LES ÉTUDES
L'enfant est curieux par nature. Il faut satisfaire ce penchant.
Que saura Emile ? La fameuse réponse de Rousseau est: // ne s^agit pas de savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile. 20 Mais: « Distinguons toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent de l'opinion. Il est une ardeur de savoir qui n'est fondée que sur le désir d'être estimé savant; il en est une autre qui naît d'une curiosité naturelle à l'homme pour tout ce qui peut l'intéresser de près ou de loin.» Rousseau parie 25 de la seconde seulement.^
^ Cette expression « ce qui est utile » n'a pas un sens égoïstement utilitaire. Rousseau admet l'existence d'une faculté innée de sympathie que l'homme est appelé impérieusement à satisfaire, et à laquelle se rapporte aussi ce mot. Emile doit savoir ce qui est utile pour satisfaire son instinct de généreux humanitarisme; seulement le sentiment ne
250 \t:e et œuvres
Comment Emile apprendra-t-il ? Rousseau répond encore: Ne lui faites pas apprendre par les livres, mais faites travailler son intelligence directement sur les faits: « En général ne substituez jamais le signe à la chose; car le signe absorbe l'attention 5 de l'enfant et lui fait oublier la chose représentée.»
La Première Leçon de Cosmographie
Rendez votre élève attentif aux phénomènes de la nature, bientôt vous le rendrez curieux; mais, pour, nourrir sa curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa portée, et laissez-les-lui résoudre. Qu'il ne
10 sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu'il l'a compris lui-même; qu'il n'apprenne pas la science, qu'il l'invente. Si jamais vous substituez dans son esprit l'autorité à la raison, il ne raisonnera plus; il ne sera plus que le jouet de l'opinion des autres.
15 Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant, et vous
lui allez chercher des globes, des sphères, des cartes: que
de machines! Pourquoi toutes ces représentations? Que
ne commencez-vous par lui montrer l'objet même, afin qu'il
[^sache au moins de quoi voxis lui parlez !
20 Une belle soirée, on va se promener dans un lieu favorable, où. l'horizon bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant, et l'on observe les objets qui rendent reconnaissable ' le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le frais, on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. On
25 le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au devant de lui. L'incendie augmente, l'orient paraît tout en flamme^: à leur éclat on attend l'astre longtemps avant qu'il se montre: à chaque instant, on croit le voir paraître; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair et
s'éveillera en Emile qu'au 4™^ âge; au 3""^ âge, le mot utile garde donc le sens strictement utilitaire. C'est le problème moderne du Pragmatisme. Voir Albert Schinz, J.-J. Rousseau, a Forerunner of Pragmatism (Open Court Press, 1909).
E\nLE
remplit aussitôt tout l'espace; le voile des ténèbres s'efface et tombe. L'homme reconnaît son séjour et le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle; le jour naissant qui l'éclairé, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée, qui réflé- 5 chit à l'œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le père de la vie; en ce moment, pas un seul ne se tait; leur gazouillement, faible encore, est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée, il se sent de la langueur d'un paisible réveil. Le 10 concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'à l'âme. Il y a là une demi-heure d'enchantement, auquel nul homme ne résiste: un spectacle si grand, si beau, si délicieux, n'en laisse aucun de sang-froid. 15
Plein de l'enthousiasme qu'il éprouve, le maître veut le communiquer à l'enfant: il croit l'émouvoir en le rendant attentif aux sensations dont il est ému lui-même. Pure bêtise! C'est dans le cœur de l'homme qu'est la vie du spectacle de la nature: pour le voir il faut le sentir. L'en- 20 fant aperçoit les objets; mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience qu'il n'a point acquise, il faut des sentiments qu'il n'a point éprouvés, pour sentir l'impression composée qui résulte à la fois de toutes ces sen- 25 sations. S'il n'a longtemps parcouru des plaines arides, si des sables ardents n'ont brûlé ses pieds, si la réverbération suffocante des rochers frappés du soleil ne l'oppressa jamais, comment goûtera- t-il l'air frais d'une belle matinée? comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure, l'humide vapeur 30 de la rosée, le marcher mol et doux sur la pelouse, enchanteront-ils ses sens? Comment le chant des oiseaux lui causerat-il une émotion voluptueuse, si les accents de l'amour et du plaisir lui sont encore inconnus? Avec quels transports verra-t-il naître une si belle journée, si son imagination ne 35
sait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir? Enfin comment s'attendrira-t-il sur la beauté du spectacle de la nature, s'il ignore quelle main prit soin de l'orner?
Ne tenez point à l'enfant des discours qu'il ne peut enten- 5 dre. Point de descriptions, point d'éloquence, point de figures, point de poésie. Il n'est pas maintenant question de sentiment ni de goût. Continuez d'être clair, simple et froid; le temps ne viendra que trop tôt de prendre un autre langage.
10 Élevé dans l'esprit de nos maximes, accoutumé à tirer tous ses instruments de lui-même, et à ne recourir jamais à autrui qu'après avoir reconnu son insuffisance, à chaque nouvel objet qu'il voit il l'examine longtemps sans rien dire. Il est pensif et non questionneur. Contentez-vous donc de
15 lui présenter à propos les objets; puis, quand vous verrez sa curiosité suffisamment occupée, faites-lui quelque question laconique qui le mette sur la voie de la résoudre.
Dans cette occasion, après avoir bien contemplé avec lui le soleil levant, après lui avoir fait remarquer du même côté
20 les montagnes et les autres objets voisins, après l'avoir laissé causer là-dessus tout à son aise, gardez quelques moments le silence comme un homme qui rêve, et puis vous lui direz: Je songe que hier au soir le soleil s'est couché là, et qu'il s'est levé là ce matin. Comment cela peut-il se faire?
25 N'ajoutez rien de plus: s'il vous fait des questions, n'y répondez point; parlez d'autre chose. Laissez-le à lui-même, et soyez sûr qu'il y pensera.
Pour qu'un enfant s'accoutume à être attentif, et qu'il soit bien frappé de quelque vérité sensible, il faut qu'elle lui
30 donne quelques jours d'inquiétude avant de la découvrir. S'il ne conçoit pas assez celle-ci de cette manière, il y a moyen de la lui rendre plus sensible encore, et ce moyen c'est de retourner la question. S'il ne sait comment le soleil parvient de son coucher à son lever, il sait au moins comment il parvient
35 de son lever à son coucher, ses yeux seuls le lui apprennent.
Éclaircissez donc la première question par l'autre: ou votre élève est absolument stupide, ou l'analogie est trop claire pour lui pouvoir échapper. Voilà sa première leçon de cosmographie.
Comme nous procédons toujours lentement d'idée sensible 5 en idée sensible, que nous nous familiarisons longtemps avec la même avant de passer à une autre, et qu'enfin nous ne forçons jamais notre élève d'être attentif, il y a loin de cette première leçon à la connaissance du cours du soleil et de la figure de la terre: mais, comme tous les mouvements ap- 10 parents des corps célestes tiennent au même principe, et que la première observation mène à toutes les autres, il faut moins d'effort, quoiqu'il faille plus de temps, pour arriver d'une révolution diurne au calcul des éclipses, que pour bien comprendre le jour et la nuit 15
Nous avons vu lever le soleil à la Saint- Jean; nous l'allons voir aussi lever à Noël ou quelque autre beau jour d'hiver; car on sait que nous ne sommes pas paresseux, et que nous nous faisons un jeu de braver le froid. J'ai soin de faire cette seconde observation dans le même lieu où nous avons 20 fait la première; et, moyennant quelque adresse pour préparer la remarque, l'un ou l'autre ne manquera pas de s'écrier: « Oh ! oh ! voilà qui est plaisant ! le soleil ne se lève plus à la même place ! Ici sont nos anciens renseignements, et à présent il s'est levé là, etc. ... Il y a donc un orient d'été et un 25 orient d'hiver, etc. ...» Jeune maître, vous voilà sur la voie. Ces exemples vous doivent suffire pour enseigner très clairement la sphère, en prenant le monde pour le monde, et le soleil pour le soleil.
En général, ne substituez jamais le signe à la chose que 30 quand il vous est impossible de la montrer; car le signe absorbe l'attention de l'enfant, et lui fait oublier la chose représentée.
L'Utilité de l'Astronomie
A quoi cela est-il bon? Voilà désormais le mot sacré, le mot déterminant entre lui et moi dans toutes les actions de notre vie; voilà la question qui de ma part suit infailliblement toutes ses questions, et qui sert de frein à ces multitudes 5 d'interrogations sottes et fastidieuses dont les enfants fatiguent sans relâche et sans fruit tous ceux qui les emdronnent, plus pour exercer sur eux quelque espèce d'empire que pour en tirer quelque profit. Celui à qui, pour sa plus importante leçon. Ton apprend à ne vouloir rien savoir que d'utile, in-
lo terroge comme Socrate; il ne fait pas une question sans s'en rendre à lui-même la raison qu'il sait qu'on lui en va demander avant que de la résoudre.
Voyez quel puissant instrument je vous mets entre les mains pour agir sur votre élève. Ne sachant les raisons de
15 rien, le voilà presque réduit au silence quand il vous plaît; et vous, au contraire, quel avantage vos connaissances et votre expérience ne vous donnent-elles point pour lui montrer l'utilité de tout ce que vous lui proposez? Car, ne vous y trompez pas, lui faire cette question, c'est lui apprendre à
20 vous la faire à son tour; et vous devez compter, sur tout ce que vous lui proposerez dans la suite, qu'à votre exemple il ne manquera pas de dire: A quoi cela est-il bon?
Xous obser\'ions la position de la forêt au nord de Montmorency, quand il m'a interrompu par son importune ques-
25 tion: <(.'l quoi sert cela? — Vous avez raison, lui dis-je; il y faut penser à loisir; et si nous trouvons que ce travail n'est bon à rien, nous ne le reprendrons plus, car nous ne manquons pas d'amusements utiles. » On s'occupe d'autre chose, et il n'est plus question de géographie du reste de la journée.
30 Le lendemain matin, je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner; il ne demande pas mieux; pour courir, les enfants sont toujours prêts, et celui-ci a de bonnes jambes.
Nous montons dans la foret, nous parcourons les champeaux/ nous nous égarons, nous ne savons plus où nous sommes, et, quand il s'agit de revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le temps se passe, la chaleur vient, nous avons faim; nous nous pressons, nous errons vainement de 5 côté et d'autre, nous ne trouvons partout que des bois, des carrières, des plaines, nul renseignement pour nous reconnaître. Bien échauffés, bien recrus, bien affamés, nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous nous asseyons enfin pour nous reposer, pour délibérer. Emile, ic que je suppose élevé comme un autre enfant, ne délibère point, il pleure; il ne sait pas c^ue nous sommes à la porte de Montmorency, et qu'un simple taillis nous le cache; mais ce taillis est une forêt pour lui, un homme de sa stature est enterré dans des buissons. 15
Après quelques moments de silence, je lui dis d'un air inquiet:
Mon cher Emile, comment ferons-nous pour sortir d'ici? — EMILE, en nage, et pleurant à chaudes larmes. Je n'en sais rien. Je suis las; j'ai faim; j'ai soif; je n'en puis plus. — 2c JEAN-JACQUES. Me croycz-vous en meilleur état que vous, et pensez-vous que je me fisse faute de pleurer si je pouvais déjeuner de mes larmes? Il ne s'agit pas de pleurer, il s'agit de se reconnaître. Voyons votre montre; quelle heure est-il? — EMILE. Il est midi, et je suis à jeun. — jeax- 25 JACQUES. Cela est vrai, il est midi, et je suis à jeun. — EMILE. Oh! que vous devez avoir faim! — jean- Jacques. Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me trouver ici. Il est midi, c'est justement l'heure 011 nous observions hier de Montmorency la position de la forêt. Si nous pouvions 3a de même observer de la forêt la position de Montmorency? ... — EMILE. Oui; mais hier nous voyions la forêt, et
^ Champeaux, de l'ancien adjectif «champal»: près des champs par opposition à près des rivières. Nom en usage dans quelques départements.
d"ici nous ne voyons pas la ville. — jean- Jacques. Voilà le mal ... Si nous pouvions nous passer de la voir pour trouver sa position?... — Emile. O mon bon ami! — jean- JACQUES. Xe disions-nous pas que la forêt était? ... — 5 EMILE. Au nord de Montmorency. — jeax-jacques. Par conséquent, Montmorency doit être ... — Emile. Au sud de la forêt. — jeax-jacques. Nous avons un moyen de trouver le nord à midi. — Emile. Oui, par la direction de l'ombre. — jeax-jacques. Mais le sud! — Emile. Com-
10 ment faire? — jean-jacques. Le sud est l'opposé du nord. — EMILE. Cela est vrai; il n'y a qu'à chercher l'opposé de l'ombre. Oh ! voilà le sud ! voilà le sud ! sûrement Montmorency est de ce côté; cherchons de ce côté. — jeaxjacques. Vous pouvez avoir raison, prenons ce sentier à
15 travers le bois. — Emile, frappant des mains et poussant
7in cri de joie. Ah! je vois ^Montmorency ! le voilà tout
devant nous, tout à découvert. Allons déjeuner, allons dîner,
courons vite; l'astronomie est bonne à quelque chose.
Prenez garde que, s'il ne dit pas cette dernière phrase, il
20 la pensera; peu importe, pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or, soyez sûr qu'il n'oubliera de sa vie la leçon de cette journée; au lieu que, si je n'avais fait que lui supposer tout cela dans sa chambre, mon discours eût été oublié dès le lendemain.
Introduction à la Physique — L'Histoire du Bateleur
25 Depuis longtemps nous nous étions aperçus, mon élève et moi, que l'ambre, le verre, la cire, divers corps frottés, attiraient les pailles, et que d'autres ne les attiraient pas. Par hasard nous en trouvons un qui a une vertu plus singulière encore; c'est d'attirer à quelque distance, et sans être frotté,
30 la limaille et d'autres brins de fer. Combien de temps cette qualité nous amuse sans que nous puissions y rien voir de plus! Enfin nous trouvons qu'elle se communique au fer même aimanté dans un certain sens. Un jour nous allons à
la foire; ^ un joueur de gobelets attire avec un morceau de pain un canard de cire flottant sur un bassin d'eau. Fort surpris, nous ne disions pourtant pas: c'est un sorcier, car nous ne savons ce que c'est qu'un sorcier. Sans cesse frappés d'effets dont nous ignorons les causes, nous ne nous près- 5 sons de juger de rien, et nous restons en repos dans notre ignorance jusqu'à ce que nous trouvions l'occasion d'en sortir.
De retour au logis, à force de parler du canard de la foire, nous allons nous mettre en tête de l'imiter: nous prenons 10 une bonne aiguille bien aimantée, nous l'entourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de canard, de sorte que l'aiguille traverse le corps et que la tête fasse le bec. Nous posons sur l'eau le canard, nous approchons du bec un anneau de clef, et nous voyons avec une joie 15 facile à comprendre que notre canard suit la clef précisément comme celui de la foire suivait le morceau de pain. Observer dans quelle direction le canard s'arrête sur l'eau quand on l'y laisse en repos, c'est ce que nous pourrons faire une autre fois. Quant à présent, tout occupés de notre objet, 20 nous n'en voulons pas davantage.
Dès le même soir, nous retournons à la foire avec du pain préparé dans nos poches; et sitôt que le joueur de gobelets a fait son tour, mon petit docteur, qui se contenait à peine, lui dit que ce tour n'est pas difficile, et que lui-même en fera 25 bien autant. Il est pris au mot: à l'instant, il tire de sa poche le pain où est caché le morceau de fer; en approchant de la table, le cœur lui bat: il présente le pain presque en tremblant; le canard vient et le suit: l'enfant s'écrie et tressaille d'aise. Aux battements de mains, aux acclamations de 3a l'assemblée, la tête lui tourne, il est hors de lui. Le bateleur interdit vient pourtant l'embrasser, le féliciter, et le prie de l'honorer encore le lendemain de sa présence, ajoutant qu'il
^ Cette petite scène était arrangée, et le bateleur était instruit du rôle qu'il avait à faire.
aura soin d'assembler plus de monde encore pour applaudir à son habileté. Mon petit naturaliste enorgueilli veut babiller; mais sur-le-champ je lui ferme la bouche, et l'emmène comblé d'éloges.
5 L'enfant, jusqu'au lendemain, compte les minutes avec une risible inquiétude. Il invite tout ce qu'il rencontre; il voudrait que tout le genre humain fût témoin de sa gloire; il attend l'heure avec peine, il la devance: on vole au rendezvous; la salle est déjà pleine. En entrant, son jeune cœur
10 s'épanouit. D'autres jeux doivent précéder; le joueur de gobelets se surpasse et fait des choses surprenantes. L'enfant ne voit rien de tout cela; il s'agite, il sue, il respire à peine ; il passe son temps à manier dans sa poche son morceau de pain d'une main tremblante d'impatience. Enfin son
15 tour vient; le maître l'annonce au public avec pompe. Il s'approche un peu honteux, il tire son pain . . . Nouvelle vicissitude des choses humaines 1 le canard, si privé la veille, est devenu sauvage aujourd'hui; au lieu de présenter le bec, il tourne la queue et s'enfuit; il évite le pain et la main qui
20 le présente avec autant de soin qu'il les suivait auparavant. Après mille essais inutiles et toujours hués, l'enfant se plaint, dit qu'on le trompe, que c'est un autre canard qu'on a substitué au premier, et déhe le joueur de gobelets d'attirer celui-ci.
25 Le joueur de gobelets, sans répondre, prend un morceau de pain, le présente au canard; à l'instant, le canard suit le pain, et vient à la main qui le retire. L'enfant prend le même morceau de pain; mais, loin de réussir mieux qu'auparavant, il voit le canard se moquer de lui et faire des pirouettes tout
30 autour du bassin: il s'éloigne enfin tout confus, et n'ose plus s'exposer aux huées.
Alors le joueur de gobelets prend le morceau de pain que l'enfant avait apporté, et s'en sert avec autant de succès que du sien: il en tire le fer devant tout le monde, autre
j5 risée à nos dépens; puis de ce pain ainsi vidé il attire le ca-
nard comme auparavant. Il fait la même chose avec un autre morceau coupé devant tout le monde par une main tierce; il en fait autant avec son gant, avec le bout de son doigt: enfin il s'éloigne au milieu de la chambre, et, du ton d'emphase propre à ces gens-là, déclarant que son canard 5 n'obéira pas moins à sa voix qu'à son geste, il lui parle, et le canard obéit; il lui dit d'aller à droite et il va à droite, de revenir et il revient, de tourner et il tourne; le mouvement est aussi prompt que l'ordre. Les applaudissements redoublés sont autant d'affronts pour nous. Nous nous éva- 10 dons sans être aperçus, et nous nous renfermons dans notre chambre sans aller raconter nos succès à tout le monde, comme nous l'avions projeté.
Le lendemain matin, l'on frappe à notre porte: j'ouvre; c'est l'homme aux gobelets. Il se plaint modestement de 15 notre conduite. Que nous avait-il fait pour nous engager à vouloir décréditer ses jeux et lui ôter son gagnepain? Qu'y a-t-il donc de si merveilleux dans l'art d'attirer un canard de cire, pour acheter cet honneur aux dépens de la subsistance d'un honnête homme? « Ma foi, messieurs, si 20 j'avais quelque autre talent pour vivre, je ne me glorifierais guère de celui-ci. Vous deviez croire qu'un homme qui a passé sa vie à s'exercer à cette chétive industrie en sait làdessus plus que vous qui ne vous en occupez que quelques moments. Si je ne vous ai pas d'abord montré mes coups 25 de maître, c'est qu'il ne faut pas se presser d'étaler étourdiment ce qu'on sait: j'ai toujours soin de conserver mes meilleurs tours pour l'occasion, et après celui-ci j'en ai d'autres encore pour arrêter de jeunes indiscrets. Au reste, Messieurs, je viens de bon cœur vous apprendre ce 30 secret qui vous a tant embarrassés, vous priant de n'en pas abuser pour me nuire, et d'être plus retenus une autre fois. »
Alors il nous montre sa machine, et nous voyons avec la dernière surprise qu'elle ne consiste qu'en un aimant fort 31
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et bien armé, qu'un enfant caché sous la table faisait mouvoir sans qu'on s'en aperçût.
L'homme replie sa machine; et, après lui avoir fait nos remercîments et nos excuses, nous voulons lui faire un présent; 5 il le refuse. « Non, Messieurs, je n'ai pas assez à me louer de vous pour accepter vos dons; je vous laisse obligés à moi malgré vous; c'est ma seule vengeance. Apprenez qu'il y a de la générosité dans tous les états; je fais payer mes tours et non mes leçons. »
lo En sortant il m'adresse à moi nommément et tout haut une réprimande. « J'excuse volontiers, me dit-il, cet enfant; il n'a péché que par ignorance. Mais vous. Monsieur, qui deviez connaître sa faute, pourquoi la lui avoir laissé faire? Puisque vous vivez ensemble, comme le plus âgé vous lui
15 devez vos soins, vos conseils; votre expérience est l'autorité qui doit le conduire. En se reprochant, étant grand, les torts de sa jeunesse, il vous reprochera sans doute ceux dont vous ne l'aurez pas averti. » ^
Il part et nous laisse tous deux très confus. Je me blâme
20 de ma molle facilité; je promets à l'enfant de la sacrifier une autre fois à son intérêt, et de l'avertir de ses fautes avant qu'il en fasse; car le temps approche où nos rapports vont changer et oii la sévérité du maître doit succéder à la complaisance du camarade; ce changement doit s'amener par degrés;
25 il faut tout prévoir, et tout prévoir de fort loin.
Le lendemain nous retournons à la foire pour revoir le tour dont nous avons appris le secret. . Nous abordons avec un profond respect notre bateleur^ Socrate; à peine osonsnous lever les yeux sur lui; il nous comble d'honnêtetés, et
30 nous place avec une distinction qui nous humilie encore.
1 Ai-je dû supposer quelque lecteur assez stupide pour ne pas sentir dans cette réprimande un discours dicté mot à mot par le gouverneur pour aller à ses vues ?■• {Note de Rousseau.)
2 Bateleur, dérivé de « bâton-de-magie. » Aujourd'hui on dit plutôt prestidigitateur, c. à. d., preste de ses doigts (legerdemain).
Il fait ses tours comme à l'ordinaire; mais il s'amuse et se complaît longtemps à celui du canard, en nous regardant souvent d'un air assez fier. Nous savons tout et nous ne soufflons pas. Si mon élève osait seulement ouvrir la bouche, ce serait un enfant à écraser. 5
Tout le détail de cet exemple importe plus qu'il ne semble. Que de leçons dans une seule! Que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité ! Jeune maître, épiez ce premier mouvement avec soin. Si vous savez en faire sortir ainsi l'humiliation, soyez sûr qu'il n'en reviendra 10 de longtemps un second. Que d'apprêts! direz-vous. J'en conviens, et le tout pour nous faire une boussole qui nous tienne lieu de méridienne.
Ayant appris c^ue l'aimant agit à travers les autres corps, nous n'avons rien de plus pressé que de faire une machine 15 semblable à celle que nous avons vue: une table évidée, un bassin très plat ajusté sur cette table, et rempli de quelques lignes d'eau, un canard fait avec un peu plus de soin, etc. Souvent attentifs autour du bassin, nous remarquons enfin que le canard en repos affecte toujours à peu près la même 20 direction. Nous suivons cette expérience, nous examinons cette direction; nous trouvons qu'elle est du midi au nord. Il n'en faut pas davantage; notre boussole est trouvée, ou autant vaut; nous voilà dans la physique.
Robinson Crusoé, le Premier « Boy Scout »
Je hais les livres; ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on 25 ne sait pas. On dit qu'Hermès grava sur des colonnes les éléments des sciences pour mettre ses découvertes à l'abri d'un déluge. S'il les eût imprimées dans la tête des hommes, elles s'y seraient conservées par tradition. Des cerveaux bien préparés sont les monuments où se gravent le plus su- 30 rement les connaissances humaines.
N'y aurait-il point moyen de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de livres, de les réunir sous un objet commun
qui pût être facile à voir, intéressant à suivre, et qui pût servir de stimulant, même à cet âge? Si l'on peut inventer une situation où tous les besoins naturels de l'homme se montrent d'une manière sensible à l'esprit d'un enfant, et 5 où les moyens de pourvoir à ces mêmes besoins se développent successivement avec la même facilité, c'est par la peinture vive et naïve de cet état C|u'il faut donner le premier exercice à son imagination.
Philosophe ardent, je vois déjà s'allumer la vôtre. Xe
lo vous mettez pas en frais; cette situation est trouvée, elle est décrite, et, sans vous faire tort, beaucoup mieux que vous ne la décririez vous-même, du moins avec plus de vérité et de simplicité. Puisqu'il nous faut absolument des livres, il en existe un qui fournit, à mon gré, le plus heureux traité
15 d'éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon Emile; seul il composera durant longtemps toute sa bibliothèque et il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire. Il servira
20 d'épreuve durant nos progrès à l'état de notre jugement, et, tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce mer\-eilleux livre? Est-ce Aristote? ^st-ce Pline? est-ce Buffon? Non: c'est Robinson Crusoê.
25 Robinson Crusoé dans son île, seul, dépour\^u de l'assistance de ses semblables et des instruments de tous les arts, pourv'Oyant cependant à sa subsistance, à sa conservation, et se procurant même une sorte de bien-être; voilà un objet intéressant pour tout âge, et qu'on a mille moyens de rendre
30 agréable aux enfants. Voilà comment nous réalisons l'île déserte qui me ser\'ait d'abord de comparaison.
Cet état n'est pas, j'en conviens, celui de l'homme social; vraisemblablement il ne doit pas être celui d'Emile; mais c'est sur le même état qu'il doit apprécier tous les autres.
35 Le plus sûr moyen de s'élever au-dessus des préjugés et d'or-
donner ses jugements sur les vrais rapports des choses, est de se mettre à la place d'un homme isolé et de juger de tout comme cet homme en doit juger lui-même eu égard à sa propre utilité.
Ce roman, débarrassé de tout son fatras,^ commençant au 5 naufrage de Robinson près de son île, et finissant à l'arrivée du vaisseau qui vient l'en tirer, sera tout à la fois l'amusement et l'instruction d'Emile durant Tépoque dont il est ici question. Je veux que la tête lui en tourne, qu'il s'occupe sans cesse de son château, de ses chèvres, de ses plantations; 10 qu'il apprenne en détail, non dans des livres, mais sur les choses, tout ce qu'il faut savoir en pareil cas; qu'il pense être Robinson lui-même; qu'il se voie habillé de peaux, portant un grand bonnet, un grand sabre, tout le grotesque équipage de la figure, au parasol près, dont il n'aura pas besoin. 15 Je veux qu'il s'inquiète des mesures à prendre si ceci ou cela venait à lui manquer; qu'il examine la conduite de son héros; qu'il cherche s'il n'a rien omis, s'il n'y avait rien de mieux à faire; qu'il marque attentiv^ement ses fautes et qu'il en profite pour n'y pas tomber lui-même en pareil cas; 20 car ne doutez point qu'il ne projette d'aller faire un établissement semblable; c'est le vrai château en Espagne de cet heureux âge, oii l'on ne connaît d'autre bonheur que le nécessaire et la liberté.
Quelle ressource que cette folie pour un homme habile, 25 qui n'a su la faire naître qu'afin de la mettre à profit ! L'enfant, pressé de se faire un magasin pour son île, sera plus ardent pour apprendre que le maître pour enseigner. Il voudra savoir tout ce qui est utile, et ne voudra savoir que cela; vous n'aurez plus besoin de le guider, vous n'aurez 30 qu'à le retenir. Au reste, dépêchons-nous de l'établir dans cette île tandis qu'il y borne sa félicité; car le jour approche
^ Entre autres la longue introduction prêcheuse. C'est du reste ainsi, « débarrassé du fatras », que l'on publie aujourd'hui le plus souvent .\/
Robinson Crusoé.
OÙ, s'il y veut vivre encore, il n'y voudra plus vivre seul, et oii Vendredi, qui maintenant ne le touche guère, ne lui suffira pas longtemps.
La pratique des arts naturels, auxquels peut suffire un 5 seul homme, mène à la recherche des arts d'industrie