‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 14 sur 68 · LES PREMIERS ÉCRITS · texte numérisé non relu

LES PREMIERS ÉCRITS

Rousseau s'arrêta à Lyon. Grâce entre autres à M. de Mably chez qui il avait été précepteur, il obtint des lettres de recommandation pour des personnes influentes de Paris. Il arriva dans cette ville à la fin de l'été.

Quelque temps s'écoula avant qu'il pût lire son rapport à 5 l'Académie des Sciences (22 août 1742).1 On lui fit des compliments: mais sa tentative n'aboutit à rien de pratique. Les quinze louis qu'il avait apportés s'épuisaient 2 . . . Un abbé vint à son secours, lui fit faire la connaissance de grandes dames. Cette fois on ne relégua pas Rousseau à l'office. On finit par lui 10 trouver une place de secrétaire chez l'Ambassadeur de France, à Venise. Il partit en été 1743. Mais cela non plus ne dura pas. Après un séjour de quatorze mois, pendant lequel il avait beaucoup réfléchi aux problèmes sociaux, Rousseau revint à Paris en été 1744. Reçu de nouveau dans le grand monde, avec des 15 hommes de lettres qui avaient reconnu sa valeur, il logeait dans un pauvre hôtel non loin du Luxembourg (Hôtel Saint-Quentin). C'est là qu'il fit la connaissance de Thérèse Levasseur, une servante de l'hôtel, qui depuis lors partagea sa fortune; elle devait le soigner dans ses maladies, elle l'accompagna dans ses pérégrina- 20 tions, elle était là au jour de sa mort. Ils eurent des enfants, mais n'ayant pas de quoi les élever, ils les mirent — comme cela se faisait fréquemment alors dans le milieu bohème où ils vivaient — à l'hospice des Enfants Trouvés. Rousseau regretta plus tard amèrement cette action. Il gagnait un peu d'argent comme 25

1 Le Projet concernant de nouveaux Signes pour la Musique est imprimé dans Œuvres, éd. Hachette, VI, 253-260.

2 M. Benedetto pense que Rousseau est retourné quelque temps à Chambéry après le 22 août {Mme de Warens, p. 241-2).

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Cette vie décousue nous amène jusqu'en i

La préparation de U Encyclopédie fut interrompue par l'emprisonnement momentané de Diderot au donjon de \ h -nnes. à cause d'un écrit audacieux I . lettre sur. igles. Rous

15 qui avait un engouement très fort pour I» lerot, allait souvent le visiter; il faisait, à cause de sa pauvreté, le voyage à C'est pendant une de ces courses qu'il eut l'idée du petit écrit qui commença sa célébri*

Voici le récit de cette inspiration:2

1 Voir sur ce qui concerne spécialement les circonstances de com: tion de ce Discours, outre les biographies de Rousseau, Annales J.-J. Rousseau, XI, pp. 64-71, un article de E. Ritter.

2 Nous avons combiné dans ces pages les deux récits que fait Rousseau de cet épisode de sa vie, Confessions VIII, et Lettre à M. de M

12 janvier 1762. Une grande discussion s'est élevée au sujet de l'originalité de Rousseau dans son « paradoxe ». Après la brouille de Diderot et de R.. vers 1755, les ennemis de R. (tels que Marmontel. Morellet, Volney, Laharpe) ont attribué à Diderot la première idée du « paradoxe »: on pouvait s'appuyer pour cela sur des vues analogues à celles du Discours exprimées dans les écrits de Diderot et des Encyclopédistes. Cependant Diderot, Vie de Séncque (p. 61-68), détruit lui-même cette théorie; en accusant Rousseau d'avoir montré dans cette circonstance son esprit de contradiction, il lui restitue son bien, et se défendrait plutôt d'avoir eu cette idée. Sans attribuer l'idée maîtresse du premier Discours à Diderot, certains savants ont signalé des précurseurs de Rousseau; dès

Cette année 1749, l'été fut d'une chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des nacres, à deux heures après-midi j'allais à pied quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués à la mode du pays, ne 5 donnaient presque aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée 10 par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante: « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs? »... Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture: tout à coup je me sentis 15 l'esprit ébloui de mille lumières, des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine; ne pouvant 20 plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un arbre de l'avenue et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation qu'en me relevant j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j'en répandais ... Si j'avais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous 25 cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social! avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions ! avec quelle simplicité

e XYIIÏme siècle Don Cajo, un jésuite, dans un volume souvent cité, Les Plagiats de J.-J. R. de Genève sur V Éducation, surtout p. 357-76, traite ce problème; et plus récemment, Delaruelle, en fait autant dans Rev. d'Hist. Litt. de la France, 191 2 (XXIX, 245-271). Signalons aussi une étude psychologique de La Crise de Vincennes, par Gran, Annales J.-J. Rousseau, VII, p. 1-17» étude reproduite dans le livre du même auteur sur Rousseau.

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concourir au prix. Je li rdu.

Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut 1-

io inévitable de cet instant d'égarement

Exactement, la question posée pax l'Académie de Dijon était

celle-ci: « Si le [établissement •■nceset - a contribué

à épurer les mœurs.» Rousseau s répondu non. Mais il s voulu davantage. Il a élargi le problème en modifiant le titre. Il

15 a re-posé la question ainsi: « Le progrès d<

Arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer le> Bdœui Il a donc ajouté deux mots nouveaux et il en a changé un. En ajoutant à côté des mots « à épurer i les mots « à corrompre » il a introduit dans son discours la possibilité de traiter le problème

20 beaucoup plus fondamentalement: non seulement les sciences et les arts n épurent pas, mais elles corrompent positivement les mœurs. Et en substituant au mot « rétablissement » le mot « progrès », il a écarté la question de la Renaissance du XVIe siècle, qu'avait surtout visée l'Académie de Dijon, et il a posé

25 le problème pour l'histoire de tous les temps: les sciences et les arts n'ont pas seulement corrompu les mœurs à l'époque de la renaissance, mais cela a toujours été ainsi et cela sera toujours ainsi:

...L'effet est certain, [c'est] la dépravation réelle; et 30 nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. Dira-t-on que c'est un malheur particulier à notre âge? Xon, messieurs; les maux causés par notre vaine curiosité sont aussi vieux que le monde. L'élévation et l'abaissement journaliers 35 des eaux de l'Océan n'ont pas été plus régulièrement assujettis au cours de l'astre qui nous éclaire durant la nuit,

que le sort des mœurs et de la probité au progrès des sciences et des arts. On a vu la vertu s'enfuir à mesure que leur lumière s'élevait sur notre horizon, et le même phénomène s'est observé dans tous les temps et dans tous les lieux.

Il donne les exemples de l'Egypte, de la Grèce, de Rome: 5 partout les peuples policés montrent — « les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune ». Le plus éloquent passage est:

La Prosopopée de Fabricius l

Ô Fabricius!2 qu'eût pensé votre grande âme, si, pour votre malheur, rappelé à la vie, vous eussiez vu la face pompeuse de cette Rome sauvée par votre bras,3 et que votre nom ia respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes? « Dieux ! eussiez- vous dit, que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modération et la vertu? Quelle splendeur funeste a succédé à la simplicité romaine? quel est ce langage étranger? quelles 15

1 Rappelons ici le petit écrit de Montesquieu, Considérations sur les Causes de la Grandeur et de la Décadence des Romains (1734).

2 Caius Fabricius Luscinus, appartenant à la période de la grandeur romaine. En 282, étant consul, il défit les Samnites, les Lucaniens, les Bruttiens, débloqua Thurium, prit beaucoup de villes, pénétra jusqu'au détroit de Rhégium. Rome lui accorde le Triomphe à son retour. En 280, il est à la défaite d'Héraclée, lorsque employant des éléphants qui jettent la confusion dans les rangs de l'ennemi, Pyrrhus, roi d'Épire remporte une victoire sur les Romains. Fabricius fut envoyé par le sénat pour traiter avec Pyrrhus pour le rachat des prisonniers; Pyrrhus essaye de le corrompre et de l'attacher à son service; ce fut en vain. En 278 le médecin de Pyrrhus offrit à Fabricius d'empoisonner son roi; Fabricius loin d'accepter, livre le traître à Pyrrhus. A cette réputation d'incorruptibilité, s'ajoute celle de désintéressement; des immenses quantités de butin amenées à Rome par ses victoires, Fabricius ne prit rien pour lui-même, et le sénat dut doter ses filles car elles étaient pauvres. Sa grande austérité le fit élire censeur en 275, et il fit de grands efforts pour réprimer le luxe. Rousseau a conçu son Fabricius d'après Plutarque, Vie de Pyrrhus.

3 Pyirhus battit les Romains à Héraclée, mais il dit: « Encore une victoire comme celle-ci, et nous sommes perdus ».

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