‹ Vie et œuvres de J.J. Rousseau, avec des notes explicativesChapitre 19 sur 46 · LES HOMMES · texte numérisé non relu

LES HOMMES

Cependant une nouvelle occasion s'offrit à Rousseau de développer ses idées de réforme sociale, et par là d'attirer l'attention sur son nom. Il n'y résista pas.

En 1753, la même Académie de Dijon qui avait couronné son 25 Discours de 1749 proposa un nouveau sujet de concours: « Quelle est l'origine de l'inégaHté parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle ? » Cette fois Rousseau ne devait pas obtenir

1 Perruque ronde =z\m^\&, par opposition aux perruques compliquées du temps, perruques au front de fer, au pied de pie, à la rhinocéros, au cabriolet, à l'inconstant, à la comète, à la lunatique ... ou perruques pour le négligé, pour le conseil, perruque à bonnes fortunes, perruque à rendez-vous.

le prix;^ mais pour les idées qu'il contient, son Second Discours, publié en 1755, est au moins aussi important que le premier. Il y oppose non plus seulement de petites républiques vertueuses à de grandes puissances politiques corrompues moralement, mais 5 le bonheur d'un âge d'or de l'humanité aux ères de civilisation modernes.

Rousseau médita son Discours dans la Forêt de Saint-Germain:

Pour méditer à mon aise ce grand sujet, je fis à Saint- Germain un voyage de sept ou huit jours, avec Thérèse,

10 notre hôtesse, qui était une bonne femme, et une deses amies. Je compte cette promenade pour une des plus agréables de ma vie. Il faisait très beau; ces bonnes femmes se chargèrent des soins et de la dépense; Thérèse s'amusait avec elles; et moi, sans souci de rien, je venais m'égayer sans gêne aux

15 heures du repas. Tout le reste du jour, enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premiers temps dont je retraçais fièrement l'histoire; je faisais main basse sur les petits mensonges des hommes; j'osais dévoiler à nu leur nature, suivre le progrès du temps et des choses qui

20 l'ont défigurée, et comparant l'homme de l'homme avec l'homme naturel, leur montrer dans leur perfectionnement prétendu, la véritable source de ses misères. Mon âme exaltée par ces contemplations sublimes, s'élevait auprès de la Divinité; et voyant de là mes semblables suivre, dans

25 l'aveugle route de leurs préjugés, celle de leurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais d'une voix faible qu'ils ne pouvaient entendre: « Insensés, qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux viennent de vous ! »

30 L'âge d'or ne doit pas être identifié avec un état de la nature chez Rousseau, ainsi qu'on le fait souvent. L'âge d'or de Rousseau est une période intermédiaire qu'il imagine avoir pu exister entre un état de nature primordial, et l'état de la société civilisée. Il y a donc pour Rousseau: (i) Un premier état de nature — où

1 II fut décerné à l'abbé Talbert (1754, — 35 pages).

L ORIGINE DE l'iNEGALITÉ 77

l'homme n'est ni bon, ni méchant, ni heureux, ni malheureux; (2) un deuxième état de nature — où l'homme n'est pas méchant, est même bon, et heureux; et (3) l'état de la société civilisée — où l'homme est méchant et malheureux.

V'oici des extraits montrant ce passage ^ d'une humanité inno- 5 cente et non-malheureuse (premier état de nature) à une humanité mauvaise et misérable.

Le Premier État de Nature

A l'origine, l'homme comme les animaux, ne s'occupait que de ses besoins matériels. Sa raison lui servait seulement à compenser son infériorité physique vis à vis de bêtes plus grandes et 10 plus fortes. Il inventa la massue, l'arc et les flèches. Mais ensuite les conditions changèrent; les hommes étaient devenus plus nombreux à la surface de la terre; ils se répandirent forcément dans des pays moins fertiles, et la raison dut s'employer à seconder la nature dans la production des choses nécessaires à la vie. On 15 vit alors

La Naissance de l'Industrie

A mesure que le genre humain s'étendit, les peines se multiphèrent avec les hommes. La différence des terrains, des climats, des saisons, put les forcer à en mettre dans leur manière de vivre. Des années stériles, des hivers longs et 20 rudes, des étés brûlants, qui consument tout, exigèrent d'eux une nouvelle industrie. Le long de la mer et des rivières, ils inventèrent la Hgne et l'hameçon, et devinrent pêcheurs et ichthyophages. Dans les forêts, ils se firent des arcs et des flèches, et devinrent chasseurs et guerriers. Dans les 25 pays froids, ils se couvrirent des peaux des bêtes qu'ils avaient tuées. Le tonnerre, un volcan, ou quelque heureux hasard, leur fit connaître le feu, nouvelle ressource contre la rigueur de l'hiver: ils apprirent à conserver cet élément, puis à le reproduire, et enfin à en préparer les viandes qu'auparavant 30 ils dévoraient crues.

1 Les passages très intéressants où Rousseau parle du rôle du langage dans cette évolution, ont été omis ici.

Ces premiers progrès mirent enfin l'homme à portée d'en faire de plus rapides. Plus l'esprit s'éclairait, et plus l'industrie se perfectionna. Bientôt, cessant de s'endormir sous le premier arbre, ou de se retirer dans des cavernes, on 5 trouva quelques sortes de haches, de pierres dures et tranchantes qui servirent à couper du bois, creuser la terre, et faire des huttes de branchages, qu'on s'avisa ensuite d'enduire d'argile et de boue. Ce fut là l'époque d'une première révolution, qui forma l'établissement et la distinction des

10 familles, et qui introduisit une sorte de propriété, d'oii peutêtre naquirent déjà bien des querelles et des combats. Cependant comme les plus forts furent vraisemblablement les premiers à se faire des logements qu'ils se sentaient capables de défendre, il est à croire que les faibles trouvèrent plus

15 court et plus sûr de les imiter que de tenter de les déloger: et quant à ceux qui avaient déjà des cabanes, aucun d'eux ne dut chercher à s'approprier celle de son voisin, moins parce qu'elle ne lui appartenait pas, que parce qu'elle lui était inutile, et qu'il ne pouvait s'en emparer sans s'exposer à un

20 combat très-vif avec la famille qui l'occupait.

Pour Rousseau, ce ne fut donc pas le développement intellectuel et industriel qui fut le résultat du développement psychique et moral, mais au contraire le développement intellectuel et industriel eut lieu d'abord et entraîna à sa suite le développement 25 psychique et moral.

La Famille, les Premiers Luxes, et les Premiers Arts

Les premiers développements du cœur furent l'effet d'une situation nouvelle qui réunissait dans une habitation commune les maris et les femmes, les pères et les enfants. L'habitude de vivre ensemble fit naître les plus doux senti- 30 ments qui soient connus des hommes: l'amour conjugal et l'amour paternel. Chaque famille devint une petite société d'autant mieux unie que l'attachement réciproque et la hberté en étaient les seuls liens; et ce fut alors que

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s'établit la première différence dans la manière de vivre des deux sexes, qui jusqu'alors n'en avaient eu qu'une. Les femmes devinrent plus sédentaires, et s'accoutumèrent à garder la cabane et les enfants, tandis que l'homme allait chercher la subsistance commune. Les deux sexes com- 5 mencèrent aussi, par une vie un peu plus molle, à perdre quelque chose de leur férocité et de leur vigueur. Mais si chacun séparément devint moins propre à combattre les bêtes sauvages, en revanche, il fut plus aisé de s'assembler pour leur résister en commun 10

Tout commence à changer de face. Les hommes errant jusqu'ici dans les bois, ayant pris une assiette plus fixe, se rapprochent lentement, se réunissent en diverses troupes, et forment enfin dans chaque contrée une nation particulière, unie de mœurs et de caractères, non par des règlements et 15 des lois, mais par le même genre de vie et d'aliments, et par l'influence commune du climat. Un voisinage permanent ne peut manquer d'engendrer enfin quelque liaison entre diverses familles. Des jeunes gens de différents sexes habitent des cabanes voisines; le commerce passager que de- 20 mande la nature en amène un autre non moins doux, et plus permanent par la fréquentation mutuelle. On s'accoutume à considérer différents objets et à faire des comparaisons; on acquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté qui produisent des sentiments de préférence. A force de se 25 voir, on ne peut plus se passer de se voir encore. Un sentiment tendre et doux s'insinue dans l'âme, et par la moindre opposition devient une fureur impétueuse : la jalousie s'éveille avec l'amour; la discorde triomphe, et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain. 30

A mesure que les idées et les sentiments se succèdent, que l'esprit et le cœur s'exercent, le genre humain continue à s'apprivoiser, les liaisons s'étendent et les liens se resserrent. On s'accoutuma à s'assembler devant les cabanes ou autour d'un grand arbre: le chant et la danse, vrais enfants de 35

8o VIE ET ŒUVRES

l'amour et du loisir, devinrent l'amusement ou plutôt l'occupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés. Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l'estime publique eut un prix. Celui 5 qui chantait ou dansait le mieux, le plus beau, le plus fort, le plus adroit, ou le plus éloquent, devint le plus considéré; et ce fut le premier pas vers l'inégalité, et vers le vice en même temps: de ces premières préférences naquirent d'un côté la vanité et le mépris; de l'autre, la honte et l'envie; lo et la fermentation causée par ces nouveaux levains produisit enfin des composés funestes au bonheur et à l'innocence.

Le Deuxième État de Nature ou l'Âge d'Or

Mais il faut remarquer que la société commencée et les relations déjà établies exigeaient en eux des qualités différentes de celles qu'ils tenaient de leur constitution primitive;

15 que la moralité commençant à s'introduire dans les actions humaines, et chacun, avant les lois, étant seul juge et vengeur des offenses qu'il avait reçues, la bonté convenable au pur état de nature n'était plus celle qui convenait à la société naissante: qu'il fallait que les punitions devinssent plus

20 sévères à mesure que les occasions d'offenser devenaient plus fréquentes, et que c'était à la terreur des vengeances de tenir lieu du frein des lois. Ainsi, quoique les hommes fussent devenus moins endurants, et que la pitié naturelle eût déjà souffert quelque altération, cette période du dévelop-

25 pement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre l'indolence de l'état prhnitif et la pétulante activité de notre amour-propre, dut être l'époque la plus heureuse et la plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état était le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l'homme,

30 et qu'il n'en a dû sortir que par quelque funeste hasard, qui, pour l'utiUté commune, eût dû ne jamais arriver. L'exemple des sauvages, qu'on a presque tous trouvés à ce point,

l'origine de l'inégalité 8i

semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été, en apparence, autant de pas vers la perfection de l'individu, et, en effet, vers la décrépitude de l'espèce. 5

Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler lo avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique; en un mot, tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux 15 autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant: mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la 20 propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes, qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. 25

La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont l'invention produisit cette grande révolution. .

L'État Social Civilisé ou la Dégénérescence du Genre Humain

Le « funeste hasard qui pour l'utilité commune eût dû ne jamais arriver » est la découverte de l'emploi du feu pour forger des instruments aratoires (qui, en permettant l'accumulation des 30 produits, favoriseront l'accumulation de richesses, le luxe, et la vanité et la jalousie) et des armes perfectionnées (qui favorise-

ront les guerres fratricides). Une complexe organisation sociale, source de frictions constantes, devait naître.

Dès qu'il fallut des hommes pour fondre et forger le fer, il fallut d'autres hommes pour nourrir ceux-là. Plus le 5 nombre des ouvriers vint à se multipUer, moins il y eut de mains employées à la subsistance coimnune, sans qu'il y eut moins de bouches pour la consommer; et comme il fallut aux uns des denrées en échange de leur fer, les autres trouvèrent enfin le secret d'employer le fer à la multiplication des

10 denrées. De là naquirent d'un côté le labourage et l'agriculture, et de l'autre l'art de travailler les métaux et d'en multiplier les usages . . .

Voilà donc toutes nos facultés développées, la mémoire et l'imagination en jeu, l'amour-propre intéressé, la raison

15 rendue active, et l'esprit arrivé presque au terme de la perfection dont il est susceptible. Voilà toutes les quaUtés naturelles mises en action, le rang et le sort de chaque homme établis, non-seulement sur la quantité des biens et le pouvoir de ser\nr ou de nuire, mais sur l'esprit, la beauté, la force ou

20 l'adresse, sur le mérite ou les talents; et ces qualités étant les seules qui pouvaient attirer de la considération, il fallut bientôt les avoir ou les affecter. Il fallut, pour son avantage, se montrer autre que ce qu'on était en effet. Être et paraître devinrent deux choses tout à fait différentes; et de

25 cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortège. D'un autre côté, de libre et indépendant qu'était auparavant l'homme, le voilà, par une multitude de nouveaux besoins, assujetti pour ainsi dire à toute la nature, et surtout à ses semblables,

30 dont il devient l'esclave en un sens, même en devenant leur maître: riche, il a besoin de leurs ser\dces; pauvre, il a besoin de leurs secours, et la médiocrité ne le met point en état de se passer d'eux. Il faut donc qu'il cherche sans cesse à les intéresser à son sort, et à leur faire trouver, en effet ou en

55 apparence, leur profit à travailler pour le sien: ce qui le rend

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fourbe et artificieux avec les uns, impérieux et dur avec les autres, et le met dans la nécessité d'abuser tous ceux dont il a besoin quand il ne peut s'en faire craindre, et qu'il ne trouve pas son intérêt à les servir utilement. Enfin l'ambition dévorante, l'ardeur d'élever sa fortune relative, moins par un s véritable besoin que pour se mettre au-dessus des autres, inspire à tous les hommes un noir penchant à se nuire mutueUement, une jalousie secrète, d'autant plus dangereuse que, pour faire son coup plus en sûreté, elle prend souvent le masque de la bienveillance; en un mot, concurrence et 10 rivalité d'une part, de l'autre oppositions d'intérêts, et toujours le désir caché de faire son profit aux dépens d'autrui: tous ces maux sont le premier effet de la propriété, et le cortège inséparable de l'inégalité naissante.

Avant qu'on eût inventé les signes représentatifs des 15 richesses, elles ne pouvaient guère consister qu'en terres et en bestiaux, les seuls biens réels que les hommes puissent posséder. Or, quand les héritages se furent accrus en nombre et en étendue au point de couvrir le sol entier et de se toucher tous, les uns ne purent plus s'agrandir qu'aux dépens des 20 autres, et les surnuméraires que la faiblesse ou l'indolence avaient empêchés d'en acquérir à leur tour, devenus pauvres sans avoir rien perdu, parce que, tout changeant autour d'eux, eux seuls n'avaient point changé, furent obligés de recevoir ou de ravir leur subsistance de la main des riches; 25 et de là commencèrent à naître, selon les divers caractères des uns et des autres, la domination et la servitude, ou la violence et les rapines. Les riches, de leur côté, connurent à peine le plaisir de dominer, qu'ils dédaignèrent bientôt tous les autres; et, se servant de leurs anciens esclaves pour 30 en soumettre de nouveaux, ils ne songèrent qu'à subjuguer et asservir leurs voisins: semblables à ces loups affamés qui, ayant une fois goûté de la chair humaine, rebutent toute autre nourriture, et ne veulent plus que dévorer des hommes. 35

C'est ainsi que, les plus puissants ou les plus misérables, se faisant de leurs forces ou de leurs besoins une sorte de droit au bien d'autrui, équivalant, selon eux, à celui de propriété, l'égalité rompue fut suivie du plus affreux désordre; 5 c'est ainsi que les usurpations des riches, les brigandages des pauvres, les passions effrénées de tous, étouffant la pitié naturelle et la voix encore faible de la justice, rendirent les hommes avares, ambitieux et méchants. Il s'élevait entre le droit du plus fort et le droit du premier occupant un con-

lo Ait perpétuel qui ne se terminait que par des combats et des meurtres. La société naissante fît place au plus horrible état de guerre: le genre humain, avili et désolé, ne pouvant plus retourner sur ses pas, ni renoncer aux acquisitions malheureuses qu'il avait faites, et ne travaillant qu'à sa honte,

rs par l'abus des facultés qui l'honorent, se mit lui-même à la veille de sa ruine.

Attonitus novitate mali, divesque, miserque, Effugere optât opes, et quae modo voverat odit.^

Il n'est pas possible que les hommes n'aient fait enfin des réflexions sur une situation aussi misérable et sur les calamités dont ils étaient accablés. Les riches surtout durent bientôt

20 sentir combien leur était désavantageuse une guerre perpétuelle, dont ils faisaient seuls tous les frais, et dans laquelle le risque de la vie était commun, et celui des biens particulier. D'ailleurs, quelque couleur qu'ils pussent donner à leurs usurpations, ils sentaient assez qu'elles n'étaient établies que

25 sur un droit précaire et abusif, et que, n'ayant été acquises que par la force, la force pouvait les leur ôter sans qu'ils eussent raison de s'en plaindre. Ceux mêmes que la seule industrie avait enrichis ne pouvaient guère fonder leurs propriétés

1 Surpris de ce mal nouveau, riche et indigent à la fois, il désire fuu sa richesse, et prend en horreur l'objet de ses vœux. (Ovide, Métamorph. XI, 127-28).

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sur de meilleurs titres. Ils avaient beau dire: C'est moi qui ai bâti ce mur; j'ai gagné ce terrain par mon travail. Qui vous a donné les alignements, leur pouvait-on répondre; et en vertu de quoi prétendez-vous être payés à nos dépens d'un travail que nous ne vous avons point imposé? Ignorez- 5 vous qu'une multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu'il vous fallait un consentement exprès ou unanime du genre humain pour vous approprier sur la subsistance commune tout ce qui allait au delà de la vôtre? Destitué de raisons valables pour se 10 justifier et de forces suffisantes pour se défendre; écrasant facilement un particulier, mais écrasé lui-même par des troupes de bandits; seul contre tous, et ne pouvant, à cause des jalousies mutuelles, s'unir avec ses égaux contre des ennemis unis par l'espoir commun du pillage, le riche, pressé 15 par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l'esprit humain: ce fut d'employer en sa faveur les forces mêmes de ceux qui l'attaquaient, de faire ses défenseurs de ses adversaires, de leur inspirer d'autres maximes, et de leur donner d'autres institutions qui 20 lui fussent aussi favorables que le droit naturel lui était contraire.

Dans cette vue, après avoir exposé à ses voisins l'horreur d'une situation qui les armait tous les uns contre les autres, qui leur rendait leurs possessions aussi onéreuses que leurs 25 besoins, et où nul ne trouvait sa sûreté ni dans la pauvreté ni dans la richesse, il inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but. « Unissons-nous, leur dit-il, pour garantir de l'oppression les faibles, contenir les ambitieux, et assurer à chacun la possession de ce qui lui appar- 30 tient: instituons des règlements de justice et de paix auxquels tous soient obligés de se conformer, qui ne fassent acception de personnes, et qui réparent en quelque sorte les caprices de la fortune, en soumettant également le puissant et le faible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner 35

nos forces contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne selon de sages lois, qui protège et défende tous les membres de l'association, repousse les ennemis communs, et nous maintienne dans une concorde 5 éternelle. »

Il en fallut beaucoup moins que l'équivalent de ce discours pour entraîner des hommes grossiers, faciles à séduire, qui d'ailleurs avaient trop d'affaires à démêler entre eux pour pouvoir se passer d'arbitres, et trop d'avarice et d'ambition

lo pour pouvoir longtemps se passer de maîtres. Tous coururent au-devant de leurs fers, croyant assurer leur liberté: car avec assez de raison pour sentir les avantages d'un établissement politique, ils n'avaient pas assez d'expérience pour en prévoir les dangers: les plus capables de pressentir

15 les abus étaient précisément ceux qui comptaient en profiter; et les sages mêmes virent qu'il fallait se résoudre à sacrifier une partie de leur liberté à la conser\^ation de l'autre, comme un blessé se fait couper le bras pour sauver le reste du corps.

20 Telle fut ou dut être l'origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la hberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l'inégahté, d'une adroite usurpation firent une loi irrévocable, et, pour le profit de quelques ambitieux,

25 assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère. On voit aisément comment l'établissement d'une seule société rendit indispensable celui de toutes les autres, et comment, pour faire tête à des forces unies, il fallut s'unir à son tour.

La Propriété

30 Le sujet propre du Discours est l'origine de l'inégalité: Selon Rousseau c'est la propriété. Voici le passage célèbre dont la Révolution fit son profit:

l'origine de l'inégalité 87-

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux 5 et comblant le fossé, eût crié à ses semblables: « Gardezvous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdu si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne! » Mais il y a grande apparence qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer 10 comme elles étaient: car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain: il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l'industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter 15 d'âge en âge, avant d'arriver à ce dernier terme de l'état de nature.

Rousseau a discuté plus tard de nouveau l'idée de la propriété. Il n'a jamais refusé de la reconnaître; et il reconnaît ce « droit », mais il le soumettra à un code de loi qui empêchera quelques 20 individus forts ou privilégiés d'accaparer toute la terre aux dépens de la multitude des individus faibles. (Voir: fin du Discours, article sur V Economie politique (Encyclopédie), Contrat Social, I, 9, Emile 5). Dans le Contrat Social, la thèse se ramène à ceci: L'État a toujours le droit de réclamer le « domaine » en cas de 25 besoin (« Du Domaine réel )))}

1 Sur ce sujet particulier de « la Propriété » chez Rousseau, voir l'excellente Note de C. E. Vaughan, Du Contrat Social, éd. Alod. Lang. Séries, Manchester Univ. Press (1918), pp. 132-135.

Sur les idées et les précurseurs de Rousseau en ce qui concerne le Secoid Discours, voir: Les Notes de Rousseau lui-même; J. Moiel, Annales J.-J. Rousseau, V, pp. 1 19-198, « Recherches sur les sources du Discours sur l'Inégalité )); G. Chinard, Puhl. Mod. Lang. Ass. of Am., Sept. 191 1, « Influence des Récits de Voyageurs sur la Philosophie de R.»; Albert Schinz, Rev. du XVIII"^^ siècle, 1913, pp. 436-447, « Théorie de: la Bonté naturelle chez Rousseau ».

Noie sur la Théorie de VÀge d^Or avant Rousseau

Les théories relatives à un âge d'or sont légion avant Rousseau. Sans parler de la Bible, rappelons Homère (Iliade 13), Hésiode {Travaux et Jours), Pindare (Hymnes olympiques, 2), Arétos, chez les Grecs; chez les Latins, Lucrèce {De Natura Rerum, 5) et Sénèque {Épitre, 90) — les plus comparables à Rousseau — , Virgile {Géorgique, i, Enéide, 7 et 8; et Églogue 4 qui place Tâge d'or dans le futur), Horace {Épode i^, qui le représente dans quelque île éloignée, mais à l'époque ^Contemporaine), Tacite {Annales 3). Chez Juvénal (Satires, 1,6, i3),Tibulle (1,3) et Properce (3, 13) ce n'est pas tant un âge de bonheur qu'un âge de vertu qui est opposé à la corruption de l'époque.

En France citons particulièrement ^Montaigne, Des Cannibales (Essais 1, 31) et Fénelon, Télémaque (VII). L'Age d'or de Rousseau est plus philosophiquement conçu que celui de ces deux grands prédécesseurs. Montaigne oppose la moralité des sauv^ages, très douce et rationnelle dans leur communisme, à la morale d'envie et de haine des sociétés dites civiHsées, et le cannibalisme innocent inspiré par le seul honneur du guerrier, aux actes de sauvagerie inspirés par le fanatisme religieux et politique des Européens du XVI°^^ siècle; Fénelon oppose à l'âge brillant, mais malheureux de la fin du règne de Louis XIV, un rêve de poète, et possible seulement avec des mœurs plus simples. Dans l'âge d'or de Rousseau, d'abord, ce sont les possibilités du bonheur plus que des réalités qui sont discutées: les hommes étaient plus susceptibles de bonheur avant qu'après, mais Rousseau n'affirme pas qu'ils aient VTaiment réalisé ce bonheur même. Ensuite, chez Rousseau, cet âge d'or est nécessairement transitoire; car, c'est dans la nature psychologique de l'homme d'évoluer; son intelligence lui suggère des buts qu'il veut réaliser; il aura toujours au cœur la curiosité naturelle décrite dans l'histoire de nos premiers parents; et comme il ne sait pas si l'état auquel il aspire ne sera pas plus heureux que son état d'alors, il veut essayer. Rousseau ne demandera donc jamais que l'homme revienne en arrière — ce serait inutile— ni qu'il redevienne sain; mais seulement qu'il tâche d'être aussi peu malade que possible. On a souvent mal compris Rousseau; ainsi le premier. Voltaire dans la fameuse lettre, qui commence par ces mots: « J'ai reçu, monsieur, votre nouveau h\Te contre le genre humain . . . On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de douceurs. On n'a jamais employé tant d'esprit à nous rendre bêtes; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ou\Tage ...» (Lettre du 30 août, 1756.)

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L'Ermitage de Montmorency (9 Avril 1756 — 15 décembre 1757)

En 1754 Rousseau fit un voyage à Genève, « Gauffecourt (un de ses amis) avec lequel j'étais extrêmement lié, se voyant obligé d'aller à Genève pour son emploi, me proposa ce voyage; j'y consentis ... Nous partîmes le i" juin 1754.» Ses concitoyens reçoivent avec de grands honneurs l'enfant de Genève devenu s célèbre. Rousseau qui avait appris à apprécier la petite république « vertueuse » durant son séjour dans le grand Paris mondain, profita de l'occasion pour réclamer son titre de Citoyen de Genève.^ Cependant, à cette époque, il ne pouvait jouir de ses droits de citoyen sans rentrer dans l'Église protestante. Il abjura donc 10 le Catholicisme et reprit la religion de ses pères.

Cependant, le Discours sur V Inégalité n'avait pas été publié; Rousseau avait écrit une Dédicace « A la République de Genève », qu'il signa « Chambéry, 12 juin, 1754 », où il s'était arrêté pour revoir Madame de Warens. Il décrivait un pays idéal — assez 15 petit pour qu'il n'y ait pas de querelle, où les fortunes ne soient pas trop inégales, où les mêmes lois, qui auraient été sanctionnées par une longue expérience, régiraient tout le monde, où la configuration géographique du pays empêche toute pensée d'ambitions et de conquêtes, un pays aussi qui serait charmant de paysage — 20 et il disait : « Ce pays idéal existe, c'est Genève, ma patrie. » ^

Rousseau rentra à Paris, fin septembre. On s'était quitté espérant se revoir. Mais lorsque parut enfin le Second Discours (à Amsterdam, juin 1755, sous le titre de Discours sur VOrigine et les Fondements de V Inégalité parmi les Hommes) les Genevois 25

^ Ce titre de Citoyen de Genève est souvent mal compris. Citoyen signifiait à Genève: membre de la classe de bourgeois qui votait, par opposition à la classe du peuple qui ne votait pas; donc c'était un titre honorifique, presque aristocratique. Plus tard, quand la Révolution eut éclaté en France, le terme citoyen désignait les gens du peuple qui jusque là n'avaient pas voté, par opposition aux nobles; et le titre que Rousseau se donnait, de citoyen de Genève, fut interprété comme une proclamation anticipée des droits du peuple.

2 M. Masson pense que, quoique daté d'avant, ceci fut écrit après le charmant accueil des Genevois {Religion de J.-J. Rousseau, I, p. 196).

QO VIE ET ŒTJ\^RES

de la Haute Ville, les « Magnifiques, Très Honorés et Souverains Seigneurs » à qui la Dédicace était adressée, furent choqués des idées démocratiques de l'auteur (par exemple, sur la propriété). Le peuple au contraire Tacclamait.^ L'offre fut cependant faite 5 à Rousseau de rentrer à Genève pour y occuper la position de Bibliothécaire.^ Rousseau déclina. D'autre part, il ne voulait plus rester dans la grande ville. Il accepta alors l'offre de Madame d'Épinay,^ une de ses amies et protectrices de Paris. Voici ce charmant épisode — qui devait mal aboutir.

10 Ce mauvais succès ne m'aurait pourtant pas détourné d'exécuter ma retraite à Genève, si des motifs plus puissants sur mon cœur n'y avaient concouru. M. d'Épinay, voulant ajouter une aile qui manquait au château de Chevrette, faisait une dépense immense pour l'achever. Étant allé

15 voir un jour, avec madame d'Épinay ces ouvrages, nous poussâmes notre promenade un quart de lieue plus loin, jusqu'au réservoir des eaux du parc, qui touchait la forêt de ^Montmorency, et où était un joh potager, avec une petite loge fort délabrée, qu'on appelait l'Ermitage. Ce lieu soU-

2o taire et très agréable m'avait frappé, quand je le vis pour la première fois, avant mon voyage à Genève. Il m'était échappé de dire dans mon transport: « Ah! madame, quelle habitation délicieuse! Voilà un asile tout fait pour moi. » Madame d'Épinay ne releva pas beaucoup mon discours;

1 En dehors de Genève, le succès du Secorid Discours fut moins bruyant que celui du premier. Il fut cependant réel; il y eut une 2"^ éd. en 1 759, et une 3™^ en 1762, — sans compter les nombreuses éd. piratées. Il fut peut-être moins abondamment discuté que le premier, mais par des hommes plus importants, Fréron, Grimm. C'est à son propos que Voltaire écrivit la lettre déjà citée. Ch. Bonnet, le savant Genev^ois, sous le nom de Philopolis, adressa un article au Mercure de France, 25 août 1755, auquel Rousseau répondit.

2 Une première fois en février 1756, une seconde en février 1757.

' Femme du fermier général. M. de Francueil lui avait présenté Rousseau. Le goût de la musique les avait rapprochés. Son château de La Chevrette était dans la charmante Vallée de Montmorency, à quelques lieues de Paris.

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