‹ Vie et œuvres de J.J. Rousseau, avec des notes explicativesChapitre 20 sur 46 · L ORIGINE DE L INEGALITE QI · texte numérisé non relu

L ORIGINE DE L INEGALITE QI

mais, à ce second voyage, je fus tout surpris de trouver, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entièrement neuve, fort bien distribuée, et très logeable pour un petit ménage de trois personnes. Madame d'Épinay avait fait faire cet ouvrage en silence et à très peu de frais, en 5 détachant quelques matériaux et quelques ouvriers de ceux du château. Au second voyage, elle me dit en voyant ma surprise: « Mon ours, voilà votre asile; c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre; j'espère qu'elle vous ôtera la cruelle idée de vous éloigner de moi. » Je ne 10 crois pas avoir été de mes jours plus vivement, plus délicieusement ému : je mouillai de pleurs la main bienfaisante de mon amie; et si je ne fus pas vaincu dès cet instant même, je fus extrêmement ébranlé. Madame d'Épinay, qui ne voulait pas en avoir le démenti, devint si pressante, em- 15 ploya tant de moyens, tant de gens pour me circonvenir, jusqu'à gagner pour cela madame Le Vasseur et sa fille, qu'enfin elle triompha de mes résolutions. Renonçant au séjour de ma patrie, je résolus, je promis d'habiter l'Ermitage; et en attendant que le bâtiment fût sec, elle prit soin d'en 20 préparer les meubles, en sorte que tout fut prêt pour y entrer

le printemps suivant

Ce fut le 9 avril 1756, que je quittai la ville pour n'y plus habiter,^ car je ne compte pas pour habitation quelques courts séjours que j'ai faits depuis, tant à Paris qu'à Londres 25 et dans d'autres villes, mais toujours de passage, ou toujours malgré moi. Madame d'Épinay vint nous prendre tous trois dans son carrosse; son fermier vint charger mon petit bagage, et je fus installé dès le même jour. Je trouvai ma petite retraite arrangée et meublée simplement, mais propre- 30 ment et même avec goût. La main qui avait donné ses soins à cet ameublement le rendait à mes yeux d'un prix inestimable, et je trouvais délicieux d'être l'hôte de mon

^ Rousseau fit cependant un séjour prolongé à Paris de 1 770-1 778, mais il écrivait cela aux années précédant la première date.

amie, dans une maison de mon choix, qu'elle avait bâtie exprès pour moi.

Quoiqu'il fit froid et qu'il y eût même encore de la neige, la terre commençait à végéter; on voyait des violettes et des 5 primevères; les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se fît entendre presque à ma fenêtre, dans un bois qui touchait la maison. Après un léger sommeil, oubliant à mon réveil ma transplantation, je me

lo croyais encore dans la rue de Grenelle,^ quand tout à coup ce ramage me fît tressaillir, et je m'écriai dans mon transport: « Enfin, tous mes vœux sont accomplis ! » Mon premier soin fut de me livrer à l'impression des objets champêtres dont j'étais entouré. Au heu de commencer à m'arranger

15 dans mon logement, je commençai par m'arranger pour mes promenades, et il n'y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un bosquet, pas un réduit autour de ma demeure, que je n'eusse parcouru dès le lendemain. Plus j'examinais cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour moi.

20 Ce lieu sohtaire, plutôt que sauvage, me transportait en idée au bout du monde. Il avait de ces beautés touchantes qu'on ne trouve guère auprès des villes; et jamais, en s'y trouvant transporté tout d'un coup, on n'eût pu se croire à quatre lieues de Paris.

25 Après quelques jours livrés à mon délire champêtre, je songeai à ranger mes paperasses et à régler mes occupations. Je destinai, comme j'avais toujours fait, mes matinées à la copie 2 et mes après-dînées à la promenade, muni de mon petit livret blanc et de mon crayon: car, n'ayant jamais pu

30 écrire et penser à mon aise que suh dio,^ je n'étais pas tenté de changer de méthode, et je comptais bien que la forêt de Montmorency, qui était presque à ma porte, serait

1 Où il avait habité à Paris.

2 A la copie de musique, qu'il faisait pour vivre. 2 Ou siih Jove, sous le ciel ouvert.

désormais mon cabinet de travail. J'avais plusieurs écrits commencés; j'en fis la revue. J'étais assez magnifique en projets.

Rousseau cependant ne vécut — avec Thérèse Levasseur et la mère de celle-ci — qu'un an et demi à l'Ermitage. Il y eut 5 brouille entre les deux amis; et cette affaire est très complexe. Il y avait une querelle personnelle: Grimm, l'ami de Diderot et de Rousseau, était jaloux des bontés de JNIadame d'Épinay pour Rousseau. Il y avait aussi une querelle philosophique: Rousseau avait cessé de faire cause commune avec le groupe des écrivains 10 « encyclopédistes » auquel appartenaient les mêmes Diderot et Grimm, D'Alembert, etc., et même il combattait maintenant leurs doctrines extrêmement libres . . . Enfin la crise se produisit en suite de l'amour passionné que Rousseau éprouvait pour Madame d'Houdetot, belle-sœur de Madame d'Épinay. Le 15 cœur de jMadame d'Houdetot n'était pas libre, et Rousseau dut se contenter de son amitié; mais il crut avoir des preuves que Madame d'Épinay avait été indiscrète dans cette afi"aire. Les malentendus se multipliant, Rousseau quitta l'Ermitage soudainement et en plein hiver, 1 5 déc. 1757.^ 20

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