‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 13 sur 68 · CHAMBÉRY ET LES CHARMETTES · texte numérisé non relu

CHAMBÉRY ET LES CHARMETTES

En passant par Lyon, Rousseau avait appris par une autre amie de Madame de Warens que celle-ci n'était pas retournée à Annecy, mais s'était établie à Chambéry, la capitale de la Savoie.1 Après avoir traversé le beau pays du Dauphiné qu'il décrit d'une façon charmante, Rousseau arrive chez elle en automne 1731. 5 L'accueil fut cordial. Justement le roi Victor-Amédée voulait faire établir le cadastre de ses états, et cherchait des géomètres et des secrétaires. Rousseau fut employé à ce travail: « C'est ainsi qu'après quatre ou cinq ans de courses, de folies, de souffrances depuis ma sortie de Genève, je commençai pour la pre- 10 mière fois de gagner mon pain avec honneur ». Il logeait chez Madame de Warens. Il occupait ses loisirs à étudier, d'abord les mathématiques, utiles pour son travail; puis l'histoire;2 surtout

vivent de pain fait avec du blé noir; d'autres qui n'ont pas même de blé noir, vivent de racines de fougère bouillies avec de la farine d'orge ou d'avoine et du sel. On les trouve couchés sur la paille; point d'habits que ceux qu'ils portent, point de meubles, point de provisions pour la vie ». La Bruyère fut le premier (en 1688) à protester avec autorité contre cette injustice, dans son fameux passage des Caractères (chap. De l'Homme, 128). « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix inarticulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.»

1 La cause de ce changement de domicile de Madame de Warens fut probablement l'activité politique secrète pour le roi de Sardaigne. Voir Benedetto, Madame de Warens (1914).

2 A l'époque de la Guerre de Succession de Pologne, 1733-35 (l'Autriche et la Russie soutenant la candidature d'Auguste III, de la Maison de Saxe, tandis que la France, l'Espagne et la Sardaigne soutenaient Stanislas, beau-père de Louis XV), Rousseau s'enthousiasma pour la cause soutenue par la France.

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à Montpellier pour suivre un traitement, m. 10 mois environ. Au printemps de l'ai . }<s il lui (allait

de cette mauvaise santé, quitter la ville. Il n .lant

d'aller sans sa bienfaitrice On loua une jolie maisof] L Char-

mettes, aux environs de Chambéry. ( ette maison, qui 1

encore, est une des lieux de pèlerinages littéraires les plus 15 meuzde l'Europe, comme Stratford en AngleU • Wemiaren

Allemagne. C'est le berceau du Romantisme us-

seau dit y avoir connu le bonheur parfait.1

Après avoir un peu cherché, non- nous fixâmes aux ( harmettes, une terre de M. de Conzié,2 à la porte de Chambéry,

20 mais retirée et solitaire comme si l'on était à cent lie Entre deux coteaux assez élevés est un petit vallon nord et sud au fond duquel coule une rigole entre des caillot: des arbres. Le long de ce vallon, à mi-côte, sont quelques maisons éparses, fort agréables pour quiconque aime un a.-ile

25 un peu sauvage et retiré. Après avoir essayé deux ou trois de ces maisons, nous choisîmes enfin la plus jolie, appartenant à un gentilhomme qui était au service, appelé M. Nbiret La maison était très logeable. Au-devant était un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger au-dessous, vis-à-vis

30 un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée; plus

1 Toute la chronologie de ces années de 1733 à 1742 est extrêmement confuse et difficile à établir. Les patients et érudits travaux de MM. Dufour, Ritter, Mugnier, Benedetto et autres, n'ont pas encore réussi à faire la lumière complète.

2 Un bon ami de Mme de Warens et de Rousseau dont il est souvent question dans les Confessions.

haut, dans la montagne, des prés pour l'entretien du bétail; enfin, tout ce qu'il fallait pour le petit ménage champêtre que nous y voulions établir. Autant que je puis me rappeler les temps et les dates, nous en prîmes possession vers la fin de l'été de 1736.1 J'étais transporté le premier jour que 5 nous y couchâmes. « Ô maman ! dis-je à cette chère amie en l'embrassant et l'inondant de larmes d'attendrissement et de joie, ce séjour est celui du bonheur et de l'innocence. Si nous ne les trouvons pas ici l'un avec l'autre, il ne les faut chercher nulle part. » 10

Hoc erat in votis: modus agri non ita magnus, Hortus ubi et tecto vicinus jugis aquae fons, Et paullum sylvse super his foret . . .2

Je ne puis ajouter,

Auctius atque Dî melius fecere;

mais n'importe, il ne m'en fallait pas davantage, il ne m'en fallait pas même la propriété, c'était assez pour moi de la jouissance, et il y a longtemps que j'ai dit et senti que le propriétaire et le possesseur sont souvent deux personnes 15

très différentes

Ici commence le court bonheur de ma vie; ici viennent les paisibles mais rapides moments qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu. Moments précieux et si regrettés, ah! recommencez pour moi votre aimable cours, coulez plus 20 lentement dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession! Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si

1 Cette date est sûrement fausse, et doit être remplacée par: 24 juin, ^738.

2 (Horace, Sat. II, 6.) « Voilà ce que j'avais toujours désiré: une terre d'une étendue médiocre, où il y eût un petit jardin, une source d'eau vive à côté du logis, avec un bois de quelques arpents. Les dieux ont fait plus pour moi et mieux; mes désirs sont remplis (bene est). Je ne leur demande plus rien ».

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moi même en unmem.ani i tout

cela consistait en faits, en actions, en pan pourra

5 décrire et le rendre en quelque façon: mai en! din

qui n'était ni dit, ni tait, ni p

senti, sans que je puisse énoncer d'autre objet «!• bon-

heur que » e sentiment mêm< - }• >leil,

et j'étais heureux; je me promenai-, et j'étais heureux; je

10 voyais maman, et j'étais heureux; je la quitl

heureux; je parcourais les bois, les coteaux, j'errai- dans les vallons, je lisais, j'étai> oisif; je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j "aidais au ménage, et le bonheur me suivait partout: il n'était dans aucune chost piable, il

15 était tout en moi-même, il nu pouvait me quitter un seul instant.

Rien de tout ce qui m'est arrivé durant cette époque chérie. rien de ce que j'ai fait, dit et pensé tout le temps quelle a duré, n'est échappé de ma mémoire. Les temps qui pré-

20 cèdent et qui suivent me reviennent par intervalles; je me les rappelle inégalement et confusément; mais je me rappelle celui-là tout entier comme s'il durait encore. Mon imagination, qui dans ma jeunesse allait toujours en avant est maintenant rétrograde, compense par ces doux souvenirs l'espoir

25 que j'ai pour jamais perdu. Je ne vois plus rien dans l'avenir qui me tente; les seuls retours du passé peuvent me flatter, et ces retours si vifs et si vrais dans l'époque dont je parle me font souvent vivre heureux malgré mes malheur-.

Pendant toutes ces années Rousseau continuait à étudier les 30 sciences (surtout l'astronomie et la chimie), la médecine la musique et les arts: il lut aussi beaucoup de philosophie et réfléchit.

Mais les affaires de Madame de Warens allaient mal. Elle

essayait de faire face aux dépenses par des entreprises où son

imagination et la malhonnêteté de ses associés lui jouèrent de

as mauvais tours. Claude Anet. un fidèle sénateur, était mort en

ENFANCE ET JEUNESSE 6l

1734. Rousseau était, aussi peu qu'elle, entendu aux affaires. Elle finit par confier sa fortune à un jeune homme qui l'avait éblouie par ses airs de conquérant et qui acheva la ruine.

Rousseau un jour (20 avril 1740) quitta Chambéry et les Charmettes pour accepter une place de précepteur à Lyon, chez M. de 5 Mably, et alors se présentèrent à son esprit certaines idées qu'il devait développer dans son livre sur l'éducation, Emile. Il revint après « une année ou davantage », d'un essai en somme assez malheureux. Mais il se convainquit de rechef que sa place n'était plus auprès de Madame de Warens. 10

Il partit alors pour Paris. Il avait inventé un système de notation musicale (par chiffres), et espérait, grâce à des lettres de recommandation, présenter son projet à l'Académie des Sciences, faire une carrière musicale, et ramener la prospérité dans la maison de Chambéry. C'était en été 1742. (Les Con- 15 fessions disent 1741, mais Rousseau fait, ici encore, une erreur de mémoire.)

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