CONCLUSION
L'étude du génie hellénique, depuis son berceau jusqu'à ses ruines, ramenait sans cesse Edgar Quinet sur le renouvellement de l'esprit national par l'instruction supérieure. Il méditait plusieurs chapitres sur Y Art nouveau, la Mélodie, Y Harmonie, la Symphonie.
J'aurais voulu écrire un Essai sur la Vie et la Mort du Génie Grec, continuer pour les historiens ce que j'ai tenté pour Périclès, Démosthènes, Théocrite, Épictète ; je ne me suis pas senti la force nécessaire.
Il aurait fallu scruter plus profondément la pensée du maître, l'idée de son livre, et il ne me Ta fait entrevoir que dans les derniers jours de sa vie.
Ces recherches, dans les secrets d'une pensée aujourd'hui muette, sont très-délicates; d'ailleurs, un pareil travail ne s'improvise pas.
Et que de scrupules arrêtent un disciple ! Comment o&er interpréter l'oeuvrç d\\ maître? Comment rçtra-
cer avec assurance la méthode, le plan qu'il eût suivi? Gomment, d'une main novice, toucher à un dessin à peine indiqué, sans craindre de l'effacer?
Se tromper soi-même? dérouter le lecteur qu'un instinct juste porterait peut-être à entrevoir la vérité, cette vérité si pieusement invoquée?
J'ai dû me borner à ces notes rapides, rappeler ses entretiens, rassembler un petit nombre de citations tirées de ses ouvrages antérieurs, pensées de même nature, de la même famille.
L'unité admirable de cette pensée et de cette vie a permis ces rapprochements.
L'unité dans la variété tient au fond immuable d'une nature toujours en accord avec elle-même , et si richement douée, qu'elle peut parcourir les formes multiples de la pensée, se manifester dans diverses créations, sans perdre l'individualité qui la caractérise dès son point de départ.
Rarement esprit a embrassé des sujets plus variés, en conservant l'unité qui constitue son principe et sa force. Dans l'espace de cinquante-trois ans, où cette intelligence n'a cessé de produire, la note fondamentale se retrouve la même, dans la première œuvre comme dans la dernière, sans que l'on puisse surprendre une répétition dans aucun de ses travaux.
En 1822, Edgar Quinet écrivait un traité sur la Personnalité humaine (encore inédit) ; on y retrouverait sûrement le germe des pensées épanouies dans Vie et Mort du Génie Grec.
Ceux qui étudient les symphonies des maîtres sont familiarisés avec ce phénomène musical : voici, dans la première partie, des notes ravissantes; elles expirent tout à coup ; elles renaissent avec plus d'accent; elles se taisent encore; elles reviennent une troisième foiç avçc éclat, avec 4e§ combmaisons dqu-
tofr NOTES.
velles. Enfin, le maître reprend cette idée musicale, lui fait suivre ses développements naturels; elle parcourt des tons divers et devient le motif dominant.
Et ce premier motif fera naître ainsi une lignée d'accords harmonieux, féconds en autres accords ; ils revêtent toutes les figures musicales, et formeront la symphonie.
Quelquefois, le musicien, emporté par la fougue, la richesse dé l'inspiration, néglige cette note mélodique, fleur charmante oubliée sur sa route, mais non perdue. Fleur? Moins que cela, graine ressemée par le vent. Un jour, il la retrouve par hasard. Tant d'autres voix s'étaient éveillées en lui ! Pendant qu'il obéissait à son génie créateur dans des œuvres différentes, la note féconde, le germe sonore, devient, à son insu, le point de départ d'une autre sonate, d'une autre symphonie.
Ceux qui possèdent Beethoven et Mozart ont remarqué ces pensées-mères éparses au commencement ou à la fin des plus merveilleuses compositions. Ces maîtres, si riches en harmonie, en faculté créatrice, et qui se sont le moins répétés, on peut les caractériser précisément par ce mot : l'unité dans la variété.
Ainsi du penseur. Telle vérité , belle et féconde , jetée en passant, ou tombée de sa riche corbeille, s'épanouira bien des années après dans une autre œuvre, où elle semble venir sur un terrain plus propice.
Jamais écrivain ne se répéta moins qu'Edgar Quinet, et jamais identité de vues plus frappante. Seulement ces vues s'étendent, s'élargissent, s'enchaînent, se développent , comme les sons , les notes premières, éparses au commencement d'une symphonie, et qui forment plus loin des gerbes de mélodies.
* Vers la fin d'un ouvrage, par exemple dans la CréQ-
lion, écoutez cette note fraîche et pure, on aime» rait l'entendre encore. Elle n'a retenti qu'une fois, elle semble oubliée. Les années passent. Que de travaux, différents de fond et de forme, ont suivi!. Et voici que, dans Y Esprit nouveau, le son final de la Création devient le point de départ d'une harmonie nouvelle, qui parcourt tous les tons, toutes les modulations de la pensée et crée l'œuvre qu'amis et adversaires ont placée si haut.
Dans la République, condition de régénération de la France, voici encore une note isolée : € L'antiquité entrevue à travers nos désastres ». Cette pensée ne va pas plus loin. Vie et Mort du Génie Grec la reprend. Ce son fugitif devient le point fondamental
d'un accord nouveau Hélas! cette dernière note
harmonieuse a parcouru peu de tons ; elle expire, et cette fois se tait pour toujours.
€ Nulle philosophie ne peut produire la paix que donne le spectacle des choses héroïques. Une âme capable de s'y conformer un moment y trouvera sa guérison. »
Ce vœu sera exaucé, si les idées de ce livre portent dans l'âme du lecteur la paix fortifiante qu'elles ont répandue fur les moments suprêmes d'Edgar Quinet.
Il s'est endormi du sommeil éternel dans le souvenir des victoires du Génie hellénique. Elles rayonnaient jusque sur les lointaines destinées de la France et se confondaient pour lui avec l'avenir de la patrie.
L'héroïsme, la vertu antique, veillant près de la couche funèbre d'un sage, d'un héros de la pensée, quelle Un plus grande ?
Dans la dernière page de Y Esprit nouveau il convie
autour de lui pour l'heure suprême les pensées les plus hautes et les meilleures où il a pu s'élever, les vérités qu'il a rencontrées et servies, les idées immortelles qui lui sont apparu depuis sa jeunesse jusqu'à son dernier jour.
Elles sont venues et lui ont préparé t ce magnifique cortège qu'aucune puissance humaine n'empêche do passer et de resplendir dans la nuit ».
Elles sont venues, elles ont entouré comme un chœur invisible l'historien, le penseur, le poëte. Elles l'ont accompagné au delà des portes du tombeau jusque dans les sphères sereines, d'où un esprit arrivé sur les sommets terrestres s'élance plus haut encore et poursuit l'ascension infinie de l'éternelle Vérité.
Mais l'œuvre brisée, inachevée, qu'elle eût été belle, si quelques jours de plus lui avaient été accordés!
On entrevoit sa pensée; puisse-t-elle un jour inspirer un esprit de la même famille, un disciple de Quinet, un cœur vivifié par l'allégresse de la victoire !