‹ Vie et les œuvres de Thomas MooreChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Traduotion des » Odes d'Anacréon. » « Œuvres poétiques de feu Thomas Little. »

Premières relations de Moore à Londres. — Ses occupations. — Le Docteur Hume. — Quelques odes d'Anacréon jugées par le Docteur Lawrence. — Moore fait connaissance de Lord Moira. -— Ses relations dans le grand monde. — Il y trouve des souscripteurs. — Publication de sa traduction d'Anacréon. — Examen de l'ouvrage. — Son caractère. — Sa valeur. — Sa vogue.

— Grande réputation de Moore.— Il est fêté dans tous les salons.

— Sa vie de plaisirs. — Ses aflections de famille. — Sa pureté de cœur. — Son amour du travail ne perd rien de sa force. — Ses « Poèmes de Jeunesse. » — Raison pour laquelle il les publie.

— Ses regrets à ce sujet. — Ce que montre sa poésie « My birthday. » — Thomas Lillle comparé à Horace et à Prior. — Genre de ses poésies. — Leur examen. -- Véritable caractère de Little.

— Jugement de Byron. — Little est-il un Catulle ? — Aspirait-il à être un Tibulle ? — Ses poésies sont-elles de môme nature que celles d'Alfred de Musset? — Leur mérite littéraire.

Arrivé à Londres, Moore loue un modeste logement au N° 44 de « George Street, » près de Portman Square. Il a d'abord à peine quelques amis et ne connaît aucun personnage d'importance dans le monde ; ensuite, grâce à des lettres qui lui servent d'introduction, il est reçu dans quelques familles, principalement irlandaises, où il peut, à son gré, passer toutes ses soirées. Aussi écrit-il à sa mère : « Si j'aimais à sortir, il n'y a pas de soir où je ne pourrais aller à une soirée de babil féminin, boire du thé, jouer aux bouts-rimés et manger un sandwich. » Il suit

— soles cours de droit ; mais, à vrai dire, il s'occupe de sa traduction d'Anacréon plus que des œuvres de Justinien. Il fait part de ses odes à un vieil ami, le Docteur Hume, qui en communique quatre au Docteur Lawrence. Celui-ci, dans sa réponse datée du 20 Décembre 1799, dit qu'elles sont en général très élégantes et très poétiques, et que parfois Mr. Moore a donné à sa pensée un joli tour qu'on ne trouve pas dans Toriginal. Cependant il juge qu'il a trop amplifié plusieurs passages; puis, par une inconséquence qui trahit son goût pour la paraphrase, l'éminent critique propose d'ajouter quatre vers (1) à un endroit déjà amplifié de cinq vers dans l'ode LV, pour établir soi-disant la distinction et la gradation d'un plaisir (2). Il ressort de là que les lettrés d'alors, en Angleterre, goûtaient fort l'amplification. Moore peut publier son livre sans nulle inquiétude : il a beau jeu avec de tels juges qui, certes, ne lui adresseront jamais de graves reproches au sujet de son penchant naturel pour la paraphrase. Par l'intermédiaire du Docteur Hume, il est à même de s'arranger avec Stockdale de Piccadily pour la publication de ses odes. Mais il n'en fait rien, car il vise à mettre son plan à exécution. Au moyen d'une lettre de recommandation de son ami Joseph Atkinson, le Secrétaire de l'Artillerie irlandaise, il entre dans les bonnes grâces du Comte de Moira, qui est à la tête de ce département. Reçu intimement dans

(1) A Ti8 8weettherichperfametoprove,»\ V» As by the dewy bush you rove ; >» J

» *Ti8 Bweet to dare the tangled fonce, »

M To cuU tbe timid beauty thence^ »

» To wipe with tender bande away »

» Tbe teans that on its blusbes lay ; »

/» Then, to the bosom of tbe fair, » \ \» The flower of love in triumpb bear. »y

(2) Moore'8 poetical Works. Préface to the first volume.

-aile cercle d'élite du noble Lord, à « Donington Park, » il lie connaissance avec Louis-Philippe, le Comte d'Artois, le Duc de Montpensier, le Comte de Beaujolais et son compatriote Curran. Lord Moira le présente au Prince de Galles, au Duc de Bedford, au Marquis de Lansdowne, qui lui promettent de souscrire pour la publication de son travail. En effet, bien qu'à son époque un écrivain puisse, sans la tutelle des grands, vivre honorablement du produit de son intelligence, Moore sait que le succès d'un ouvrage dépend souvent, à son début, des noms qui le patronnent ; aussi veut-il faire pour le sien, comme Dryden avait fait pour sa traduction de Virgile, et Pope pour son Iliade. Lord Moira comble ses vœux, en obtenant de son Altesse Royale, dont il est le conseiller intime, qu'elle lui permette de lui dédier ses Odes d'Anacréon. Elles paraissent à la fin de Mai 1800, avec une liste brillante de souscripteurs, parmi lesquels ne figurent pas les autorités du collège de la Trinité. Moore s'en venge en les appelant « ime corporation de nigauds dépourvus même d'assez de sens pour remercier le ciel d'une production qui ressemble à un effort Uttéraire émané de leur masse alourdie (1) ».

Ce premier ouvrage eut trop d'influence surl'avenir de Moore, pour ne pas nous y arrêter. Examinons donc dans quel esprit il fut composé et apprécions-le à sa juste valeur. On se demande quel était le dessein de Moore, quand, dans sa quatorzième année, avant d'entrer au collège, il se prit à traduire en vers anglais l'ode V d'Anacréon. Se proposait-il de faire mieux que ses prédécesseurs en ce genre ? Car il avait déjà paru en Angleterre plusieurs traductions d'Anacréon en

(1) Andrew SyaûAgion. Life skelc^ of Tl^om»» Moore, p. 13.

vers (1), que Moore avait lues, sans aucun doute.Voulait-il montrer plus de précision que John Addison, plus d'élégance que Francis Fawkes ? Nous ne croyons pas qu'il en ait jamais eu l'intention. Sa traduction n'eut d'autre cause que son commerce intime avec le Chantre même de Téos. D'une nature ardente et gaie, il sympathisa d'abord beaucoup avec l'aimable vieillard dont les poésies furent pour lui « toute beauté, tout enchantement (2) ». Puis sa sympathie devint une inclination : « Si, en poésie, dit-il, un sentiment exprimé avec une élégante simplicité, et enrichi des créations les plus enjouées de l'imagination, est un charme qui invite à l'imitation ou la mérite, où trouverons-nous un guide tel qu'Anacréon ? En morale aussi, avec quelque petite réserve, nous n'avons pas à rougir, je crois, de suivre ses traces. Car, si son chant est le langage de son cœur, bien que voluptueux et dissolu, il était simple et bienveillant ; et qui ne pardonnerait quelques irrégularités, quand elles sont rachetées par des vertus si rares et si attachantes ? (3) ». C'est principalement au penchant de son cœur que Moore céda en traduisant les Odes eri l'honneur d'Aphrodite et de Dionysos ; il avait pour elles un véritable culte : « Nous ne pouvons, dit-il, nous empêcher d'éprouver une sorte de vénération pour ces reliques classiques de la religion de l'antiquité. » (4). Aussi comme il lui répugne d'avouer (5) qu'il y a de

(by several bande, 1713.

by John Addisoo, 1735.

Translated into Englisb Verse ) by Francis Fawkes, 1760.

( by Urquhart, 1787.

(2) Thomas Moore. Remarks on Anacreon.

(3) Ode LX of Anacreon. Note 4.

(4) Ode LVI of Anacreon. Note 6.

5) Moore's poetical Works. Préface to the first yolame.

fortes raisons pour croire qu'elles sont d'invention moderne ! Son respect pour elles démontre qu'il n'en a jamais été réellement convaincu. Il les trouve évidemment presque toutes dignes du poète ; disons plus, s'il les a en si haute estime, c'est qu'il les croit authentiques. Il ne met, du reste, positivement en doute que les odes XXII, LU, LXI. Nous présumons même que, s'il n'avait eu la persuasion que la plupart sont l'œuvre d'Anacréon, il eût renoncé à les traduire : il eût fait pour les odes comme pour les épigrammes, dont il ne traduisit qu'une seule, parce que les autres ne lui parurent point dignes d'être traduites (1).

Il y a peu d'odes que Moore n'ait plus ou moins amplifiées. Cette tendance à embellir, si forte dans sa jeunesse^ s'accusait à un degré moindre dans son adolescence, si nous en jugeons par la paraphrase sur la Rose publiée dans 1' « AnthologiaHibernica. » Cette première version, essai d'écolier, comme l'appelle le traducteur lui-même, se rapproche plus de l'original que la seconde

par sa simplicité et sa brièveté. « Rose ! épanouie

sous l'action vivifiante du Printemps (2). » « Rose, tu es l'enfant le plus cher du Printemps, aux joues à fossettes (3). » Comme le style de cette seconde traduction est moins naturel que celui de la première ! « Et l'enfant de la déesse de Chypre, couronné de roses, danse avec chacune des Grâces sa ronde capricieuse (4). » Cette manière de rendre les trois vers d'Anacréon est plus précise que cette autre : « Cupidon aussi, sous les ombrages de Paphos, tresse sa chevelure avec un bandeau de roses,

(1) Ode XLU of Anacreon. Note 5.

(2) Anthologia Hiberaica. February 1794.

(3) Ode XLIV.

(4) Anthologia Hiberaica.

quand il suit avec ses sœurs, les Grâces rougissantes, les méandres de la danse folâtre (1). » Quelle différence entre le langage du poète irlandais et celui du poète grec ! « Rose , dont l'enfant de Cythère couronne ses beaux cheveux, dansant avec les Charités. » Enfin, de la pièce plus travaillée a disparu l'apostrophe à la Rose, soigneusement conservée dans la composition spontanée de l'adolescent : « Bind my brows.... « Il est fâcheux que Moore ait renoncé à cette manière plus sobre et plus précise de peindre, car une traduction, comme un portrait, doit être la reproduction fidèle de l'original. Mais Moore ne l'entend pas ainsi : il paraît préférer un portrait, où la personne qu'il admire et qu'il aime est flattée ; c'est pourquoi, dans son interprétation poétique, il modifie certaines parties, en supprime quelques-unes, en accentue d'autres, au gré de son imagination et de son cœur.

Anacréon peint à grands traits, et par conséquent il permet à l'esprit, si bon lui semble, de se représenter jusque dans les moindres détails, à l'aide des idées qu'un seul de ses traits éveille, la figure dont il trace les principales lignes. Moore croit qu'on ne saurait mieux interpréter un modèle qu'en indiquant complètement ce qu'il laisse supposer ; aussi ses efforts tendent à exprimer tout ce qu'Anacréon a pu penser sans le décrire, et, de cette façon, il lui arrive souvent de peindre non pas ce que le poète grec a pensé, mais ce que lui-même a imaginé : « Sous le menton velouté, dont la fossette recèle un Amour, dessine la courbe gracieuse de son cou qui va se perdre dans un ciel de beauté ; tandisque des charmes sans nombre, audessus, au-dessous, s'ébattent en folâtrant autour de

(1) Ode 3CLIV.

Googk

cette colonne blanche comme la neige (1). » Anacréon se contente de dire : « Au dedans d*an menton voluptueux, autour d'un cou blanc comme le marbre, toutes les Charités voltigent. » Ailleurs le poète irlandais développe d'une manière subtile et chimérique les plaisirs toujours simples et positifs du poèt^ grec, même au milieu des libations : « Mais alors reparaît le vin enchanteur, avec une femme séduisante dans son cortège ; et, tandis qu'autour de moi s'élèvent des parfums délicieux qui semblentêtre le souffle des soupirsd'une femme, des êtres resplendissants, de toute couleur et de toute forme, viennent assaillir en foule mon imagination enflammée, au point que le monde entier de la beauté paraît aflOiuer dans l'éblouissement de mes rêves (2) » Cependant, il faut reconnaître que Moore a parfois l'art d'embellir avec bonheur, tant il se pénètre de la pensée qu'exprime son auteur de prédilection : « Donnez-moi, dit Anacréon, la lyre d'Homère sans la corde sanglante. » « Donnez-moi la harpe du chant épique, qui résonnait sous les doigts d'Homère ; mais enlevez la corde ensanglantée, car la guerre n'est pas le sujet que je chante (3). » Un même souffle anime ce refrain. La grâce et l'enjouement, qui ornent les vers suivants, sont en parfaite harmonie avec les sentiments du Barde de Téos : « Que Bacchus, l'enfant suave de Jupiter, exprime du raisin des larmes de joie, et, pendant qu'il sourit à chaque larme, que Vénus, à l'œil ardent, dansant auprès, avec les esprits qui président à la couche

(1) Ode XVI.

(2) Ode L. Ce passage ne sh trouve pas dans la première traduction qui se rapproche de l'original beaucoup plus que celle-ci. C'est une re> touche malheureuse de Moore. Voyez Tédition de Longmans, Loodoo 1875.

(ZyOde U.

nuptiale, effleure légèrement sous ses pieds Therbe chargée de rosée (1). » Moore est surtout fort habile à mettre en relief les émotions mêmes que fait naître dans son cœur la poésie anacréontique, et^ tout en ne la traduisant point à la lettre, il en reproduit fidèlement Tesprit, chaque fois du moins qu'il use de modération dans ses embellissements. Témoin ce petit drame où Anacréon, d'abord aux prises avec l'Amour, finit par succomber : « Je combattis contre l'Amour ! (Je combattis contre l'Amour !) Et il épuisa (tous) ses traits, et (dans ma terreur) je venais de fuir — quand (il poussa un soupir) d'indignation (de me voir ainsi en déroute sans blessure), et, n'ayant plus aucun autre trait, il s'élança lui-même (dans son cœur !) Mon cœur (ô jour malheureux !) reçut le dieu et mourut (2). « De telles additions, tout-à-fait conformes à la situation, ne modifient aucunement le drame ni le caractère des deux adversaires. « A travers plus d'un torrent impétueux (et profond), à travers d'inextricables fourrés et des précipices escarpés, je volais (en haletant, d'un pied fatigué), au point que (mon front) dégouttait d'une sueur (froide). Alors mon àme (épuisée, mourante), s'envolait (lentement) sur mes lèvres (3). » Ces quelques traits, ajoutés avec mesure, ne font qu'accuser certaines particularités de la scène décrite par le poète grec.

Mais le poète irlandais ne se contente pas d'embellir, à l'occasion, ce qui le charme le plus, il introduit souvent des modifications regrettables. Ainsi l'expression d' Anacréon, « chère hirondelle, » révèle une tendresse

(1) Ode V.

(2) Ode XUl.

;3) Ode XXXI.

qu'on ne retrouve pas dans <» gentil oiseau (1) ». Ailleurs, « les cristaux de Tair glacé (2) » remplacent « Teau qui coule )), de sort^ que le climat n'est plus le même. Vénus elle même, type accompli de la félicite, dont Moore peint avec ravissement (3) la beauté séduisante, sans être mélancolique, a pourtant un air sérieux ; car, au milieu de son cortège fortuné, elle ne rit pas comme la Kypris du tableau grec. Cependant ces changements ont peu de valeur, si on les compare à d'autres. Par exemple, dans trois pièces (4) , le traducteur substitue une jeune fille à Bathylle, et donne plus d'une fois un ton de tristesse à des chants joyeux d'un bout à l'autre. Tel le passage, où il fait déplorer les blessures de son cœur à Anacréon, qui n'en témoigne aucune peine : « Ta harpe peut chanter les alarmes de Troie ou dire l'histoire de la guerre de Thèbes ; d'autres guerres passionneront mes chants ; ma harpe pleurera d'autres blessures (5) ». D'autres fois, il prend un ton langoureux qui c<mtraste singulièrement avec celui d'Anacréon : « Je suis destiné à soupirer pour toi, heureux si tu pouvais soupirer pour moi (6). » Il lui arrive même de s'éloigner de cette simplicité qu'il admire à juste titre dans toutes les pièces du poète grec : « Que le dieu fougueux ne reste pas seul, mais qu'il s'unisse aux nymphes (7) ». C'est ainsi qu'il traduit l'expression si simple d'Anacréon : « Mêle dix cyathes d'eau à cinq de vin. » Il idéaUse parfois l'image : « L'Amour

(1) Ode XXV.

(2) Ode XXXIII.

(3) Ode LVIÎ.

(4) Ode» X, XV, XIX.

(5) Ode XXVI.

(6) Ode LI.

(7) Ode LXII.

niche maintenant dans mon âme. Oh oui \ mon âme est le nid de Cupidon, je sens dans mon cœur le battement de ses ailes (1). » « Maintenant, au dedans de mes membres, dit Anacréon, il me chatouille de ses ailes. » Quand il ne peut reproduire Tîmage, au moins avec une certaine réserve (2), il la retranche (3).

Moore, à son gré, néglige les détails, quels qu'ils soient. Or, s'il en est dont Tunique valeur consiste dans une grâce toute naïve, pour ainsi dire homérique, il en est d'autres qui expliquent une action, éclairent un côté du caractère resté dans l'ombre, complètent heureusement une scène. Non seulement il omet les épithètes si naturelles et si jolies « y^iSavrfa^upoç » (au pied mignon), « xpuaoyjxixa^ » (4) (à la chevelure d'or), mais encore il supprime, dans l'ode sur un Amour de cire (5), le mot « :cfltvTop/xTa » (qui désire tout), le plus important de la pièce, puisqu'il fait connaître la raison pour laquelle le jeune homme veut se défaire de son petit dieu et le donner au prix qu'on voudra. N'a-t-il pas aussi grand tort de ne pas traduire, dans l'ode sur un Trait (6), le verbe « (t7:t[uih(aaz » qui dévoile le plaisir malicieux

(1) Ode VI.

(2) a Mine be the Dymph whose form reposes »

» Seductive on that bed of roses. »

« *ev B'ânaXatai xo^xaiç w xeXcîv xfjv 'A^poS^TTjv »

11 revint même plus lord sur cette traduction, trouvée sans doute trop hardie, et la remplaça par cette autre, encore plus réservée : « And mine, wbile yet I' ve life to live, » Those joys that love alone can give. »

(3) Ode XXXVll.

« 'eOcXovxa 8t) ^iXTJoai

» OÛYOV sÇ WTCVOU U.6 TUàvTÇÇ »

(4) Ode XLIU.

(5) Ode XI.

(6) Ode XXVni.

que Vénus éprouve à vaincre i© -dieu des armes ? Il est tout naturd que l'Amour, venant d'atteindre Anacréon de son trait, « saute de joie » («D^erai) (1), comme il convient à un espiègle qui a joué un mauvais tour. Cependant Moore ne reproduit pas ce mouvement. Nous ne trouvons également, dans sa pièce sur la Colombe (2), rien qui réponde à Tidée si gracieuse « «popTcadowa )^8tpwv. » Pourtant le poète irlandais, selon qu'il y attache du prix, traduit les moindres détails, souvent avec une précision remarquable. Citons comme exemples :

« xaXot; noS{<}xotç » (3) « Beauteous feet »

» xiaoo<ïT69T(ç » (4) » Ivy leayes my brow entwiniiig »

» Çavô?) Tcaî Aidç n (5) » Goddess withthe suD-bri^hairt

» Sa^vTj^dpoio <l>o^^ou » (6) » Laurelled king. »

Moore remarque avec beaucoup de pénétration tout ce qu'il y a de frappant dans ce seul mot « "lôe » par lequel commence Tode sur le Printemps (7) ; aussi débute-t-il de même : « See. » Avec un soin scrupuleux, il rend, à trois reprises, absolument comme dans le modèle, une répétition qui accuse fortement le caractère du fervent adepte de Dionysos :

« I wiH, i will be mad to-night. >» (8).

Moore ne se borne pas à observer et à retracer certains détails : il traduit quelquefois avec assez d'exactitude des passages entiers : « Qui pourrait sympathiser

(1) Ode xxxin.

(2) Ode XV.

(3) Ode XXX.

(4) Ode XLVIII.

(5) Ode LXIV.

(6) Ode XII.

î(7) Ode XLVI.

(8) Ode IX.

avec son plus cruel ennemi ? Mais quand je sens que mon esprit est allégé, qu'il n'est plus retenu par Tor grossier, alors je me délivre de toutes ces préoccupations tenaces, et je les jette aux vents voyageurs (1). » Ne retrouvons-nous pas les tons chauds et simples du maître dans ce portrait du jeune Bathylle ? a Emprunte à Mars son air belliqueux, à Vénus son regard doux et enflammé ; composes-en ici une expression telle que tour à tour nous puissions espérer et craindre. Ensuite, demande à la pomme colorée par le soleil le duvet velouté qui couvre sa joue ; et alors, si Tart peut aller jusque-là, montre la rougeur naïve de Tenfance (8). » Comme le poète irlandais sait aussi conserver le langage

ingénu d'Eros ! « mère je meurs de douleur. —

En vérité, je meurs ! piqué par quelque petit serpent aux ailes naissantes. — C'était une abeille . • . . j'entendis un paysan l'appeler ainsi (3). >>

Quoi qu'il en soit, la reproduction d'un ouvrage où l'écrivain embellit le plus souvent ce qui lui plaît, change ou retranche ce qui lui déplaît, ne peut s'appeler une traduction ; c'est une imitation libre. En qualité de musicien, Mooreinterprèteles chantsanacréontiques, comme l'artiste qui aime à composer des variations sur le thème d'un maestro. La plupart de ses Qdes sont des variations sur celles du poète grec : en général elles les rappellent plutôt qu'elles ne les rendent. Du reste, comme le dit un critique éminent (4), « les nations du Nord réussissent encore bien moins que celles du Midi dans

(1) Ode LVUl.

(2) Ode XVll.

(3) Ode XXXV.

(4) A. Mézières. Shakespeare, ees œavres et ses critiques. Paris, 1882. Chap. IX, p. 600.

rimitation de Tantiquitë. » Le grand mérite de Moore est d'avoir réussi mieux peut-être que tout autre poète anglais à imiter quelquefois fort heureusement un ancien. Cette composition, où l'éclat du coloris s'unit aux agréments de tous genres, a un succès prodigieux : Moore est fêté dans tous les cercles fashionables, où il figure déjà avec l'aisance d'un parfait gentleman ; au reste, il a tout pour plaire : il est beau et spirituel, il joue fort bien du piano et chante avec âme, d'une manière qui ressemble au récitatif. C'est le « Chéri de la Société (1) », le « Lion (2) » du moment, pour tout dire, « Anacréon Moore. » Byron lui-même le saluera de ce nom glorieux dans ses vers immortels (3). Il n'a pas moins de trois parties de plaisir par nuit ; dîners, soirées, soupers sont les réjouissances données journellement en son honneur. Les dames le comblent de prévenances (4). Ainsi Lady Harrington a l'attention délicate de lui envoyer un billet qu'elle tient d'une des Princesses, pour qu'il puisse assister, s'il le désire, au concert du Roi, où l'on ne peut être admis avant d'être allé à la Cour. A un bal, le Prince de Galles, qu'il rencontre, lui demande avec affabilité des nouvelles de sa santé, et lui dit qu'il est heureux de le voir (5). Dans le tourbillon des plaisirs et l'ivresse du premier triomphe, si jeune il garde intact le culte de la famille. Il traite son père, qu'il estime « un des gentlemen de la nature », avec

(1} Thomas Sbaw. A history of eDglish literature, p. 444, Loadon 1878.

(2) Tbe Edinburgh Review. April 18!;4, p. 496.

(3) Don Juan. Canto 1. CIV

(4) William RosBetti dit avec malice : « Dans le salon, c'est un bichon d*un plus beau poil. » Maxon's popular poets. — Moore's poetical Works. 1882. Prefatory notice, p. xn.

(5) Voyez les lettres de Moore adressées à sa mère au commencement de 1801.

les mêmes égards, le même respect que si ce bon vieillard s'enorgueillissait des plus nobles ancêtres et du plus beau patrimoine. Il a pour sa mère une religieuse tendresse. Jamais il ne manque de lui écrire deux fois par semaine ; avec l'expansion d'un enfant, il raconte tout à « sa mère chérie, » les grandes conune les petites choses, son introduction chez le Prince de Galles, aussi bien que l'achat d'un porte-crayon ou d'un mouchoir de poche. Il a toujours un extrême attachement pour ses sœurs, surtout pour Hélène, dont la santé maladive n'aigrit pas l'aimable caractère, et qui chante très agréablement. Aussi se promet-il, dès qu'il en aura le moyen, de lui faire cadeau d'un piano. Moore conserve de la sorte, à l'âge de vingt et un ans, dans un tel milieu, toutes ses affections de famille et de foyer aussi pures et aussi vraies qu'il les avait en partant. C'est un trait de son caractère, et ce n'est pas le moins beau ni le moins louable. Un autre trait de son caractère, c'est, malgré l'entraînement de sa nature et les séductions de ce grand monde où l'on exalte ses qualités, de passer seul trois ou quatre semaines à Donington, profitant de la gracieuse hospitalité de Lord Moira pour enrichir son esprit des trésors que renferme la magnifique bibliothèque de son protecteur. Il n'y a, du reste, pas une page de son Journal qui ne montre avec quelle ardeur il se livrait aux tmvaux intellectuels, quand ses amis voulaient bien le lui permettre.

L'accueil sans pareil fait à son premier ouvrage lui donne l'idée de mettre au jour ses « Poèmes de jeunesse, » sous le pseudonyme de feu Thomas Little, Esq. La nécessité l'y décide. Il a dépassé de 60 L le montant du crédit ouvert par son éditeur. C'est pour lui une dette énorme qu'il a peur de ne pouvoir jamais payer. Il mani-

feste franchement ses craintes à son éditeur, qui lui demande, pour acquitter sa dette, de lui céder la propriété de ses « Poèmes de jeunesse. » Moorc y consent bien volontiers, et fait ainsi une excellente affaire pour l'éditeur, qui réalisa chaque année, pendant longtemps, grâce à son droit de propriété, plusieurs centaines de livres sterling. Ce nouvel ouvrage, composé en grande partie de poésies erotiques, avait pour beaucoup de gens l'attrait du fruit défendu. Même ceux qui le condamnaient, Tachetaient et le lisaient en secret.

Moore regretta amèrement plus tard de l'avoir publié, quand il eut un fils en état de le lire, et il essaya, mais en vain, de le retirer de la circulation. Son ami Samuel Rogers dit qu'il s'en repentait au point de verser des larmes de contrition, quand il en' parlait avec lui. Il fit du reste allusion, dans sa poésie « My birth-day, » à ces écarts de jeunesse en termes qui montrent combien il en était repentant (1). Moore se jugeait alors avec trop de sévérité ; car, en somme, il n'avait rien fait de pire qu'Horace ou Prier, et cependant les Odes de l'un charment les plus sévères critiques du clergé anglican, tandis que les Contes de l'autre sont loués sur un monument dans l'abbaye de Westminster et défendus par le grand moraliste Johnson. Or, Little est plus excusable qu'Horace et Prier, par la raison qu'il est naïvement léger. Ses Odes sont d' « inoffensives folies (2) » : la pureté

1} o Ah ! His Dot thns Uie voice that dwcUs »

» In sober birth-day?, speaks to me ; >»

» Far olherwi?e — of lime il tells >»

» Lovished UQwisely, carelessly — »

» or couDsel mocked — of talents, made »

» Haply for high and pure designs, »

»» But oft, like Israers incense, laid »

» Upon unholy, earthly shrines. »

(2) « Juvénile Poems. » To J. Atkinson, Esq.

de ses sentiments le prouve. Rappelons-nous le mot de son amie, Miss Godfrey : « Je crois que vous finirez, après tout, par devenir un saint ou un ange. » Atkinson le peint fort bien d'un trait, quand il le compare, dans ses saillies, à un « enfant qui joue sur le sein de Vénus. » Rien n'est plus vrai. Little est un enfant folâtre. En toute justice, nous devons le considérer comme tel. Ne le voyons-nous pas courir étourdiment à la recherche du bonheur ? Il se présente d'abord à ses yeux sous les traits de Patty, dont les charmes variés le captivent (1) ; puis Little porte à une autre son encens et ses vœux. A qui s'adresse son « Souviens-toi (2). » Est-ce à Patty ? On ne saurait l'affirmer. En tout cas, il conserve religieusement en lui-même l'image de celle que de durs liens attachent à un autre, et il exprime avec émotion la jouissance infinie qu'il trouve dans sa douleur même : « Oh ! crois-moi, quand je te le jure, ma bien-aimée ! La douleur de t'aimer, la douleur même est un bonheur plus doux que le transport le plus fougueux de la passion. » Mais sa douleur se calme, et un sourire rend à son âme toute sa sérénité. Dans son long pèlerinage d'amour, il ne manque pas de s arrêter, en passant, au pied de chaque autel et d'y faire ses dévotions. Cependant, comme la réalité est rarement à la hauteur de l'idéal, il continue sa route, à la poursuite d'un bonheur qui lui échappe sans cesse au moment où il croit le tenir. Enfin, il trouve « La Châsse (3), » qu'il ne pense plus quitter, car il a devant lui une divine créature, à l'adoration de laquelle il se consacre tout entier, jusqu'au jour où il en rencontre une autre qui lui ressemble et qui, pour cette

(1) Variety.

(2) a Remember him thon leuY'st behind. »

(3) Tbe Shrine.

raison, égare son cœur. C'est peu : des sentiments tout opposés agitent tour à tour Tâme du jeune amant. Tantôt il montre une sensibilité exquise ; témoin ce chant (1) où il a comme une intuition de Tamour pur et vrai, qui ne craint pas la mort, parce qu'il espère la vaincre et garder au-delà du tombeau une éternelle puissance ; tantôt il fait preuve d'une dureté qui révolterait, si elle n'était le dépit amoureux d'un enfant : « Oui ! si j'avais le loisir de soupirer et de pleurer, Fanny, ma très chère, dit-il, je soupirerais pour toi (2). » N'est-ce pas aussi le propre d'un enfant de tomber de la joie la plus vive (3) dans le chagrin le plus profond (4), d'élever bien haut (5) ce qu'un instant après on foule aux pieds (6), et qu'on relève (7) pour le porter aux nues de nouveau, sans autre motif que la mauvaise ou bonne humeur du moment ? Certes, nous pouvons dire de lui :

« Il pleure, il saute d*aise,

» Sans raison, d'heure en heure, il s*émeut et s apaise. »

Little s'abandonne à ses mouvements naturels sans s'en rendre compte, et c'est à son insu, sans aucune mauvaise intention, qu'il manque à la bienséance ; car, s'il a trop de vanité pour ne pas faire montre de ses qualités, il n'a pas assez d'artifice pour cacher ses défauts.

En 1809, un jeune homme de vingt et un ans, plus ardent et plus passionné que Little, George Byron,

(i) To Rosa.

(2) FaDDy, tlearest.

(îJ) The Kiss.

(4) o Mary, I believed »

(5) To Julia. On her birth day.

(6) IncoDstancy.

(7) Sympalhy. To Julia.

eut la mauvaise grâce de faire son procès : « Qui, dans un mol abandon, fait résonner sa lyre émue, au milieu d'un chœur. de jeunes filles enflammées d'un feu qui n'est pas celui de Vesta, aux yeux brillants et à la joue animée par la passion, pendant que les dames écoutent en silence ? C'est Little ! Le jeune Catulle de son temps, aussi doux, mais aussi immoral dans ses chants ! La muse affligée de condamner, doit pourtant être juste et ne point épargner les défenseurs mélodieux de l'impudicité (1). » Il est évident que l'indignation de voir critiquer ses « Heures de Loisir » poussa Byron à frapper indistinctement de ses traits acérés, sans grâce ni merci, tous les écrivains de son temps, quels qu'ils fussent. L'auteur de la poésie imitée de Catulle (2) aurait dû s'ab&tenir au moins de faire cause commune avec ses propres détracteurs, les Faiseurs de Bévues, contre un jeune poète qu'ils n'avaient pas épargné plus que lui^ et dont lui-même avait, du reste, déjà parlé avec sympathie dans sa poésie « Au Comte de Clare (3). » Car Little est loin d'être « aussi immoral » que Catulle ; sa muse même semble modeste auprès de celle du poète latin : si elle ne trouve pas peut-être d'accents aussi chastes que ceux d'Acme et de Septimius (4), elle n'en fait jamais entendre d'impurs comme ceux de Catulle dans l'ode à Aurelius (5). Ce que Little aimait

(1) Eoglish Bards and Scotch Reviewers.

(2) Hours of Idleness. — To Ellen.

(3) « Poor LitUe ! sweet, melodious bard »

» Of late esteemM it monstrous hard, »

» That he, who sang hefore ail — >»

» He who tbe lore of love expanded, — »

M By dire reviewers should be brauded, »

» As Yoid of wit and moral. »

(4) Carmen, XLV.

(5) Carmen, XV.

surtout dans Catulle, c'était « une sensibilité native (1), » et, s'il lui ressemble, c'est seulement par cette faculté. On a dit que Moore, « au titre d'Anacréon, voulait ajouter celui de TibuUe (2). » Il aurait donc demandé quelques-unes de ses inspirations à ce poète et se serait appliqué à Timiter. Cependant, nous avons beau lire et relire chaque poème avec la meilleure volonté possible, pour y découvrir quelques traces de TibuUe, aucun ne nous offre une imitation, même libre, d'une de ses élégies ; disons plus, aucun n'en éveille l'idée, à l'exception de ce chant anacréontique (3) qui n'a nul rapport avec son épigraphe (4). « Amour, comme dit Boileau, dictait les vers que soupirait TibuUe. » L'imagination plus que la passion dictait ceux de Little, de sorte que la sensibilité du poète irlandais n'a jamais le caractère de celle du poète latin. Pas une de ses poésies élégiaques ne trahit quelque chose de cette affection vive, intime, constante, qui était toute l'âme de TibuUe. Forcade prétend que les poésies de Little ont « quelque chose presque de la chaude hardiesse des premières poésies d'Alfred de Musset (5) ; » sans aUer jusque-là, nous dirons qu'elles sont « pleines de santé et franchement amoureuses, » mais qu'il y entre plus d'imagination que de passion. Ajoutons qu'elles révèlent déjà, avec une grâce charmante, « cette invention ingénieuse et toujours soigneuse » qui, suivant l'expression d'un critique anglais (6), « forme un trait éminemment caractéristique du génie de Moore. »

(1) a Juvénile Poeois. » Préface by the editor.

(2) O'Sullivan. Notice sur la vie et les œuvres de Thomas Moore.

(3) « Press the grape, and let it pour. »

(4) « In lacrymas verterat omne merum. »

(3) Thomas Moore, sa vie et ses mémoires.

(6) Thomas Shaw. A history of english literature, p. 445.

Page 1