‹ Vie et les œuvres de Thomas MooreChapitre 3 sur 26 · CHURCH OF S* ANDREW · texte numérisé non relu

CHURCH OF S* ANDREW

Westland-row, Dublin^

This 22nâ day orScptember 1885.

I certify that Thomas Moor, sod of John and Anastasia, was Baptized according lo the rite of the Catholic Chiirch , on the 30*»»— day of May, A. D. 4179, Sponsors being James Dowling and Margaret Lynch ns appears from the Baptismal Register of the United Parishes'of St. Andrew, St. Mark, St. Peter, and St. Anne, kept in the Church of St. Andrew, WesUand-row, Dublin.

Signé :

Abraham Pluîtkbtt,

Adm. of said Parishes, Dans le registre de baptême, le nom de Moore est écrit tel que le reproduit cette pièce, sans e. C'est, sans aucun doute, une inadvertance commise par l'ecclésiastique qui dressa l'acte de baptême.

(4) Memoirs of Moore. Vol. i. Memoirs of myself.

plus d'extension à son commerce, il avait changé de logement, et il tenait alors un magasin d'épicerie et de liqueurs, rue Aungier, N° 12, au coin do la rue « Little Longford. » Cette maition est encore telle qu'elle était à cette époque, avec sa boutique sentant, comme par le passé, le fromage de Stilton et le whisky d'Irlande ; car on y vend toujours les mêmes denrées (1). Dans l'arriére-boutique, Mistress Moore, qui aimait le plaisir, donnait souvent le thé à des personnes fort bien élevées de sa société, à quelques-unes même de la gentry. Moore, tout enfant, assistait à ces réunions, sa mère étant d'avis qu'il ne saurait apprendre trop tôt à se plaire dans la bonne compagnie (2). Il dut à cette fréquentation du monde une vivacité d'imagination si précoce et des manières si charmantes, qu'on disait par badinage qu'il avait des relations avec les fées. Audessus de la boutique, on peut voir encore le petit salon où Tom fit ses premiers vers, et dans lequel, un an ou deux après son entrée au collège, il joua, avec sa sœur aînée et une ou deux autres personnes, une pièce bouffonne de sa composition (3). Un critique (4) dit qu'il avait environ treize ans, quand il écrivit ses premiers vers ; un autre (5) avance qu'il en avait onze ; un autre (6) prétend qu'il était déjà poète et versificateur à cinq ans. Il y a, ce nous semble, dans ces affirmations, plus de fantaisie que de vérité ; car Moore déclare lui-

(1) Austiu AUibone. Critical Dictionary of english literature aoil hritish and americnn authors living and deceased, from the earliest accounts to tbe latter end of the niaeteenth ceatury. Vcl. II, p. 1354. Trûbner and Go. London, 1870.

(2) Memoirs or Moore. Vol. I. Memoirs of myself.

(3) Moore's poetical Works. Préface to the first volume.

(4) Allibone. Critical Dictionary of englisb literature. Vol. II.

(5) Forcade. Revue des Deux-Mondes ^ Février 1853.

(6) Léo Queanel. Revue littéraire, N« 46, Mai 1879.

même qu' « il est réellement incapable de dire à quel âge il a commencé à jouer, à chanter, à rimer (1). » Certes, nous ne doutons pas qull n'ait, comme le célèbre Pope, bégayé sa pensée en vers ; mais les premiers dont il a conservé le souvenir sont ceux qu'il avait composés sur un jouet nommé « quiz », qui faisait fureur vers ran 1789 :

« The ladies, too, when in the streets, or walking in the green, » « Went qaizzing on, to show their shapes and graceful mien. »

Tom alla d'abord à l'école chez Mr. Malone. Ce maître passait la plus grande partie de ses nuits à boire dans les cabarets et ne paraissait guère en classe avant midi. Il était alors généralement d'humeur à fouetter ses élèves, parce qu'ils interrompaient ses sommes. Mistress Moore ne voulant pas que son fils fût exposé aux lubies brutales d'un ivrogne, le retira de cette école et le confia aux soins de Mr. Samuel Whyte, homme d'une vanité ridicule, mais d'un cœur excellent, et qui avait longtemps joui d'une grande réputation comme professeur de déclamation. C'était l'ancien précepteur de Richard Brinsley Shéridan, qu'il avait jadis imprudemment jugé « un lourdaud incorrigible. » Tom admirait son maître et s'appliquait à marcher sur ses traces : il déclamait et faisait des vers. Aux jours d'examen public, il brillait plus que ses petits camarades, au vif désappointement de leurs mamans, à la grande satisfaction de la sienne. Il paraissait encore plus jeune qu'il n'était, et pourtant il n'avait alors que sept ou huit ans, si nous en croyons le mot d'un gentleman à une maman jalouse disant de lui : « Oh ! c'est un petit vieillard rabougri ; il ne peut

(1) Moore*8 pooticol Works. Préface to the uni volume.

avoir moins de onze ou douze ans. » — « Dans ce cas, Madame, il a dû avoir quatre ans avant sa naissance (1). »

A cette époque, le goût des théâtres de société était général en Irlande, et dans plusieurs grandes maisons on donnait fréquemment des représentations ou des personnes considérables jouaient les principaux rôles.

Mr. Whyte écrivait ordinairement les prologues et les épilogues des pièces, et dirigeait les représentations. C'est à ce moment que le jeune Moore fit sa première apparition sur la scène. Elle fut suivie de plusieurs autres et toujours avec plein succès ; car Mr. Whyte, qui avait reconnu et secondé de son mieux les dispositions de son élève pour Tart théâtral, n'hésitait pas à le produire dans toutes les occasions. Tom, non content d'être acteur, voulut aussi être auteur, et, à Timitation de son professeur^ il composa l'épilogue d'une pièce qui fut jouée au théâtre de Lady Borrowes. Le programme du spectacle, publié dans les Mélanges de Mr. Whyte, en fait foi (2). Il est daté de 1790. Tom avait onze ans. En Octobre 1793, il se hasarda à envoyer deux courtes pièces de vers à une revue de Dublin, appelée « Anthologia Hibernicaj » qui leur fit bon accueil. C'étaient une poésie « A Zélie » qui l'accusait de trop écrire sur l'amour, et une « Ballade pastorale » sur l'indifférence cruelle de Célie. Ces deux pièces, d'une beauté réelle, annonçaient déjà l'art divin du poète qui toucha plus tard, d'une manière enchanteresse, les cordes de sa lyre. Trois mois après, en livrant à la publicité, dans le courant de Février 1794, sa « Paraphrase de l'ode V^ d'Ana-

(1) Andrew Symington. Life sketch of Thomas Moore, p. 10.

(2) « Ao Epilogue. — A Squeeze lo S*. Paurs. — Master Moore.

créon », la même revue le saluait du titre flatteur de « Correspondant estimé. » Jamais aucun honneur ne lui causa depuis une joie pareille. Le mois suivant parut encore, dans V « Anthologia Hibernica, » son sonnet « A Samuel Whyte ». Le digne homme en fut si heureux et si fier qu*il le reproduisit en 1795, dans la troisième édition de ses « Poèmes sur des sujets variés ».

En 1793, un bill du Parlement avait ouvert l'Université aux catholiques. Ainsi commençait à s'accomplir le vœu que le jeune Moore avait entendu former avec enthousiasme en 1792, dans un dîner donné en l'honneur de la Révolution française : « Puissent les brises venues de France faire verdir notre Chêne irlandais ». L'admission des catholiques dans l'Université était leur premier pas vers l'affranchissement. Moore put le faire. Il entre, pendant l'été de 1794, au collège do la Trinité. Bientôt il trouve l'occasion de montrer dans son travail une heureuse originalité, qui attire sur lui l'attention du Conseil et lui conciUe ses sympathies. A l'examen trimestriel, au heu de remettre, comme les autres étudiants, le sujet d'usage écrit en prose latine, le plus souvent pour la forme et à peine digne d'être lu, il présente une pièce de vers anglais. L'examinateur, homme de goût, appréciant fort la composition, lui demande si elle est bien son œuvre ; sur sa réponse affirmative, non seulement il lui assure qu'elle lui fait beaucoup d'honneur, mais encore il lui promet de la mettre sous les yeux du Conseil. Celui-ci, se plaisant à reconnaître le mérite de l'auteur, lui donne pour récompense un exemplaire magnifiquement relié des « Voyages d'Anacharsis », avec un certificat constatant, dans un latin un peu plat, que l'ouvrage lui a été accordé « propter laudabilem in versibus componendis pro-

gressum » (1). Moore consacre ses heures de loisir aux arts d'agrément, surtout à la musique, dont il avait jadis, sans beaucoup de succès, appris les éléments sous la direction du maître de musique de sa sœur, et qu'il sait maintenant par intuition.

Son premier essai de satire politique date de ce temps. Sa Majesté le Roi de Dalkey lui en fournit Toccasion. Il existait alors un club politico-burlesque qui avait fondé un véritable royaume à Dalkey, petite lie rocheuse, située à quelques milles de la cité, près du rivage de la magnifique et pittoresque baie de Dublin. Ce royaume surpassait tous les royaumes anciens ou modernes par le nombre de ses sinécures. Chaque année, en Thonneur de Tanuiversaire de son couronnement, le Roi Etienne conférait k quelques-uns de ses sujets de nouvelles dignités : au milieu de son peuple en liesse, daHs les ruines d'une vieille église qui lui servaient de palais, il donnait ainsi le titre de « Sir Charles Melody » au fameux chanteur Incledon et celui de « Countess of Laurel » à Mistress Battier, célèbre par ses satires. Dans ce travestissement du pouvoir monarchique, on observait avec une gravité comique le cérémonial et les pompes de la royauté. Ces scènes divertissantes inspirèrent à Moore TOde pindarique, où mettant en opposition la sécurité du Monarque de Tlle, entouré de ses joyeux sujets, avec les craintes qu'indique « le carrosse en métal » de son royal frère d'Angleterre, il appelle Etienne « Roi des Cœurs » et George « Roi des Diamants » (2).

1) Moore's poetical Works. Prefaco to the first volume.

(2) a George bas of wealth the Dev*l and ail, »

» Him we may Kiog of Diamonds call, »

» But tbou hast such persuasive arts, »

» We bail thee, Stephen, King of Hearts. »

Depuis un certain temps les idées de justice et de liberté, que la Révolution française avait réveillées dans Tesprit public, s'étaient répandues dans l'intérieur même du collège où un jeune homme, destiné à jouer un rôle douloureux, mais à jamais mémorable, dans les graves événements qui approchaient, fixait déjà l'attention de ses condisciples. C'était le plus jeune des fils du Docteur Emmet. Robert avait eu jusque-là, dans le cours de ses études, de brillants succès, particulièrement en sciences. Il ne se distinguait pas moins par l'éclat de son talent oratoire, et, dans la vie privée, par la simplicité, la pureté et la douceur de ses mœurs. Il y avait dans le collège deux Sociétés ayant pour but de cultiver, l'une, l'art de la discussion, l'autre, les études historiques. La première était la moins ancienne. Moore avait donc commencé, peu après son entrée au collège, par en faire partie. On y traitait des questions de ce genre : « Quel gouvernement, de l'aristocratie ou de la démocratie, contribue le plus à l'avancement des sciences et des lettres? » — « Un soldat était-il obhgé en toute occasion d'obéir aux ordres de son commandant (1) ». Comme on le voit, la politique tenait autant sinon plus de place que la littérature dans ces questions. Le jeune Emmet, l'un des orateurs les plus avancés, apportait dans son argumentation une hardiesse d'esprit, une sûreté de jugement, une chaleur d'âme qui enlevaient l'auditoire. Moore s'intéressait vivement à ces débats politiques et littéraires, et en tirait grand profit.

Sur ces entrefaites, en 1797, une bourse devint vacante ; Thomas savait bien que les catholiques étaient toujours exclus de ces honneurs et avantages univers!-

(1) Moore'8 poeiical Works. Prefoce to the fourth volume.

taires, mais il savait aussi qu'il ferait plaisir à sa mère (1), en montrant publiquement que, par son savoir, il méritait de les obtenir; car la nature n'avait pas fait de Tintelligence le privilège des protestants. Il se présenta donc à Texamen et en subit les épreuves de la manière la plus brillante. Toutefois, il ne retira de ce beau succès qu'une gloire stérile, puisqu'il continua ses études au compte de ses parents ; aussi lui arriva-t-il plus d'une fois de parler avec quelque amertume de Tinjustice des lois qui l'empêchaient, lui et ses coreligionnaires, d'obtenir la récompense d'un mérite purement littéraire.

Vers le même temps, il fut admis dans la Société d'Histoire, vaste champ où tous les anciens étudiants de talent faisaient l'essai de leurs forces. Elle était divisée en deux camps, le parti monarchique et le parti démocratique. Emmet dirigeait celuin^i, et sa puissance était telle," que les autorités du collège se virent dans la nécessité de recourir à un personnage de l'Université, d'une éloquence éprouvée, pour neutraliser l'effet produit par l'enthousiasme du jeune et bouillant orateur. La Société d'Histoire avait l'habitude d'ouvrir un concours à époque fixe et d'accorder aux meilleurs travaux des prix ou des médailles. Moore, ayant eu la fantaisie de concourir, envoya une poésie extravagante, intitulée « Une Ode sur Rien », avec des Notes par « Trismegistus Rustifustius, D. D. » Une commission fut désignée pour lire les divers sujets anonymes, avant que la Société rendit son jugement. Il arriva que Moore, soit par hasard, soit par malice, fut choisi pour donner lecture de ses propres vers. La nature comique de l'ode et la manière théâtrale de la débiter firent éclater de rire

(1) Moore*8 poetical WorkB. Préface to (he first volume.

rassemblée, et la médaille fut décernée, à Tunanimité, au Docteur « Rustifustius. » (1).

A peine deux des chefs les plus habiles de V « Union Irlandaise, » Thomas Addis Emmet et Arthur O'Connor, avaient-ils fondé le célèbre journal « La Presse » pour être Torgane de leur société, que Moore, poussé par l'ardeur de son patriotisme et la conscience de son habileté à manier la plume, jeta une lettre dans la boîte de l'éditeur. La démarche n'était pas sans péril, car elle tendait à établir publiquement son attachement au parti. Thomas attendit le résultat avec une vive impatience. Le journal parut : quelle joie ! Sa lettre y était insérée, et, comme il lisait habituellement le journal à ses parents, il eut le plaisir de les entendre approuver chaleureusement, tout en les trouvant <» très hardis », les sentiments qu'elle exprimait. Cette lettre était si violente, que plus tard le Comité secret de la Chambre des Communes, pour donner une idée des desseins formidables de r « Union Irlandaise », en cita, parmi d'autres extraits de « La Presse, » deux ou trois paragraphes. Tout le monde ignorait qu'il en était l'auteur. Une personne seule le savait : c'était un jeune ami de collège, nommé Edward Hudson, qui vint à la maison le lendemain matin et dit à

Thomas d'un air mystérieux : « Eh bien, vous savez ? »

Sa mère entendit par hasard ces mots et devina tout. Alors, avec cette seconde vue dont certaines mères sont douées, prévoyant les malheurs qui menaçaient son fils, s'il se lançait dans la politique militante du journalisme, elle le supplia de ne jamais plus s'aventurer sur un terrain aussi dangereux, et Thomas le lui promit (2).

(1) Moore*8 poetical Works. Préface to the fourth volume.

(2) Id. Id.

Il est à remarquer que Moore ne choisissait pas tous ses amis intimes parjni l'élite de ses condisciples : quelques-uns étaient seulement ce qu'on appelle de bons garçons. Il savait en effet, par expérience, que la plupart des élèves renommés pour leurs talents étaient d'ennuyeux pédants. Au nombre de ceux avec lesquels il s'était lié plus particulièrement à cause de leur gaieté et de leur bonne nature, se trouvaient Beresford Burston, fils d'un avocat éminent, et Bond Hall : ces deux jeunes gens avaient, à proprement parler, le dos tourné â la littérature, mais c'étaient de bons garçons fort plaisants. Le badinage do Bond Hall était môme si charmant que Moore, de son propre aveu, le préférait, dans les rapports ordinaires, à la pure science. Thomas avait encore pour ami un autre étudiant très drôle, connu pour être un hâbleur : il se nommait Hugh George MackUn, mais, à cause de ce mérite, on l'appelait Hugo Grotius Braggadocio. Comme on lui demandait un jour, à l'approche d'un examen , s'il était bien préparé à ses Sections coniques, « préparé », dit-il, « mais je pourrais bien les démontrer en sifflant (1). » Ce mot peint le personnage et montre comme il devait ôtre amusant.

Toutefois, si Moore se plaisait tant, à certains moments, en joyeuse compagnie, il savait être, en temps opportun, aussi sérieux que les plus graves de ses camarades, et jamais l'excitation au plaisir, quelque puissante qu'elle fût dans son entourage, ne ralentit même un instant l'ardeur de ses nobles inspirations, ni ses efforts pour les réaliser. Ne le voyons-nous pas se remettre à sa traduction d'Anacréon, dans l'unique espoir d'obtenir quelque honneur ou quelque récompense, comme il lui

(1) H. R. Montgomery. Thomas Moore, bis life, writiogs etc. p. 18.

était arrivé déjà d'en obtenir, à l'examen trimestriel, pour une pièce de vers anglais (1)? Avant de présenter au Conseil un choix de ses odes, il s'ouvre de son projet à l'un des plus anciens agrégés du collège, le Docteur Kearney, en lui soumettant son manuscrit. Ce savant n'a pas de peine à lui faire entendre que le Conseil de l'Université ne pourrait approuver, par une récompense publique, la traduction de telles poésies. Cependant il loue son ouvrage, et l'engagea le publier, quand il l'aura achevé, ajoutant : « Les jeunes gens le trouveront à leur goût ». Pour faciliter son travail, il lui prête la curieuse publication de Spaletti qui donne un fac-similé de ces pages d'un manuscrit de la Bibliothèque du Vatican contenant les odes attribuées à Anacréon. La vieille bibliothèque attenante à la cathédi'ale de Saint-Patrick, appelée Bibliothèque Marsh, du nom de l'archevêque son fondateur, offre au jeune travailleur de précieuses ressources pour l'intelligence du texte grec. D'autre part, le bibliothécaire adjoint, le Révérend Mr. Cradock, pousse l'obUgeance jusqu'à mettre à sa disposition, même à cette époque de Tannée où la bibliothèque est toujours fermée au public, les ouvrages dont il a besoin. Il en tire les notes qu'il se propose d'ajouter à sa traduction. En furetant, il découvre une collection d'anciennes poésies irlandaises qui font ses délices' et dont quelques-unes deviennent pour lui des thèmes d'inspiration. Les émotions les plus douces agitent en ce moment son âme. Au plaisir de la composition il en joint un plus grand, celui d'être approuvé par sa mère, à laquelle il communique ses premiers essais. « Quoique les efforts de mon talent plus mùr, dit-il, puissent aspirer à Tapplaudisse-

(1) Moore*8 poelical Worts. Prdfece to tbe Uni rolome.

méat d'un juge moins partial, les losanges qu'elle m'accorde seront toujours plus chèr^, bien plus chères à mon esprit que toutes les autres. » Il nous dévoile ainsi le secret de son cœur dans la belle dédicace à sa mère, qui se trouve en tête du manuscrit in-8* contenant, avec un petit nombre de ses premières poésies de jeunesse transcrites pour elle, un curieux fragment de prose, a La Lampe de sainte Agathe » (1), parodie heureuse des romans mystérieux et surnaturels d'Anne Radcliffe. Mais il éprouve d'autres jouissances intellectuelles et morales qui n'ont pas moins de charme : la musique les lui procure. Ce n'est plus pour lui seulement un art, c'est une passion. Longtemps à l'état latent, cette passion a enfin éclaté avec force : il sent qu'elle est l'unique source de son enthousiasme poétique, que toute poésie vraiment digne du nom de poésie provient de son effort pour traduire dans le langage les sentiments que la musique lui semble exprimer (2). Bien plus, depuis l'heure où son ami Edward Hudçon, en jouant sur la flûte quelques-uns des anciens 9J«% irlandais publiés sans les paroles l'année précédente, eu 1796, par Mr. Bunting, lui a révélé les beautés de la musique nationale (3), sa passion musicale a pris un caractère patriotique. En effet, les destinées de la patrie sont intimement unies à celles de la musique sur cette terre classique des bardes. Moore accepte comme un sacerdpce l'héritage des Carolan et des Arthur O'NeilI : il sera barde comme eux ; c'est sa vocation, et il lui devra un jour la meilleure partie de sa gloire.

(1) Prose and Verse by Thomas Moore chiofly from Uie auUior's manuscript.

(2) Moore*8 poetical Works. Préface to tbe fifth volame.

(3) Moore's poetical Works. Prieface to tbe fourth yolame.

Cependant les inquiétudes, les angoisses, Tappréhension viennent subitement troubler son bonheur, interrompre ses charmantes occupations, détruire ses beaux projets. Peu de temps avant la formidable explosion du complot de 1798, le Gouvernement et les autorités du collège sont avertis que V « Union » a des ramifications dans les murs de TUniversité. Alors Timpérieux et fier Chancelier Fitzgibbon (Lord Clare), qui était aussi Vice- Chancelier de rUniversité, procède à une instruction minutieuse, pour connaître la nature de ces ramifications, et en user sommairement avec les inculpés. La peine prononcée pour refus de répondre aux questions posées est le renvoi immédiat de TUniversité et Texchision de toute profession libérale. Les étudiants le plus gravement compromis font défaut, bien que par ce moyen ils n'évitent pas la peine portée contre ceux qui refusent de répondre. Parmi les jeunes conspirateurs dont le silence, à Tappel de leurs noms, prouve la culpabilité, se trouve Robert Emmet. Quelques-uns avouent leur participation au complot et ont le même sort que ceux qui ne veulent rien dire, quand il s*agit d'incriminer leurs camarades. Mais ce qu'il y a de plus douloureux, surtout d'humiliant pour tous ces braves jeunes gens, c'est de voir que certains d'entre eux ont, pour se sauver, la lâcheté de dénoncer leurs compagnons. Moore s'attend à être appelé d'un instant à l'autre. Ses pauvres parents sont dans la consternation. Toutefois^ n'écoutant que leur devoir, ils ont le courage de lui conseiller, au mépris de ses intérêts les plus chers, de garder le silence, si l'on cherche à le faire parler sur ses condisciples. Enfin, son tour vient. Il comparaît devant le redoutable tribunal, où siège le Vice-Chaacelier au regard sévère, assisté du Docteur Duigenan,

connu pour ses éternels pamphlets contre les catholiques (1). On lui demande de prêter serment ; il déclare qu'il a une objection lï faire à cette demande. « Quelle est votre objection ? » lui dit durement le Vice-Chancelier. (( Je n*ai aucune crainte, Milord, répond-il, que mes paroles, quelles qu'elles soient, tournent à ma charge ; mais elles pourraient contribuer à en compromettre d'autres, et j'ai du mépris pour le rôle de celui qui se laisserait entraîner, dans de telles circonstances, à faire une dénonciation contre ses camarades. » Il réprouve ainsi hautement les délations de la veille. — « Quel âge avez- vous ? » lui dit Fitzgibbon. « Entre dix-sept et dix-huit », repart Moore. — « Nous ne pouvons souffrir qu'une personne qui refuse de prêter ce serment, reste dans l'Université. » Alors, Moore s'y décide, mais à contre-cœur et se promettant bien de ne pas répondre aux questions qui auraient trait aux autres. Après quelques considérations sur l'existence incontestable de Sociétés Unies Irlandaises dans le collège, le Vice- Chanchelier lui parle ainsi : « Avez-vous jamais appartenu à l'une de ces Sociétés ?» — « Non, Milord. » — « Avez-vous jamais entendu parler d'une proposition faite à l'une de leurs réunions, pour l'achat d'armes et de munitions de guerre ?» — « Jamais, Milord. » — « Avez-vous jamais eu connaissance d'une proposition faite, dans une de ces Sociétés, relativement à l'utilité de l'assassinat ?» — « Oh ! non, Milord. » Fitzgibbon, après avoir échangé quelques mots avec le Docteur Duigenan, lui dit : « Puisque telles sont les réponses que vous êtes capable de donner, quelle était, je vous prie, la cause de votre grande répugnance à prêter le ser-

(i) Moore'g poetical Works. Préface to the fourth volume.

ment ?» — « J'ai déjà dit à votre Seigneurie ma principale raison ; d'ailleurs, c'était le premier serment que j'eusse jamais prêté, et l'hésitation était, je crois, natur^le. tt Là s'arrête l'interrogatoire. On le congédie : il est sauf. C'est à l'observation des sages conseils de ses parents qu'il le doit. Ses camarades le reçoivent à bras ouverts, lui témoignent toute leur admiration pour sa fermeté et sa présence d'esprit. Certes, ils ont raison de l'admirer ; car il leur a prouvé une « fidélité héroïque (1), » vraim^it bien rare à son âge.

Peu de temps après, éclate l'insurrection dont nous connaissons le funeste dénouement, et dans laquelle coule à flots le sang le plus pur. Que de cœurs généreux sont victimes de leur amour pour la patrie et la liberté ! Moore a la douleur de voir périr Edward Fitzgerald, les frères John et Henry Sheares, et tant d'autres qu'il a accompagnés de ses vœux dans cette noble mais imprudente tentative d'affranchissement. Cependant, de tous ces héros, celui dont le sort excite le plus la commisération publique est Robert Emmet. Sa jeunesse, ses grandes qualités intellectuelles qui en auraient fait l'un des premiers ornements de sa patrie, son caractère chevalei^que, la noblesse et la pureté de ses sentiments sont autant de titres à la sympathie dont le cœur le plus insensible aurait peine à se défendre. Les dernières paroles qu'il prononce accusent une âme forte, simple et vertueuse, convaincue de la justice de sa cause : « Le flambeau de mon existence est presque usé, ma course est finie. Tout ce que je demande donc, en quittant le monde, est la charité de son silence. Que personne n'écrive mon épitiq[>he , que ma tombe reste sans

(i) The Edinborgb Reyiew. April 1854, p. 518.

inscription, jusqu'à ce que d'autres hommes et d'autres temps apprennent à rendre justice à ma mémoire (1). » Quel désespoir pour Moore de perdre un tel ami, protestant humain et charitable, champion désintéressé des catholiques, orgueil et gloire de ses condisciples ! Il le pleure, comme David pleura Jonathas, et, comme David aussi, il payera à sa mémoire, dans un chant incomparable, le tribut de son inaltérable affection.

L'année terrible de 1798 tire à sa fin ; Moore achève ses études et se présente, non sans effroi, à l'examen du baccalauréat es arts : en effet, le bruit court que le Lord Chancelier fait des difficultés pour recevoir quelques-uns de ceux qu'il a soumis précédemment à l'interrogatoire. Lord Clare le reconnaît, comme le montre une observation qu'il adresse au Proviseur, à mi-voix, mais d'un ton qui annonce des dispositions plutôt bienveillantes. Moore passe l'examen sans encombre et obtient le grade de bachelier. Bientôt après il rencontre Fitzgibbon à dîner chez Sir George Shee, puis une autre fois dans la rue, où le hautain personnage daigne tirer son chapeau à l'humble étudiant, marque de considération vraiment flatteuse pour lui (2).

L'année 1799 commence : le moment est venu pour Moore de choisir une carrière. Ses parents désirent qu'il entre dans le barreau. Il fait donc préalablement enregistrer son nom à Middle Temple par le père de son ami Beresford Burston. Le jour du départ arrive : il est profondément ému, comme tout le monde dans la famille ; car il ne s'agit pas d'une séparation de quelques jours pour une partie de plaisir : il pressent que ce voyage va

(1) Moore's poetical Works. Préface to the fourth volume.

(2) H. R. Montgomerj. Thomas Moore, his life, writiogs, etc., p. 26.

décider de son avenir. Toute sa petite fortune est en guinées ; sa mère a pris soin de les coudre, avec un scapulaire, dans la ceinture de son pantalon. Enfin, disant adieu aux siens et à sa ville natale, il part pour Londres, avec la double intention de prendre ses inscriptions et de publier par souscription sa traduction des Odes d'Anacréon.

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