Vie et matière
L'esprit humain s'agite sans cesse : on le dirait ennemi du repos. Sa faim de savoir n'est jamais assouvie, et son besoin de généraliser le porte à tirer de ses conquêtes, à peine faites, toutes les conséquences possibles pour la pratique comme pour la théorie.
Le mouvement scientifique si intense à notre époque a eu pour conséquence, non seulement de déterminer une foule d'applications utiles pour la vie ordinaire, mais d'éveiller chez bon nombre de nos contemporains le désir, en apparence légitime, de rajeunir l'antique Philosophie, d'en modifier les conclusions, voire même, dans plusieurs cas, d'en renverser les principes.
Selon eux, les étonnants progrès réalisés, en ces derniers temps surtout, par les Sciences expérimentales doivent, à la fois, améliorer les conditions matérielles de l'existence de l'homme ici-bas, et avoir* aussi une heureuse influence dans les régions plus hautes de la pensée.
— Comment n'en serait-il pas ainsi, dit-on?
La Physique et la Métaphysique ne sont-elles pas sœur.>, en effet? Ne sont-elles pas destinées à s'uni ■, à se fortifier l'une l'autre, et à se compléter mutuellement?
N'y a-t-il pas danger pour elles à s'isoler? Leur rapprochement, au contraire, ne leur procurera-t-il pas de nombreux avantages en mettant leurs lumi res on commun, et en les concentrant dans un même foyer?
Le but de l'une n'est-il pas de définir les causes sup êmes des faits constatés ou étudiés par l'autre? Lt'ur sort est donc intimement lié. Si celle-ci progresse, celle-là posséd'ira des éléments nouveaux poir édifier ses théories.
Mais aussi, les résultats obtenus par des observations plus exactes seront quelquefois de nature à modifier les idées précédemment reçues, à ébranler des opinions respectables, et même peut-être à renverser de fond en comble des thèses admises comme incontestables jusque-là.
Est-ce un grand mal? Il est bon, sans doute, de vénérer l'antiquité; mais, enfin, la vérité a des droits imprescriptibles con're lesquels nulle considération personnelle ne saurait prévaloir.
C'est encore marcher sur les traces glorieuses des anciens que de retourner contre eux, si cela devient nécessaire, l'axiome formulé par le plus illustre de leurs philosophes, dans une circonstance analogue ; Aniicus Plato, magis arnica verilas.
Si elle veut continuer à impoior son enseignement et voir son empire accepté, la Philosophie sera obligée, tout en conservant l'austérité de ses méthodes
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et la l'ii^-ueur de ses conclusions, de se montrer un jeu conciliante parfois.
Il lui laudra une largeur d'idées suffisante pour grouper autour d'elle, ou sous elle, dans un ensemble harmonieux, toutes les vérilés partielles trouvées successivement grâce aux investigations spéciales des hommes de science.
Loin de se tenir en dehors du mouvement contemporain dans cet ordre de choses, elle devra, si ce n'est le diriger ou en être l'inspiratrice, du moins en profiter.
Sous ce rapport, notre siècle, plus encore que les deux précédents, est légitimement fier : il nous a révélé un plus grand nombre de secrets d'une capitale importance ignorés de nos aïeux.
Ce mouvement scientifique ne se ralentit pas, mais il persiste et s'accentue chaque jour davantage. Nul ne serait capable de l'arrêter, et Ton ne gagnerait assurément rien à fermer les yeux pour n'en être pas témoin.
Si les philosophes s'en écartaient de parti pris, ils s'attireraient la défiance et le mépris des savants. Ils seraient volontairement les auteurs d'un schisme dont les conséquences seraient souverainement regrettables pour les intérêts mêmes de la Philosophie. Ils en porteraient devant l'Histoire la lourde responsabilité.
— Jusqu'à quel point faut-il prendre garde à ces objurgations?
Bien connus, les faits constates par les Sciences expérimentales seront utiles à la saine Philosophie et, par suite, à la Religion elle-même. Mal interpré-
tés, ils seront pour leurs adversaires un puissant moyen de propager leurs erreurs.
Amis et ennemis le sentent fort bien : aussi veulent-ils à tout prix se couvrir de la Science.
Dans leurs luttes incessantes ils la regardent comme une forteresse inexpugnable, ou comme une arme invincible soit pour l'attaque soit pour la défense. Elle est, à leur avis, une garantie de triomphe assuré.
Les adeptes de diverses Écoles opposées entre elles nous présentent ce spectacle curieux : on les voit suivre avec un extrême intérêt les découvertes des savants, les discuter avec soin, et tâcher, par toutes sortes de combinaisons ingénieuses, de les tourner à l'avantage de leur propre système.
N'est-il pas étrange que les mêmes faits soient apportés comme preuves de sentiments contraires?
S'ils sont exacts, ils doivent inévitablement être un secours pour les saines doctrines, car deux vérités ne sauraient se combattre.
La fausseté ne trouve un appui dans les découvertes scientifiques qu'en les dénaturant.
Il importe donc beaucoup de les mettre sous le jour convenable et do les dégager des nuages dont la mauvaise foi ou l'ignorance les entoure. Par ce moyen elles seront aptes à entrer dans la vaste synthèse propre à donner aux esprits investigateurs une plus claire vision de l'essence des choses.
Sans cette précaution, elles serviraient plutôt à accumuler les ténèbres et à multiplier les obstacles qui rendent si difficile déjà la conquête de la vérité.
Notre intention est d'exposer dans ces pages quel-
CRISTALLOGRAPHIE ET CRIST\LLOGi:NIE. 7
ques phénomènes de Cristallogénie invoqués par les matérialistes en faveur de leurs opinions.
Les études poursuivies avec tant de patience, d'habileté et de succès sur les microzoaires, ont ruiné l'échafaudage élevé par eux pour soutenir leur thèse si chère de la génération spontanée.
Vaincus sur ce terrain, ils se sont réfugiés sur un autre pour dresser des batteries nouvelles.
Ces manifestations de la vie rudimentaire qu'ils n'ont pu signaler dans le protopla^ma ou le bathybius, ils ont compté les surprendre dans les cristaux.
Leur but est donc de se prévaloir de la Science si intéressante des édifices criitaliios, pour montrer que la matière suffit à produire la vie. Nous espérons dans cet opuscule établir d'une manière très nette le mal fondé de leurs prétentions.
Auparavant faisons connaître en peu de mots l'origine et la nature de cette Science, dont quelquesunes des découvertes sont l'objet de ce travail. Ces réflexions préliminaires serviront à éclairer la suite des raisonnements.
Origine et développement de la Cristallographie.
Sœur, ou plutôt fille de la Géologie, la Cristallographie est une Science relativement récente.
Les formes polyédriques et régulières qu'affectent la plupart des substances inorganiques en cristallisant, avaient depuis bien longtemps frappé l'e?] i it des observateurs. Néanmoins, elles avaient généra-
lement été considérées comme des résultats accidentels dus au hasard.
On les rangeait parmi ces phénomènes curieux et inexplicables, appelés communément alors deBjeucc de la nature
Plus tard on remarqua avec plus d'attention la constance de leurs formes. Le célèbre naturaliste Linné en fut pariiculièrement intrigué, et il essaya le premier d'y trouver un caractère distinctif de l'essence et de la constitution intime des corps.
Ses efforts pourtant ne furent pas couronnés de succès : il ne sut préciser le rapport liant cette configuration apparente à la structure intérieure des minéraux.
Buffon lui-même en nia l'existence, et ne crut pas utile d'y arrêter sa pensée.
Quelques années avant sa mort cependant, cette découverte ne fut plus douteuse, et la Science cristailographique fut définitivement créée.
L'honneur en revient à trois Français, dont il est juste de citer ici les noms : Garangeot, Rome de risle et surtout l'abbé Haiiy.
Garangeot eut l'heureuse idée d'inventer l'instrument indispensable pour les recherches de ce genre : le goniomètre par application. Avec lui la mesure exacte des angles dièdres des cristaux devenait possible.
C'était une sorte de compas, muni d'un rapporteur en cuivre assez épais, et dont les branches consistaient en deux alidades qu'on appliquait sur les faces de l'angle dièdre à évaluer.
Plus tard, cet appareil fut amélioré et construit sur
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une autre base. On eut alors les goniomètres à réflexion, soit à axe horizontal (goniomètre de Wollaston), soit à axe vertical (goniomètre de Babinet). Ceux-ci, d'ailleurs, ne diffèrent entre eux que par quelques détails.
L'ouverture des angles y est appréciée au moyen des effets de lumière déterminés par les facettes du cristal auquel on imprime un mouvement derotation.
I.e goniomètre par application, quoique moins parfait, permit aux premiers cristallographes d'obtenir des résultats d'une délicatesse surprenante.
A la suite de nombreuses mesures prises soigneusement, Rome de l'isle, dès 1783, fut à même de formuler le principe fondamental de la Cristallographie : Tinvariabilitë des angles ou de l'inclinaison des faces pour chaque espèce de corps, malgré les dimensions plus ou moins grandes que peuvent acquérir ces faces dans leurs développements successifs.
En même temps, il émit l'opinion que lorsqu'une espèce minérale se présentait sous diverses formes, celles-ci n'étaient que les dérivations d'une forme plus simple et caractéristique.
Sa Cristallographie ou Description des formes propres à tous les corps du règne 7ninéral dans Vétat de combinaison saline^ pierreuse ou métallique, ouvrage en quatre volumes in-S® avec figures et tableaux synoptiques, contient l'exposé de son système. Dix ans auparavant, en 1772, il en avait publié un résumé sous le titre à.'Essai de Cyristaliographie, qui lui avau attiré des éloges chaleureux de l'illustre Linné.
Cependant ce principe capital de l'invariabilité des angles pour les cristaux de la même e>p6ce, avait été entrevu, un siècle auparavant, et scien ifiquement démontré, en 1669, par le danois Sténon. Celui-ci, après avoir séjourné quelques années en Italie, entra dans les ordres sacrés, devint prclre^ puis évoque in pariibuSy et fut nommé par le Souve rain-Pontife vicaire apostolique dans TEurope septentrionale.
Sténon était un homme de génie : il fut, à la fois, médecin habile, géologue et naturaliste de valeur.
On lui doit, avec de précieuses découvertes pour l'Anatomie, des notions exactes sur les causes auxquelles sontatiribuables les dépôts géologiques constituant la croûte terrestre.
En Minéralogie, il ne fut pas moins perspicace. Le principe de l'invariabilité des angles dièdres des cristaux se trouve formulé en toutes lettres dans ses écrits : Laierum et longiiadinera et numerum varie miitari^ non mutatis angulis (1).
Si une découverte de cette importance passa inaperçue, c'est parce que Sténon, partagé entre une multitude d'occupations diverses, ne prit la peine de la vérifier que par l'examen de trois espèces seulement de minéraux. Il ne poursuivit pas plus loin ses expériences à ce sujet.
Mais ce premier sillon tracé d'une main si sûre par Tévêque danois, fut continué, étendu et élargi
(1) De SoUdo Inter Solulum naturaliter eontento, clisser tationiê prodomus, Florence, 1669, in-quarto.
CRISTALLOGRAPHIE ET CRISTALLOGÉNIE. 1 t
par un prêtre français, Tabbé Haûy, véritable fondateur de la Science cristallographique.
Ainsi à un prêtre et à un évêque est due cette Science merveilleuse que les matérialistes voudraient tourner maintenant contre la spiritualité de l'âme, et par suite, contre la Religion,
Les incrédules tentent par tous les moyens de faire de chacune des Sciences autant de machines de guerre contre nos dogmes ; mais ils ignorent, ou affectent trop d'ignorer que la plupart de ces Sciences sont nées et se sont développées sous l'influence de l'Eglise, par le travail ou le génie des savants chrétiens.
Nous venons de l'indiquer ici pour la Minéralogie, et c'est chose incontestable ; nous l'avons prouvé ailleurs en détail pour les autres Sciences : par exemple, pour l'Astronomie moderne et pour le système héliocentrique, œuvre d'un chanoine et d'un cardinal : Copernic et le cardinal de Cusa ; pour la Chimie, fondée par les moines : Raymond Lulle, Albert le Grand, Roger Bacon, Basile Valentin, Ripley, etc. (1).
Contemporain de Rome de Tlsle, l'abbé Haûy sut tirer meilleur parii du goniomètre par applicat on.
Ses nombreuses et scrupuleuses recherches, marquées au coin d'une admirable précision, furent fécondes en résultats mémorables.
(1) Pour l'exposé de ces thèses, voir nos deux ouvrages Astronomie ei Théologie, et Saoants et. Chrétiens, \olu.mes in-S'de près de 509 pages chacun. (Librairie Delhomme et Briguet, 83, rue de Rennes, Paris.)
12 VIE ET MAilÈRE.
Elles le mirent hor^ de pair parmi tous les minéralogistes; auprès de sa gloire celle des autres pâlit.
A lui la Cristallographie est redevable d'avoir pris définitivement place parmi \e^ Sciences exactes, et d'avoir invinciblement attiré l'attention, et comme fasciné le regard pénétrant d'une foule de savants inquisiteurs.
Ses lois des Troncatures rationnelles et de Symétrie réglant la dérivation des formes secondaires, ont révélé au monde le secret de la structure cristalline.
Il les devina lui-même à la suite d'une découverte presque fortuite dont son esprit observateur et sagace sut déduire toutes les conséquence-.
La sensation fut vive chez les savants d'alors, et l'Académie des Sciences, à la presque unanimité des suffrages, lui ouvrit aussitôt ses portes.
C'était en 1783; Haiiy avait quarante ans.
L'expérience lui avait appris que le spath calcaire, cristallisé sous la forme prismatique, se brisait suivant des lignes droites, faisant naître de nouvelles faces non moins lisses que les précédentes. Elles se détachaient successivement par minces tranches parallèles décroissant régulièrement, et laissaient finalement à jour un noyau central de configuration rhomboïdale.
Le spath calcaire revêtait donc une apparence prismatique, parce que le cristal rhomboïdal du centre, ou noyau intérieur, était enveloppé, parallèlement à ses faces, d'une foule de couches qui se superposaient les unes aux autres, en décroi>sant régulièrement par certains côtés.
Cette trouvaille fut pour Haiiy un trait de lumière :
CRISTALLOGRAPHIE ET CRISTALLOGÉNIE. 13
elle lui fit concevoir sa Théorie des Décroissements ou des Lois régissant la structure et les formes cristallines pour chaque espèce de cristal.
Toutes les formes secondaires étaient considérées comme le résultat de troncatures, ou sections planes, régulièrement symétriques, taillées sur les arêtes ou sur le sommet des angles du noyau primitif.
Dans la nature, ces sections s'opéraient par le décroissement régulier des rangées parallèles de particules intégrantes, c'est-à-dire de ces petits solides élémentaires qui par leur groupement constituent les cristaux.
Pour montrer combien sa théorie était certaine, Haiiy voulut la vérifier par le calcul. C'est là pour toutes les Sciences expérimentales la suprême épreuve.
Le noyau de chaque espèce minérale étant connu, on devait pouvoir en déduire mathématiquement la valeur des angles et le rapport des lignes limitant les faces secondaires produites par les décroissements successifs.
Cette épreuve fut décisive : non seulement la théorie expliqua clairement les faits connus, mais elle fit prévoir avec non moins de netteté ceux qui ne Tétaient pa> encore.
Dès lors, l'abbé Haiiy fut regardé comme le principal fondateur de laCristallographie.il avait inventé jusqu'aux méthodes de calcul nécessaires, et avait imaginé la notation encore en usage actuellement, représentant à l'avance, grâce à elle, par des formules à lui toutes les combinaisons possibles.
La Minéralogie, qui, jusque-là. à cause du vague
de ses méthodes méritait à peine le nom de Science, fat soumise par lui à des lois rigoiireii.>es.
11 lui donna des principes fixes propres à éclairer sa marche et à provoquer de futures découvertes.
Ces doctrines parurent, dès l'origine, porter avec elles à un si haut degré le cachet de la vérité, et furent accueillies avec tant de faveur par les savants, que les plus distingués d'entre eux, Lagrange, Lavoisier, Laplace, BerthoUet, etc., prièrent leur nouveau collègue de l'Académie des Sciences de leur en donner lui-même des explications orales. Conformément à leur désir, il leur en fit un cours parlicullex".
« Ainsi, dit Cuvier, le modeste abbé se vit-il le maître d'hommes illustres, dont il aurait â peine auparavant osé se proclamer le disciple. »
Après avoir, le premier, présenté une définition exacte de Tespèce minérale, il ramena tous les cristaux à six types ou systèmes fondamentaux, comme la Science le fait encore de nos jours:
C'était, en toute vérité, mettre l'ordre dans le ciiaos, et fournir à l'esprit un fil conducteur pour ne pas s'égarer dans cet immense dédale.
Sous ce rapport, il ne devait plus rester après lui qu'à développer ses vues ingénieuses, et à perfectionner cette classification dans tous ses détails.
Ce ne fut pas cependant le seul mérite de cet humble prêtre appelé par Cuvier le Newton de la Minéralogie.
Déjà il avait démontré que les formes, en apparence si différentes, des corps cristallisés résultent uniquement du mode d'empilement des cristaux pri-
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mitifs, ou molécules intégrantes; celles-ci sont des polyèdres extrêmement petits ressemblant au noyau central caractéristique de chaque espèce, et disposés en rangées ou lamelles régulières autour de ce noyau.
Mais il établit, en outre, que la forme des cristaux élémentaires d'un corps était une conséquence do la composition chimique du corps qui leur donnait naissance. Cette proposition inattendue était des plus importantes.
Frappé depuis longtemps par la constance si facilement observable dans les formes compliquées des fleurs, des fruits et de tois les organes des végétaux ou des animaux, il n'avait jamais pi se persuader que celles des minéraux, beaucoup plus simples et d'ordre purement géométrique, ne fussent pas soumises à des lois analogues.
— La rose a toujours les mêmes pétale?, se disaitil; le gland, la même courbure; le cèdre, la même hauteur; et un sel minéral pourrait indifféremment se solidifier en cube, en prisme, ou en aiguille, sans que sa composition fût changée d'un atome ?
Ce n'est pas croyable, concluait-il. Le genre de cristallisation est assurément un indice de la constitulion moléculaire. La Physique et la Chimie se prêtent la main : leurs opérations, même faites séparément, doivent concorder dans leurs résultats, et se perfectionner réciproquement.
— S'avançant résolument dans cette voie, Haiiy ne craignit pas d'annoncer aux chimistes qu'en recom-
.mençant leurs analyses, ils trouveraient entre certains corps des différences inaperçues auparavant, et
que, dans d'autres cas, des êtres regardés jusque-là comme radicalement divers seraient reconnus comme identiques.
Ses prédictions se réalisèrent d'une façon étonnante. Souvent, d'après ses indications, les chimistes découvrirent, dans des combinaisons déjà étudiées des éléments inconnus qu'une analyse plus exacte leur manifesta.
Ainsi parvint-il à corriger complètement l'ancienne classification des minéraux, d'après laquelle des individus absolument disparates étaient confondus dans la même catégorie, tandis que de simples variétés du même corps étaient éparpillées dans des groupes offrant des ressemblances illusoires.
Poursuivant ses travaux en ce sens, il devint bientôt, de l'avis de tous, le suprême législateur de la Minéralogie. On le chargea de l'enseigner. Dans ce but, le ministre créa spécialement pour lui une nouvelle chaire à la Faculté des Sciences de Paris, tant son mérite était universellement incontesté.
Presque toutes les Académivîs d'Europe et d'Amérique se firent un honneur de se l'adjoindre comme membre. Au rétablissement du culte catholique en France, Napoléon, qui l'estimait particulièrement, le nomma chanoine de Notre-Dame, et, peu après, chevalier de la Légion d'honneur.
Ces distinctions étaient bien justes, car Haiiy avait mis la France à la première place parmi les nations, pour cette branche de l'Histoire naturelle : les plus grands minéralogistes d'alors furent ses élèves, et on lui doit la splendide collection de cristaux encore admirée à l'École des raines de Paris.
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Française par sou origine, la Cristallograpliie resta française dans son épanouissement.
Les savants de notre pays eurent, en efifet, une part prépondérante dans le développement merveilleux de cette Science magnifique. Ils l'amenèrent à un degré surprenant de précision.
Elle fut, grâce à eux, rangée parmi les Sciences exactes, aussi bien que la Mécanique. On vit, par suite, en Minéralogie, comme en Astronomie et en Physique, les lois présidant à la réalisation des phénomènes recevoir une expression mathématique, et se résumer dans des formules qui en dévoilaient plus clairement la netteté et l'harmonie.
Parmi ceux qui contribuèrent le pius à cette oeuvre, il convient de citer en première ligne Delafosse, ancien élève et collaborateur d'Haiiy.
Professeur, lui aussi, de Minéralogie^ à la Faculté des Sciences de Paris et à l'École normale, il fut, en 1857, élu membre de l'Académie des Sciences dont il devint le secrétaire perpétuel.
Par l'étude optique des cristaux et par l'examen de la distribution de leurs propriétés physiques à travers leur masse, il compléta les intuitions de son maître sur leur structure intime, par l'idée lumineuse des réseaux moléculaires dont nous dirons quelques mots dans l'un des Chapitres suivants.
Cette conception donna lieu bientôt à ce si féconds résultats, quelle fut considérée, depuis, comme la base de l'enseignement.
Il en fut ainsi surtout après les brillants dévelop-
VIE ET MATIÉRK. 2
pements qu'elle reçut à la suite des travaux de Bravais.
Professeur d'Astronomie à la Faculté des Sciences de Lyon, puis de Physique à l'École polytechni |ue, Bravais publia ses Éludes crislallographiques en 1849 et en 1851. Trois ans après, il entrait à l'Académie des Sciences, et ses écrits à ce sujet furent réédités en 1866.
Quelques années après, M. Mallard, professeur à l'École des mines de Paris, eut le mérite dans son Traité de Cristallographie, en 1879, de rendre la théorie de Bravais plus accessible.
L'n bon nombre de démonstrations trop ardues l'avaient condamnée à n'être appréciée que par les mathématiciens de haut vol : il les simplifia, et l'exposr*-. avec les seules ressources de la Géométrie et de l'Algèbre ordinaires.
En même temps, il fit rentrer sous les lois générales certaines anomalies accusées par les phénomènes optiques, et à la notion de l'isomorphisme chimique il ajouta celle de l'isomorphisme des réseaux cristallins.
ni.
Cristallcgéaie.
Ainsi perfectionnée et si remarquable par son rare degré de précision, la Cristallographie est, parmi les Sciences naturelles, une des plus intéressantes pour le philosophe.
Aucune ne nous fournit des aperçus aussi clairs sur la constitution intime des corps.
CRISTALLOGPAPHIE ET CRISTALLOGÉNIE. 19
Elle y pénètre profondément, et nous révèle les secrets de leur structure interne par Tétude détaillée des phénomènes optiques, thermiques, magnétiques et autres. Selon que chez eux s'ordonnent les propriétés physiques, elle nous permet de deviner comment sont rangées dans chaque espèce minérale les molécules intégrantes, ou polyèdres atomiques.
Néanmoins, il ne suffit pas de savoir comment sont composés les corps ; il est très utile aussi de percer le mystère de leur origine : les problèmes de ce genre ont une portée encoie plus philosophique.
Ces questions sont l'objet de la Gristallogénie, subdivision de la Science cristallographique. Son but n*est pas simplement de décrire les cristaux, mais de nous indiquer leur mode de formation.
Pour y parvenir, elle a deux moyens : tirer les conclusions qui se dégagent logiquement des observations relatives à leur structure interne, ou bien résoudre directement ces questions par des expériences de cristallisation artificielle.
L'emploi du microscope, par exemple, nous apprend que peu souvent les cristaux sont tout à fait purs. Il nous montre, dans leur sein, des fragments de matières étrangères : on les a nommés des inclusions, et elles peuvent être, suivant les cas, solides, liquides ou gazeuses.
Ce sont les restes de la matière amorphe (c'est-àdire non cristallisée ) au milieu de la(iuelle les cristaux ont pris naissance. Entraînés par le courant déterminé par les molécules en voie de cristallisation, ils sont demeurés ensuite emprisonnés dans leur réseau.
Les inclusions sont nécessairement isotropes. Va) d'autres termes, les propriétés physiques; élasticité, coefficient de dilatation, conductibilité thermique ci électrique, indice de réfraction, etc., y sont les mêmes dans tous les sens, tandis que pour les cristaux elles changent avec les directions.
Extrêmement petites, ces inclusions ont à peine quelques centièmes de millimètre : et celles-là sont les plus grande?. Beaucoup ne dépa<sent pas quelques millionièmes de millimètre. On ne réussit évidemment pas à les distinguer sans de très forts grossissements.
Mais, en revanche, elles sont parfois très nombreuses. On a pu en compter plus de dix mille dans un espace d'un millimètre carré.
Quand ces inclusions sont solides, on les appelle des microlilhes, et on les surnomme des parasites. Ces microscopiques cristaux sont installés à Tinlérieur du gros cristal, leur hôte, comme le sont les microbes et les entozoaires de toute espèce dans les tissus des êtres organisés.
Quelquefois accumulées au centre du cristal enveloppant, d'autrefois réparties en zones parallèLment à ses faces extérieures, ou bien en lignes concentriques, ou encore d'une manière absolument capricieuse, ces inclusions sont la preuve incontestable que plusieurs phases se sont succédé dans la génération du cristal.
Sous l'action de causes étrangères variables, intervenant les unes après les autres pendant le phénomène lent de la cristallisation, l'apport des mol.cules dans la masse commune peut s'effectuer d'abord dans un sens, puis dans plusieurs autres.
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Les molécules similaires tendent bien, il est vrai, à s'orienter suivant leur nature. C'est même la raison intrinsèque du phénomène de la cristallisation.
Les premières réunies entre elles et composant le noyau central, attirent les autres, et les forcent à s'aligner sur un même réseau ; mais, en même temps, d'autres agents physiques et extérieurs entrent parfois en scène et contrarient, plus ou moins, l'opération commencée.
Au réseau primitif viennent alors se juxtaposer d'autres réseaux secondaires.
Quant à la production artificielle des cri.staux, on sait généralement en quoi elle consiste.
Pour réussir, il suffit d'amener un corps liquide 0 1 gazeux à prendre lentement l'état solide, en le tenant à l'abri des causer extérieures de perturbation. Les dimensions des cristaux seront dautant plus considérables, et les arêtes d'autant plus régulières, que la solidification aura mis plus de temps à s'achever.
Divers procédés sont employés suivant les cas.
Tantôt le corps solide est d'abord fondu par une augmentation de chaleur, et on le laisse ensuite refroidir lentement : c'est la cristallisation par fusion ignée.
Tantôt le corps, réduit à l'état de vapeur sous l'influence d'une haute température, passe directement à l'état solide, quand il est mis en contac immédiat avec une paroi froide : c'est la voie de la sublimation.
Ou bien, le corps est simplement dissous dans un
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liquide saturé, soit à chaud, soit à froid. La cri.^talUsation se fait ensuite par le refroidissement ou par révaporation du liquide : c'est la méthode par dissoliUion^ ou voie humide.
Enfin, les réactions chimiques, quand elles sont suffisamment lentes, produisent des corps solides cris tallisés. Il en est ainsi d'une foule de précipités formés lentement : c'est la cristallisation par réaction chimique.