété de la même année, écrivit à Moore qu'on mettait à sa disposition, avec un salaire de 3()0 Z., la place de Premier Commis au bureau des Archives d'Etat, devenue vacante. C'était une position fort honorable et nullement pénible, mais qui ne convenait point à un littérateur de premier ordre comme Moore ; aussi la refusa-t-il. Lord Lansdowne le féUcita du parti qu'il venait de prendre, en lui annonçant qu'il avait parlé à Lord Melbourne d'une pension pour lui, et qu'il était très favorablement disposé, mais que pour le moment les fonds manquaient. « Votre réputation littéraire, ajoutait-il pour vaincre toute résistance de la part du poète, est tellement établie, qu'il n'y a pas un pays sous le soleil, où il existe des récompenses littéraires, comme distinctions, dans lequel on ne vous reconnaîtrait comme le premier et le plus méritant pour en être Pobjet. » Sur ces entrefaites , dans le courant d'Août, Moore partit pour l'Irlande en compagnie de son ami Hume, afin d'assister au meeting de l'Association scientifique d'Angleterre, alors sur le point de se tenir à Dublin. Toutes les classes de la société, depuis le Lord Lieutenant jusqu'aux plus humbles de ses concitoyens, le reçurent comme elles auraient reçu un roi bien-aimé. Un peintre fit son portrait et un sculpteur son buste (1). Il revécut sa vie d'enfant en visitant la

(1) Moore a dit, à cette occasion, que la seule chose digne d'être prise

maison où il était né. Ce ne fut pas non plus sans émotion qu'il vit, à TAcadémie royale, le phrénologiste Combe établir ridentité du crâne de Swift qu'on venait d'exhumer, en faisant des travaux dans la Cathédrale de St Patrick. Le 22 Août, il reçut de Lord Lansdowne l'avis qu'une pension de 300 /.par an lui était accordée pour ses mérites littéraires. Lord Lansdowne terminait sa lettre par ces mots fort justes : « J'espère qu'à l'avenir les pensions parleront d'elles-mêmes, et qu'elles représenteront uniquement le mérite de ceux qui en jouissent ; vous devez considérer que telle est la vôtre, qui vous serait due par n'importe quel gouvernement, mais qui vous l'est bien plus par celui dont quelques-uns des membres sont fiers de se considérer comme vos amis. » Moore griffonna à la hâte quelques lignes pour annoncer la bonne nouvelle â Bessy, puis il alla visiter le comté de Wicklow, où il revit avec ravissement, dans la vallée délicieuse d'Avoca, « la Rencontre des Eaux, » qui lui avait inspiré, en 1807, une de ses plus touchantes Mélodies (1). De là il se rendit à Bannow, petit village où l'appelaient des souvenirs de famille. Au sommet d'une maison flottait un drapeau portant l'inscription « Erin go bragh and Tom Moore for ever. » Les habitants du village, dans un transport d'admiration pour Moore, dételèrent les chevaux de sa voiture et se mirent à la traîner. Le soir, un ballon de la couleur d'Erin, sur lequel étaient écrits ces mots : « Welcome, Tom .Moore, » s'éleva dans les airs avec la légèreté d'une Péri, comme

daDssa physionomie, était ce qu*oa ne pouvait saisir, c'est-à-dire « la mobilité. N Aussi estimaitrii que son portrait, quelque artistoment fait qu'il fût, devait être forcément « ou une tête morte ou une caricature. » (1) •« There is net in the wide world a valley so sweet. » (First volume. — First number. 12Ui melody).

pour aller annoncer aux autres sphères les honneurs que rirlande rendait, dans la personne de Moore, au génie et au patriotisme.

La première pensée de Mistress Moore, en apprenant la nouvelle de cette fortune inespérée, fut pour la chère Ellen : elle écrivit sur l'heure à son mari une lettre dans laquelle elle le priait, s'il était bien vrai qu'il eût 300 L, de donner à sa sœur 20 l. et d'insister auprès d'elle ajin qu'elle bât pour 5 L de vin par an. C'est ce mouvement spontané d'un cœur généreux qui fit dire à Lord Russell qu'elle était « une des plus nobles parmi les femmes. » Le mot suivant, écrit le lendemain, prouve que la frugalité n'était pas non plus la moindre de ses qualités : « Si cette bonne nouvelle est vraie, elle amènera de grandes modifications dans ma nourriture. Je me permettrai alors le beurre avec les pommes de terre. » Et encore elle appelait cela de la « gourmandise. »

Le Journal de Chambers s'empressa d'approuver la décision de la Couronne : « La pension de Moore n'était pas, disait-il, la récompense de la bassesse ou de l'inconstance politique. C'était le prix et la récompense de son mérite comme écrivain et de ses qualités sociales

si variées C'était à la fois un pensionnaire et un

indépendant ; un patriote honnête, sincère et très doux ; un amant fidèle et en même temps prudent et circonspect de sa patrie avec son peuple et sa foi. Il y a des noms qui résonnent pompeusement dans la liste des célébrités politiques, dont il serait à désirer qu'on pût faire en toute sincérité un pareil éloge, qui est si vrai sans trop de flatterie. « Les Tories eux-mêmes firent chorus dans cette circonstance avec les Whigs. Ainsi l'éditeur du « Standard, » dans le numéro du 24 Août, en approuvant chaleureusement le Gouvernement d'avoir

accordé une pension à Moore, s'exprimait de la sorte : « Nous savons que quelques personnes nous reprocheront notre prévention, — si c'est de la prévention, — en faveur de Mr. Moore ; mais nous ne pouvons l'éviter. Nous ne croyons pas que quelqu'un ait jamais été blessé par des satires aussi spirituelles que celles de Moore ; — grand privilège de l'esprit, qui rend impossible, même à ceux dont les ennemis sont des hommes d'esprit, de les haïr ! »

De retour en AngleteiTe, Moore voulut, avant de revenir chez lui, montrer à Hume le cottage où il avait composé « Lalla Rookh, » et il se rendit à Mayfield ; puis, pour répondre à une invitation de longue date, il poussa jusqu'à « Alton Towers, » faire visite à Lord Shrewsbury. A son arrivée, un ménestrel le salua par quelques-imes de ses propres Mélodies. De là il alla voir une vieille amie, Lady Cooper, qui lui ofirit une bouture de lierre, prise sur la tombe de Pétrarque, à Arqua, et il regagna avec bonheur son « cher Sloperton. »

Vers la fin de cette même année, im incident causa beaucoup de chagrin à Moore. WilUs avait commis l'indiscrétion de raconter à sa manière, dans son ouvrage (1), le propos que Moore avait tenu, au cours de la conversation chez Lady Blessington, sur la rente (2) servie par les Irlandais à O'Connell. Le passage cité par la « Quarterly Review » avait fait le tour de la presse. Moore pensant que, dans une telle circonstance, une entrevue était le meilleur moyen pour effacer l'impression fâcheuse que ce bavardage . d'un auteur avait pu laisser dans l'esprit de son cher concitoyen,

(i) Pencillings by the Way, 1835.

(2) tt La quête annuell»i pour recueillir la rente lui donnait un air d e mendicité qui n'était pas très honorable. »

alla le trouver, la main amicalement tendue : O'Connell la lui serra cordialement, témoignant de la sorte autant de générosité que Moore témoignait de regret. Ces deux nobles Irlandais montraient ainsi que « dans une grande âme tout est grand. »

Pendant le printemps de 1836, Moore conclut avec le « Morning Chronicle » un arrangement dans le genre de celui qu'il avait conclu avec le « Times, » et, à part son Histoire de Tlrlande, il n'écrivit plus désormais que quelques bagatelles en vers pour ces deux journaux et les préfaces pour la grande édition de toutes ses Œuvres poétiques, qu'il donna en dix volumes, de 1840 à 1841. Dans ces préfaces, il assigne quelquefois des dates inexactes aux événements ou aux poèmes, par exemple, à la fête de « Boyle Farm (1), » et, comme nous l'avons constaté, à la publication de ses « Amours des Anges (2). » Sa mémoire faiblissait (3) ; Lord Russell en fait la remarque à propos d'une partie à Bowood, que Moore raconte au début de son Journal, en commençant l'année 1842. C'était principalement la conséquence de ses grands travaux historiques. De plus, ses deux fils avaient quitté la maison paternelle, et les chagrins que lui causaient, d'une part, les folies de son fils aine, Thomas Lansdowne Parr, de l'autre, le dépérissement prématuré de son second, John Russell, étaient bien aussi pour quelque chose dans cette première alté-

(1) Poetical Works. Préface to (he fifLh volume.

(2) Poetical Works. Préface to the eigbth volnme.

(3) Le triste incident qui s'était présenté au commencement de Tannée 1838 était déjà l'indice d'une certaine perturbation dans la santé de Moore : un soir, à Bowood, il s'était mis au piano sur les instances de la Duchesse de Sutherland, mais à peine flnissait-il le second vers du chant ?i estimé de Bowles « There's a song of the Olden Time, » qu'il fut obligé de se retirer, suffoqué par les sanglots.

ration de la mémoire. Les prévisions du malheureux père au sujet de son second fils n'étaient que trop fondées. Le malheur qu'il pressentait arriva bientôt : ce jeune homme ne put résister au climat du Bengale, où il servait dans la Compagnie des Indes, et il mourut de consomption en 1842, à Tàge de dix-neuf ans. Cette même année, Moore reçut, comme Michaël Faraday et Sir John Herschel, membres de la Société royale de Londres, la décoration de TOrdre du Mérite, créée par le roi de Prusse pour être conférée aux hommes éminents de TAllemagne et de Tétranger dans les sciences et dans les arts. Une sorte do dégoût pour le monde, qui sembla se manifester vers ce temps, ferait croire que son moral commençait à s'affecter. 11 disait en effet à Allen, après une réunion chez Lord HoUand : « Le meilleur résultat de mes visites accidentelles à la ville, est la satisfaction réelle avec laquelle je retourne à mon paisible jardin et à mon cabinet de travail, où, dans la société muette de mes propres pensées et de mes livres, je ne suis jamais ni offusqué ni ennuyé. »

Pendant Tété de 1843, Moore alla passer quelques jours à « Combe Florey, » dans le Somerset, chez Sydney Smith. A son retour à Sloperton, il reçut une lettre de son ami qui le plaisantait souvent sur ses absences : il avait oublié « un gant, un bas, une feuille de papier de musique, un missel, plusieurs lettres, une Elégie sur Phélim O'Neil, une bouteille d'eau de Cologne. » — « Quel mortel sans souci vous êtes I » lui disait-il, — « Dieu vous bénisse ! » Si nous considérons l'état antérieur de son esprit, ces absences avaient leur gravité : ce n étaient pas simplement des distractions, elles étaient produites par un affaiblissement réel do la mémoire. En 1846, il eut la douleur de perdre son fils aine, qui succomba dans

sa vingt-huitième année, en Algérie, où il faisait partie de la Légion Etrangère, à une maladie contractée au service. Ce jeune homme avait des dettes ; sa pauvre mère vendit ses bijoux pour les payer, afin qu'aucune tache de déshonneur ne ternit sa mémoire. Un autre coup non moins terrible frappa encore Moore la même année : il perdit sa dernière sœur. Sa sœur Catherine était morte en 1834. La mort du seul enfant qui lui restait et celle de sa bien-aimée Nell ébranlèrent sa santé, détruisirent sa gaieté, affaiblirent complètement son esprit. Une maladie d'un caractère alarmant altéra sa constitution et le rendit pour longtemps incapable du moindre effort intellectuel. Sa mémoire était continuellement en défaut. Il ne brillait plus en société : il était sans entrain, ne racontait plus d'anecdotes plaisantes, n'avait plus de ces réparties fines et heureuses comme autrefois. Sa conversation était terne et sans variété. Au milieu de gais convives, il restait triste et ne montrait même plus de sociabilité. Evidemment, ses facultés sombraient Quoi de plus navrant pour sa compagne et ses amis ? Il avait, par bonheur, une rente ; elle n'était pas très considérable, mais elle était sûre et pouvait suffire. Bessy réglait ses dépenses sur cette rente et les réglait de manière à ne point faire de dettes. Mais Moore approchait du terme fatal : ses facultés baissaient de plus en plus, il se courbait, tout annonçait en lui la décrépitude. Enfin, en 1848, il fut atteint, comme Swift, Scott et Southey, d'un r^molUssement du cerveau, et sa belle intelligence s'éteignit. En 1850, Mistress Moore reçut une pension de 100 /. par an, en considération des services littéraires do son mari. Deux ans et deux mois, le noble vieillard resta sur son lit de mort ; parfois il lui revenait des lueurs d'intelligence qui lui permettaient de reconnaître

sa Bessy. C'est alors qu'il lui disait : « Appuyez- vous sur Dieu, Bessy, appuyez-vous sur Dieu (1). » Pendant tout le temps de cette longue mort, sa digne compagne, malgré sa faible santé, lui prodigua ses soins jour et nuit, trouvant encore, pour satisfaire son désir, le courage de chanter. Ses derniers moments furent calmes et heureux : ses chagrins domestiques, ses triomphes littéraires, tout s'était effacé dans son cœur, hormis le sentiment de reconnaissance pour le dévouement de cette sainte femme qui veillait sur lui avec la tendresse d'une mère. Il devenait plus faible de jour en jour ; enfin, il expira, dans sa soixante-treizième année, le 26 Février 1852. Il fut enterré au cimetière de Bromhara, dans le Bedfordshire, en vue de sa maison, et à côté de ses deux enfants, sa fille Anastasie et son fils Russell. Six mois après, lorsque Mistress Hall alla voir Mistress Moore , elle la trouva encore vaillante dans sa profonde douleur : la veuve s'appuyait sur Dieu. Toutes ses occupations consistaient â tenir propre la bibliothèque de son cher Tom, où elle ne laissait jamais pénétrer personne, à veiller sur le « lierre de Tara, » à soigner les fleurs qu'il aimait et à secourir les pauvres villageois. Moore avait laissé des Mémoires, un Journal, une Correspondance qui, conformément à sa volonté, furent remis, après sa mort, à Lord John Russell. Par cet ouvrage, pubUé en huit volumes, de 1853 à 1856, Lord Russell réalisa une somme de 3,000 L pour la veuve du grand poète. Elle lui survécut jusqu'en 1865, et mourut à l'âge de soixante-huit ans, attendant toujours le retour de son fils Thomas, qu'elle n'avait jamais pu se résoudre à croire mort. Elle avait généreusement fait

(1) Mémoire of Moore. Vol. I. Introd. p. 22.

don de son unique trésor, la bibliothèque de son mari, à TAcadémie royale d*Irlande.

L'édition des Mémoires, du Journal et de la Correspondance de Moore laisse à désirer : Lord Russell aurait pu mieux disposer les matières (1) et élaguer avec avantage beaucoup plus de choses inutiles ; comme tel, l'ouvrage est trop long et d'une lecture fatigante. Moore ne raconte que les souvenirs de son enfance et s'arrête à l'entrée de sa jeunesse. Il pensait sans doute que sa Correspondance et son Journal étaient suffisants pour remplir cette lacune, et formaient naturellement le complément de ses Mémoires. Ses lettres offrent en général beaucoup d'intérêt. Nous ne pouvons en dire autant de son Journal, et nous comprenons à ce sujet le désappointement du public : on y trouve fort peu de commentaires sur les événements poHtiques de l'époque ou sur le caractère des personnages qu'il fréquentait. Que n'a-t-il, à l'occasion, esquissé le portrait de ses illustres amis, comme fit le noble éditeur de ses Mémoires, dans son introduction au VI" volume, pour quelques-uns d'entre eux. Sir Walter Scott, Sir James Mackintosh, Sydney Smith, LordHolland? Rarement dans son Journal, qui embrasse une période de 29 ans, il raconte une discussion sérieuse ou mentionne les parties instructives des conversations auxquelles il prenait part. C'est un défaut que son ami Lord Russell reconnaît et qui s'explique facilement, puisqu'on société Moore était toujours un causeur admiré et applaudi, au lieu d'être un auditeur silencieux et patient. Des détails personnels peu importants, de

(1) Ainsi, 9au3 parler de riuterruption de la Correspondance par le Joaraal, on trouve, dane le V1I1« volume, des lettres dont la place était Dalurellement assignée par leur date dans le lei*.

courtes anecdotes, des traits d'esprit, des souvenirs de dîners, de visites, de réunions dans le « beau monde » forment le gros du Journal. Cependant, sous un certain rapport, ce Journal est instructif : il met en évidence deux traits du caractère de Moore, son goût pour le « high life » et sa vanité. Moore prétendait que c'est dans le grand monde qu'on rencontre la meilleure société. Son ami Rogers n'avait pas tort de contester la vérité de cette opinion ; car, si les gens de lettres peuvent, par circonstance, trouver de l'agrément dans le grand monde, il faut convenir qu'ils trouvent seulement une vraie société parmi leurs égaux. Mais il y a un fait certain, c'est que les Grands recherchaient Moore et s'honoraient de son amitié : comment se serait-il déplu dans leur compagnie ? Son amour-propre ne pouvait qu'en être flatté, et sa dignité n'en souffrait nullement (1), puisque, tout en tenant dans sa conduite un juste milieu entre la familiarité et l'humilité, il sut garder toujours une indépendance d'esprit que bien d*autres à sa place eussent certainement perdue, et surtout, dans une telle société, éviter les écueils contre lesquels alla imprudemment se briser un romancier distingué de son temps, Théodore Edward Hook. Quant à sa vanité, qui ne se manifestait, à vrai dire, que dans les salons où il tenait à briller toujours, c'est une faiblesse qu'on lui pardonne, parce qu'elle était exempte d'envie : jamais il ne déprécia personne pour rehausser sa propre supériorité.

(1) William Rossetti mèuie, après avoir essayé de dénigrer Moore, se décide à avouer qu'au milieu des Grouds « la conduite de Moore semble avoir été celle d'un homme qui respectait sa compafçnie, sans manquer de se respecter lui-même aussi, en dépit de tonte méchante argutie ou des imputations toutes faites p«»ur prouver le contraire. » Maxou's popular poets.

Moore's poetical Works. 1882. Prefatory notice, p. XXI.

S'il aimait la louange, il la dispensait généreusement aux autres, mais seulement à ceux qui se recommandaient par d'autres qualités que la naissance, la fortune et la puissance ; aussi ses dédicaces lui furent dictées toujours par le sentiment d'amitié, de reconnaissance, d'admiration, jamais par celui d'intérêt : il avait le cœur trop noble pour qu'il en fut autrement. Lord Russell termine son édition des Mémoires, du Journal et de la Correspondance de Moore par les paroles suivantes, qui résument ses titres impérissables au souvenir non seulement de ses amis, mais encore de la postérité : « Ceux qui ont joui de l'éclat de son esprit et entendu la mélodie enchanteresse de ses chants, n'oublieront jamais les charmes de sa société. Tant que le monde sera susceptible de se laisser émouvoir par la sympathie et exalter par l'imagination, il ne laissera pas facilement périr les accords touchants et la flamme patriotique d'un vrai poète. »

Quand les premiers volumes du Journal de Moore parurent, John Wilson Croker, pour se venger de quelques observations défavorables (1) qu'il venait d'y trouver, n'hésita pas, quoiqu'il fût le concitoyen de Moore et même son camarade de collège, à déchirer sa mémoire. C'était de sa part un acte de lâche méchanceté. Lord Russell y fit spirituellement allusion dans la note dont il accompagna le passage où Moore dit, en racontant que Barnes le pria d'épargner Croker dans tout ce qu'il écrirait pour lui : « C'était une pré-

(1) Voyez la lettre (Mai I8l7i où Moore raconte à sa iuère, pour l'amuser, à propos d'uD diner où il assiplait, que Croker porta sa santé devant des hommes comme Peel et le Duc de Cumberland^ lui douuaut à entendre que Croker mesurait ses déclarations publiques d*amitié au crédit dont on jouissait.

caution inutile, puisque Croker et moi nous étions de vieux amis (1). » Croker, piqué au vif par le trait (2) de Lord Russell, engagea alors avec lui, dans le « Times, » une correspondance acrimonieuse (3), et, s'il parvint à montrer, d'une part, les torts bien légers de Moore envers lui, de Tautre, les fautes plus graves de Lord Russell comme éditeur, il réussit également à prouver que luimême, avec beaucoup de talent, n'avait point de cœur. En 1857, les concitoyens de Moore lui élevèrent une statue à Dublin, dans la rue du Collège, à Tun des angles de l'Université dont il fut membre, et sur laciuelle son génie jeta un si grand lustre. Mais il existe un monument plus parfait et plus durable que cette statue, un monument réel, le seul à vrai dire capable de perpétuer sa mémoire. Moore se l'est élevé luimême en composant ses « Mélodies, » monumenium aère perennius (4). Dans son admiration et sa reconnaissance pour lui, le peuple Irlandais célébra avec une solennité extraordinaire, le 28 Mai 1879, à Dublin, le centième anniversaire de sa naissance. Au milieu d'une foule enthousiaste, composée de toutes les classes, remplissant le Palais de l'Exposition, Lord O'Hagan prononça, à cette occasion, un discours propre à faire ressortir le caractère du patriote, de l'homme et du

(1) Memoirs of Moore. Vol. VI, p. 268.

(2) o Safe inalignity. »

(:i) Correspondence betweea J. W. Croker and Lord J. Rossell on some passages of M's Diary.

(4) William Rossetti môme, malgré tout son désir de déprécier Moore, ne peut s*empêcher de parler ainsi de ce monument : « Si nous exceptons les compositions satiriques, pièces de choix dans un genre différent, ce qu'il y a de mieux chez Moore doit être cherché dans les Mélodies auxquelles il est impossible de refUser une part considérable de mérite^ et de juste mérite. »

Moore's poetical Works, 1882. Prefatory notice.

poète qui devint pour l'Irlande, suivant Theureuse expression de Shelley « le chantre le plus mélodieux de ses injustices les plus criantes ; » puis Charles Edward Tisdall, D. D., Chancelier de « Christ Church Cathedral, » lut TOde magnifique écrite en son honneur par Denis Florence Mac Carthy : après avoir retracé la source de ses inspirations depuis Sapho jusqu'à Carolan, Mac Carthy le représente couronné par Erin, et fait sentir combien Tlrlande est fiére de voir^ au milieu de la glorieuse compagnie des poètes, son fils couronné de gloire, et d'entendre les derniers accents de sa lyre résonner encore dans l'air ému et ravi. « Gloire à Moore, s'écrie-t-il alors, qu'elle soit éternelle la gloire que nous couronnons et consacrons ici aujourd'hui. Gloire à Moore^ car il a chanté notre histoire en vers dont la douceur ne pourra jamais tomber dans l'oubli. Gloire â Moore, car il a soupiré notre deuil dans une plainte de mélodie divine, de sorte que nous empruntons même à la douleur une joie passagère, en nous arrêtant longuement sur chacun de ses vers plaintifs. Gloire à Moore : dans ses chants joyeux, que ni les révolutions ni le temps ne pourront jamais détruire, bien qu'il s'y mêle souvent un léger soupir de tristesse, il chante le charme indicible et les plaisirs de sa patrie... Tout ce qui est brillant doit assurément se flétrir et périr, et tout ce qui est doux perdre sa douceur suprême, avant que le monde cesse d'aimer et de chérir l'esprit et les chants, le nom et la gloire de Moore (1). » Ensuite les « Mélodies » furent chantées par quelques-uns des premiers chanteurs de l'époque. Dans le Nouveau-Monde aussi, à Boston (2),

(1) The Centenary of Moore. An Ode by D. F. Mac Carthy, 1880.

(2) Le Docteur Oliver Wendell IJolmes lut un admirable poème où revit Part magique de Moore :

à San-Francisco (1), les exilés d'Erin redirent en ce jour la gloire immortelle de Moore, « à qui ont été donnés la lyre et les lauriers avec tous les trophées de la muse triomphante (2). » Cette fête nationale et patriotique, où rirlande entière rendit un éclatant hommage à son Barde favori, chantre de ses douleurs et de ses espérances (3), défenseur courageux et persévérant de sa liberté civile et religieuse, n'a fait que confirmer le jugement de Byron : « Moore est du petit nombre de ces écrivains qui survivront au siècle dont il est un si bel ornement. Il vivra dans les Mélodies Irlandaises, qui passeront à la postérité^ ainsi que la musique ; elles dureront aussi longtemps que Tlrlande, la musique, la poésie (4). >*

«< Eochanter of Erin, whose magie bas bound us, » « Tby wand for one iDoment we fondly would claim, )> <c Eotranced while it summons the phantoms arouod us n N Tbat blush ioto life at tbe souod of thy oame. »

(1) T. D. Sullivan avait écrit pour la circonstance l'Ode cbarmante :

«« Ob, Tarais hill may waste away, »

« The Sbannon's source may fail, »

M The mingled waters ceeise to play»

« Througb fair Avoca's vale ; »

« * Loved Arranmore '- may fade from sight »

K But you will slill endure »

« In Irish bearts, fresb, warm, and bright, » « Enchanting songs of Moore ! »

(2) Lord Byron. Don Juan, canto I, CIV.

(3) On a comparé Béranger à Moore ; mais la comparaison n'est possible que dans ces Chants patriotiques^ tels que VOrage et les Souvenirs du Peuple, où notre célèbre chansonnier, s'élevant jusqu'à Tode, atteignait la hauteur des sentiments héroïques et consolait la France de riuvasion, comme Moore consolait l'Irlande de roppression. Sous ce rapport ils se ressemblent, car tous deux, en des jours de deuil, apaisèrent les douleurs de leur patrie et entretinrent dans les cœurs de saintes espérances.

(4) Byron's Conversations coUected in the years 1821 and 1822 by Thomas Medwin, Esq. during a sojourn with bis Lordship at Pisa.

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