‹ Vie et œuvres de J.J. Rousseau, avec des notes explicativesChapitre 21 sur 46 · LETTRE A D'ALEMBERT SUR LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LETTRE A D'ALEMBERT SUR LES SPECTACLES

Rousseau alla habiter — cette fois seul avec Thérèse — une petite maison qu'on lui loua dans le village de Montmorency. Elle était située dans un beau jardin, sur la colline de IMont-Louis. Il s'y installa dès le 15 décembre, le jour où il quitta l'Ermitage, et il y demeura jusqu'au moment où il dut s'enfuir en Suisse, le 25 9 juin 1762.

^ Cet épisode de la vie de Rousseau a été discuté avec plus de passion que nul autre. Les principaux livres à consulter sont: Rousseau, Les Confessions; Mme d'Épinay, Mémoires (publiés 1818); puis, Perey et Maugras, Voltaire et J.-J. Rousseau (1883); Brunel, Nouvelle Héloïse et Mme d'Houdetot (1888); Rey, /.-/. Rousseau dans la Vallée de Montmorency (1909); ]Mme IMacdonald, /.-/. Rousseau, A New Criticisni (1906); E. Ritter, Annales J.-J. Rousseau, 1906. Un aperçu de cette affaire a été donné dans The Nation (N. Y.) 14 déc. 1918, par Albert Schinz.

C'est là qu'il composa, presque dès son arrivée, la fameuse Lettre à M. d'Alemhert sur les Spectacles. En voici les circonstances, rapportées par Rousseau lui-même:

Dans la dernière visite que Diderot m'avait faite à l'Ermi- 5 tage, il m'avait parlé de l'article Genève, que d'Alembert avait mis dans V Encyclopédie; il m'avait appris que Côt article, concerté avec les Genevois du haut étage, avait pour but l'établissement de la comédie ^ à Genève; qu'en conséquence les mesures étaient prises, et que cet établissement

lo ne tarderait pas d'avoir lieu. Comme Diderot paraissait trouver tout cela fort bien, qu'il ne doutait pas du succès, et que j'avais avec lui trop d'autres débats pour disputer encore sur cet article, je ne lui dis rien; mais, indigné de tout ce manège de séduction dans ma patrie, j'attendais

15 avec impatience le volume de V Encyclopédie où était cet article, pour voir s'il n'y aurait pas moyen d'y faire quelque réponse qui pût parer ce malheureux coup. Je reçus le volume peu après mon étabHssement à Mont-Louis, et je trouvai l'article fait avec beaucoup d'adresse et d'art, et

20 digne de la plume dont il était parti. Cela ne me détourna pourtant pas de vouloir y répondre; et, malgré l'abattement où j'étais, malgré mes chagrins et mes maux, la rigueur de la saison et l'incommodité de ma nouvelle demeure, dans laquelle je n'avais pas encore eu le temps de m'arranger, je me mis à

25 l'ouvrage avec un zèle qui surmonta tout.

Pendant un hiver assez rude, au mois de février, et dans l'état que j'ai décrit ci-devant, j'allais tous les jours passer deux heures le matin, et autant l'après-dînée, dans un donjon tout ouvert, que j'avais au bout du jardin où était mon

30 habitation. Ce donjon, qui terminait une allée en terrasse, donnait sur la vallée et l'étang de Montmorency, et m'offrait, pour terme du point de vue, le simple, mais respectable château de Saint-Gratien, retraite du vertueux

^ Le mot « comédie » avait à l'époque le sens très général de théâtre.

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Catinat.^ Ce fut dans ce lieu, pour lors glacé, que, sans abri contre le vent et la neige, et sans autre feu que celui de mon cœur, je composai, dans l'espace de trois semaines, ma Lettre à dWIembert sur les spectacles.

Ce qui indigna Rousseau dans cet article, c'est que d'.AIembert, 5 après avoir fait l'éloge de la petite République, ajoutait que l'établissement d'un théâtre dans la ville ne pourrait que contribuer à former le goût des citoyens et ne nuirait en rien à la pureté des mœurs. Voici les premières lignes de ce passage:

On ne souffre point à Gentve de comédie; ce n'est pas qu'on y 10 désapprouve les spectacles en eux-mêmes, mais on craint, dit-on, le goût de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient, par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens? Par ce moyen Genève 15 aurait des spectacles et des mœurs, et jouirait de l'avantage des uns et des autres: les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens, et leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est très difficile d'acquérir sans ce secours. La littérature en profiterait, sans que le libertinage fît des progrès, et Genève 20 réunirait à la sagesse de Lacêdémone la politesse d'Athènes

Il est certain qu'il faut voir, dans l'article de l'Encyclopédie, la main de Voltaire qui voyait dans le théâtre son plus cher divertissement; d'Alembert était venu le voir quelque temps auparavant. C'est toute une longue histoire,^ et qu'il faut résu- 25 mer en quelques mots.

Voltaire s'était installé à Genève en 1755, après sa rupture avec Frédéric II, roi de Prusse. Il avait voulu faire jouer des comédies dans sa maison de Saint-Jean, aux Délices. Le Consistoire (conseil d'église calviniste) s'y était opposé (31 juillet 30 1755). Alors, l'hiver suivant, il avait fait jouer à Lausanne,

1 Maréchal de France, l'un des meilleurs capitaines de Louis XIV (163 7-1 7 12). Ailleurs Rousseau dit: « Les deux plus grands, les deux plus vertueux des modernes, Catinat, Fénelon )) (Nouv. Héloïse, II, 18).

2 Elle est résumée ici d'après L. Brunel, édition de La Lettre sur les Spectacles (Hachette), Introduction, chap. IL

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Zaïre et VOrphdin de la Chine, deux de ses pièces, par une « troupe de société». Le succès obtenu l'avait encouragé; et, en 1758, pendant l'été, il attirait à Carouge, en Savoie, mais aux portes même de Genève, une troupe de comédiens de Dijon. Nombre 5 de Genevois allèrent aux représentations. Or c'est en automne (2 oct.) que parut la Lett)-e sur les Spectacles de Rousseau; et l'effet produit fut assez grand pour forcer Voltaire à renoncer à ses plans pour le moment du moins.

L'affaire ne finit pas là cependant. Voltaire ne voulut pas

10 s'avouer battu. Il décida de quitter le territoire de Genève et acheta le château de Ferney, à quelques kilomètres seulement au nord-ouest de Genève, mais sur territoire français (1759). Personne ne pouvait l'empêcher dès lors de jouer la comédie chez lui, et pendant dix ans des représentations auront lieu. Cependant

15 \'oltaire rêve toujours l'établissement d'un théâtre à Genève même. En 1760 il tente un coup d'audace et fait jouer L'Orphelin de la Chine aux Délices; mais il est rappelé à l'ordre par le Magnifique Conseil. En 1761 il lance un nouveau défi en établissant comme une ceinture de théâtres autour de Genève: un, chez lui,

20 à Ferney; un, à Carouge; et un troisième, à Châtelaine. Enfin en 1766, le théâtre est établi à Genève à la demande du Président de BeauteviUe, représentant de la France à Genève pendant les troubles de la Répubhque. ]\Iais en 1768 le théâtre est incendié par des Genevois, fanatiques partisans des idées de Rousseau.

25 La venue du grand acteur Lekain chez \^oltaire contribue grandement à avancer la cause du théâtre dans l'esprit des Genevois; et en 1782, les « puissances garantes » ayant dû de nouveau intervenir dans les affaires politiques de Genève, l'on construisit une nouvelle salle de théâtre permanente . . .

30 Le petit livre de Rousseau est intitulé ainsi:

/.-/. Rousseau, Citoyen de Genève, à M. D'Alembert, de VAcadéjnîe française, de V Académie royale des sciences de Paris, {etc.) ; Sur son article Genève, dans le septième volume de V Encyclopédie, et particulièrement sur le projet d^établir un théâtre de comédie en cette ville.

35 Di meliora piis, erroremque hostihus illiim.^

(Virg., Gêorg., III, v. 513)

^ Dieux, donnez des choses meilleures aux gens pieux, et réservez cette erreur (le théâtre) aux méchants!

L'Immoralité du Théâtre

Cette discussion entre D'Alembert et Rousseau n'est qu'un épisode brillant d'une discussion longue et passionnée sur la « moralité du théâtre » — discussion dont on trouvera un bref résumé dans l'Introduction de L. Brunel à son édition de la Lettre sur les Spectacles (Hachette), et une étude plus approfondie par L. Bourquin, 5 « La Controverse sur la Comédie au XVIII'"^ siècle », dans Revue d'Hist. Litt. de la France, 19 19.

Parmi les grands noms qui ont été mêlés à ces débats, rappelons seulement ceux de Racine, dans sa querelle avec les Jansénistes, jMoHère, à propos de Tartufe et de Don Juan, et Bossuet, 10 dans ses Maximes et Réflexions sur la Comédie.

Rousseau examine les théories selon lesquelles le théâtre aurait une influence moralisatrice: (A) Pour la Tragédie la théorie d'Aristote, selon laquelle le théâtre « purge les passions » ; ^ c'est à dire que la tragédie en particulier, tout en éveillant en nous de 15 la pitié pour les victimes des passions humaines représentées sur la scène, nous porte à purger, ou purifier nos propres passions pour éviter de telles souffrances à nos semblables et à nous mêmes. (B) Pour la Comédie la théorie du « castigat ridendo mores » ; c'est à dire que la comédie corrige les mœurs en 20 riant. Rousseau rejette avec vigueur ces théories. Un auteur ne réussit selon lui, au théâtre, que s'il plaît au public; or, pour être agréable au public, il faut flatter ses passions et ses défauts, et non pas les lui reprocher.

La scène, en général, est un tableau des passions humaines, 25 dont l'original est dans tous les cœurs: mais si le peintre n'avait soin de flatter ces passions, les spectateurs seraient bientôt rebutés, et ne voudraient plus se voir sous un aspect qui les fît mépriser d'eux-mêmes. Que s'il donne à quelquesunes des couleurs odieuses, c'est seulement à celles qui ne sont 30 point générales, et qu'on hait naturellement. Ainsi l'auteur

^ Rappelons le texte d'Aristote, dans sa Poétique: « La tragédie est l'imitation d'une action grave et complète ayant xme certaine étendue ... se développant avec des personnages qui agissent ... et opérant par la pitié et la terreur, la purgation des passions de la même nature ».

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ne fait encore en cela que suivre le sentiment du public; et alors ces passions de rebut sont toujours employées à en faire valoir d'autres, sinon plus légitimes, du moins plus au gré des spectateurs. Il n'y a que la raison qui ne soit bonne à 5 rien sur la scène. Un homme sans passions, ou qui les dom^inerait toujours, n'y saurait intéresser personne; et l'on a déjà remarqué qu'un stoïcien, dans la tragédie, serait un personnage insupportable: dans la comédie, il ferait rire tout au plus.

lo Qu'on n'attribue donc pas au théâtre le pouvoir de changer des sentiments ni des mœurs qu'il ne peut que suivre et embellir. Un auteur qui voudrait heurter le goût général composerait bientôt pour lui seul. Quand Molière corrigea la scène comique, il attaqua des modes, des ridicules; mais il

15 ne choqua pas pour cela le goût du public, il le suivit ou le développa, comme fît aussi Corneille de son côté. C'était l'ancien théâtre qui commençait à choquer ce goût, parce que, dans un siècle devenu plus poli, le théâtre gardait sa première grossièreté. Aussi, le goût général ayant changé

20 depuis ces deux auteurs, si leurs chefs-d'œuvre étaient encore à paraître, tomberaient-ils infailliblement aujourd'hui. Les connaisseurs ont beau les admirer toujours, si le public les admire encore, c'est plus par honte de s'en dédire que par un vrai sentiment de leurs beautés. On dit que jamais une

25 bonne pièce ne tombe: vraiment je le crois bien, c'est que jamais une bonne pièce ne choque les mœurs ^ de son temps. Qui est-ce qui doute que sur nos théâtres la meilleure pièce de Sophocle ne tombât tout à plat? On ne saurait se mettre à la place des gens qui ne nous ressemblent point.

1 Je dis le goût ou les mœurs indifféremment; car, bien que l'une de ces choses ne soit pas l'autre, elles ont toujours une origine commune et souffrent les mêmes révolutions. Ce qui ne signifie pas que le bon goût et les bonnes mœurs régnent toujours en même temps, proposition qui demande éclaircissement et discussion, mais qu'un certain état du goût répond toujours à un certain état des mœurs, ce qui est incontestable. {Note de Rousseau.)

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Du reste, même si l'on voulait concéder que le théâtre rend vraiment la vertu aimable, comme la nature avait déjà mis dans notre cœur cet amour du bien, le théâtre est alors superflu si tel est son but.

Le théâtre, me dit-on, dirigé comme il peut et doit l'être, s rend la vertu aimable et le vice odieux. Quoi donc! avant qu'il y eût des comédies n'aimait-on point les gens de bien? ne haïssait-on point les méchants? et ces sentiments sont-ils plus faibles dans les lieux dépourvus de spectacles? Le théâtre rend la vertu aimable ... Il opère un grand pro- lo dige de faire ce que la nature et la raison font avant lui! Les méchants sont haïs sur la scène . . . Sont-ils aimés dans la société, quand on les y connaît pour tels? Est-il bien sûr que cette haine soit plutôt l'ouvrage de l'auteur que des forfaits qu'il leur fait commettre? Est-il bien sûr que le 15 simple récit de ces forfaits nous en donnerait moins d'horreur que toutes les couleurs dont il nous les peint? Si tout son art consiste à nous montrer des malfaiteurs pour nous les rendre odieux, je ne vois point ce que cet art a de si admirable, et l'on ne prend là-dessus que trop d'autres leçons 20 sans celle-là. Oserai-je ajouter un soupçon qui me vient? Je doute que tout homme à qui l'on exposera d'avance les crimes de Phèdre ou de Médée ^ ne les déteste plus encore au commencement qu'à la fin de la pièce: et si ce doute est fondé, que faut-il penser de cet effet si vanté du théâtre? 25

Je voudrais bien qu'on me montrât clairement et sans verbiage par quels moyens il pourrait produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas, et nous faire juger des êtres moraux autrement que nous n'en jugeons en nousmêmes. Que toutes ces vaines prétentions approfondies 3c

^ Phèdre éprouva un amour illicite pour Hippolyte, fils de la première femme de son époux, Thésée, roi d'Athènes; puis elle fut la cause de la mort d'Hippolyte l'ayant faussement accusé. Médée se vengea de l'abandon de son époux, Jason, roi des Argonautes, en tuant ses enfants, et puis elle-même. La Phèdre de Racine est de 1677; la Médée de Corneille, de 1635.

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sont puériles et dépourvues de sens ! Ah ! si la beauté de la vertu était l'ouvrage de l'art, il y a longtemps qu'il l'aurait défigurée. Quant à moi, dût-on me traiter de méchant encore pour oser soutenir que l'homme est né bon, je le pense 5 et crois l'avoir prouvé: la source de l'intérêt qui nous attache à ce qui est honnête, et nous inspire de l'aversion pour le mal, est en nous et non dans les pièces. Il n'y a point d'art pour produire cet intérêt, mais seulement pour s'en prévaloir. L'amour du beau est un sentiment aussi naturel lo au cœur humain que l'amour de soi-même; il n'y naît point d'un arrangement de scènes; l'auteur ne l'y porte pas, il l'y trouve; et de ce pur sentiment qu'il flatte naissent les douces larmes qu'il fait couler.

A. La Tragédie

La Bérénice de Racine est un exemple de la façon dont le 15 théâtre nous détourne d'admirer la vertu:

On prétend nous guérir de l'amour par la peinture de ses faiblesses. Je ne sais là-dessus comment les auteurs s'y prennent; mais je vois que les spectateurs sont toujours du parti de l'amant faible, et que souvent ils sont fâchés

20 qu'il ne le soit pas davantage. Je demande si c'est un grand moyen d'éviter de lui ressembler.

Rappelez-vous, monsieur, une pièce à laquelle je crois me souvenir d'avoir assisté avec vous, il y a quelques années, et qui nous fit un plaisir auquel nous nous attendions peu,

25 soit qu'en effet l'auteur y eût mis plus de beautés théâtrales que nous n'avions pensé, soit que l'actrice prêtât son charme ordinaire au rôle qu'elle faisait valoir. Je veux parler de la Bérénice de Racine.^ Dans quelle disposition d'esprit le

1 Bérénice de Racine (1670). Il s'agit d'une reprise donnée en 1752, le 15 novembre ... Le Mercure (déc. 1752, 1, 172) avait ces mots: « L'action simple et naturelle, les charmes, le son de voix touchant, et les larmes délicieuses de Mlle Gaussin rendent la pièce plus intéressante qu'elle n'est en effet ». {Note de L. Brunel, op. cit.)

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spectateur voit-il commencer cette pièce? Dans un sentiment de mépris pour la faiblesse d'un empereur et d'un Romain, qui balance, comme le dernier des hommes, entre sa maîtresse et son devoir; qui, flottant incessamment dans une déshonorante incertitude, avilit par des plaintes effémi- 5 nées ce caractère presque divin que lui donne l'histoire; qui fait chercher dans un vil soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde et les délices du genre humain. Qu'en pense le même spectateur après la représentation? Il finit par plaindre cet homme sensible qu'il méprisait, par s'intéresser 10 à cette même passion dont il lui faisait un crime, par murmurer en secret du sacrifice qu'il est forcé d'en faire aux lois de la patrie. Voilà ce que chacun de nous éprouvait à la représentation. Le rôle de Titus, très bien rendu, ^ eût fait de l'effet s'il eût été plus digne de lui; mais tous sentirent 15 que l'intérêt principal était pour Bérénice, et que c'était le sort de son amour qui déterminait l'espèce de la catastrophe. Non que ses plaintes continuelles donnassent une grande émotion durant le cours de la pièce: mais au cinquième acte, où, cessant de se plaindre, l'air morne, l'œil sec et la 20 voix éteinte, elle faisait parler une douleur froide, approchante du désespoir, l'art de l'actrice ajoutait au pathétique du rôle, et les spectateurs, vivement touchés, commençaient à pleurer quand Bérénice ne pleurait plus. Que signifiait cela, sinon qu'on tremblait qu'elle ne fût renvoyée; qu'on 25 sentait d'avance la douleur dont son cœur serait pénétré; et que chacun aurait voulu que Titus se laissât vaincre, même au risque de l'en moins estimer? Ne voilà- t-il pas une tragédie qui a bien rempli son objet, et qui a bien appris aux spectateurs à surmonter les faiblesses de l'amour? 30

L'événement dément ces vœux secrets; mais qu'importe? le dénoûment n'efface point l'effet de la pièce. La reine part sans le congé du parterre: l'empereur la renvoie invitiis

1 Le rôle de Titus était tenu par La Noue, acteur et poète. (L. Brunel.)

invitam,^ on peut ajouter invito spectaiore. Titus a beau rester Romain, il est seul de son parti; tous les spectateurs

ont épousé Bérénice

Qu'on nous peigne l'amour comme on voudra: il séduit, 5 ou ce n'est pas lui. S'il est mal peint, la pièce est mauvaise; s'il est bien peint, il offusque tout ce qui l'accompagne. Ses combats, ses maux, ses souffrances, le rendent plus touchant encore que s'il n'avait nulle résistance à vaincre. Loin que ses tristes effets rebutent, il n'en devient que plus intéressant

lo par ses malheurs mêmes. On se dit malgré soi qu'un sentiment si déhcieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement le cœur: on prend de la passion ce qui mène au plaisir; on en laisse ce qui tourmente. Personne ne se croit obligé d'être un héros; et c'est ainsi qu'admirant l'amour

15 honnête on se livre à l'amour criminel.

Enfin, parlant du théâtre français, qui est pourtant « à peu près aussi parfait qu'il peut l'être », Rousseau dit encore:

On me dira que, dans ces pièces, le crime est toujours puni, et la vertu toujours récompensée. Je réponds que,

20 quand cela serait, la plupart des actions tragiques n'étant que de pures fables, des événements qu'on sait être de l'invention du poëte, ne font pas une grande impression sur les spectateurs; à force de leur montrer qu'on veut les instruire, on ne les instruit plus. Je réponds encore que ces

25 punitions et ces récompenses s'opèrent toujours par des moyens si peu communs, qu'on n'attend rien de pareil dans le cours naturel des choses humaines. Enfin je réponds en niant le fait. Il n'est ni ne peut être généralement vrai: car cet objet n'étant point celui sur lequel les auteurs diri-

30 gent leurs pièces, ils doivent rarement l'atteindre, et souvent il serait un obstacle au succès. Vice ou vertu, qu'importe,

1 Racine avait emprunté le sujet de sa tragédie à Suétone, l'historien, qui résume admirablement tout le sujet dans ces mots: {Titus) dimisit Berenice^n invitus invitam.

pourvu qu'on en impose par un air de grandeur? Aussi la scène française, sans contredit la plus parfaite, ou du moins la plus régulière qui ait encore existé, n'est-elle pas moins le triomphe des grands scélérats que des plus illustres héros: témoin Catihna,^ Mahomet,- Atrée,^ et beaucoup d'autres. 5

Qu'apprend-on dans Phèdre et dans Œdipe,"^ sinon que l'homme n'est pas libre, et que le ciel le punit des crimes qu'il lui fait commettre? Qu'apprend-on dans Mêdée, si ce n'est jusqu'oij la fureur de la jalousie peut rendre une mère cruelle et dénaturée? Suivez la plupart des pièces 10 du Théâtre-Français; vous trouverez presque dans toutes des monstres abominables et des actions atroces, utiles, si l'on veut, à donner de l'intérêt aux pièces et de l'exercice aux vertus, mais dangereuses certainement en ce qu'elles accoutument les yeux du peuple à des horreurs qu'il ne 15 devrait pas même connaître, et à des forfaits qu'il ne devrait pas supposer possibles. Il n'est pas même vrai que le meurtre et le parricide y soient toujours odieux. A la faveur de je ne sais quelles commodes suppositions, on les rend permis, ou pardonnables. On a peine à ne pas excuser 20

1 Catilina (109-61 avant J.-C), patricien romain, qui fit une conjuration pour renverser la république de Rome, en 63, pour établir sa fortune sur les ruines de sa patrie. Il fut dénoncé par Cicéron. Crébillon fit représenter une tragédie, Catilina, en 1748.

2 Mahomet représenté dans la tragédie de Voltaire (1741) surtout sous les couleurs d'un odieux fanatique.

3 Atrée, fils de Pélope, roi de Mycènes, célèbre pour sa haine contre Thyeste, son frère; il fit tuer deux des fils de ce dernier et les servit à leur père dans un banquet. Atrêe et Thyeste, tragédie de Crébillon (1707).

^ Comme Phèdre est représentée comme la victime d'une passion fatale pour Hippolyte, ainsi Œdipe est représenté comme condamné par une destinée implacable (ou par la malédiction des dieux) à commettre, sans le soupçonner, deux crimes épouvantables, tuer son père et épouser sa mère. Œdipe a été un sujet fréquemment traité par les dramaturges, ainsi par Sophocle et Sénèque dans l'antiquité, Corneille et Voltaire dans les temps modernes.

Phèdre incestueuse et versant le sang innocent; Syphax empoisonnant sa femme/ le jeune Horace poignardant sa sœur, x-\gamemnon immolant sa fille, Oreste égorgeant sa mère, ne laissent pas d'être des personnages intéressants. 5 Ajoutez que l'auteur pour faire parler chacun selon son caractère, est forcé de mettre dans la bouche des méchants leurs maximes et leurs principes, revêtus de tout l'éclat des beaux vers et débités d'un ton imposant et sentencieux, pour l'instruction du parterre.

B. La Comédie

10 Pour la Comédie, c'est pire encore. Et Rousseau ne prend pas la mauvaise comédie ou la comédie de qualité moyenne; il prend l'œuvre du plus grand écrivain comique, Molière lui-même, pour y signaler de graves dangers.

On convient, et on le sentira chaque jour davantage, que 15 Molière est le plus parfait auteur comique dont les ouvrages nous soient connus: mais qui peut disconvenir aussi que le théâtre de ce même Molière, des talents duquel je suis plus l'admirateur que personne, ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes oii 20 l'on fait profession de les enseigner? Son plus grand soin est de tourner la bonté et la simplicité en ridicule, et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt: ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent; ses vicieux sont des gens qui agissent, et que les plus brillants 25 succès favorisent le plus souvent: enfin l'honneur des applaudissements, rarement pour le plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit.^

1 Syphax, roi de Xumidie ('a'"^ siècle avant J.-C.) joua un grand rôle dans les luttes de Rome et Carthage. Il avait épousé la fille d'Asdrubal, Sophonisbe, qui plus tard épousa Massinissa. Plusieurs écrivains ont écrit des tragédies sur Sophonisbe, en France surtout IMairet et Corneille. 2 En 1694, dans ses Maximes et Réflexions sur la Comédie (5), Bossuet avait pris cette attitude vis-à-vis de Molière.

Examinez le comique de cet auteur: partout vous trouverez que les vices de caractère en sont l'instrument, et les défauts naturels le sujet; que la malice de l'un punit la simplicité de l'autre, et que les sots sont les victimes des méchants: ce qui, pour n'être que trop vrai dans le monde, n'en vaut 5 pas mieux à mettre au théâtre avec un air d'approbation, comme pour exciter les âmes perfides à punir, sous le nom de sottise, la candeur des honnêtes gens.

« Dac veniam corvis, vexât censura columbas )>.^

Voilà l'esprit général de Mohère et de ses imitateurs. Ce sont des gens qui, tout au plus, raillent quelquefois les 10 vices, sans jamais faire aimer la vertu; de ces gens, disait un ancien, qui savent bien moucher la lampe, mais qui n'y mettent jamais d'huile.

Voyez comment, pour multiplier ses plaisanteries, cet homme trouble tout l'ordre de la société; avec quel scan- 15 dale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels elle est fondée, comment il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs! Il fait rire, il est vrai, et n'en devient que plus coupable, en forçant par un charme 20 invincible, les sages mêmes de se prêter à des railleries qui devraient attirer leur indignation. J'entends dire qu'il attaque les vices; mais je voudrais bien que l'on comparât ceux qu'il attaque avec ceux qu'il favorise. Quel est le plus blâmable d'un bourgeois sans esprit et vain qui fait sotte- 25 ment le gentilhomme, ou du gentilhomme fripon qui le dupe? Dans la pièce dont je parle, ce dernier n'est-il pas l'honnête homme? n'a-t-il pas pour lui l'intérêt? et le public n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre? Quel est le plus criminel d'un paysan assez fou pour épouser une 30 demoiselle, ou d'une femme qui cherche à déshonorer son

* Indulgente aux corbeaux, la censure attaque les colombes {Juvênal, 11,63).

époux? ^ Que penser d'une pièce où le parterre applaudit à l'infidélité, au mensonge, à l'impudence de celle-ci, et rit de la bêtise du manant puni? C'est un grand vice d'être avare et de prêter à usure; mais n'en est-ce pas un plus grand 5 encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultants reproches, et, quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d'un air goguenard, qu'il n'a que faire de ses dons? Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable? et la pièce oii l'on lo fait aimer le fils insolent qui l'a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs? . . .

Le Misanthrope de Molière

Ensuite, du meilleur auteur comique, Rousseau choisit la meilleure pièce, « cette admirable pièce » Le Misanthrope (1666), pour en analyser l'esprit.

15 Qu'est-ce donc que le misanthrope de Molière? Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et la méchanceté de ses contemporains; qui, précisément parce qu'il aime ses semblables, hait en eux les maux qu'ils se font réciproquement et les vices dont ces maux sont l'ouvrage.

20 S'il était moins touché des erreurs de l'humanité, moins indigné des iniquités qu'il voit, serait-il plus humain lui-même? Autant vaudrait soutenir qu'un tendre père aime mieux les enfants d'autrui que les siens, parce qu'il s'irrite des fautes de ceux-ci, et ne dit jamais rien aux autres.

25 Ces sentiments du misanthrope sont parfaitement développés dans son rôle. Il dit, je l'avoue, qu'il a conçu une haine effroyable contre le genre humain. Mais en quelle occasion le dit-il? Quand, outré d'avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment et tromper l'homme qui le lui de-

30 mande, il s'en voit encore plaisanter lui-même au plus fort

^ Rousseau parle ici de George Dajidin, comédie de 1668, avec ce refrain: « Tu l'as voulu, George Dandin! »

de sa colère. Il est naturel que cette colère dégénère en emportement et lui fasse dire alors plus qu'il ne pense de sang-froid. D'ailleurs la raison qu'il rend de cette haine universelle en justifie pleinement la cause:

(( Les uns parce qu'ils sont méchants, Et les autres, pour être aux méchants complaisants )).^

Ce n'est donc pas des hommes qu'il est ennemi, mais de la s méchanceté des uns et du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S'il n'y avait ni fripons ni flatteurs, il aimerait tout le genre humain. Il n'y a pas un homme de bien qui ne soit misanthrope en ce sens; ou plutôt les vrais misanthropes sont ceux qui ne pensent pas ainsi; car, au 10 fond, je ne connais point de plus grand ennemi des hommes que l'ami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchants, et flatte par sa coupable complaisance les vices d'oii naissent tous les désordres de la société. 15

Une preuve bien sûre qu'Alceste n'est point misanthrope à la lettre, c'est qu'avec ses brusqueries et ses incartades il ne laisse pas d'intéresser et de plaire. Les spectateurs ne voudraient pas à la vérité lui ressembler, parce que tant de droiture est fort incommode; mais aucun d'eux ne serait fâché 20 d'avoir affaire à quelqu'un qui lui ressemblât: ce qui n'arriverait pas s'il était l'ennemi déclaré des hommes. Dans toutes les autres pièces de Molière, le personnage ridicule est toujours haïssable ou méprisable. Dans celle-là, quoique Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, 25 on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion, la force de la vertu l'emporte sur l'art de l'auteur et fait honneur à son

1 La mémoire de Rousseau est un peu en défaut ici. Les vers auxquels il fait allusion sont de la première scène et non de la deuxième (scène du sonnet). Et ces vers sont:

Les uns parce qu'ils sont méchants et malfaisants, Et les autres pour être aux méchants complaisants.

caractère. Quoique Molière fît des pièces répréhensibles, il était personnellement honnête homme; et jamais le pinceau d'un honnête homme ne sut couvrir de couleurs odieuses les traits de la droiture et de la probité. Il y a plus: Molière S a mis dans la bouche d'Alceste un si grand nombre de ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu'il s'était voulu peindre lui-même . . .

Cependant ce caractère si vertueux est présenté comme ridicule. Il l'est, en effet, à certains égards; et ce qui dé-

lo montre que l'intention du poète est bien de le rendre tel, c'est celui de l'ami Philinte, qu'il met en opposition avec le sien. Ce Philinte est le sage de la pièce; un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons; de ces gens si doux, si modérés, qui

15 trouvent toujours que tout va bien, parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux; qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de personne; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim, qui, le gousset bien garni, trouvent fort

20 mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres; qui, de leur maison bien fermée, verraient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués d'une douceur très-méritoire à supporter les malheurs d'autrui.

25 On voit bien que le flegme raisonneur de celui-ci est très propre à redoubler et faire sortir d'une manière comique les emportements de l'autre; et le tort de Molière n'est pas d'avoir fait du misanthrope un homme colère et bilieux, mais de lui avoir donné des fureurs puériles sur des sujets

30 qui ne devaient pas l'émouvoir. Le caractère du misanthrope n'est pas à la disposition du poète; il est déterminé par la nature de sa passion dominante. Cette passion est une violente haine du vice, née d'un amour ardent pour la vertu, et aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des

35 hommes. Il n'y a donc qu'une âme grande et noble qui

LETTRE A D ALEMBERT lOQ

en soit susceptible. L'horreur et le mépris qu'y nourrit cette même passion pour tous les vices qui l'ont irritée sert encore à les écarter du cœur qu'elle agite. De plus, cette contemplation continuelle des désordres de la société le détache de lui-même pour fixer toute son attention sur le 5 genre humain. Cette habitude élève, agrandit ses idées, détruit en lui les inclinations basses qui nourrissent et concentrent l'amour-propre ; et de ce concours naît une certaine force de courage, une fierté de caractère qui ne laisse prise au fond de son âme qu'à des sentiments dignes de 10 l'occuper.

Ce n'est pas que l'homme ne soit toujours homme; que la passion ne le rende souvent faible, injuste, déraisonnable; qu'il n'épie peut-être les motifs cachés des actions des autres avec un secret plaisir d'y voir la corruption de leurs cœurs; 15 qu'un petit mal ne lui donne souvent une grande colère, et qu'en l'irritant à dessein un méchant adroit ne pût parvenir à le faire passer pour méchant lui-même; mais il n'en est pas moins vrai que tous moyens ne sont pas bons à produire ces effets, et qu'ils doivent être assortis à son caractère pour le 20 mettre en jeu, sans quoi, c'est substituer un autre homme au misanthrope, et nous le peindre avec des traits qui ne sont pas les siens.

Voilà donc de quel côté le caractère du misanthrope doit porter ses défauts; et voilà aussi de quoi Molière fait un usage 25 admirable dans toutes les scènes d'Alceste avec son ami, où les froides maximes et les railleries de celui-ci, démontant l'autre à chaque instant, lui font dire mille impertinences très bien placées; mais ce caractère âpre et dur, qui lui donne tant de fiel et d'aigreur dans l'occasion, l'éloigné en même 30 temps de tout chagrin puéril qui n'a nul fondement raisonnable, et de tout inlérêt personnel trop vif, dont il ne doit nullement être susceptible. Qu'il s'emporte sur tous les désordres dont il n'est que le témoin, ce sont toujours de nouveaux traits au tableau; mais qu'il soit froid sur celui 35

IIO VIE ET ŒXrV^RES

qui s'adresse directement à lui: car, ayant déclaré la guerre aux méchants, il s'attend bien qu'ils la lui feront à leur tour. S'il n'avait pas prévu le mal que lui fera sa franchise, elle serait une étourderie et non pas une vertu. Qu'une femme 5 fausse le trahisse, que d'indignes amis le déshonorent, que de faibles amis l'abandonnent, il doit le souffrir sans en murmurer: il connaît les hommes.

Si ces distinctions sont justes, Molière a mal saisi le

misanthrope. Pense- t-on que ce soit par erreur? Non,

lo sans doute. Mais voilà par où le désir de faire rire

aux dépens du personnage l'a forcé de le dégrader contre

la vérité du caractère.

Suit une étude minutieuse de la pièce, où Rousseau montre comment ^Molière a dénaturé le caractère vertueux d'Alceste 15 «pour faire rire le parterre ». Et il conclut ainsi:

Mais, en général, on ne peut nier que, si le misanthrope était plus misanthrope, il ne fût beaucoup moins plaisant, parce que sa franchise et sa fermeté, n'admettant jamais de détour, ne le laisseraient jamais dans l'embarras. Ce

20 n'est donc pas par ménagement pour lui que l'auteur adoucit quelquefois son caractère, c'est au contraire pour le rendre plus ridicule. Une autre raison l'y oblige encore, c'est que le misanthrope de théâtre, ayant à parler de ce qu'il voit, doit vivre dans le monde, et par conséquent tempérer sa

25 droiture et ses manières par quelques-uns de ces égards de mensonge et de fausseté qui composent la politesse, et que le monde exige de quiconque y veut être supporté. S'il s'y montrait autrement, ses discours ne feraient plus d'effet. L'intérêt de l'auteur est bien de le rendre ridicule, mais non

30 pas fou; et c'est ce qu'il paraîtrait aux yeux du public, s'il était tout à fait sage.

LETTRE A D'aLEMBERT III

L'Art du Comédien

Rousseau discute avec la même franchise l'honorabilité de la profession d'acteur. La question n'est pas: Sont-ils mauvais? mais Peuvent-ils exercer leur art sans le devenir? ^

Qu'est-ce que le talent du comédien? L'art de se contrefaire, de revêtir un autre caractère que le sien, de paraître c différent de ce qu'on est, de se passionner de sang-froid, de dire autre chose que ce qu'on pense, aussi naturellement que si l'on le pensait réellement, et d'oublier enfin sa propre place à force de prendre celle d'autrui. Qu'est-ce que la profession du comédien? Un métier par lequel il se donne en repré- lo sentation pour de l'argent, se soumet à l'ignominie et aux affronts qu'on achète le droit de lui faire, et met publiquement sa personne en vente. J'adjure tout homme sincère de dire s'il ne sent pas au fond de son âme qu'il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de servile et de bas. Vous autres 15 philosophes, qui vous prétendez si fort au-dessus des préjugés, ne mourriez-vous pas tous de honte, si, lâchement travestis en rois, il vous fallait aller faire aux yeux du public un rôle différent du vôtre, et exposer vos majestés aux huées de la populace? Quel est donc, au fond, l'esprit que le comédien 20 reçoit de son état? un mélange de bassesse, de fausseté, de ridicule orgueil, et d'indigne avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous, celui d'homme, qu'il abandonne.

Je sais que le jeu du comédien n'est pas celui d'un fourbe 25 qui veut en imposer, qu'il ne prétend pas qu'on le prenne en effet pour la personne qu'il représente, ni qu'on le croie affecté des passions qu'il imite, et qu'en donnant cette imitation pour ce qu'elle est, il la rend tout à fait innocente. Aussi ne l'accusé-je pas d'être précisément un trompeur, mais de 30

^ On fera bien de consulter à ce sujet un contemporain de Rousseau non suspect de puritanisme calviniste, Lesage, dans son roman Gil-Blas à la fin du chapitre « Chez les Comédiens ».

cultiver, pour tout métier, le talent de tromper les hommes, et de s'exercer à des habitudes qui, ne pouvant être innocentes qu'au théâtre, ne servent partout ailleurs qu'à mal faire. Ces hommes si bien parés, si bien exercés au ton de la ga- 5 lanterie et aux accents de la passion, n'abuseront-ils jamais de cet art pour séduire de jeunes personnes? Ces valets filous, si subtils de la langue et de la main sur la scène, dans les besoins d'un métier plus dispendieux que lucratif n'auront-ils jamais de distractions utiles? Ne prendront-ils jamais la lo bourse d'un fils prodigue, ou d'un père avare pour celle de Léandre ou d'Argan? ^ Partout la tentation de mal faire augmente avec la facilité; et il faut que les comédiens soient plus vertueux que les autres hommes, s'ils ne sont pas plus corrompus.

15 Quant aux femmes,^

Je demande comment un état, dont l'unique objet est de se montrer en public, et, qui pis est, de se montrer pour de l'argent, conviendrait à d'honnêtes femmes, et pourrait compatir en elles avec la modestie et les bonnes mœurs. A-t-on besoin 20 même de disputer sur les différences morales des sexes, pour sentir combien il est difficile que celle qui se met à prix en représentation ne s'y mette bientôt en personne, et ne se laisse jamais tenter de satisfaire des désirs qu'elle prend tant de soin d'exciter? Quoi! malgré mille timides précautions, une

^ Léa^idre, fils de Géronte, dans les Fourberies de Scapin; Argan, du Malade Imaginaire, volé par des médecins sans scruples.

Rousseau a écrit plus tard cette remarque sur ce passage : « On a relevé ceci comme outré et comme ridicule. On a eu raison. Il n'y a point de vice dont les comédiens soient moins accusés que de la friponnerie; leur métier, qui les occupe beaucoup, et leur donne même des sentiments d'honneur à certains égards, les éloigne d'une telle bassesse. Je laisse ce passage, parce que je me suis fait une loi de ne rien ôter; mais je le désavoue hautement comme une très grande injustice ». {Note introduite dans une édition de 1782.)

2 On a relevé avec raison l'analogie avec l'argument de Bossuet, Maximes et Réflexions sur la Comédie (8).

femme honnête et sage, exposée au moindre danger, a bien de la peine encore à se conserver un cœur à l'épreuve, et ces jeunes personnes audacieuses, sans autre éducation qu'un système de coquetterie et des rôles amoureux, dans une parure très peu modeste sans cesse entourées d'une jeunesse s ardente et téméraire, au milieu des douces voix de l'amour et du plaisir, résisteront à leur âge, à leur cœur, aux objets qui les environnent, aux discours qu'on leur tient, aux occasions toujours renaissantes, et à l'or auquel elles sont d'avance à-demi vendues! Il faudrait nous croire d'une lo simplicité d'enfant pour vouloir nous en imposer à ce point. Le vice a beau se cacher dans l'obscurité, son empreinte est sur les fronts des coupables: l'audace d'une femme est le signe de sa honte; c'est pour avoir trop à rougir qu'elle ne rougit plus; et si quelquefois la pudeur survit à la chasteté, 15 que doit-on penser de la chasteté quand la pudeur même est éteinte?

Supposons, si l'on veut, qu'il y ait eu quelques exceptions; supposons

Qu'il en soit jusqu'à trois que l'on pourrait nommer.^

Je veux bien croire là-dessus ce que je n'ai jamais ni vu ni 20 ouï dire. Appellerons-nous un métier honnête celui qui fait d'une honnête femme un prodige, et qui nous porte à mépriser celles qui l'exercent, à moins de compter sur un miracle continuel? L'immodestie tient si bien à leur état, et elles le sentent si bien elles-mêmes, qu'il n'y en a pas une 25 qui ne se crût ridicule de feindre au moins de prendre pour elle les discours de sagesse et d'honneur qu'elle débite au pubhc. De peur que ces maximes sévères ne fissent un progrès nuisible à son intérêt, l'actrice est toujours la première

^ Boileau, parlant de la fidélité conjugale, dans sa Satire sur les Fer.tmes (X):

Dans Paris, si je sais bien compter,

Il en est jusqu'à trois que je pourrais nommer.

à parodier son rôle et à détruire son propre ouvrage. Elle quitte, en atteignant la coulisse, la morale du théâtre aussi bien que sa dignité; et si l'on prend des leçons de vertu sur la scène, on les va bien vite oublier dans les foyers.

5 Si tout cela tient à la profession du comédien, que feronsnous, monsieur, pour prévenir des effets inévitables? Pour moi, je ne vois qu'un seul moyen; c'est d'ôter la cause. Quand les maux de l'homme lui viennent de sa nature ou d'une manière de vivre qu'il ne peut changer, les médecins lo les préviennent-ils? Défendre au comédien d'être vicieux, c'est défendre à l'homme d'être malade.^

La conclusion de Rousseau est qu'il faut laisser les plaisirs du théâtre aux grandes villes, déjà corrompues, et seulement pour « ôter aux particuliers la tentation d'en chercher de plus dan- 15 gereux ». Mais Genève, à cause de la nature de ces plaisirs, et parce qu'elle doit éviter la contamination de la classe sociale des comédiens, commettrait une lourde faute en adoptant la suggestion de jNI. d'.\lembert.

Les Montagnons de NeuchâteP

On peut être heureux sans spectacles, et Rousseau rappelle ce 20 qu'il a vu au cours de ses voyages en Suisse, en 1730 et 1731.

Je me souviens d'avoir vu dans ma jeunesse, aux environs de Neufchâtel, un spectacle assez agréable et peut-être unique sur la terre, une montagne entière couverte d'habitations

1 Rappelons ici qu'en 1770, après avoir vu l'acteur anglais Garrick, Diderot avait écrit son Paradoxe sur le Comédien où était développée cette théorie: « C'est l'extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres; c'est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs, et c'est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes. » Naturellement ceci n'infirmerait pas tout à fait la thèse de Rousseau puisque les « acteurs sublimes » — dont le jeu est tout conscient et volontaire au lieu d'être émotionnel — sont- rares.

2 Comparez cet extrait avec celui donné plus haut: Le Paysan {français) d'avant la Révolution.

LETTRE A d'aLEMBERT II5

dont chacune fait le centre des terres qui en dépendent; en sorte que ces maisons, à distances aussi égales que les fortunes des propriétaires offrent à la fois aux nombreux habitants de cette montagne le recueillement de la retraite et les douceurs de la société. Ces heureux paysans, tous à leur aise, francs 5 de tailles, d'impôts, de subdélégués, de corvées, cultivent avec tout le soin possible des biens dont le produit est pour eux, et emploient le loisir que cette culture leur laisse à faire mille ouvrages de leurs mains, et à mettre à profit le génie inventif ^ que leur donna la nature. L'hiver surtout, temps 10 où la hauteur des neiges leur ôte une communication facile, chacun renfermé bien chaudement, avec sa nombreuse famille, dans sa jolie et propre maison de bois qu'il a bâtie lui-même, s'occupe de mille travaux amusants, qui chassent l'ennui de son asile, et ajoutent à son bien-être. Jamais menuisier, 15 serrurier, vitrier, tourneur de profession, n'entra dans le pays, tous le sont pour eux-mêmes, aucun ne l'est pour autrui; dans la multitude de meubles commodes et même élégants qui composent leur ménage et parent leur logement, on n'en voit pas un qui n'ait été fait de la main du maître. Il leur 20 reste encore du loisir pour inventer et faire mille instruments divers, d'acier, de bois, de carton, qu'ils vendent aux étrangers, dont plusieurs même parviennent jusqu'à Paris, entre autres ces petites horloges de bois qu'on y voit depuis quelques années. Ils en font aussi de fer; ils font même des montres; 25 et, ce qui paraît incroyable, chacun réunit à lui seul toutes les professions diverses dans lesquelles se subdivise l'horlogerie, et fait tous ses outils lui-même.

Ce n'est pas tout: ils ont des Hvres utiles et sont passablement instruits; ils raisonnent sensément de toutes 30 choses, et de plusieurs avec esprit. Ils font des siphons,

^ A l'époque même où Rousseau visitait ces montagnes vivait là Jean Daniel Richard, le célèbre horloger qui par son génie inventif donna une telle impulsion à l'industrie horlogère qu'elle devint l'industrie nationale de toute cette région.

Il6 VIE ET ŒUVRES

des aimants, des lunettes, des pompes, des baromètres, des chambres noires; leurs tapisseries ^ sont des multitudes d'instruments de toute espèce: vous prendriez le poêle ^ d'un paysan pour un atelier de mécanique et pour un cabinet 5 de physique expérimentale. Tous savent un peu dessiner, peindre, chiffrer;^ la plupart jouent de la flûte; plusieurs ont un peu de musique et chantent juste. Ces arts ne leur sont point enseignés par des maîtres, mais leur passent, pour ainsi dire, par tradition. De ceux que j'ai vus savoir la

lo musique, l'un me disait l'avoir apprise de son père, un autre de sa tante, un autre de son cousin; quelques-uns croyaient l'avoir toujours sue. Un de leurs plus fréquents amusements est de chanter avec leurs femmes et leurs enfants les psaumes à quatre parties; et l'on est tout étonné d'entendre

15 sortir de ces cabanes champêtres l'harmonie forte et mâle de Goudimel,'^ depuis si longtemps oubliée de nos savants artistes.

Je ne pouvais non plus me lasser de parcourir ces charmantes demeures, que les habitants de m'y témoigner la plus

20 franche hospitaUté. Malheureusement j'étais jeune; ma curiosité n'était que celle d'un enfant, et je songeais plus à m'amuser qu'à m'instruire. Depuis trente ans, le peu d'obser\'ations que je fis se sont effacées de ma mémoire. Je me souviens seulement que j'admirais sans cesse, en ces hommes

25 singuliers, un mélange étonnant de finesse et de simplicité, qu'on croirait presque incompatibles, et que je n'ai plus observé nulle part. Du reste, je n'ai rien retenu de leurs

^ Tci, choses qui garnissent les murs.

2 Terme souvent employé aux siècles passés pour désigner la chambre dans laquelle se trouve le poêle.

3 Rousseau entend ici é\'idemment la gravure de chiffres, c'est à dire d'initiales entrelacées pour marquer les objets de métal ou de bois.

^ Musicien de la Franche-Comté, du X\T"™^ siècle, qui a composé un chant à quatre parties pour les psaumes traduits par Clément JSIarot et Théodore de Bèze, et employés par les Protestants.

mœurs, de leur société, de leurs caractères. Aujourd'hui que j'y porterais d'autres yeux, faut-il ne revoir plus cet heureux pays ! ^ Hélas il est sur la route du mien.

Après cette légère idée, supposons qu'au sommet de la montagne dont je viens de parler, au centre des habitations, s on établisse un spectacle ...

Et Rousseau montre comment avec le «spectacle», tous les maux qu'il vient d'attribuer au théâtre s'abattraient sur l'heureuse contrée.

Les Fêtes dans une République

Pour la vie publique, les Genevois ont, pour l'ordinaire, les 10 « Cercles » qui suffisent, et pour les circonstances exceptionnelles, des fêtes d'un caractère simple, charmant et vertueux; mais donnez à Genève « deux ans seulement de Comédie et tout est bouleversé ».

Quoi! ne faut-il donc aucun spectacle dans une république? 15 Au contraire, il en faut beaucoup. C'est dans les républiques qu'ils sont nés, c'est dans leur sein qu'on les voit briller avec un véritable air de fête. A quels peuples convient-il mieux de s'assembler souvent et de former entre eux les doux liens du plaisir et de la joie, qu'à ceux qui ont tant de raisons 20 de s'aimer et de rester à jamais unis? Nous avons déjà

1 II revit quatre ans après, avec un désenchantement complet, « ce pays qu'il avait tant aimé». — «J'y croyais retrouver, dit-il, ce qui m'avait charmé dans ma jeunesse, tout est changé; c'est un autre paysage, un autre air, un autre ciel, d'autres hommes; et, ne voyant plus mes montagnons avec des yeux de vingt ans, je les trouve beaucoup vieillis.» {Lettre à M. le maréchal de Luxembourg, Motiers, le 20 janvier 1763.) Outre le fait que R. quand il écrivait cette lettre était déprimé par les persécutions dont il sera question plus loin, il faut savoir aue les « montagnons » dont il parle en 1763 n'étaient pas tout à fait les mêmes que ceux qu'il avait usités en 1730 ou 31. Il s'agit probablement dans La lettre à D'Alembert (c'est l'opinion de Ph. Godet) des habitants de La Sagne, un grand %àllage qui est encore dans le Pays de Neuchâtel, mais dans une région séparée du Val de Travers, où est Motiers, par quelques longs dos de montagnes.

Il8 VIE ET ŒUVRES

plusieurs de ces fêtes publiques: ayons-en davantage encore je n'en serai que plus charmé. Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur; qui les tiennent craintifs et 5 immobiles dans le silence et l'inaction; qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats,^ qu'affligeantes images de la servitude et de l'inégalité. Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes. C'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous livrer au doux

lo sentiment de votre bonheur. Que vos plaisirs ne soient efféminés ni mercenaires, que rien de ce qui sent la contrainte et l'intérêt ne les empoisonne, qu'ils soient libres et généreux comme vous, que le soleil éclaire vos innocents spectacles: vous en formerez un vous-mêmes, le plus digne qu'il

15 puisse éclairer.

Mais quels seront enfin les objets de ces spectacles? qu'y montrera- t-on? Rien, si l'on veut. Avec la liberté, partout oii règne l'affluence, le bien-être y règne aussi. Plantez au milieu d'une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y

20 le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle: rendez-les acteurs euxmêmes; faites que chacun se voie et s'aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis. Je n'ai pas besoin de renvoyer aux jeux des anciens Grecs; il en est de plus mo-

25 dernes, il en est d'existants encore, et je les trouve précisément parmi nous. Nous avons tous les ans des revues, des prix publics, des rois de l'arquebuse, du canon, de la navigation. On ne peut trop multipHer des établissements si utiles et si agréables, on ne peut trop avoir de semblables rois. Pour-

30 quoi ne ferions-nous pas, pour nous rendre dispos et robustes, ce que nous faisons pour nous exercer aux armes? La république a-t-elle moins besoin d'ouvriers que de soldats? Pourquoi, sur le modèle des prix militaires, ne fonderions-nous

1 Des soldats maintenaient l'ordre aux représentations théâtrales.

LETTRE A d'aLEMBERT IIQ

pas d'autres prix de gymnastique pour la lutte, pour la course, pour le disque, pour divers exercices du corps? Pourquoi n'animerions-nous pas nos bateliers par des joutes sur le lac? Y aurait-il au monde un plus brillant spectacle que de voir sur ce vaste et superbe bassin des centaines de bateaux, élé- 5 gamment équipés, partir à la fois, au signal donné, pour aller enlever un drapeau arboré au but, puis servir de cortège au vainqueur revenant en triomphe recevoir le prix mérité? Toutes ces sortes de fêtes ne sont dispendieuses qu'autant qu'on le veut bien, et le seul concours ^ les rend assez magni- 10 fiques. Cependant il faut y avoir assisté chez le Genevois pour comprendre avec quelle ardeur il s'y livre . . .

L'hiver, temps consacré au commerce privé des amis, convient moins aux fêtes publiques. Il en est pourtant une espèce dont je voudrais bien qu'on se fît moins de scrupule; 15 savoir, les bals entre de jeunes personnes à marier. Je n'ai jamais bien conçu pourquoi l'on s'effarouche si fort de la danse et des assemblées qu'elle occasionne: comme s'il y avait plus de mal à danser qu'à chanter; que l'un et l'autre de ces amusements ne fût pas également une inspiration de la nature; 20 et que ce fût un crime à ceux qui sont destinés à s'unir de s'égayer en commun par une honnête récréation ! L'homme et la femme ont été formés l'un pour l'autre: Dieu veut qu'ils suivent leur destination; et certainement le premier et le plus saint de tous les liens de la société est le mariage. 25 Toutes les fausses religions combattent la nature; la nôtre seule, qui la suit et la règle, annonce une institution divine et convenable à l'homme . . .

Pour moi, loin de blâmer de si simples amusements, je voudrais au contraire qu'ils fussent publiquement autorisés, 30 et qu'on y prévînt tout désordre particulier en les convertissant en bals solennels et périodiques, ouverts indistinctement à toute la jeunesse à marier. Je voudrais qu'un

* Concours, assemblement de la foule.

magistrat/ nommé par le conseil, ne dédaignât pas de présider à ces bals. Je voudrais que les pères et mères y assistassent, pour veiller sur leurs enfants, pour être témoins de leurs grâces et de leur adresse, des applaudissements qu'ils auraient 5 mérités, et jouir ainsi du plus doux spectacle qui puisse toucher un cœur paternel. Je voudrais qu'en général toute personne mariée y fût admise au nombre des spectateurs et des juges, sans qu'il fût permis à aucune de profaner la dignité conjugale en dansant elle-même; car à quelle fin honnête pour-

lo rait-elle se donner ainsi en montre au public? Je voudrais qu'on formât dans la salle une enceinte commode et honorable, destinée aux gens âgés de l'un et de l'autre sexe, qui, ayant déjà donné des citoyens à la patrie, verraient encore leurs petits-enfants se préparer à le devenir. Je voudrais que

15 nul n'entrât ni ne sortit sans saluer ce parquet,^ et que tous les couples de jeunes gens vinssent avant de commencer leur danse et après l'avoir finie, y faire une profonde révérence, pour s'accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute pas que cette agréable réunion des deux termes de

20 la vie humaine ne donnât à cette assemblée un certain coup d'oeil attendrissant, et qu'on ne vit quelquefois couler dans le parquet, des larmes de joie et de souvenir, capables peutêtre d'en arracher à un spectateur sensible. Je voudrais que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne qui, durant

25 les précédents, se serait comportée le plus honnêtement, le plus modestement, et aurait plu davantage à tout le monde, au jugement du parquet, fût honorée d'une couronne par la

1 « A chaque corps de métier, à chacune des sociétés publiques dont est composé notre État, préside un de ces magistrats, sous le nom de seigneur-commis. Ils assistent à toutes les assemblées, et même aux festins. Leur présence n'empêche point une honnête familiarité entre les membres de l'association; mais elle maintient tout le monde dans le respect qu'on doit porter aux lois, aux mœurs, à la décence, même au sein de la joie et du plaisir. Cette institution est très belle, et forme un des grands liens qui unissent le peuple à ses chefs ». {Note de Rousseau.)

2 Aujourd'hui on dirait plutôt « estrade », « tribune ».

main du seigneur-commis, et du titre de reine du bal, qu'elle porterait toute Tannée. Je voudrais qu'à la clôture de la même assemblée on la reconduisît en cortège; que le père et la mère fussent félicités et remerciés d'avoir une fille si bien née, et de l'élever si bien. Enfin je voudrais que, si elle 5 venait à se marier dans le cours de l'an, la seigneurie ^ lui fît un présent ou lui accordât quelque distinction publique, afin que cet honneur fût une chose assez sérieuse pour ne pouvoir jamais devenir un sujet de plaisanterie . . .

Parlant du succès de son écrit dans les Confessions, Rousseau 10 dit: « Ma Lettre à d'Alembert eut un grand succès. Elle respirait une douceur d'âme qu'on sentit n'être point jouée ». Cette phrase exprime la vérité. Il y eut quelques réponses en France, une très courtoise de d'Alembert, une autre qui était moins amène, deMarmontel, Apologie du Théâtre (dans le « Mercure de France »). 15 Le meilleur argument dans cette réponse consiste à rappeler que Rousseau ne mentionne pas Tartufe dans son attaque de Molière: certes, là, MoHère n'a pas réclamé l'indulgence pour un scélérat. Rousseau cependant avait écrit: « l'honneur des applaudissements (chez ^Mohère) est presque toujours pour le plus adroit ». Mme. 20 de Créqui, dans une lettre de janvier 1759 à Rousseau dit: « Votre ouvrage a eu plein succès. M. de Marmontel vous réfute en ne vous répondant pas ». Rousseau ne pouvait pas s'attendre à obtenir un résultat pratique en France. En ce qui concerne Genève, nous avons vu qu'il avait au moins retardé le triomphe 25 de Voltaire.

1 Nom collectif pour les « magnifiques, très honorés et souverains seigneurs » de Genève, dont il a été question déjà à propos du Discours sur V Inégalité.

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