VII
Phèdre incestueuse el versant le eut; Syphai
empoisonnant Ba femme,1 le jeune Horace poignardant Bœur, Agamemnon immolant ^a fille, Oi mère, ne laissent pas d'être des personi 5 Ajoutez que l'auteur pour faire parler chacun selon
caractère, est forcé de mettre dans la bouche de ants
leurs maximes et Leurs principes, revêtus de tout L'éclat des
beaux vers et débités d'un ton imposant et sentencieux, pour l'instruction du parterre.
B. La Comédie
10 Pour la Comédie, c'est pire encore. Et Rousseau ne prend pas la mauvaise comédie ou la comédie de qualité moyenne; il prend l'œuvre du plus grand écrivain comique, Molière lui-même, pour y signaler de graves dangers.
On convient, et on le sentira chaque jour davantage, que 15 Molière est le plus parfait auteur comique dont les ouvrages nous soient connus: mais qui peut disconvenir aussi que le théâtre de ce même Molière, des talents duquel je suis plus l'admirateur que personne, ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où 20 l'on fait profession de les enseigner? Son plus grand soin est de tourner la bonté et la simplicité en ridicule, et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt: ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent; ses vicieux sont des gens qui agissent, et que les plus brillants 25 succès favorisent le plus souvent: enfin l'honneur des applaudissements, rarement pour le plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit.2
1 Syphax, roi de Numidie (3me siècle avant J.-C.) joua un grand rôle dans les luttes de Rome et Carthage. Il avait épousé la fille d'Asdrubal, Sophonisbe, qui plus tard épousa Massinissa. Plusieurs écrivains ont écrit des tragédies sur Sophonisbe, en France surtout Mairet et Corneille.
2 En 1694, dans ses Maximes et Réflexions sur la Comédie (5), Bossuet avait pris cette attitude vis-à-vis de Molière.
Examinez le comique de cet auteur: partout vous trouverez que les vices de caractère en sont l'instrument, et les défauts naturels le sujet; que la malice de l'un punit la simplicité de l'autre, et que les sots sont les victimes des méchants: ce qui, pour n'être que trop vrai dans le monde, n'en vaut 5 pas mieux à mettre au théâtre avec un air d'approbation, comme pour exciter les âmes perfides à punir, sous le nom de sottise, la candeur des honnêtes gens.
« Dat veniam cor vis, vexât censura columbas ». 1
Voilà l'esprit général de Molière et de ses imitateurs. Ce sont des gens qui, tout au plus, raillent quelquefois les 10 vices, sans jamais faire aimer la vertu; de ces gens, disait un ancien, qui savent bien moucher la lampe, mais qui n'y mettent jamais d'huile.
Voyez comment, pour multiplier ses plaisanteries, cet homme trouble tout l'ordre de la société; avec quel scan- 15 dale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels elle est fondée, comment il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs! Il fait rire, il est vrai, et n'en devient que plus coupable, en forçant par un charme 20 invincible, les sages mêmes de se prêter à des railleries qui devraient attirer leur indignation. J'entends dire qu'il attaque les vices; mais je voudrais bien que l'on comparât ceux qu'il attaque avec ceux qu'il favorise. Quel est le plus blâmable d'un bourgeois sans esprit et vain qui fait sotte- 25 ment le gentilhomme, ou du gentilhomme fripon qui le dupe? Dans la pièce dont je parle, ce dernier n'est-il pas l'honnête homme ? n'a-t-il pas pour lui l'intérêt ? et le public n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre? Quel est le plus criminel d'un paysan assez fou pour épouser une 30 demoiselle, ou d'une femme qui cherche à déshonorer son
1 Indulgente aux corbeaux, la censure attaque les colombes (Juvênal, II, 63).
io6 vu. et an
époux? ' Que penser d'une pièce où le parterre applaudit à l'infidélité, au m< I L'impudence de celle-ci, et rit
de la bêtise du manant punir <
avare el de prêter à usure; mais n'en est i e pas un plus grand 5 encore à un fils de voler son père, de Lui manquer de n de lui faire mille insultants reprix lu i quand o
irrité lui donne sa malédiction, 'le répondre d'un ai'
nard, qu'il n'a que faire de ses dons? Si la plaisanteri
excellente, en est-elle moin- punissable? et la pièce où Ion 10 fait aimer le 61s insolent qui l'a faite, en est-elle moin- une école de mauvaises mœurs? . . .
Le Misanthrope de Molière
Ensuite, du meilleur auteur comique, Rousseau choisit la meilleure pièce, « cette admirable pièce » Le Misanthrope (i666j, pour en analyser l'esprit.
15 Qu'est-ce donc que le misanthrope de Molière? Un
homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et la méchanceté de ses contemporains; qui, précisément parce qu'il aime ses semblables, hait en eux les maux qu'ils se font réciproquement et les vices dont ces maux sont l'ouvrage.
20 S'il était moins touché des erreurs de l'humanité, moins indigné des iniquités qu'il voit, serait-il plus humain lui-même? Autant vaudrait soutenir qu'un tendre père aime mieux les enfants d'autrui que les siens, parce qu'il s'irrite des fautes de ceux-ci, et ne dit jamais rien aux autres.
25 Ces sentiments du misanthrope sont parfaitement développés dans son rôle. Il dit, je l'avoue, qu'il a conçu une haine effroyable contre le genre humain. Mais en quelle occasion le dit-il? Quand, outré d'avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment et tromper l'homme qui le lui de-
30 mande, il s'en voit encore plaisanter lui-même au plus fort
1 Rousseau parle ici de George Dandin, comédie de 1668, avec ce refrain: « Tu l'as voulu, George Dandin! »
de sa colère. Il est naturel que cette colère dégénère en emportement et lui fasse dire alors plus qu'il ne pense de sang-froid. D'ailleurs la raison qu'il rend de cette haine universelle en justifie pleinement la cause:
« Les uns parce qu'ils sont méchants, Et les autres, pour être aux méchants complaisants )).1
Ce n'est donc pas des hommes qu'il est ennemi, mais de la 5 méchanceté des uns et du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S'il n'y avait ni fripons ni flatteurs, il aimerait tout le genre humain. Il n'y a pas un homme de bien qui ne soit misanthrope en ce sens; ou plutôt les vrais misanthropes sont ceux qui ne pensent pas ainsi; car, au ic fond, je ne connais point de plus grand ennemi des hommes que l'ami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchants, et flatte par sa coupable complaisance les vices d'où naissent tous les désordres de la société. 15
Une preuve bien sûre qu'Alceste n'est point misanthrope à la lettre, c'est qu'avec ses brusqueries et ses incartades il ne laisse pas d'intéresser et de plaire. Les spectateurs ne voudraient pas à la vérité lui ressembler, parce que tant de droiture est fort incommode; mais aucun d'eux ne serait fâché 20 d'avoir affaire à quelqu'un qui lui ressemblât: ce qui n'arriverait pas s'il était l'ennemi déclaré des hommes. Dans toutes les autres pièces de Molière, le personnage ridicule est toujours haïssable ou méprisable. Dans celle-là, quoique Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, 25 on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion, la force de la vertu l'emporte sur l'art de l'auteur et fait honneur à son
1 La mémoire de Rousseau est un peu en défaut ici. Les vers auxquels il fait allusion sont de la première scène et non de la deuxième (scène du sonnet). Et ces vers sont:
Les uns parce qu'ils sont méchants et malfaisants, Et les autres pour être aux méchants complaisants.
io8 vie SI a
m tèrc. Quoique Molière fit à épréhensibL
était personnellement honnête homm< le pin-
i eau d'un honnête bomme ne lut i ouvrir de i ouleun odi les traits de la droiture et de la probité. Il y a plut: Molière 5 a mis dans la bouche d'Alceste un ad Dombre de
propres maximes, que plusieurs ont cru qu'il s'était voulu
peindre lui-même . . .
Cependant ce caractère si vertueux est présenté commeridicule. Il lest, en effet, à certain- égards; et ce qui dé-
10 montre que l'intention du poète est bien de le rendre tel, c'est celui de l'ami Philinte, qu'il met en opposition avei le sien. Ce Philinte est le sage de la pièce; un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons; de ces gens si doux, si modérés, qui
15 trouvent toujours que tout va bien, parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux; qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de personne; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim, qui, le gousset bien garni, trouvent fort
20 mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres; qui, de leur maison bien fermée, verraient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués d'une douceur très-méritoire à supporter les malheurs d'autrui.
25 On voit bien que le flegme raisonneur de celui-ci est très propre à redoubler et faire sortir d'une manière comique les emportements de l'autre; et le tort de Molière n'est pas d'avoir fait du misanthrope un homme colère et bilieux, mais de lui avoir donné des fureurs puériles sur des sujets
30 qui ne devaient pas l'émouvoir. Le caractère du misanthrope n'est pas à la disposition du poète; il est déterminé par la nature de sa passion dominante. Cette passion est une violente haine du vice, née d'un amour ardent pour la vertu, et aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des
35 hommes. Il n'y a donc qu'une âme grande et noble qui
LETTRE A D ALEMBERT ICX)
en soit susceptible. L'horreur et le mépris qu'y nourrit cette même passion pour tous les vices qui l'ont irritée sert encore à les écarter du cœur qu'elle agite. De plus, cette contemplation continuelle des désordres de la société le détache de lui-même pour fixer toute son attention sur le 5 genre humain. Cette habitude élève, agrandit ses idées, détruit en lui les inclinations basses qui nourrissent et concentrent l'amour-propre ; et de ce concours naît une certains force de courage, une fierté de caractère qui ne laisse prise au fond de son âme qu'à des sentiments dignes de 10 l'occuper.
Ce n'est pas que l'homme ne soit toujours homme; que la passion ne le rende souvent faible, injuste, déraisonnable; qu'il n'épie peut-être les motifs cachés des actions des autres avec un secret plaisir d'y voir la corruption de leurs cœurs; 15 qu'un petit mal ne lui donne souvent une grande colère, et qu'en l'irritant à dessein un méchant adroit ne pût parvenir à le faire passer pour méchant lui-même; mais il n'en est pas moins vrai que tous moyens ne sont pas bons à produire ces effets, et qu'ils doivent être assortis à son caractère pour le 20 mettre en jeu, sans quoi, c'est substituer un autre homme au misanthrope, et nous le peindre avec des traits qui ne sont pas les siens.
Voilà donc de quel côté le caractère du misanthrope doit porter ses défauts; et voilà aussi de quoi Molière fait un usage 25 admirable dans toutes les scènes d'Alceste avec son ami, où les froides maximes et les railleries de celui-ci, démontant l'autre à chaque instant, lui font dire mille impertinences très bien placées; mais ce caractère âpre et dur, qui lui donne tant de fiel et d'aigreur dans l'occasion, l'éloigné en même 30 temps de tout chagrin puéril qui n'a nul fondement raisonnable, et de tout intérêt personnel trop vif, dont il ne doit nullement être susceptible. Qu'il s'emporte sur tous les désordres dont il n'est que le témoin, ce sont toujours de nouveaux traits au tableau; mais qu'il soit froid sur celui 35
I IO VII II il'
qui a'adrc <• directement à lui: car, ayant déclaré la guerre aux f 1 1 1 '- * li;uii -, il - ai tend bien qu'ils la lui ■ leur tour.
S'il n'avait pas prévu le mal que lui . clic
ut une étourderie et non pas une vertu. Qu'une femme 5 fausse le trahisse, que d'indignes amis le déshonorent, que de faibles amis l'abandonnent, il doit le souffrir sans en murmurer: il connaît les hommes.
Si ces distinctions Bont justes, Molière a mal saisi le misanthrope. Pense-t-on que ce soit par erreur? io sans doute. Mais voilà par où le désir de taire rire aux dépens du personnage Ta forcé de le dégrader contre la vérité du caractère.
Suit une étude minutieuse de la pièce, où Rousseau montre comment Molière a dénaturé le caractère vertueux d'A] 15 «pour faire rire le parterre ». Et il conclut ainsi:
Mais, en général, on ne peut nier que, si le misanthrope était plus misanthrope, il ne fût beaucoup moins plaisant, parce que sa franchise et sa fermeté, n'admettant jamais de détour, ne le laisseraient jamais dans L'embarras. Ce
20 n'est donc pas par ménagement pour lui que l'auteur adoucit quelquefois son caractère, c'est au contraire pour le rendre plus ridicule. Une autre raison l'y oblige encore, c'est que le misanthrope de théâtre, ayant à parler de ce qu'il voit, doit vivre dans le monde, et par conséquent tempérer sa
25 droiture et ses manières par quelques-uns de ces égards de mensonge et de fausseté qui composent la politesse, et que le monde exige de quiconque y veut être supporté. S'il s'y montrait autrement, ses discours ne feraient plus d'effet. L'intérêt de l'auteur est bien de le rendre ridicule, mais non
30 pas fou; et c'est ce qu'il paraîtrait aux yeux du public, s'il était tout à fait sage.
L'Art du Comédien
Rousseau discute avec la même franchise l'honorabilité de la profession d'acteur. La question n'est pas: Sont-ils mauvais? mais Peuvent-ils exercer leur art sans le devenir ? l
Qu'est-ce que le talent du comédien? L'art de se contrefaire, de revêtir un autre caractère que le sien, de paraître 5 différent de ce qu'on est, de se passionner de sang-froid, de dire autre chose que ce qu'on pense, aussi naturellement que si l'on le pensait réellement, et d'oublier enfin sa propre place à force de prendre celle d'autrui. Qu'est-ce que la profession du comédien? Un métier par lequel il se donne en repré- 10 sentation pour de l'argent, se soumet à l'ignominie et aux affronts qu'on achète le droit de lui faire, et met publiquement sa personne en vente. J'adjure tout homme sincère de dire s'il ne sent pas au fond de son âme qu'il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de servile et de bas. Vous autres 15 philosophes, qui vous prétendez si fort au-dessus des préjugés, ne mourriez-vous pas tous de honte, si, lâchement travestis en rois, il vous fallait aller faire aux yeux du public un rôle différent du vôtre, et exposer vos majestés aux huées de la populace? Quel est donc, au fond, l'esprit que le comédien 20 reçoit de son état? un mélange de bassesse, de fausseté, de ridicule orgueil, et d'indigne avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous, celui d'homme, qu'il abandonne.
Je sais que le jeu du comédien n'est pas celui d'un fourbe 25 qui veut en imposer, qu'il ne prétend pas qu'on le prenne en effet pour la personne qu'il représente, ni qu'on le croie affecté des passions qu'il imite, et qu'en donnant cette imitation pour ce qu'elle est, il la rend tout à fait innocente. Aussi ne l'accusé-je pas d'être précisément un trompeur, mais de 30
1 On fera bien de consulter à ce sujet un contemporain de Rousseau non suspect de puritanisme calviniste, Lesage, dans son roman Gil-Blas à la fin du chapitre « Chez les Comédiens ».
cultiver, pour tout métier, le talent de trompée la bon etû< rcer à des habitudes qui, ne pouvant être ini
qu'au théâtre, oe Bervent partout ailleurs qu'à mal faire. Ces hommes si bien part'-, gj bien i ton de l.
5 lanterie et aux accents de la passion, n'abuseront ils jamai cel art pour séduire de jeum I ta filous,
si subtils de la langue et de la main .sur la Mène-, dan- les besoins d'un métier plus dispendieux que lucratif n'auront-ils jamais de distractions utiles? Ne prendront-ils jamai- la io bourse d'un fils prodigue, OU d'un père avare DOUT Celle de Léandre ou d'Argan? ' Partout la tentation de mal faire augmente avec la facilité; et il faut que les comédiens soient plus vertueux que les autres hommes, s'ils ne sont pas plus corrompus.
15 Quant aux femmes,2
Je demande comment un état, dont l'unique objet est de se montrer en public, et, qui pis est, de se montrer pour de l'argent, conviendrait à d'honnêtes femmes, et pourrait compatir en elles avec la modestie et les bonnes mœurs. A-t-on besoin 20 même de disputer sur les différences morales des sexes, pour sentir combien il est difficile que celle qui se met à prix en représentation ne s'y mette bientôt en personne, et ne se laisse jamais tenter de satisfaire des désirs qu'elle prend tant de soin d'exciter? Quoi! malgré mille timides précautions, une
1 Léandre, fils de Géronte, dans le^Çourberies de Scapin; Argan. du Malade Imaginaire, volé par des médecins sans scruples.
Rousseau a écrit plus tard cette remarque sur ce passage: « On a relevé ceci comme outré et comme ridicule. On a eu raison. Il n'y a point de vice dont les comédiens soient moins accusés que de la friponnerie; leur métier, qui les occupe beaucoup, et leur donne même des sentiments d'honneur à certains égards, les éloigne d'une telle bassesse. Je laisse ce passage, parce que je me suis fait une loi de ne rien ôter; mais je le désavoue hautement comme une très grande injustice ». (Xote introduite dans une édition de 1782.)
2 On a relevé avec raison l'analogie avec l'argument de Bossuet, Maximes et Réflexions sur la Comédie (8).
femme honnête et sage, exposée au moindre danger, a bien de la peine encore à se conserver un cœur à l'épreuve, et ces jeunes personnes audacieuses, sans autre éducation qu'un système de coquetterie et des rôles amoureux, dans une parure très peu modeste sans cesse entourées d'une jeunesse 5 ardente et téméraire, au milieu des douces voix de l'amour et du plaisir, résisteront à leur âge, à leur cœur, aux objets qui les environnent, aux discours qu'on leur tient, aux occasions toujours renaissantes, et à l'or auquel elles sont d'avance à-demi vendues! Il faudrait nous croire d'une 10 simplicité d'enfant pour vouloir nous en imposer à ce point. Le vice a beau se cacher dans l'obscurité, son empreinte est sur les fronts des coupables: l'audace d'une femme est le signe de sa honte; c'est pour avoir trop à rougir qu'elle ne rougit plus; et si quelquefois la pudeur survit à la chasteté, 15 que doit-on penser de la chasteté quand la pudeur même est éteinte?
Supposons, si l'on veut, qu'il y ait eu quelques exceptions; supposons
Qu'il en soit jusqu'à trois que l'on pourrait nommer.1
Je veux bien croire là-dessus ce que je n'ai jamais ni vu ni 20 ouï dire. Appellerons-nous un métier honnête celui qui fait d'une honnête femme un prodige, et qui nous porte à mépriser celles qui l'exercent, à moins de compter sur un miracle continuel? L'immodestie tient si bien à leur état, et elles le sentent si bien elles-mêmes, qu'il n'y en a pas une 25 qui ne se crût ridicule de feindre au moins de prendre pour elle les discours de sagesse et d'honneur qu'elle débite au public. De peur que ces maximes sévères ne fissent un progrès nuisible à son intérêt, l'actrice est toujours la première
1 Boileau, parlant de la fidélité conjugale, dans sa Satire sur les Femmes (X):
Dans Paris, si je sais bien compter,
Il en est jusqu'à trois que je pourrais nommer.
I i 1 \ II. I :
à parodier ion rôle et a détruire son propre ou-. Elle
quitte, en atteignant la coulisse, la morale du tl bien que Ba dignité; et n l'on prend d la Bt ène, on les va bien vite oublier da
s Si tout cria tient à la profession du comédien, que ferc non-, monsieur, pour prévenir des inévitabl ? Pour
moi, je ne vois qu'un seul moyen; c'est d'ôter '. Quand Les maux de l'homme lui viennent de sa nalun d'une manière de vivre qu'il ne peut changer, les médecins 10 les préviennent-ils? Détendre au comédien d'être vicieux, c'est défendre à l'homme d'être malade.1
La conclusion de Rousseau est qu'il faut lai.^er les plaisirs du théâtre aux grandes villes, déjà corrompues, et seulement pour « ôter aux particuliers la tentation d'en chercher de plus dan- 15 gereux ». Mais Genève, à cause de la nature de ces plaisirs, et parce qu'elle doit éviter la contamination de la classe sociale des comédiens, commettrait une lourde faute en adoptant la suggestion de M. d'Alembert.
Les Montagnons de Neuchâtel 2
On peut être heureux sans spectacles, et Rousseau rappelle ce 20 qu'il a vu au cours de ses voyages en Suisse, en 1730 et 1731.
Je me souviens d'avoir vu dans ma jeunesse, aux environs de Neufchâtel, un spectacle assez agréable et peut-être unique sur la terre, une montagne entière couverte d'habitations
1 Rappelons ici qu'en 1770, après avoir vu l'acteur anglais Garrick, Diderot avait écrit son Paradoxe sur le Comédien où était développée cette théorie: « C'est l'extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres; c'est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs, et c'est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes. » Naturellement ceci n'infirmerait pas tout à fait la thèse de Rousseau puisque les « acteurs sublimes » — dont le jeu est tout conscient et volontaire au lieu d'être émotionnel — sont rares.
2 Comparez cet extrait avec celui donné plus haut: Le Paysan (fratiçais) d'avant la Révolution.
dont chacune fait le centre des terres qui en dépendent; en sorte que ces maisons, à distances aussi égales que les fortunes des propriétaires offrent à la fois aux nombreux habitants de cette montagne le recueillement de la retraite et les douceurs de la société. Ces heureux paysans, tous à leur aise, francs 5 de tailles, d'impôts, de subdélégués, de corvées, cultivent avec tout le soin possible des biens dont le produit est pour eux, et emploient le loisir que cette culture leur laisse à faire mille ouvrages de leurs mains, et à mettre à profit le génie inventif x que leur donna la nature. L'hiver surtout, temps 10 où la hauteur des neiges leur ôte une communication facile, chacun renfermé bien chaudement, avec sa nombreuse famille, dans sa jolie et propre maison de bois qu'il a bâtie lui-même, s'occupe de mille travaux amusants, qui chassent l'ennui de son asile, et ajoutent à son bien-être. Jamais menuisier, 15 serrurier, vitrier, tourneur de profession, n'entra dans le pays, tous le sont pour eux-mêmes, aucun ne l'est pour autrui; dans la multitude de meubles commodes et même élégants qui composent leur ménage et parent leur logement, on n'en voit pas un qui n'ait été fait de la main du maître. Il leur 20 reste encore du loisir pour inventer et faire mille instruments divers, d'acier, de bois, de carton, qu'ils vendent aux étrangers, dont plusieurs même parviennent jusqu'à Paris, entre autres ces petites horloges de bois qu'on y voit depuis quelques années. Ils en font aussi de fer; ils font même des montres; 25 et, ce qui paraît incroyable, chacun réunit à lui seul toutes les professions diverses dans lesquelles se subdivise l'horlogerie, et fait tous ses outils lui-même.
Ce n'est pas tout: ils ont des livres utiles et sont passablement instruits; ils raisonnent sensément de toutes 30 choses, et de plusieurs avec esprit. Ils font des siphons,
1 A l'époque même où Rousseau visitait ces montagnes vivait là Jean Daniel Richard, le célèbre horloger qui par son génie inventif donna une telle impulsion à l'industrie horlogère qu'elle devint l'industrie nationale de toute cette région.
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5 de physique expérimentale. Tous savent un peu dessiner,
peindre, ( Inlïrer ; > la plupart jouent de la flûte; plusieurs
ont un peu de musique et chantenl juste. ( leur
sont point enseignés par des maîtres, mais leur passent, pour
ainsi dire, par tradition. De eeux que j'ai VUS -avoir la
io musique, l'un me disait l'avoir apprise de -on père, un autre de sa tante, un autre de son cousin; quelques-uns croyaient l'avoir toujours sue. Un de leurs plus fréquents an ments est de chanter avec leurs femmes et leurs enfant psaumes à quatre parties; et l'on est tout étonné d'entendre
15 sortir de ces cabanes champêtres l'harmonie forte et mâle de Goudimel,4 depuis si longtemps oubliée de nos savants artistes.
Je ne pouvais non plus me lasser de parcourir ces charmantes demeures, que les habitants de m'y témoigner la plus
20 franche hospitalité. Malheureusement j'étais jeune; ma curiosité n'était que celle d'un enfant, et je songeais plus à rn 'amuser qu'à m'instruire. Depuis trente ans, le peu d'observations que je fis se sont effacées de ma mémoire. Je me souviens seulement que j'admirais sans cesse, en ces hommes
25 singuliers, un mélange étonnant de finesse et de simplicité, qu'on croirait presque incompatibles, et cfue je n'ai plus observé nulle part. Du reste, je n'ai rien retenu de leurs
1 Ici, choses qui garnissent les murs.
2 Terme souvent employé aux siècles passés pour désigner la chambre dans laquelle se trouve le poêle.
3 Rousseau entend ici évidemment la gravure de chiffres, c'est à dire d'inidales entrelacées pour marquer les objets de métal ou de bois.
4 Musicien de la Franche-Comté, du X\7me siècle, qui a composé un chant à quatre parties nour les psaumes traduits par Clément Marot et Théodore de Bèze, et employés par les Protestants.
mœurs, de leur société, de leurs caractères. Aujourd'hui que j'y porterais d'autres yeux, faut-il ne revoir plus cet heureux pays ! l Hélas il est sur la route du mien.
Après cette légère idée, supposons qu'au sommet de la montagne dont je viens de parler, au centre des habitations, 5 on établisse un spectacle . . .
Et Rousseau montre comment avec le «spectacle», tous les maux qu'il vient d'attribuer au théâtre s'abattraient sur l'heureuse contrée.
Les Fêtes dans une République
Pour la vie publique, les Genevois ont, pour l'ordinaire, les 10 « Cercles » qui suffisent, et pour les circonstances exceptionnelles, des fêtes d'un caractère simple, charmant et vertueux; mais donnez à Genève « deux ans seulement de Comédie et tout est bouleversé ».
Quoi! ne faut-il donc aucun spectacle dans une république? 15 Au contraire, il en faut beaucoup. C'est dans les républiques qu'ils sont nés, c'est dans leur sein qu'on les voit briller avec un véritable air de fête. A quels peuples convient-il mieux de s'assembler souvent et de former entre eux les doux liens du plaisir et de la joie, qu'à ceux qui ont tant de raisons 20 de s'aimer et de rester à jamais unis? Nous avons déjà
1 II revit quatre ans après, avec un désenchantement complet, « ce pays qu'il avait tant aimé». — «J'y croyais retrouver, dit-il, ce qui m'avait charmé dans ma jeunesse, tout est changé; c'est un autre paysage, un autre air, un autre ciel, d'autres hommes; et, ne voyant plus mes montagnons avec des yeux de vingt ans, ie les trouve beaucoup vieillis.» (Lettre à M. le maréchal de Luxembourg, Motiers, le 20 janvier 1763.) Outre le fait que R. quand il écrivait cette lettre était déprimé par les persécutions dont il sera question plus loin, il faut savoir que les «montagnons» dont il parle en 1763 n'étaient pas tout à fait les mêmes que ceux qu'il avait visités en 1730 ou 31. Il s'agit probablement dans La lettre à D'Alembert (c'est l'opinion de Ph. Godet) des habitants de La Sagne, un grand village qui est encore dans le Pays de Neuchâtel, mais dans une région séparée du Val de Travers, où est Motiers, par quelques longs dos de montagnes.