‹ Vie et œuvres de J.J. Rousseau, avec des notes explicativesChapitre 40 sur 46 · FABLE · texte numérisé non relu

FABLE

Maître corbeau, sur im arbre perché,

Maître!- que signifie ce mot en lui-même? que signifie-t-il devant un nom propre? quel sens a-t-il dans cette occasion?

1 C'est la seconde et non la première.

2 Ici, titre donné aux siècles passés aux hommes de robe (avocats, magistrats) pour flatter la sagesse dont leur robe au moins témoigne.

Qu'est-ce qu'un corbeau?

Qu'est-ce qu'un arbre perché? L'on ne dit pas sur un arbre perché, l'on dit perché sur un arbre. Par conséquent il faut parler des inversions de la poésie: il faut dire ce que S c'est que prose et que vers.

Tenait en son bec un fromage.

Quel fromage? était-ce un fromage de Suisse, de Brie ou

de Hollande? Si l'enfant n'a point vu de corbeaux, que

gagnez- vous à lui en parler? s'il en a vu, comment concevra-

t-il qu'ils tiennent un fromage ^ à leur bec? Faisons toujours

lo des images d'après nature.

Maître renard, par Todeur alléché,

Encore un maître! mais pour celui-ci c'est à bon titre: il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c'est qu'un renard, et distinguer son vrai naturel du caractère de convention qu'il a dans les fables.

15 Alléché. Ce mot n'est pas usité. Il le faut expliquer;

il faut dire qu'on ne s'en sert plus qu'en vers. L'enfant

demandera pourquoi l'on parle autrement en vers qu'en

prose. Que lui répondrez- vous?

Alléché par V odeur d'un fromage! Ce fromage, tenu par

20 un corbeau perché sur un arbre, devait avoir beaucoup d'odeur pour être senti par le renard dans un taillis ou dans son terrier. Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de critique judicieuse qui ne s'en laisse imposer qu'à bonnes enseignes, et sait discerner la vérité du mensonge dans

25 les narrations d'autrui?

Lui tint à peu près ce langage :

Ce langage! Les renards parlent donc? ils parlent donc Ja même langue que les corbeaux? Sage précepteur, prends

^ Ceux nommés par Rousseau, et qui se présentent à l'esprit de maint lecteur, sont beaucoup trop grands pour être tenus dans un bec de corbeau.

garde à toi: pèse bien ta réponse avant de la faire; elle importe plus que tu n'as pensé.

Eh ! bonjour, monsieur le corbeau !

Monsieur! titre que l'enfant voit tourner en dérision, même avant qu'il sache que c'est un titre d'honneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien d'autres affaires 5 avant que d'avoir expliqué ce du.

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !

Cheville, redondance inutile. L'enfant, voyant répéter la même chose en d'autres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dites que cette redondance est un art de l'auteur, qu'elle entre dans le dessein du renard qui veut paraître jo multiplier les éloges avec les paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon élève.

Sans mentir, si votre ramage

Sans mentir! On ment donc quelquefois? Oii en sera l'enfant si vous lui apprenez que le renard ne dit sans mentir que parce qu'il ment? • 15

Répondait à votre plimiage,

Répondait! Que signifie ce mot? Apprenez à l'enfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix et le plumage; vous verrez comme il vous entendra.

Vous seriez le phénix des hôtes de ces bois.

Le phénix! Qu'est-ce qu'un phénix? Nous voici tout à coup jetés dans la menteuse antiquité, presque dans la 20 mythologie.

Les hôtes de ces bois! Quel discours figuré! Le flatteur ennoblit son langage, et lui donne plus de '^dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra- t-il cette finesse? sait-il seulement, peut-il savoir ce que c'est qu'un style noble 25 et un style bas?

A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,

Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.

Et pour montrer sa belle voix,

N'oubliez pas que, pour entendre ce vers et toute la fable, l'enfant doit savoir ce que c'est que la belle voix du corbeau.

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie,

5 Ce vers est admirable: l'harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert; j'entends tomber le fromage à travers les branches: mais ces sortes de beautés sont perdues pour les enfants.

Le renard s'en saisit, et dit: Mon bon monsieur,

Voilà donc déjà la bonté transformée en bêtise. Assuré- 10 ment on ne perd pas de temps pour instruire les enfants.

Apprenez que tout flatteur

Maxime générale; nous n'y sommes plus.

Vit aux dépens de celui qui l'écoute.

Jamais enfant de dix ans n'entendit ce vers-là.

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.

Ceci s'entend, et la pensée est très bonne. Cependant il

y aura encore bien peu d'enfants qui sachent comparer une

15 leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la

leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n'est

qu'une raillerie. Que de finesse pour des enfants!

Le corbeau, honteux et confus.

Autre pléonasme; mais celui-ci est inexcusable.

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y -prendrait plus.

Jura! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l'enfant 20 ce que c'est qu'un serment?

Voilà bien des détails, bien moins cependant qu'il n'en faudrait pour analyser toutes les idées de cette fable, et les

réduire aux idées simples et élémentaires dont chacune d'elles est composée. Mais qui est-ce qui croit avoir besoin de cette analyse pour se faire entendre à la jeunesse? Nul de nous n'est assez philosophe pour savoir se mettre à la place d'un enfant. Passons maintenant à la 5 morale.

Je demande si c'est à des enfants de six ans qu'il faut apprendre qu'il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit? On pourrait tout au plus leur apprendre qu'il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent 10 en secret de leur sotte v'anité: mais le fromage gâte tout; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu'à le faire tomber du bec d'un autre. C'est ici mon second paradoxe, et ce n'est pas le moins important.

Suivez les enfants apprenant leurs fables, et vous verrez 15 que, quand ils sont en état d'en faire l'application, ils en font presque toujours une contraire à l'intention de l'auteur, et qu'au lieu de s'observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les 20 enfants se moquent du corbeau, mais ils s'affectionnent tous au renard; dans la fable qui suit, vous croyez leur donner la cigale pour exemple, et point du tout, c'est la fourmi qu'ils choisiront. On n'aime point à s'humilier: ils prendront toujours le beau rôle; c'est le choix de l'amour-propre, c'est 25 un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour Tenfance ! Le plus odieux de tous les monstres serait un enfant avare et dur, qui saurait ce qu'on lui demande et ce qu'on lui refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus. 30

Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme c'est d'ordinaire le plus brillant, l'enfant ne manque point de se faire lion, et, quand il préside à quelque partage, bien instruit par son modèle, il a grand soin de s'emparer de tout. Mais quand le moucheron terrasse le lion, c'est une 35

autre affaire, alors l'enfant n'est plus lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups d'aiguillon ceux qu'il n'oserait attaquer de pied ferme.

Dans la fable du loup maigre et du chien gras, au lieu d'une 5 leçon de modération qu'on prétend lui donner, il en prend une de licence. Je n'oublierai jamais d'avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu'on avait désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs: on la sut enfin. La pauvre

10 enfant s'ennuyait d'être à la chaîne; elle se sentait le cou pelé; elle pleurait de n'être pas loup.

Ainsi donc la morale de la première fable citée est pour l'enfant une leçon de la plus basse flatterie; celle de la seconde une leçon d'inhumanité; celle de la troisième une leçon

15 d'injustice; celle de la quatrième une leçon de satire; celle de la cinquième une leçon d'indépendance. Cette dernière leçon, pour être superflue à mon élève,, n'en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes qui se contredisent, quel fruit espérez-vous de vos

20 soins? Mais peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert d'objection contre les fables fournit-elle autant de raisons de les conserver. Il faut une morale en paroles et une en actions dans la société, et ces deux morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme,

25 où on la laisse; l'autre est dans les fables de la Fontaine pour les enfants, et dans ses contes ^ pour les mères. Le même auteur suffit à tout.

Composons, monsieur de La Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de m'instruire

30 dans vos fables; car j'espère ne pas me tromper sur leur objet: mais, pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé qu'il est bon pour lui d'apprendre des choses dont il ne com-

1 Charmants, mais licencieux, et dans lesquels Rousseau voit un produit de la civilisation frivole qu'il combat.

prendra pas le quart; que dans celles qu'il pourra comprendre il ne prendra jamais le change, et qu'au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon.

Naturellement, ayant de telles opinions, Rousseau demande qu'on supprime, à cet âge, tous les livres, « instruments de la plus 5 grande misère des enfants ».

Mais après avoir dit ce qu'il ne faut pas faire avec l'enfant avant 12 ans, Rousseau dit ce que la nature prescrit de faire: développer le corps au moyen duquel l'enfant agira un jour.

Le Vêtement Conforme à la Nature

Qu'on compare les peintures représentant les enfants des 10 X\1I™^ et XVIII'"^ siècles, et la façon dont les artistes modernes dessinent et peignent les enfants, et on verra comment Rousseau a prévu et contribué à préparer le monde moderne.

Les membres d'un corps qui croît doivent être tous au large dans leur vêtement, rien ne doit gêner leur mouvement 15 ni leur accroissement: rien de trop juste, rien qui colle au corps; point de ligatures. L'habillement français gênant et malsain pour les hommes, est pernicieux surtout aux enfants. Les humeurs, stagnantes, arrêtées dans leur circulation, croupissent dans un repos qu'augmente la vie inactive et 20 sédentaire, se corrompent, et causent le scorbut, maladie tous les jours plus commune parmi nous, et presque ignorée des anciens, que leur manière de se vêtir et de vivre en préservait. L'habillement de houssard, loin de remédier à cet inconvénient, l'augmente, et, pour sauver aux enfants quel- 25 ques ligatures, les presse par tout le corps. Ce qu'il y a de mieux à faire est de les laisser en jaquette aussi longtemps qu'il est possible, puis de leur donner un vêtement fort large, et de ne se point piquer de marquer leur taille, ce qui ne sert qu'à la déformer. Leurs défauts du corps et de l'esprit 3c viennent presque tous de la même cause; on les veut faire hommes avant le temps.

Il y a des couleurs gaies et des couleurs tristes: les premières sont plus du goût des enfants; elles leur siéent mieux aussi; et je ne vois pas pourquoi l'on ne consulterait pas en ceci des convenances si naturelles: mais du moment 5 qu'ils préfèrent une étoffe parce qu'elle est riche, leurs cœurs sont déjà livrés au luxe, à toutes les fantaisies de l'opinion; et ce goût ne leur est sûrement pas venu d'eux-mêmes. On ne saurait dire combien le choix des vêtements et les motifs de ce choix influent sur l'éducation. Xon seulement d'a-

10 veugles mères promettent à leurs enfants des parures pour récompense, on voit même d'insensés gouverneurs menacer leurs élèves d'un habit plus grossier et plus simple, comme d'un châtiment. « Si vous n'étudiez mieux, si vous ne conservez mieux vos hardes, on vous habillera comme ce petit

15 paysan. » C'est comme s'ils leurs disaient: «Sachez que l'homme n'est rien que par ses habits, que votre prix est tout dans les vôtres. » Faut-il s'étonner que de si sages leçons profitent à la jeunesse, qu'elle n'estime que la parure, et qu'elle ne juge du mérite que sur le seul extérieur?

20 Si j'avais à remettre la tête d'un enfant ainsi gâté, j'aurais soin que ses habits les plus riches fussent les plus incommodes, qu'il y fût toujours gêné, toujours contraint, toujours assujetti de mille manières; je ferais fuir la liberté, la gaieté, devant sa magnificence: s'il voulait se mêler aux jeux d'autres

25 enfants plus simplement mis, tout cesserait, tout disparaîtrait à l'instant. Enfin je l'ennuierais, je le rassasierais tellement de son faste, je le rendrais tellement l'esclave de son habit doré, que j'en ferais le fléau de sa vie, et qu'il verrait avec moins d'effroi le plus noir cachot que les apprêts de sa

30 parure. Tant qu'on n'a pas asservi l'enfant à nos préjugés, être à son aise et libre est toujours son premier désir; le vêtement le plus simple, le plus commode, celui qui l'assujettit le moins, est toujours le plus précieux pour lui.

Il faut Exercer les Cinq Sens

Ici Rousseau a donné d'avance la théorie de nos « sports » modernes, qui ont remplacé les exercices des armes. Il parle successivement du développement des cinq sens, le toucher, la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat. Voici un extrait sur le toucher.^

Exercer les sens n'est pas seulement en faire usage; c'est 5 apprendre à bien juger par eux, c'est apprendre, pour ainsi dire, à sentir, car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni entendre, que comme nous avons appris.

Il y a un exercice purement naturel et mécanique, qui sert à rendre le corps robuste sans donner aucune prise au 10 jugement: nager, courir, sauter, fouetter un sabot,^ lancer des pierres; tout cela est fort bien: mais n'avons-nous que des bras et des jambes? n'avons-nous pas aussi des yeux, des oreilles? et ces organes sont-ils superflus à l'usage des premiers? N'exercez donc pas seulement les forces, exercez 15 tous les sens qui les dirigent; tirez de chacun d'eux tout le parti possible, puis vérifiez l'impression de l'un par l'autre. Mesurez, comptez, pesez, comparez. N'employez la force qu'après avoir estimé la résistance: faites toujours en sorte que l'estimation de l'effet précède l'usage des moyens. In- 20 téressez l'enfant à ne jamais faire d'efforts insuffisants ou superflus. Si vous l'accoutumez à prévoir ainsi l'effet de tous ses mouvements, et à redresser ses erreurs par l'expérience, n'est-il pas clair que plus il agira, plus il deviendra judicieux? 25

S'agit-il d'ébranler une masse? s'il prend un levier trop long, il dépensera trop de mouvement; s'il le prend trop

^ Rousseau adopte ici l'ordre d'importance pratique, tandis que Condillac, pendant quelque temps son ami, et l'auteur du célèbre Traité des Sensations (1754), adopte l'ordre d'importance psychologique: la statue imaginée par Condillac reçoit d'abord l'odorat, qui suffit pour donner le sentiment de l'existence, puis \ iennent l'ouïe, le goût, et la vue; le toucher enfin, très important car il est le seul sens qui juge par lui-même des objets extérieurs. ^ Toupie.

court, il n'aura pas assez de force: l'expérience lui peut apprendre à choisir précisément le bâton qu'il lui faut. Cette sagesse n'est donc pas au-dessus de son âge. S 'agit-il de porter un fardeau? s'il veut le prendre aussi pesant qu'il 5 peut le porter, et n'en point essayer qu'il ne soulève, ne serat-il pas forcé d'en estimer le poids à la vue? Sait-il comparer des masses de même matière et de différentes grosseurs? qu'il choisisse entre des masses de même grosseur et de différentes matières; il faudra bien qu'il s'applique à comparer leurs

10 poids spécifiques. J'ai vu un jeune homme très bien élevé,

qui ne voulut croire qu'après l'épreuve qu'un seau plein de

gros copeaux de bois de chêne fût moins pesant que le même

seau rempli d'eau.

Nous ne sommes pas également maîtres de l'usage de tous

15 nos sens. Il y en a un, savoir le toucher, dont l'action n'est jamais suspendue durant la veille; il a été répandu sur la surface entière de notre corps, comme une garde continuelle, pour nous avertir de tout ce qui peut l'offenser. C'est aussi celui dont, bon gré, mal gré, nous acquérons le plus tôt l'ex-

2o périence par cet exercice continuel, et auquel, par conséquent, nous avons moins besoin de donner une culture particulière. Cependant nous observons que les aveugles ont le tact plus sûr et plus fin que nous, parce que, n'étant pas guidés par la vue, ils sont forcés d'apprendre à tirer uniquement du premier

25 sens les jugements que nous fournit l'autre. Pourquoi donc ne nous exerce-t-on pas à marcher comme eux dans l'obscurité, à connaître les corps que nous pouvons atteindre, à juger des objets qui nous environnent, à faire en un mot, de nuit et sans lumière, tout ce qu'ils font de jour et sans

30 yeux ? Tant que le soleil luit, nous avons sur eux l'avantage; dans les ténèbres, ils sont nos guides à leur tour. Nous sommes aveugles la moitié de la vie, avec la différence que les vrais aveugles savent toujours se conduire, et que nous n'osons faire un pas au cœur de la nuit. On a de la lumière,

3? me dira-t-on. Eh quoi! toujours des machines! Qui vous

répond qu'elles vous suivront partout au besoin? Pour moi, j'aime mieux qu'Emile ait des yeux au bout de ses doigts que dans la boutique d'un chandelier.

La Course, le Sens de la Vue, et la Générosité du

« Sportsman »

Il s'agissait d'exercer à la course un enfant indolent et paresseux,^ qui ne se portait pas de lui-même à cet exercice 5 ni à aucun autre, quoiqu'on le destinât à l'état militaire; il s'était persuadé, je ne sais comment, qu'un homme de son rang ne devait rien faire ni rien savoir, et que sa noblesse devait lui tenir lieu de bras, de jambes, ainsi que de toute espèce de mérite. A faire d'un tel gentilhomme un Achille 10 au pied léger, l'adresse de Chiron même eût eu peine à suffire. La difficulté était d'autant plus grande, que je ne voulais lui prescrire absolument rien; j'avais banni de mes droits les exhortations, les promesses, les menaces, l'émulation, le désir de briller; comment lui donner celui de courir sans lui 15 rien dire? Courir moi-même eût été un moyen peu sûr et sujet à inconvénient. D'ailleurs, il s'agissait encore de tirer de cet exercice quelque objet d'instruction pour lui, afin d'accoutumer les opérations de la machine et celles du jugement à marcher toujours de concert. Voici comment je 20 m'y pris: moi, c'est-à-dire celui qui parle dans cet exemple.

En m'allant promener a\'ec lui les après-midi, je mettais quelquefois dans ma poche deux gâteaux d'une espèce qu'il aimait beaucoup: nous en mangions chacun un à la promenade, et nous revenions fort contents. Un jour il s'aperçut 25 que j'avais trois gâteaux; il en aurait pu manger sbi sans s'incommoder: il dépêche promptement le sien pour me

^ Il s'agît probablement du jeune Dupin, que la mère, protectrice de Rousseau, avait confié à celui-ci pendant qu'elle était sans autre «gouverneur » pour l'enfant. Rousseau n'en a pas conservé un excellent souvenir {Confessions, VII^ Éd. Hachette, VIII, 206).

demander le troisième. « Non, lui dis-je: je le mangerais fort bien moi-même, ou nous le partagerions; mais j'aime mieux le voir disputer à la course par ces deux petits garçons que voilà. » Je les appelai, je leur montrai le gâteau et leur pro- 5 posai la condition. Ils ne demandèrent pas mieux. Le gâteau fut posé sur une grande pierre qui servit de but, la carrière fut marquée; nous allâmes nous asseoir: au signal donné, les petits garçons partirent; le victorieux se saisit du gâteau, et le mangea sans miséricorde aux yeux des spec-

lo tateurs et du vaincu.

Cet amusement valait mieux que le gâteau ; mais il ne prit pas d'abord et ne produisit rien. Je ne me rebutai ni ne me pressai: l'institution ^ des enfants est un métier oii il faut savoir perdre du temps pour en gagner. Nous continuâmes

15 nos promenades; souvent on prenait trois gâteaux, quelquefois quatre, et de temps à autre il y en avait un, même deux, pour les coureurs. Si le prix n'était pas grand, ceux qui le disputaient n'étaient pas ambitieux: celui qui le remportait était loué, fêté; tout se faisait avec appareil. Pour don-

20 ner lieu aux révolutions et augmenter l'intérêt, je marquais la carrière plus longue, j'y souffrais plusieurs concurrents. A peine étaient-ils dans la lice, que tous les passants s'arrêtaient pour les voir : les acclamations, les cris, les battements des mains les animaient: je voyais quelquefois mon petit

25 bonhomme tressaillir, se lever, s'écrier quand l'un était près d'atteindre ou de passer l'autre; c'étaient pour lui ses jeux olympiques.

Cependant les concurrents usaient quelquefois de supercherie: ils se retenaient mutuellement, ou se faisaient tomber,

30 ou poussaient des cailloux au passage l'un de l'autre. Cela me fournit un sujet de les séparer, et de les faire partir de différents termes, quoique également éloignés du but: on

^ Rousseau emploie le mot dans son ancien sens d éducation ou instruction (Institution chrétienne de Calvin, Essai de Montaigne sur V Institution des Enfants).

verra bientôt la raison de cette prévoyance, car je dois traiter cette importante affaire dans un grand détail.

Ennuyé de voir toujours manger sous ses yeux des gâteaux qui lui faisaient grande envie, monsieur le chev^alier s'avisa de soupçonner enfin que bien courir pouvait être bon à quelque 5 chose, et, voyant qu'il avait aussi deux jambes, il commença de s'essayer en secret. Je me gardai d'en rien voir; mais je compris que mon stratagème avait réussi. Quand il se crut assez fort, et je lus avant lui dans sa pensée, il affecta de m'importuner pour avoir le gâteau restant. Je le refuse; 10 il s'obstine, et d'un air dépité il me dit à la fin: « Eh bien! mettez-le sur la pierre, marquez le champ, et nous verrons. — Bon! lui dis-je en riant, est-ce qu'un chevalier sait courir? Vous gagnerez plus d'appétit, et non de quoi le satisfaire. » Piqué de ma raillerie, il s'évçrtue, et remporte le prix, d'au- 15 tant plus aisément que j'avais fait la lice très courte et pris soin d'écarter le meilleur coureur. On conçoit comment, ce premier pas étant fait, il me fut aisé de le tenir en haleine. Bientôt il prit un tel goût à cet exercice, que, sans faveur, il était presque sûr de vaincre mes polissons à la course, quelque 20 longue que fut la carrière.

Cet avantage obtenu en produisit un autre auquel je n'avais pas songé. Quand il remportait rarement le prix, il le mangeait presque toujours seul, ainsi que faisaient ses concurrents; mais en s'accoutumant à la victoire il devint généreux, 25 et partageait souvent avec les vaincus. Cela me fournit à moi-même une observation morale, et j'appris par là quel était le vrai principe de la générosité.

En continuant avec lui de marquer en différents lieux les termes d'où chacun devait partir à la fois, je fis, sans qu'il 3a s'en aperçut, les distances inégales, de sorte que l'un, ayant à faire plus de chemin que l'autre pour arriver au même but, avait un désavantage visible: mais, quoique je laissasse le choix à mon disciple, il ne savait pas s'en prévaloir. Sans s'embarrasser de la distance, il préférait toujours le plus 35

beau chemin: de sorte que, prévoyant aisément son choix, j'étais à peu près le maître de lui faire perdre ou gagner le gâteau à ma volonté; et cette adresse avait aussi son usage à plus d'une fin. Cependant, comme mon dessein était 5 qu'il s'aperçût de la différence, je tâchais de la lui rendre sensible: mais, quoique indolent dans le calme, il était si vif dans ses jeux, et se déhait si peu de moi, que j'eus toutes les peines du monde à lui faire apercevoir que je le trichais. Enfin j'en vins à bout malgré son étourderie; il m'en fit des

10 reproches. Je lui dis: « De quoi vous plaignez-vous? dans un don que je veux bien faire, ne suis-je pas maître de mes conditions? Qui vous force à courir? vous ai-je promis de faire les Hces égales? n'avez-vous pas le choix? Prenez la plus courte, on ne vous en empêche point. Comment ne

15 voyez-vous pas que c'est vous que je favorise, et que l'inéga- Hté dont vous murmurez est tout à votre avantage si vous savez vous en prévaloir? » Cela était clair; il le comprit, et, pour choisir, il fallut y regarder de plus près. D'abord on voulut compter les pas; mais la mesure des pas d'un

20 enfant est lente et fautive; de plus, je m'a\dsai de multiplier les courses dans un même jour; et alors, l'amusement devenant une espèce de passion, l'on avait regret de perdre à mesurer les lices le temps destiné à les parcourir. La vivacité de l'enfance s'accommode mal de ces lenteurs: on s'exerça

25 donc à mieux voir, à mieux estimer une distance à la vue. Alors j'eus peu de peine à étendre et nourrir ce goût. Enfin quelques mois d'épreuves et d'erreurs corrigées lui formèrent tellement le compas visuel, que, quand je lui mettais par la pensée un gâteau sur quelque objet éloigné, il avait le coup

30 d'œil presque aussi sûr que la chaîne d'un arpenteur.

Comme la ^Tle est de tous les sens celui dont on peut le moins séparer les jugements de l'esprit, il faut beaucoup de temps pour apprendre à voir

Emile à Douze Ans

Sa figure, son port, sa contenance, annoncent l'assurance et le contentement; la santé brille sur son visage; ses pas affermis lui donnent un air de vigueur; son teint, délicat encore sans être fade, n'a rien d'une mollesse efféminée; l'air et le soleil y ont déjà mis l'empreinte honorable de son sexe; 5 ses muscles, encore arrondis, commencent à marquer quelques traits d'une physionomie naissante; ses yeux, que le feu du sentiment n'anime point encore, ont au moins toute leur sérénité native: de longs chagrins ne les ont point obscurcis, des pleurs sans fin n'ont point sillonné ses joues. 10 Voyez dans ses mom-emQnts prompts, mais sûrs, la vis-acité de son âge, la fermeté de l'indépendance, l'expérience des * exercices multipliés. Il a l'air ouvert et libre, mais non pas insolent ni vain; son visage, qu'on n'a pas collé sur des livres, ne tombe pas sur son estomac: on n'a pas besoin de lui dire: 15 Levez la tète; la honte ni la crainte ne la lui firent jamais baisser

N'attendez pas de lui des propos agréables, ni qu'il vous dise ce que je lui aurai dicté; n'en attendez que la vérité naïve et simple, sans ornement, sans apprêt, sans vanité. 20 Il vous dira le mal qu'il a fait ou celui qu'il pense, tout aussi librement aue le bien, sans s'embarrasser en aucune sorte de l'effet que fera sur vous ce qu'il aura dit; il usera de la parole dans toute la simplicité de sa première institution

Ses idées sont bornées, mais nettes; s'il ne sait rien par 25 cœur, il sait beaucoup par expérience; s'il lit moins bien qu'un autre enfant dans nos livres, il lit mieux dans celui de la nature; son esprit n'est pas dans sa langue, mais dans sa tête; il a moins de mémoire que de jugement; il ne sait parler qu'un langage, mais il entend ce qu'il dit; et, s'il ne 3a dit pas si bien que les autres disent, en revanche il fait mieux qu'ils ne font

Qu'il s'occupe ou qu'il s'amuse, l'un et l'autre est égal pour

lui; ses jeux sont ses occupations, il n'y sent point de différence. Il met à tout ce qu'il fait un intérêt qui fait rire et une liberté qui plaît, en montrant à la fois le tour de son esprit et la sphère de ses connaissances. N'est-ce pas le 5 spectacle de cet âge, un spectacle charmant et doux, de voir un joli enfant, l'œil vif et gai, l'air content et serein, la physionomie ouverte et riante, faire, en se jouant, les choses les plus sérieuses, ou profondément occupé des plus frivoles amusements?

10 Voulez-vous à présent le juger par comparaison? Mêlez-le avec d'autres enfants, et laissez-le faire. Vous verrez bientôt lequel est le plus vraiment formé, lequel approche le mieux de la perfection de leur âge. Parmi les enfants de la ville, nul n'est plus adroit que lui, mais il est plus fort qu'aucun

15 autre. Parmi de jeunes paysans, il les égale en force et les passe en adresse. Dans tout ce qui est à portée de l'enfance, il juge, il raisonne, il prév'oit mieux qu'eux tous. Est-il question d'agir, de courir, de sauter, d'ébranler des corps, d'enlever des masses, d'estimer des distances, d'inventer

20 des jeux, d'emporter des prix? On dirait que la nature est à ses ordres, tant il sait aisément plier toute chose à ses volontés. Il est fait pour guider, pour gouverner ses égaux: le talent, l'expérience, lui tiennent lieu de droit et d'autorité. Donnez-lui l'habit et le nom qu'il vous plaira, peu importe,

25 il primera partout, il deviendra partout le chef des autres: ils sentiront toujours sa supériorité sur eux: sans vouloir commander il sera le maître, sans croire obéir ils obéiront.

Il est parvenu à la maturité de l'enfance, il a vécu de la vie d'un enfant, il n'a point acheté sa perfection aux dépens

30 de son bonheur; au contraire, ils ont concouru l'un à l'autre. En acquérant toute la raison de son âge, il a été heureux et libre autant que sa constitution lui permettait de l'être. Si la fatale faux vient moissonner en lui la fleur de nos espérances, nous n'aurons point à pleurer à la fois sa vie et sa mort,

35 nous n'aigrirons point nos douleurs du souvenir de celles que

nous lui aurons causées; nous nous dirons: Au moins il a joui de son enfance; nous ne lui avons rien fait perdre de ce que la nature lui avait donné.

Le grand inconvénient de cette première éducation est qu'elle n'est sensible qu'aux hommes clairvoyants, et que, 5 dans un enfant élevé avec tant de soin, des yeux vulgaires ne voient qu'un polisson.

Le moment est venu maintenant pour l'enfant « sain, vigoureux, bien formé *pour son âge » d'entrer en rapport avec le monde. Dans le Troisième âge, il entrera en rapport avec le monde phy- 10 sique, ou la nature; dans le Quatrième âge, avec le monde moral (des êtres pensants et sentants) ou la Société, et avec Dieu.

Le Troisième Âge {De la Raison)

(De douze ans à quinze ou seize ans)

« A 12 ou 13 ans, les forces de l'enfant se développent bien plus rapidement que ses besoins . . . Voici donc le temps des travaux, des instructions et des études; et remarquez que ce n'est pas moi 15 qui fais arbitrairement ce choix, c'est la nature elle-même qui l'indique. »

Page 1