ANNÉES D'APPRENTISSAGE
De retour à Genève, Rousseau demeura quelques mois ^ sans occupation régulière; il était souvent avec son cousin Bernard, plus faible que lui et qu'il défendait contre les garçons des rues; « 'Me voilà déjà redresseur de torts ». En même temps sa sen-
10 sibilité naissante cherchait à se satisfaire par deux romanesques passions d'enfant. Cependant on discutait ce qu'il fallait faire de lui. On le plaça d'abord au Bureau de Greffe (Secrétariat du Procureur de la Ville) pour copier des actes; mais le métier d'écrivassier — de « grapignan » dans le patois populaire — lui
15 pesait; il fut du reste renvoyé, comme un « âne ». Alors il fut mis en apprentissage chez le graveur Ducomm.un. Rousseau souffrit beaucoup. Il fut mal traité, et on lui suggéra, par ime excessive sévérité, l'idée du mal qu'il n'avait pas eue auparavant:
Mon maître, M. Ducommun, était un jeune homme rusé 20 et violent qui vint à bout, en très peu de temps, de ternir tout l'éclat de mon enfance, d'abrutir mon caractère aimant et vif, et de me réduire par l'esprit autant que par la force, à mon véritable état d'apprenti . . . Rien ne m'a mieux appris la différence qu'il y a de la dépendance filiale à l'esclavage 25 servile, que le souvenir des changements que produisit en moi cette époque . . . J'appris à convoiter en silence, à me cacher, à dissimuler, à mentir et à dérober enfin, fantaisie qui jusqu'alors ne m'était pas venue et dont je n'ai pu depuis
^ Rousseau dit « deux ou trois ans » ; mais sa mémoire l'a trompé. H était encore à Bossey le 23 août 1724, et il entra comme apprenti chez un graveur le i mai 1725. (Ritter, Famille et Jeunesse, p. 181; et Annales J.-J. Rousseau, XI, p. 17; Masson, Religion de Rousseau, I, p. 23.)
lors bien me guérir. La convoitise et l'impuissance mènent toujours là. Voilà pourquoi les laquais sont fripons, et pourquoi tous les apprentis doivent l'être . . .
Rousseau raconte comment un compagnon d'apprentissage lui fit voler des asperges, et il continue . . . • S
J'appris ainsi qu'il n'était pas si terrible de voler que je l'avais cru; et je tirai bientôt si bon parti de ma science, que rien de ce que je convoitais n'était à ma portée en sûreté. Je n'étais pas absolument mal nourri chez mon maître, et la sobriété ne m'était pénible qu'en la lui voyant si mal garder. lo L'usage de faire sortir de table les jeunes gens quand on y sert ce qui les tente le plus me paraît très bien entendu pour les rendre aussi friands que fripons. Je devins en peu de temps l'un et l'autre; et je m'en trouvais fort bien pour l'ordinaire, quelquefois fort mal quand j'étais surpris. 15
Un souvenir qui me fait frémir encore et rire à la fois, est celui d'une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces pommes étaient au fond d'une dépense qui, par une jalousie élevée, recevait du jour de la cuisine. Un jour que j'étais seul dans la maison, je montai sur la maie pour regarder dans 2c le jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher. J'allai chercher la broche pour voir si elle y pourrait atteindre; elle était trop courte. Je l'allongeai par une autre petite broche qui servait pour le menu gibier; car mon maître aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois 25 sans succès; enfin, je sentis avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai très doucement: déjà la pomme touchait la jalousie: j'étais prêt à la saisir. Qui dira ma douleur? La pomme était trop grosse, elle ne put pas passer par le trou. Que d'inventions ne mis-je point en usage pour 30 la tirer ! Il fallut trouver des supports pour tenir la broche en état, un couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la retenir. A force d'adresse et de temps je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pièces l'une après
l'autre; mais à peine furent-elles séparées, qu'elles tombèrent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon atîliction.
Je ne perdis point courage; mais j'avais perdu beaucoup S de temps. Je craignais d'être surpris; je renvoie au lendemain une tentative plus heureuse, et je me remets à l'ouvrage tout aussi tranquillement que si je n'avais rien fait, sans songer aux deux témoins indiscrets qui déposaient contre moi dans la dépense.
xo Le lendemain, retrouvant l'occasion belle, je tente un nouvel essai. Je monte sur mes tréteaux, j'allonge la broche, je l'ajuste; j'étais prêt à piquer . . . Malheureusement le dragon ne dormait pas: tout à coup la porte de la dépense s'ouvre; m^on maître en sort, croise les bras, me regarde, et me dit:
15 « Courage! ...» La plume me tombe des mains . . .
Bientôt, à force d'essuyer de mauvais traitements, j'y devins moins sensible; ils me parurent enfin une sorte de compensation du vol, qui me mettait en droit de le continuer. Au lieu de retourner les yeux en arrière et de regarder la puni-
20 tion, je les portais en avant et je regardais la vengeance. Je jugeais que me battre comme fripon, c'était m'autoriser à l'être. Je trouvais que voler et être battu allaient ensemble, et constituaient en quelque sorte un état, et qu'en remplissant la partie de cet état qui dépendait de moi, je pouvais
25 laisser le soin de l'autre à mon maître. Sur cette idée, je me mis à voler plus tranquillement qu'auparavant. Je me disais: Qu'en arrivera- t-il enfin? Je serai battu. Soit: je suis fait pour l'être.