‹ Vie et œuvres de J.J. Rousseau, avec des notes explicativesChapitre 13 sur 46 · LA SAVOIE ET L'ITALIE I · texte numérisé non relu

LA SAVOIE ET L'ITALIE I

Jean- Jacques quitte Genève

Pour se consoler de sa malheureuse existence Rousseau se met 30 à lire avec ardeur. Il doit le faire en cachette, car quand il est

Rousseau adolescent

D'après une peinture moderne

ENTANCE ET JEUNESSE 21

surpris, il est battu, et on lui prend les livres que ses maigres gages lui permettent de louer à la boutique de la mère Tribu.

J'atteignis ainsi ma seizième année, inquiet, mécontent de tout et de moi, sans goût de mon état, sans plaisirs de mon âge, dévoré de désirs dont j'ignorais l'objet, pleurant 5 sans sujet de larmes, soupirant sans savoir de quoi, enfin caressant tendrement mes chimères faute de rien voir autour de moi qui les valût. Les dimanches, mes camarades venaient me chercher après le prêche pour aller m'ébattre avec eux. Je leur aurais volontiers échappé si j'avais pu; mais, une fois 10 en train dans leurs jeux, j'étais plus ardent et j'allais plus loin qu'aucun autre; difficile à ébranler et à retenir. Ce fut là de tout temps ma disposition constante. Dans nos promenades hors de la ville, j'allais toujours en avant sans songer au retour, à moins que d'autres n'y songeassent pour 15 moi. J'y fus pris deux fois; les portes furent fermées avant que je pusse arriver. Le lendemain, je fus traité comme on s'imagine; et la seconde fois il me fut promis un tel accueil pour la troisième, que je résolus de ne m'y pas exposer. Cette troisième fois, si redoutée, arriva pourtant. Ma vigilance 20 fut mise en défaut par un maudit capitaine appelé M. MinutoH, qui fermait toujours la porte, oii il était de garde, une demi-heure avant les autres. Je revenais avec deux camarades. A une demi-lieue de la ville, j'entends sonner la retraite, je double le pas; j'entends battre la caisse, je cours 25 à toutes jambes: j'arrive essoufflé, tout en nage; le cœur me bat, je vois de loin les soldats à leur poste, j'accours, je crie d'une voix étouffée. Il était trop tard. A vingt pas de l'avancée,^ je vois lever le premier pont. Je frémis en voyant en l'air ces cornes terribles, sinistre et fatal augure du sort 30 inévitable que ce moment commençait pour moi.

Dans le premier transport de douleur, je me jetai sur le glacis et mordis la terre. Mes camarades, riant de leur

1 Corps de garde; petit poste en avant d'une place forte.

mallieur, prirent à l'instant leur parti. Je pris aussi le mien; mais ce fut d'une autre manière. Sur le lieu même, je jurai de ne retourner jamais chez mon maître; et le lendemain, quand à l'heure de la découverte ^ ils rentrèrent en ville, je 5 leur dis adieu pour jamais, les priant seulement d'avertir en secret mon cousin Bernard- de la résolution que j'avais prise et du lieu où il pourrait me voir encore une fois.

Jean- Jacques quitta Genève le lundi, 15 mars 1728. Le premier moment d'effroi passé et après avoir pris congé de son cousin 10 (sorti de la ville pour le saluer) il s'abandonna tout entier à l'ivresse de la liberté reconquise. C'est ici le futur grand apôtre des aspirations individuahstes, le rêveur romanesque, l'inspirateur du romantisme qui parle:

Autant le moment oii l'efïroi me suggéra le projet de fuir

15 m'avait paru triste, autant celui où je l'exécutai me parut

charmant. Encore enfant, quitter mon pays, mes parents,

mes appuis, mes ressources; laisser un apprentissage à

moitié fait sans savoir mon métier assez pour en vivre; me

livrer aux horreurs de la misère sans voir aucun moyen d'en

20 sortir; dans l'âge de la faiblesse et de l'innocence, m'exposer

à toutes les tentations du vice et du désespoir; chercher au

loin les maux, les erreurs, les pièges, l'esclavage et la mort,

sous un joug bien plus inflexible que celui que je n'avais

pu souffrir: c'était là ce que j'allais faire; c'était la per-

25 spective que j'aurais dû envisager. Que celle que je me

peignais était différente ! L'indépendance que je cro3^ais

avoir acquise était le seul sentiment qui m'affectait. Libre

et maître de moi-même, je croyais pouvoir tout faire, at~

1 Découverte, ici ouverture des portes de la ville {découvrir = ouvrir). Littré dit à propos de ce passage de Rousseau: « Cet emploi n'est pas admis, et avec raison.»

2 Celui-ci appartenait, comme on l'a vu, à la ville haute, au quartier aristocratique, et ses parents n'aimaient pas qu'il se mêlât aux jeux des enfants de la ville basse, ou quartier de Saint-Ger\^ais, où devait demeurer alors Jean-Jacques. Ainsi les deux cousins ne se voyaient pas régulièrement.

teindre à tout: je n'avais qu'à m'élancer pour m'élever et voler dans les airs. J'entrais avec sécurité dans le vaste espace du monde; mon mérite allait le remplir; à chaque pas j'allais trouver des festins, des trésors, des aventures, des amis prêts à me servir, des maîtresses empressées à me 5 plaire: en me montrant, j'allais occuper de moi l'univers, non pas pourtant l'univers tout entier, je l'en dispensais en quelque sorte, il ne m'en fallait pas tant; une société charmante me suffisait sans m'embarrasser du reste. Ma modération m'inscrivait dans une sphère étroite, mais délicieuse- ic ment choisie, oii j'étais assuré de régner. Un seul château bornait mon ambition: favori du seigneur et de la dame, amant de la demoiselle, ami du frère et protecteur des voisins, j'étais content; il ne m'en fallait pas davantage.

En attendant ce modeste avenir, j'errai quelques jours 15 autour de la ville, logeant chez des paysans de ma connaissance, qui tous me reçurent avec plus de bonté que n'auraient fait des urbains. Ils m'accueillaient, me logeaient, me nourrissaient trop bonnement pour en avoir le mérite. Cela ne pouvait pas s'appeler faire l'aumône; ils n'y met- 20 talent pas assez l'air de la supériorité.

Madame de Warens

Rousseau ne s'éloigna donc guère de Genève; et un jour à Confignon, en Savoie, à deux lieues seulement de sa ville natale, il frappa à la porte du curé, M. de Pontverre. L'Église catholique faisait alors de grands efforts — et surtout aux alentours de la 2^; cité de Calvin — pour ramener les protestants au catholicisme. M. de Pontverre vit en Rousseau, qui avait accepté de confiance la religion de ses parents, une recrue possible; après avoir hébergé le jeune garçon (qu'il connaissait peut-être déjà) il l'envoya à Annecy, chez Madame de Warens, laquelle recevait une pension 30 de Victor Amédée II, duc de Savoie et Roi de Sardaigne, pour s'occuper de nouveaux convertis.

Françoise Louise Eléanore de la Tour naquit près de Vevey le 31 mars 1699 de noble Jean-Baptiste de la Tour et de Susanne-

Louise Warnér>'. Sa mère mourut l'année suivante, et son père se remaria. Son éducation fut très irrégulière. Jusqu'à neuf ans elle fut élevée par deux tantes amies du célèbre « piétiste » Magny. En 1708 elle retourna auprès de son père remarié qui 5 mourut après un an. En 171 1 elle fut mise en pension à Lausamie jusqu'en 17 13, date de son mariage; elle épousa noble Sébastien- Isaac de Loys, seigneur de Warens, auquel elle apporta en dot 30,000 livres (aujourd'hui 180,000 francs). M. et Mme. de Warens demeurèrent à Lausanne jusqu'en 1724 puis ils se

10 fixèrent à \'evey. Là Mme. de Warens établit une manufacture de bas de soie et de laine. Elle finit par emprunter des sommes considérables, les gaspilla et enfin éprouva de grandes pertes en suite du débordement d'une rivière au printemps de 1726. Dans la nuit du 13 juillet se passa un événement très mys-

15 térieux. Elle prit congé amicalement de son mari et s'embarqua pour Évian (une ville d'eau de l'autre côté du Lac de Genève). Son mari s'imaginait qu'elle allait faire une cure. Mais elle avait emporté avec elle toute son argenterie, son linge, une partie de l'argent emprunté pour la manufacture, des bijoux, des vêtements,

20 etc. Le 6 août elle déclara vouloir renoncer au protestantisme, et se jetant aux pieds du Roi de Sardaigne, qui était à Évian depuis le i^"^ juillet, demanda sa protection en disant: « In manus tuas, domine, commendo spiritum meum.» Le lendemain, de grand matin, elle partit pour Annecy (petite ville de la Savoie au bord

25 du lac du même nom) dans la litière du roi et sous sa protection. A Annecy elle resta au couvent de la Visitation jusqu'au 8 septembre, fête de la Nativité de la Vierge, jour où elle abjura solennellement. Le 18 septembre le roi lui accordait une pension de 1500 livres. ]\L Benedetto (Mme. de Warens, Paris, 1914)

30 affirme d'après des documents qu'il a découverts, que cette somme très grande d'ailleurs dans les circonstances, n'était en vérité pas une pension, mais plutôt un salaire, et qu'enfin ]\Ime. de Warens combinait avec son activité religieuse ostensible une activité politique secrète. Son activité religieuse consistait à travailler

55 à la conversion au catholicisme des protestants de Genève et de la Savoie. C'est dans ce rôle que Rousseau la connut au printemps de l'année 1728 le 21 mars, dimanche des Rameaux. Et depuis, la vie de Rousseau est intimement liée à la sienne jusqu'en 1742.

Madame de Warens ne s'intéressait pas seulement à la politique et à la religion, mais à cent choses différentes; et surtout à la chimie et à la médecine; elle fabriquait volontiers des drogues et des élixirs.

En 1730, après un voyage à Paris (qui semble bien avoir été un 5 voyage politique), elle revint en Savoie, mais plus à Annecy; elle s'installa à Chambéry. Elle passa là (sauf deux ans, 1754- 1756) le reste de sa vie, soit dans la ville même, soit dans une métairie des environs.

A partir de 1742 (elle s'était alors attaché un homme de con- 10 iîance, Vintzenried) ses affaires d'argent qui n'avaient jamais été brillantes, allèrent de mal en pis. Elle se lança dans plusieurs entreprises industrielles, essaya de fonder des compagnies pour exploiter des mines, s'enfonça de plus en plus dans les dettes. Elle mourut en 1762 (29 juillet) à Chambéry. Jean-Jacques était 15 alors réfugié au Val-de-Travers en Suisse. Vintzenried l'avait abandonnée. Elle fut pleurée seulement par M. de Conzié, un vieil ami des jours prospères de Chambéry.

Voici le récit de la première rencontre de Rousseau avec celle qu'il appela, par une reconnaissance qui devait durer jusqu'à la 20 mort « Maman » :

« Dieu vous appelle, me dit M. de Pontverre: allez à Annecy; vous y trouverez une bonne dame bien charitable, que les bienfaits du roi mettent en état de retirer d'autres âmes de l'erreur dont elle est sortie elle-même. » Il s'agis- 25 sait de madame de Warens, nouvelle convertie que les prêtres forçaient en effet de partager, avec la canaille qui venait vendre sa foi,^ une pension de deux mille francs que lui donnait le roi de Sardaigne.^ Je me sentais fort humilié d'avoir

^ Allusion à l'habitude de vagabonds, qui, profitant de cette campagne (le prosélytisme catholique, et sous prétexte de se convertir, se faisaient offrir logis, nourriture et argent, bref, « vendaient » leur foi aux convertisseurs.

2 La pension du roi de Sardaigne était exactement de 1500 li\Tes, mais M™^ de Warens recevait aussi quelques subventions des évéques de la contrée; en tout environ 2000 li\Tes.

besoin d'une bonne dame bien charitable. J'aimais fort qu'on me donnât mon nécessaire, mais non pas qu'on me fît la charité; et une dévote n'était pas pour moi fort attirante. Toutefois, pressé par M. de Pontverre, par la faim qui me 5 talonnait, bien aise aussi de faire un voyage et d'avoir un but, je prends mon parti, quoique avec peine, et je pars pour Annecy. J'y pouvais être aisément en un jour; mais je ne me pressais pas, j'en mis trois. Je ne voyais pas un château à droite ou à gauche sans aller chercher l'aventure que j'étais

lo sûr qui m'y attendait. Je n'osais entrer dans le château ni heurter, car j'étais fort timide, mais je chantais sous la fenêtre qui avait le plus d'apparence, fort surpris, après m'être longtemps époumoné, de ne voir paraître ni dames ni demoiselles qu'attirât la beauté de ma voix ou le sel de mes

15 chansons, vu que j'en savais d'admirables que mes camarades m'avaient apprises, et que je chantais admirablement.

J'arrive enfin: je vois madame de Warens. Cette époque de ma vie a décidé de mon caractère; je ne puis me résoudre à la passer légèrement. J'étais au milieu de ma seizième

20 année. Sans être ce qu'on appelle un beau garçon, j'étais bien pris dans ma petite taille; j'avais un joh pied, une jambe fine, l'air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont

25 mon sang était embrasé. Malheureusement je ne savais rien de tout cela, et de ma vie il ne m'est arrivé de songer à ma figure que lorsqu'il n'était plus temps d'en tirer parti. Ainsi j'avais, avec la timidité de mon âge, celle d'un naturel très aimant, toujours troublé par la crainte de déplaire.

30 D'ailleurs, quoique j'eusse l'esprit assez orné, n'ayant jamais vu le monde, je manquais totalement de manières; et mes connaissances, loin d'y suppléer, ne servaient qu'à m'intimider davantage en me faisant sentir combien j'en manquais.

35 Craignant donc que mon abord ne prévînt pas en ma

laveur, je pris autrement mes avantages, et je fis une belle lettre en style d'orateur, où, cousant des phrases de livres avec des locutions d'apprenti, je déployais toute mon éloquence pour capter la bienveillance de madame de Warens. J'enfermai la lettre de M. de Pontverre dans la mienne, et 5 je partis pour cette terrible audience. Je ne trouvai point madame de Warens; on me dit qu'elle venait de sortir pour aller à l'église. C'était le jour des Rameaux de l'année 17 28. Je cours pour la suivre: je la vois, je l'atteins, je lui parle ... Je dois me souvenir du lieu, je l'ai souvent depuis 10 mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers. Que ne puis-je entourer d'un balustre d'or cette heureuse place! Que n'y puis-je attirer les hommages de toute la terre! Quiconque aime à honorer les monuments du salut des hommes n'en devrait approcher qu'à genoux. 15

C'était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l'église des cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, madame de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue! Je 20 m'étais figuré une vieille dévote bien rechignée; la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d'œil 25 du jeune prosélyte; car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main tremblante, l'ouvre, jette un coup d'œil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, 3a qu'elle lit tout entière, et qu'elle eût relue encore si son laquais ne l'eût avertie qu'il était temps d'entrer. « Eh ! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune; c'est dommage en vérité. » Puis, sans attendre ma réponse elle ajouta: « Allez chez ^5

moi m'attendre; dites qu'on vous donne à déjeuner; après la messe j'irai causer avec vous. » . . . .

Que ceux qui nient la sympathie des âmes expliquent, s'ils peuvent, comment, de la première entrevue, du premier 5 mot, du premier regard, madame de Warens m'inspira nonseulement le plus vif attachement, mais une confiance parfaite et qui ne s'est jamais démentie. Supposons que ce que j'ai senti pour elle fût véritablement de l'amour, ce qui paraîtra tout au moins douteux à qui suivra l'histoire de nos

lo liaisons; comment cette passion fut-elle accompagnée, dès sa naissance, des sentiments qu'elle inspire le moins, la paix du cœur, le calme, la sérénité, la sécurité, l'assurance? Comment, en approchant, pour la première fois d'une femme aimable, polie, éblouissante, d'une dame d'un état supérieur

15 au mien, dont je n'avais jamais abordé la pareille, de celle dont dépendait mon sort en quelque sorte par l'intérêt plus ou moins grand qu'elle y prendrait; comment dis-je, avec tout cela me trouvai-je à l'instant aussi libre, aussi à mon aise que si j'eusse été absolument sûr de lui plaire? Comment

20 n'eus-je pas un moment d'embarras, de timidité, de gêne? Naturellement honteux, décontenancé, n'ayant jamais vu le monde, comment pris-je avec elle, du premier jour, du premier instant, les manières faciles, le langage tendre, le ton familier que j'avais dix ans après, lorsque la plus grande

25 intimité l'eut rendu naturel? A-t-on de l'amour, je ne dis pas sans désirs, j'en avais; mais sans inquiétude, sans jalousie? Ne veut-on pas au moins apprendre de l'objet qu'on aime si l'on est aimé? C'est une question qu'il ne m'est pas plus venue dans l'esprit de lui faire une fois en ma

30 vie que de me demander à moi-même si je m'aimais; et jamais elle n'a été plus curieuse avec moi.

L'Abjuration et le Baptême

Cependant cette fois ce devait être court. Rousseau devint un prosélyte. Mme. de Warens qui avait pris en pitié cet

enfant, dut — malgré elle, semble-t-il — consentir à l'envoyer à Turin. Rousseau accepta, moitié à cause de son extrême embarras, moitié pour faire ce que la bonne dame demandait. Le voyage, qu'il fit avec deux compagnons de route, pèlerins « catholiques» comme lui, et qui dura du 24 mars au 12 avril, lui parut de 5 nouveau charmant. « Je marchais légèrement, allégé de ce poids [l'incertitude du futur]: les jeunes désirs, l'espoir enchanteur, les brillants projets remplissaient mon âme.»

Il y avait à Turin un hospice de Catéchumènes, administré par la Arciconfraternità dello Ospizio de Spirito Santo, où l'on ins- la truisait les personnes désireuses de rentrer dans le sein de l'Église cathoHque. C'était la première fois que Rousseau réfléchissait vraiment à la religion; il assure qu'il ne fut pas aussi facilement convaincu que les autres élèves. Mais enfin il fallait sortir une fois. \'oici la description des curieuses cérémonies de son ab- 15 juration et de son baptême: ^

Enfin, suffisamment instruit et suffisamment disposé au gré de mes maîtres, je fus mené processionnellement à l'église métropolitaine de Saint- Jean pour y faire une abjuration solennelle ,2 et recevoir les accessoires du baptême, quoiqu'on 20

^ Les souvenirs de Rousseau ne sont pas tout à fait clairs sur ce séjour à l'Hospice de Spirito Santo. Le registre des religieux donne les dates suivantes: Entrée, 12 avril. Départ (pas de date). Abjuration, 21 avril. Baptême, 23 avril. Rousseau semble réunir l'abjuration, le baptême et le départ le même jour; d'autre part il n'a pas souvenir d'un séjour de onze jours mais d'un temps beaucoup plus long, au moins cinq ou six semaines. On a souvent dit quatre mois, en lisant dans le registre (assez peu clair) 23 août au lieu de 23 avril. Comme la date du départ manque il est possible que Rousseau soit resté plus longtemps que le 23 avril. Voir Annales J.-J. Rousseau, XI (1916-1917), p. 260, le résumé de cette discussion par E. Ritter.

2 Voici le commencement de la formule d'abjuration: «Je confesse devant la très sainte Trinité, toute la cour céleste et les témoins ici présents que je me repeus de tout mon cœur d'avoir adhéré aux erreurs et hérésies de ceux de la Religion prétendue réformée auxquelles je renonce entièrement, jurant sur les saintes Écritures et promettant de les avoir désormais en horreur et en exécration moyennant la grâce de Dieu et de n'avoir jamais autre croyance que celle dont je vais faire publiquement profession.» (Suit la Profession de foi; puis:) « Ainsi, moi . . •

ne me baptisât pas réellement; mais comme ce sont à peu près les mêmes cérémonies, cela sert à persuader au peuple que les protestants ne sont pas chrétiens. J'étais revêtu d'une certaine robe grise, garnie de brandebourgs blancs, S et destinée pour ces sortes d'occasions. Deux hommes portaient devant et derrière moi des bassins de cuivre, sur lesquels ils frappaient avec une clef, et oii chacun mettait son aumône au gré de sa dévotion ou de l'intérêt qu'il prenait au nouveau converti. Enfin, rien du faste catholique ne fut

lo omis pour rendre, la solennité plus édifiante pour le public,

et plus humiliante pour moi. Il n'y eut que l'habit blanc,

qui m'eût été fort utile, et qu'on ne me donna pas comme au

Maure,^ attendu que je n'avais pas l'honneur d'être juif.

Ce ne fut pas tout: il fallut ensuite aller à l'Inquisition ^

15 recevoir l'absolution du crime d'hérésie, et rentrer dans le sein de l'Église avec la même cérémonie à laquelle Henri IV ^ fut soumis par son ambassadeur. L'air et les manières du très révérend père inquisiteur n'étaient pas propres à dissiper la terreur secrète qui m'avait saisi en entrant dans cette

20 maison. Après plusieurs questions sur ma foi, sur mon

susdit, le promets, le voue et le jure, et ainsi Dieu me veuille aider, et les Saints Évangiles que je touche.» (Voir Mugnier, Mme de Warens et J.-J. Rousseau, p. lo-ii.)

1 Ce Maure était un compagnon fort peu intéressant de Rousseau à l'Hospice. « Il fut baptisé en grande cérémonie, et habillé de blanc de la tète aux pieds pour représenter la candeur de son âme régénérée.»

2 Au siège du Tribunal de l'Inquisition de la ville.

3 Le 25 juillet 1593, Henri IV abjura la foi protestante à Saint-Denis, devant l'archevêque de Bourges, qui lui donna aussi l'absolution du crime d'hérésie. Mais le pape, Clément VIII, ne reconnut pas cette absolution donnée par l'archevêque français et Henri IV dut solliciter celle du pape qui ne fut accordée que le 17 septembre 1595; le roi de France avait dû envoyer un ambassadeur à Rome pour le représenter dans une cérémonie d'absolution qui eut heu à l'église de Saint-Pierre, à Rome, et à laquelle on avait donné un éclat extraordinaire. Voir la description de ces deux imposantes cérémonies dans Martin, Histoire de France, celle de Saint-Denis, au chap. LX; celle de Rome, au chap. LXI.

état, sur ma famille, il me demanda brusquement si ma mère était damnée. L'effroi me fit réprimer le premier mouvement de mon indignation; je me contentai de répondre que je voulais espérer qu'elle ne l'était pas, et que Dieu avait pu l'éclairer à sa dernière heure. Le moine se s tut, mais il fit une grimace qui ne me parut point du tout un signe d'approbation.

Tout cela fait, au moment où je pensais être enfin placé selon mes espérances, on me mit à la porte avec un peu plus de vingt livres en petite monnaie qu'avait produite ma quête. lo On me recommanda de vivre en bon chrétien, d'être fidèle à la grâce; on me souhaita bonne fortune, on ferma sur moi la porte, et tout disparut.

Ainsi s'éclipsèrent en un instant toutes mes grandes espérances, et il ne me resta de la démarche intéressée que je 15 venais de faire que le souvenir d'avoir été apostat et dupe tout à la fois.^ Il est aisé de juger quelle brusque révolution dut se faire dans mes idées, lorsque de mes brillants projets de fortune je me vis tomber dans la plus complète misère, et qu'après avoir délibéré le matin sur le choix du palais que 20 j'habiterais, je me vis le soir réduit à coucher dans la rue. On croira que je commençai par me livrer à un désespoir d'autant plus cruel que le regret de mes fautes devait s'irriter en me reprochant que tout mon malheur était mon ouvrage. Rien de tout cela. Je venais, pour la première fois de ma 25 vie, d'être enfermé pendant plus de deux mois; le premier sentiment que je goûtai fut celui de la liberté que j'avais recouvrée. Après un long esclavage, redevenu maître de moi-même et de mes actions, je me voyais au milieu d'une grande ville abondant en ressources, pleine de gens de con- 30 dition dont mes talents et mon mérite ne pouvaient manquer de me faire accueillir sitôt que j'en serais connu. J'avais de plus tout le temps d'attendre, et vingt livres que j'avais dans ma poche me semblaient un trésor qui ne pouvait

* Rousseau rentra dans la foi protestante en 1754.

s'épuiser. J'en pouvais disposer à mon gré sans rendre compte à personne. C'était la première fois que je m'étais vu si riche. Loin de me livrer au découragement et aux larmes, je ne fis que changer d'espérances, et l'amour-propre 5 n'y perdit rien. Jamais je ne me sentis tant de confiance et de sécurité: je croyais déjà ma fortune faite, et je trouvais beau de n'en avoir l'obligation qu'à moi seul.

La première chose que je fis fut de satisfaire ma curiosité en parcourant toute la ville, quand ce n'eût été que pour

lo faire un acte de ma liberté. J'allai voir monter la garde; les instruments militaires me plaisaient beaucoup. Je suivis des processions; j'aimais le faux-bourdon ^ des prêtres. J'allai voir le palais du roi: j'en approchais avec crainte; mais voyant d'autres gens entrer, je fis comme eux; on me

15 laissa faire. Peut-être dus-je cette grâce au petit paquet que j'avais sous le bras. Quoi qu'il en soit, je conçus une grande opinion de moi-même en me trouvant dans ce palais; déjà je m'en regardais presque comme un habitant. Enfin, à force d'aller et venir, je me lassai; j'avais faim, il faisait

2 3 chaud: j'entrai chez une marchande de laitage; on me donna de la « giunca )),^ du lait caillé; et avec deux grisses ^ de cet excellent pain de Piémont, que j'aime plus qu'aucun autre, je fis pour mes cinq ou six sous un des bons dîners que j'aie faits de mes jours.

Amoureux d'une Grande Dame

25 Les vingt livres ne pouvaient durer toujours. Rousseau chercha de boutique en boutique du travail, pensant pouvoir exercer son métier de graveur sur métal. Il eut peu de succès.

1 Sorte de plain-chant où la partie basse, transportée à la partie supérieure, forme le chant principal.

2 En français, jonchée, petit fromage de crème ou de lait caillé, fabriqué dans un panier de jonc (junca). En Singlâis, jtmkeL

^ Grisse (ou crisse), ordinairement grissin, sorte de pain très friable en forme de baguette, qu'on trouve en Piémont et en Savoie. (Cf. Annales J.-J. Rousseau, III, p. 43.)

Enfin il trouva une place chez une grande dame, Madame de Vercellis ;^ pas comme « favori », ainsi que son imagination l'avait fait espérer, mais comme laquais. Cependant, reconnaissant son intelligence, ses maîtres le traitèrent avec des égards; ceci lui attira la jalousie des autres domestiques. Malheureusement 5 pour lui, Madame de Vercellis mourut peu de mois après, et Rousseau au commencement de l'année 1729 se trouva de nouveau sur le pavé.

Après une nouvelle période de vagabondage, et grâce au Comte de La Roque, Rousseau obtint une place chez le Comte de Gouvon, 10 Premier écuyer de la Reine, et chef de l'illustre maison de Solar. Ce fut encore pour être laquais. Citons cette scène du futur revendicateur de l'égalité sociale et du dénonciateur des privilèges de la naissance et de la richesse:

Mademoiselle de Breil était une jeune personne à peu 15 près de mon âge, bien faite, assez belle, très blanche, avec des cheveux très noirs, et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon cœur n'a jamais résisté. L'habit de cour, si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille, dégageait sa poitrine et 20 ses épaules, et rendait son teint encore plus éblouissant par le deuil qu'on portait alors. On dira que ce n'est pas à un domestique de s'apercevoir de ces choses-là. J'avais tort, sans doute; mais je m'en apercevais toutefois, et même je n'étais pas le seul. Le maître d'hôtel et les valets de 25 chambre en parlaient quelquefois à table avec une grossièreté qui me faisait cruellement souffrir. La tête ne me tournait pourtant pas au point d'être amoureux tout de bon. Je ne m'oubliais point; je me tenais à ma place, et mes désirs mêmes ne s'émancipaient pas. J'aimais à voir mademoiselle 30 de Breil, à lui entendre dire quelques mots qui marquaient de l'esprit, du sens, de l'honnêteté: mon ambition, bornée au plaisir de la servir, n'allait point au-delà de mes droits. A table, j'étais attentif à chercher l'occasion de les faire va-

^ C'est dans cette maison que Rousseau fit la connaissance de l'abbé Gaimes, le vicaire savoyard de son livre Emile.

loir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, à l'instant on m'y voyait établi: hors de là je me tenais vis-à-vis d'elle; je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je 5 point fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot! mais point: j'avais la mortification d'être nul pour elle; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là. Cependant son frère, qui m'adressait quelquefois la parole à table, m'ayant dit je ne sais quoi

lo de peu obligeant, je lui fis une réponse si fine et si bien tournée, qu'elle y fit attention, et jeta les yeux sur moi. Ce coup d'œil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter. Le lendemain, l'occasion se présenta d'en obtenir un second, et j'en profitai. On donnait ce jour-là un grand dîner, où,

15 pour la première fois, je vis avec beaucoup d'étonnement le maître d'hôtel servir l'épée au côté et le chapeau sur la tête. Par hasard on vint à parler de la devise de la maison de Solar, qui était sur la tapisserie avec les armoiries. Tel fiert qui ne tue pas. Comme les Piémontais ne sont pas pour

20 l'ordinaire consommés dans la langue française, quelqu'un trouva dans cette devise une faute d'orthographe, et dit qu'au mot fiert il ne fallait pas de /.

Le vieux comte de Gouvon allait répondre; mais, ayant jeté les yeux sur moi, il vit que je souriais sans oser rien

25 dire: il m'ordonna de parler. Alors je dis que je ne croyais pas que le / fût de trop; que fiert était un vieux mot français qui ne venait pas du mot férus, fier, menaçant, mais du verbe ferit, il frappe, il blesse; qu'ainsi la devise ne me paraissait pas dire: tel menace, mais tel frappe qui ne tue pas.

30 Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de la vie un pareil étonnement. Mais ce qui me flatta davantage fut de voir clairement sur le visage de mademoiselle de Breil un air de satisfaction. Cette personne, si dédaigneuse, daigna me jeter un second regard qui valait

35 tout au moins le premier; puis, tournant les yeux vers son

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grand-papa, elle semblait attendre avec une sorte d'impatience la louange qu'il me devait, et qu'il me donna, en effet, si pleine et entière et d'un air si content, que toute la table s'empressa de faire chorus. Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments trop 5 rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le mérite avili des outrages de la fortune. Quelques minutes après, mademoiselle de Breil, levant de rechef les yeux sur moi, me pria, d'un ton de voix aussi timide qu'affable, de lui donner à boire. On juge que je ne la fis pas ic attendre; mais, en approchant, je fus saisi d'un tel tremblement, qu'ayant trop rempli le verre, je répandis une partie de l'eau sur l'assiette et même sur elle. Son frère me demanda étourdiment pourquoi je tremblais si fort. Cette question ne servit pas à me rassurer, et mademoiselle de 15 Breil rougit jusqu'au blanc des yeux.

Ici finit le roman

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