‹ Vie et mort du génie grec: inéditChapitre 25 sur 26 · LA MANIERE DE PLATON · texte numérisé non relu

LA MANIERE DE PLATON

Aristole, Platon, sommets de l'esprit humain interdits à mes humbles notes ! L'œuvre consacrée au Génie Grec eût fait resplendir les cimes sacrées dans une lumière nouvelle.»

Pour moi, je ne tenterai pas même l'analyse d'un seul Dialogue de Platon.

Pendant vingt ans il fut le bon génie de notre foyer. Les Dialogues me faisaient l'effet de symphonies dont le motif parcourt toutes les modulations de la pensée.

Beethoven et Platon s'harmonisent, s'éclairent l'un par l'autre, disions-nous. La musique de Beethoven qui renferme les grandes voix de la nature et les orages de l'âme humaine, s'est aussi inspirée du Phédon et du Banquet. Oui, elle rend visibles les ondulations de la lumière de Platon.

Malgré la nature éthérée des sujets, la forme des Dialogues est si familière, l'allure si légère et si ra~

m NOTES,

pide, que j'égayais parfois les soirées de l'exil en imitant la manière de Platon, pour effleurer quelques idées de justice, de liberté. Ces réminiscences arrivent ici comme un écho de Vie et Mort du Génie Grec.

Euphron ou De l'Enthousiasme.

SOCRATE, APOLLODORE, EUPHRON.

Apollodore : Sortons de la ville, Euphron; suivons ce chemin au bas de la palestre nouvellement bâtie ; il conduit droit à l'Ilissus.

Euphron : Ici, tout nous parle de Socrate; il me semble encore entendre le merveilleux entretien que nous eûmes hier. Mais, dis-moi, n'est-ce pas lui que j'aperçois là-bas, immobile près du ruisseau ?

Apollodore : Par Jupiter, c'est lui-même ; il nous regarde en souriant et nous invite du geste à le rejoindre... Socrate, si tu m'en crois, tu sortiras de ton immobilité et tu feras quelques pas avec nous jusqu'aux oliviers de Thémacus.

Euphron : Surtout hâtons-nous! Déjà le soleil incline du côté du temple de Thésée ; mais ma journée n'a pas encore commencé, tant que je n'ai joui de ta présence, ô divin Socrate !

Socrate: Ton conseil me plaît, excellent Apollodore. Aussi bien, je ne .me sens pas d'humeur à remonter aujourd'hui le cours du Céphise, car il faudrait y reprendre l'entretien que j'eus tant de peine à rompre hier et que cet impatient Euphron voudrait repoue^ Allons, je vous suis.

Apollodore : Montons plus haut sur les pentes du Lycabète. Nous verrons le rocher de l'Acropole s'abaisser par degrés aux pieds du sage ; la mer nous apparaîtra dans le lointain, et même en suivant la direction de la lance de Minerve, nous verrons surgir au fond du golfe la glorieuse Salamine.

Euphron : Tu t'arrêtes, Socrate?... Voici un pla- • tane qui te prêtera un peu d'ombre. Couche-toi dans Therbe. Bien. Maintenant que voilà tes bras entrela- "' ces dans les rameaux de ce laurier-rose, tu ressembles à la nymphe éprise d'Apollon et qui cherche à se soustraire aux étreintes de ce dieu. Ne te semble-t-il pas sentir la sève de l'arbre pénétrer dans tes veines? Mais, dis-moi, resteras-tu aussi insensible à l'amour de notre mère commune que tu es insensible à l'amour d'Euphron?

Vois, j'embrasse la terre d'un filial amour î Et tu pourrais en être jaloux, ô Socratè, si tu avais le moindre sentiment pour moi ; car je l'adore autant que ta divine sagesse. Oui, les dieux ont répandu uno beauté sans pareille sur cette terre fortunée, plus belle que la vallée de Tempe et que les bords de l'Alphée. Ce lieu ne te semble-t-il pas destiné à devenir le berceau de quelque divinité nouvelle?. .. Mais je suis le plus malheureux des hommes !. Socrate a l'air de ne pas m'écouter, et Apollodore me raille. Ce ne sont que les beaux discours et la philosophie qui aient la puissance de vous charmer.

Socrate : Voilà bien le langage habituel d'Euphron ! Que te disais-je, Apollodore, sur son compte? Toujours prêt à diviniser, à chanter des hymnes ou à lancer des imprécations contre toi et moi, parce que notre parole semble trop mesurée à cet enfant impétueux.

Et qui te dit, Euphron, que le goût de la philogg-

phie défende l'adoration des belles choses ? Seulement, il ne faut pas les aimer en soi. M'entends-tu ? Et faut-il que je poursuive ?

Euphron : Et même je t'en conjure, Socratc, quoique, à vrai dire, je sois troublé ; car Apollodore me regarde d'un œil menaçant, parce que je t'arrache à tes rêveries et te force à discourir.

Apollodore : Sans doute, Euphron, je t'en Veux de le distraire de ses méditations, et je t'apprendrai même une chose que tu ignores. Sache donc, ô Euphron, qu'avec Socrate, le silence est aussi profitable que les plus beaux entretiens.

Euphron : Comment cela pourrait-il être ? Si j'étais logé dans le cerveau de Socrate comme le fut Minerve dans celui de Jupiter, je jouirais de sa pensée silencieuse ; mais ainsi, couché à ses côtés, touchant à peine ses vêtements, cela suffît-il pour être pénétré de sa sagesse ?

Apollodore : Sans nul doute, cela suffit. Autrefois, j'étais comme toi, impatient et avide de sa parole ; mais un long commerce avec cet homme divin m'a enseigné une science qui te reste encore à apprendre. Oui, il est toute une science, toute une félicité connue du sage seul.

Euphron : Quelle est cette science, quelle est cette félicité, je te conjure, Apollodore, de me l'apprendre !

Apollodore : C'est plutôt à toi, Socrate, de lui répondre ; car c'est toi qui m'as enseigné le silence des dieux. Oui, j'estime aujourd'hui le silence à l'égal des plus beaux discours. Vois, Euphron, ces abeilles qui viennent de quitter le mont Hymette pour voltiger autour de la tête de Socrate ! Ecoute leurs bourdonnements, elles te révèlent aussi la pensée de Socrate. Ecoute aussi la respiration dç nos poitrines libres,

rentre en toi-même, réfléchis, et tu auras bientôt le secret des méditations les plus sublimes.

Euphron.: Vous parlez à mots couverts. Quant à moi, je ne me pique nullement de m'cntendre comme Apollodore aux énigmes. Je ne possède ni la divination, ni l'intuition ; allez droit au but. Ou plutôt, je t'en prie, Socrate, reprends le discours qu'Apollodore vient d'interrompre ; tu parlais tout à l'heure des belles choses qu'il ne faut pas aimer en soi. Que voulais-tu dire par là ?

Socrate : Je disais que tous les objets, toutes les belles choses visibles que nous avons coutume d'aimer et d'admirer, faut-il oui ou non les aimer en soi, ou uniquement pour en extraire l'essence, l'âme de ces choses?

Euphron : Mais qu'entends- tu, je te prie, par extraire l'essence, l'âme des choses? Mon esprit a peine à te suivre, surtout en présence de cet Apollodore qui se vante de le mieux comprendre que moi.

Socrate : Voyons Euphron, dis-moi si tu as l'œil bon?

Euphron : Sans nul doute.

Socrate : Pourrais -tu me dire si tu distingues d'ici les carrières du Pentélique?

Euphron : Je les entrevois.

Socrate : Me diras-tu ce que tu admires dans ce marbre? est-co uniquement son éclatante blancheur, sa dureté ? Ou bien, ton esprit est-il amoureux par avance des merveilleuses beautés que les Phidias, les Callicrates futurs sauront extraire de ces blocs informe* ?

Euphron : Par Jupiter! j'admire d'avance les beautés que nos sculpteurs sauront extraire de ce marbre.

Socrate ; Et de même, dans la figure humaine, est-

cq la courbe du front, du menton, les lignes du nez, de la bouche, la couleur des yeux qui constituent ce qu'on nomme la beauté ? Ou bien est-ce le sourire de Tâme, le souffle divin, une certaine lumière répandue sur les traits qui leur donne je ne sais quoi d'immortel?

Euphron : C'est comme tu dis.

Socrate : Tu vois donc ce que j'entends par : aimer l'essence des choses. Voyons, Apollodore, parle à ton tour. Aussi bien, ne pouvons-nous mieux employer notre temps qu'à forcer ce jeune homme à discourir. Son ingénuité me plaît. On voit bien qu'il n'a pas encore fréquenté l'école d'aucun de nos habiles sophistes.

Euphron : Avant tout, Socrate, je te prie de me parler toujours comme tu viens tfe faire, par images, et non par idées nues et abstraites. Rappelle-toi ce que je t'avouai, hier, de mon incapacité en fait d'abstraclions. Mon esprit ne conçoit absolument que les choses que mon œil peut embrasser du regard. Toute autre création me demeure interdite, si on ne m'en rend l'idée saisissable par une comparaison avec quelque image réelle. L'idée de la divinité elle-même ne devient compréhensible à mon esprit, que si je me la représente à travers les perfections de Socrate. Oui, les attributs de la divinité me sont révélés par la bonté, la sagesse, la prévoyance de ce merveilleux personnage ; tandis que toi et Apollodore, vous comprenez TÊtre infini en dehors de l'amour pour un être humain. Et il en est de même de toutes les vertus : piété, fidélité, héroïsme, je les comprends, parce que je les trouve incarnés (Jans celui qui me semble le modèle de tous les humains... Aussi, puisque j'en ai tant dit, ô lils de Sophronisque, souffre que je répète en ta présence un rçot que d'autres ont trouvé avant

moi, mais qui rend si bien mon sentiment : Socrate m'inspire l'enthousiasme que la vertu seule est capable de faire éprouver à Socrate.

Socrate : J'aurais dû t'arrêter, il y a longtemps, Euphron. Et pour te punir d'avoir parlé avant de savoir s'il me convient d'entendre ce que tu as à dire à ma louange, je laisserai de côté (mais pour y revenir une autre fois) ce que tu oses dire de la divinité. Aussi bien, est-ce un sujet trop sacré pour en parler si légèrement, ô Euphron ! Et la vie du sage est un sacrifice à peine digne de lui être offert. Oui, la fin la plus glorieuse serait de mourir en portant témoignage de la Vérité... Et je le sens, une voix me le dit, ce ne sont pas les discours, mais la fin de Socrate qui témoignera de la divinité... Mais revenons à ce que tu disais. Te rappelles-tu, Apollodore, ce que nous répondîmes dernièrement a une question semblable? Et voudras-tu nous dire si la piété, la justice, l'amour de la liberté, sont des essences distinctes, immortelles, des forces divines, ou simplement, comme quelques uns le croient, des harmonies résultant de l'accord des facultés humaines?

Apollodore : J'interrogerai Euphron; c'est à lui à nous éclairer sur ce sujet.

Euphron : Je suis prêt à répondre, si tu parles de choses à ma connaissance.

Apollodore : Certes, tu ne les ignores pas. Dis-moi donc, Euphron, parmi ceux qu'on nomme communément nos grands citoyens, et qu'il serait peut-être plus juste d'appeler los divinités de la patrie , quels sont ceux qui se présentent les premiers à ta mémoire?

Euphron : Attends, je vais te le dire, Apollodore, et je sens battre mon cœur rien qu'en prononçant leurs noms... Oui, c'est Harmodius et Aristogiton

qui excitent le plus mon admiration ; c'est à eux que je pense le plus volontiers.

Apollodore : Il est naturel qu'à ton âge on s'éprenne des belles actions des jeunes gens.

Euphron : Apollodore ! ce n'est pas leur jeunesse qui m'attire.

Apollodore : Qu'est-ce donc?

Euphron : C'est qu'en frappant Hipparque, ils délivrèrent les Athéniens de la domination des Pisistratides.

Apojlodore : Prends garde à ce que tu vas dire ! Que répondrais- tu aux sophistes qui te demanderaient si ces deux jeunes gens rendirent vraiment service à leurs concitoyens en les délivrant des Pisistrates? car, selon eux, c'est sous ce règne que s'accomplirent des travaux utiles au peuple, et qu'eurent lieu les einbcllissemenls d'Athènes. C'est alors que furent jetés les fondements du temple de Jupiter Olympien, d'Apollon Pythien, et que les Hermès, couverts de maximes, furent élevés. Les sophistes prétendent qu'il faut, savoir gré aux Pisistrates d'avoir recueilli les chants d'Homère, d'avoir ramené Anacréon sur un vaisseau à cinquante rames; en un mot, ils disent que ce règne était populaire ; ou, lui aurais-tu trouvé un autre nom?

Euphron : Par Hercule! c'était le règne de la tyrannie.

Apollodore : Mais en frappant le tyran, que voulaient ces jeunes gens, et que manquait-il au peuple?

Euphron : Il manquait une seule chose :1a liberté! La liberté, plus sainte, plus immortelle que les temples et les colonnes dont nos arrière-petits-flls ne verront que les ruines écroulées. Aussi le peuple comprit-il comme nous l'action d'Harmodius et d'Aristogiton, puisqu'avec un enthousiasme non moins divin,

il leur éleva des statues et les plaça au rang des dieux.

Apollodore : Mais dis-moi, ce même peuple qui honorait ainsi les vengeurs de la liberté, n'est-ce pas lui qui, peu de temps auparavant, n'avait pu s'empêcher d'enfreindre la promesse sacrée faite àSolon? Solon lui avait fait jurer de maintenir ses lois pendant tout le temps de son absence. En s'exilant volontairement, en se condamnant à vivre loin de sa patrie, pour obliger ses concitoyens à tenir son serment, que voulait leur enseigner le divin législateur?

Euphvon : Le respect des lois, si je ne me trompe.

Apollodore : Il te semble donc que c'était là aussi une aclion divine? Y aurait-il, selon toi, différentes manières de servir la patrie ? ou n'est-ce que les armes à la main qu'on peut se montrer bon citoyen?

Euphvon : Par Hercule! pour des jeunes gens comme nous, il me semble difficile de la servir autrement; mais je reconnais qu'il existe aussi d'autres manières et d'autres sacrifices.

Apollodore : Lesquels?

Euphron : L'exil , comme fit Solon. La mort volontaire, comme celle de Thémistocle.

Apollodore : Par quoi cette mort te semble-t-elle inspirée?

Euphron : Par la fidélité envers là patrie.

Apollodore : Et diras-tu de même pour Aristide et Cimon, bannis par un décret de l'Agora? Que représentaient, à Ion avis, ces deux hommes?

Euphron : Ils représentaient la justice, l'intégrité, le désintéressement ; et c'étaient toutes ces vertus que le peuj.lc bannissait en leur personne. Et si j'admire ces vertueux citoyens, je blâme sévèrement l'ingrati-

ilO NÔTfe^.

tude et l'ignorance du peuple. Aussi j'aime mieux riië le rappeler dans ses généreux élans que dans ses moments de défaillance. Oui, j'admire le degré de force et de lumière où il était arrivé lorsqu'il se rendit digne du seul gouvernement de la raison, représentée par Périclès. Car, pour appuyer son autorité, l'Olympien n'employait ni armes ni argent, mais uniquement l'éloquence de la raison. Et c'est là une gloire qui rejaillit moins sur le génie de Périclès, que sur le peuple capable de se soumettre à une telle puissance.

Apollodore : En effet, la gloire de notre patrie s'éleva en ce moment à son point culminant. Mais, oublieras-tu l'événement qui exalta les facultés des Athéniens, et leur permit le légitime orgueil de se croire au-dessus de toutes les républiques de la Grèce? N'est-ce pas alors qu'ils venaient de conquérir l'indépendance de la patrie, en exterminant les innombrables Barbares?

Euphron : En effet, c'est vers cette époque.

Apollodoro : N est-ce pas alors que, repoussant l'or et l'alliance des Barbares qui avaient corrompu l'Ionie elle-même, les iils d'Athènes détruisirent Jes forces de l'Asie entière et affrontèrent seuls les plus terribles périls? Sur quoi comptaient nos pères pour détruire les phalanges de Mardonius? Etait-ce sur le nombre prodigieux des galères de Thémistocle? Sur les richesses des mines du Laurium, sur l'alliance de tous les peuples du Péloponèse, ou sur la défense vigoureuse d'Athènes?

Euphron : Evidemment sur rien de tout ce que tu viens de nommer, puisque les Athéniens n'étaient qu'une poignée d'hommes ; que, de tous les fils de la race des Hellènes, les Lacédémoniens seuls vinrent à leur secours. Quant à la population d'Athnèes, n'était-elle pas entièrement réfugiée sur nos gcflères?

VIE ET MORT DU GÉNIE GREC. fcll

Et la citadelle n'était-elle pas devenue la proie des flammes ?

. Apollodore : Quelles furent donc les forces qui soutinrent nos pères contre les Barbares?

Et comment Léonidas et les Trois-Cents fortifièrentils si bien le passage des Thermopyles, que toute la puissance de l'Asie vint y échouer ? Comment nommerais-tu les moyens de défense qu'ils élevèrent à la hâte?

Euphron : Mais je ne sache pas, Apollodore, qu'ils aient rien construit aux Thermopyles.

Apollodore : Tu te trompes, Euphron, je te dis que les Trois-Cents y construisirent une citadelle. Elle a un nom...

Euphron : Lequel?

Apollodore : La citadelle de l'héroïsme. Et puissent nos petits-fils rester habiles dans l'art de bâtir des forteresses aussi imprenables. Mais, dis-moi encore, excellent Euphron, quelle fut, selon toi, l'époque, depuis Marathon, Salamine, Platée, Mycale, où la patrie, semblant perdue, recouvrit une gloire nou* velle?

Euphron : Je n'irai pas chercher bien loin cette époque. L'événement que j'admire le plus, se passa de nos jours. Je n'avais pas encore commencé à fréquenter l'école; mais tout en jouant aux osselets, j'entendais fort bien mes parents gémir du joug honteux que les trente tyrans faisaient peser sur Athènes. On disait autour de moi que l'Attique était remplie de plus de meurtres en huit mois qu'il n'y en avait eu dans tout le Péloponèse depuis dix ans.

Apollodore : Ce n'est pas précisément cette époque que tu admires, j'imagine.

Euphron : Par Hercule ! non. Je frémis encore en songeant que les trente tyrans s'étaient emparés de

la cité de Minerve, que toutes les têtes étaient courbées.

Apollodore : Ajoute que le peuple même devint complice de la tyrannie en lui donnant son assentiment. Car enfin ne s'était-il pas trouvé trois mille citoyens qui s'étaient associés librement à la violence des tyrans? A tel point qu'il ne resta qu'un seul homme, Théramène, qui refusa de partager un pouvoir fondé par le crime. Et lui-même, ne fut-il pas dénoncé, effacé de la liste des trois mille et condamné à boire la cigùe ? Enfin n'arriva-t-il pas un moment où tous les hommes libres qui refusaient de se soumettre à la tyrannie furent exilés hors d'Athènes et du Pirée, leurs maisons rasées, leurs biens détruits ?

Euphvon : Je t'arrête, Apollodore ; tu dis que le peuple d'Athènes avait donné son assentiment à la tyrannie des trente. Qu'est-ce qui empêcha donc Théramène d'accepter le pouvoir qu'on lui offrait ? A quelle loi supérieure à la volonté du peuple pouvaitil obéir?

Apollodore : A la loi de sa conscience, Euphron.

Euphron : Et sa conscience ne se trouvant pas d'accord avec la volonté du peuple, qu'est-ce qui l'inspirait donc?

Apollodore : La sainteté de la justice. Et cet exemple ne fut pas perdu, car le sauveur de la liberté apparut bientôt. Et c'est là sans doute l'événement dont le souvenir fait battre ton cœur. Oui, moi aussi, je ne vois rien de plus grand que l'action de Thrasybule, qui osa rentrer avec soixante-dix hommes à Phyle, et qui affronta l'armée des tyrans et le peuple lui-même. Quelle plus merveilleuse action que celle du glorieux banni de Thèbes et de Mégare ? Il s'empare de Munychium et de Phalère, détruit l'armée de

Lysandre et de Critias, et fait rentrer dans la cité de Minerve, en même temps que les sept cents bannis, la glorieuse liberté elle-même.

Socrate : Mais dis-moi, Apollodore, tu nommais tout à l'heure Thrasybule le sauveur de la liberté. La liberté de quoi, je te prie? La liberté de qui? Car enfin, ne le disais-tu pas, et Euphron en a fait la remarque, le peuple athénien semblait avoir donné son assentiment à la tyrannie. Tu ne prétends pas que ce même peuple qui avait repoussé l'invasion des Mèdes et détruit les forces cent fois supérieures des ennemis, n'aurait pu chasser ignominieusement une poignée de tyrans. Pourquoi donc Thrasybule et les bannis s'arrogèrent-ils le droit de restituer à leurs concitoyens la forme démocratique que ceux-ci avaient consenti à rejeter? Le peuple associé aux tyrans par les trois mille citoyens qui prenaient part au gouvernement, le peuple rassemblé à l'Agora, n'était-il pas en plein exercice de la liberté ?

Apollodore : Evidemment non, Socrate.

Socrate : Comment ? Existerait-il des puissances que tu places au-dessus de la liberté, telle que l'entend le peuple, par l'exercice imaginaire de sa volonté ? Si tu connais ces puissances, ces forces divines, nomme-les.

Apollodore : Je les connais. Elles s'appellent : le Droit, la Justice, la Vérité.

Socrate : Et selon toi, de quelle liberté Thrasybule était-il le sauveur?

Apollodore : De la liberté née de la justice, du droit et de la vérité.

Socrate : Bien, Apollore, je reconnais en toi mon plus ancien disciple ; mais Euphron aussi répond à merveille et je l'engagerai à se présenter aux prochaines fêtes Panathénées, pour y remporter le prix

de l'éloquence. Et sois sûr, Euphron, que le panier de figues et l'amphore de vin promis au vainqueur te seront accordés.

Tu le vois, Euphron, tu viens d'énumérer toimême une foule de vertus, de forces distinctes de l'individualité humaine.

Euphron : A mon tour, je ne ferai plus qu'une question: pourquoi n'élevons-nous pas à ces divinités que tu viens de nommer autant de temples, de colonnes, qu'on en dédie à Gérés, à Hercule, à Thésée et même à l'inventeur de l'harmonie phrygienne ?

Socrate : La réponse est bien facile à deviner, Euphron ; c'est dans l'âme des hommes que ces divinités veulent choisir leur temple.

Euphron : Elles n'exigent donc pas des offrandes, des lustrations, des jeux pythiens? qu'exigent-elles?

Socrate : Des actes vertueux, des cœurs purifiés.

Euphron, tu l'avoues maintenant, la beauté que tu adores dans les actions de nos pères n'est pas chose visible, trouvée par les hommes. Ou crois-tu encore que ces forces divines ont été découvertes comme la statue de la mère des dieux sur le mont Cybèle? Ou bien comme le fer, que les Dactyles trouvèrent sur le mont Ida, au temps de Pandion ?

Euphron : Divin Socrate, tu as beau railler, je commence à entrevoir que ces forces émanent de plus haut.

Socrate! le Géphise qui coule là-bas, dans la plaine, au milieu de son bois d'oliviers, n'a jamais rafraîchi tes pieds poudreux; comme ta parole rafraîchit et purifie mon esprit. Gomme l'onde du Géphise et de l'Ilissus, ainsi ta sagesse et la gloire de nos pères me semblent intarissables.

Socrate: Prends garde à ce que tu dis et à tes

Comparaisons avec les choses périssables. Oui, Euphron, qui te garantit que cet Ilissus, dont l'eau court si légèrement sur les ronds cailloux, ne tarira pas un jour jusqu'à la dernière goutte, sous le pas des Barbares, à tel point que la cigale même ne pourrait plus se désaltérer? Ce jour de malheur arriverait si nos petits-fils oubliaient l'art dont parle Apollodore, Fart de bâtir l'imprenable cité de l'héroïsme ! Et alors, cette terre d'Apollon ne sefait plus qu'un sillon stérile desséché par la malédiction des dieux et digne de la raillerie des lâches. Invoquons la protectrice de cette cité pour que ce jour de malheur n'arrive pas de sitôt ! C'est alors, Euphron, que les belles choses pourraient encore subsister, mais l'âme, l'essence serait absente.

Euphron : Ton souvenir, Socrjate, restera éternellement attaché à ce cours d'eau. Nul mortel ne franchira l'Ilissus sans sentir son âme vivifiée par celte source de sagesse ; les générations futures viendront s'y abreuver. Celle-là du moins ne tarira jamais.

Socrate : Non, Euphron, le culte de la sagesse demande des hommes libres. Mais dis-moi, Apollodore, te souviens-tu du vers fameux de Tyrtée ?

Apollodore : Il représentait les trois époques de la vie humaine ; les vieillards disaient : « Nous fûmes jadis des jeunes hommes pleins de vaillance ». Les jeunes gens reprenaient : « Ce que vous avez été nous le sommes aujourd'hui. Qui voudra, peut l'éprouver ».

Et le chœur des enfants : « Et nous, un jour, nous serons plus vaillants que vous ».

Socrate : Eh bien, puissent nos petits-fils ne pas chanter ce vers au rebours et répondre : « Nous sommes moins vaillants que nos pères et nos enfants seront plus lâches que nous »,

2iÇ NOTES.

Euphron : Plût aux dieux, Socrate, que personne n'estropiât ainsi ce beau vers de Tyrtée. Non non, plus vivace que l'olivier sacré, dont le tronc ne peut être incendié, dont la sève immortelle fit pousser de nouveaux rameaux, ainsi l'esprit héroïque de notre race refleurira. Car ta sagesse, Socrate, est une égide aussi puissante que celle de la protectrice de cette cité.

Vois, Apollocjore, si j'ai raison d'aimer cet homme, bien plus que mon père et ma mère de qui je tiens l'existence. Ils m'ont donné cette plante qui végète et meurt; mais la vie divine, celle qui s'allume dans l'âme du sage et dans l'œil de l'amant, je te la dois, ô Socrate, tu m'as tout donné. Apollodore, dis-moi, connais-tu la fable de Pygmalion?

Apollodore : Sans nul doute, je la connais.

Euphron : C'est mon histoire ; Socrate est le divin Pygmalion qui, en jouant et tout occupé à d'autres pensées, façonna mon âme; il s'amusa à pétrir une statue, il y prit plaisir, l'orna peu à peu et même il finit, dit-on par en devenir amoureux. Et c'est là mon ambition, Socrate ; puisses-tu finir comme Pygmalion, tu sais ce que j'entends !.. . Mais tu as raison de me traiter en enfant, quoique mon corps soit achevé ( car je ne grandirai plus d'une coudée) et que mon œil bleu comme la mer Egée ne doive plus changer de couleur, je sens que j'ai besoin de grandir. Oui, mon esprit veut sentir des ailes, des ailes pour s'élancer plus haut, voler tout seul, au lieu de ramper à ta suite et à la suite d'Apollodore, vous, chez qui la création est achevée.

Socrate : Tu te trompes, Euphron, la création n'est terminée chez personne. Celui qui féconde les âmes ne se borne pas à distribuer à la plante divine lumière, chaleur, rosée, pour la faire mûrir. Sache que le

germe céleste contient une force de croissance infinie, elle dure encore après la grande moisson et revit sous des soleils nouveaux.

Apollodore : Qu'elle vienne donc, la divine Cércs, armée de sa faucille! Qu'elle vienne recueillir les blés déjà mûris! Que tardons-nous, Socrate? N'es-tu pas tenté d'entreprendre le grand voyage? Viens! quant à moi, je l'avoue, nulle félicité ne me semble comparable à celle de repousser ce dur sillon, et de nous élancer plus haut que tous les Olympes connus.

Socrate : Non, Apollodore, et je te blâmerais si tu n'aimais pas la vie. Quoi ! partir avant d'accomplir les Douze Travaux? Ou crois-tu que ce soit la seule affaire d'Hercule ? Nous tous, nous avons des monstres à terrasser, des captifs à délivrer. Tous, même Euphron. Et puis, ce que tu n'aurais pas achevé ici, il faudrait le iecommencer ailleurs. Avec plus de peine, ■qui sait? Car tu serais peut-être séparé, un moment, des bons compagnons qui t'aident dans ta rude besogne de bûcheron. Ainsi, crois-moi, reste avec nous jusqu'à ton heure.

Euphron : M'esJ-il permis de t'interrompre, Socrate ? Dis-moi, s'il te plaît, n'as-tu jamais éprouvé dans la veille, en plein jour, la torpeur du sommeil? D'autres fois tes songes n'étaient-ils pas vivants, aussi vivants qu'une matinée de printemps ? Après un violent chagrin, ne te semblait-il pas que tu venais d'exhaler ton dernier soupir? Ne regardais-tu pas la lumière matinale avec l'œil caverneux d'un fantôme qui se plaît douloureusement à errer parmi les vivants? Pour t'assurer que tu n'étais pas une ombre, pour discerner la vie et le rêve, quel moyen employaistu?

Socrate : Je n'ai jamais rien éprouvé de pareil. Mais évidemment, quel autre moyen, sinon reprendre

le travail accoutumé, l'activité, pour se sentir en possession de la vie. D'ailleurs, sache-le, enfant, l'âme du juste connaît à peine la distinction entre la vie et la mort, le temps et l'infini.

Euphron : Ne diras-tu pas la même chose de ceux qui ont beaucoup souffert? S'ils ont traversé les grandes transfigurations morales, ne peut-on pas affirmer qu'ils ont vécu plusieurs vies en une seule vie ? N'est-ce pas là aussi mourir et renaître ?

Socrate ; Sans doute ; et ils en conviendraient, si on les interrogeait.

Mais toi, Apollodore, tu ne diras plus qu'il suffît do repousser ce dur sillon. Ce n'est pas la mort qui divinise le lutteur d'Olympie. Aime la vie, c'est le combat, et, si tu le veux, la couronne du vainqueur.

Euphron : Socrate, l'amour de la vie suppose une autre âme qui vous attire comme la lumière et qu'on adore.

Apollodore : Qu'entends-tu par adorer?

Euphron : Mais. . . adorer, c'est plus qu'aimer. C'est posséder en amour l'idéal, le type divin, le médiateur qui nous rapproche de la divinité...

Ne penses-tu pas que ces médiateurs existent ?

Socrate : Sans doute, et ils existeront dans tous les temps, et souvent méconnus.

Euphron : Socrate! tu es aussi un médiateur, et voilà pourquoi je t'adore! Mais je t'aime aussi. Et ce mot rétablit entre nous l'égalité que ta seule bonté me permet d'invoquer.

Apollodore : Adorer la vertu dans autrui, ce n'est pas assez. Élance-toi dans l'arène, et saisis le prix du combat.

Euphron : divinité, donne-moi donc la vie-' toire !

Mais, explique toi.,, est-ce le corps ou est-ce l'es-

prit qui nous entrave? Je crois plutôt que c'est l'esprit... Tantôt je désespère de moi, me trouvant à peine digne de te contempler, toi et Apollodore, tantôt je m'élance au plus haut des cieux. Là, je vis dans une égalité parfaite avec lefc sages, les héros, ignorant les douleurs et les misères de l'humaine nature.

Socrate : Et si c'était vrai, généreux Euphron ! Oui ton âme hait le mal d'une haine douloureuse. La vertu seule a pour toi de célestes attraits. Le laid te fait horreur. Va, il y a longtemps que je t'observe. Tu es l'Enthousiasme même.

Euphron : C'est la flamme qui alimente ma vie ; éteignez-la, et mon cœur cesse de battre, mon âme replie ses ailes. divinité, je te bénis de m'avoir fait le don de l'enthousiasme, cette mesure de l'Infini dans les sentiments.

Et toi, Socrate, je te bénis aussi, toi qui. vis de justice et de vérité, comme d'autres vivent de pain et de miel. Toi, dont l'esprit sublime et le cœur si bon, n'accueillent jamais que de saintes pensées. Oh! ëntraîne-moi avec toi à l'heure où tu aborderas la cité éternelle. Je ne puis te perdre de vue, moi qui t'ai donné ma vie comme une offrande.

Socrate : Que faut-il répondre à Euphron?... Vois, le soleil disparaît vers Eleusis... la nuit approche; Mais demain, et toujours, il reparaîtra sur la cîme de PHymette; et nous reprendrons ici ou ailleurs nos entretiens sur les aurores éternelles.

Et maintenant, en passant sur l'Agora, allons, pour complaire à Euphron, saluer les statues de ses héros.

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