LETTRE A D'ALEMBERT SUR LES SPECTACLES
Rousseau alla habiter — cette fois seul avec Thérèse — une petite maison qu'on lui loua dans le village de Montmorency. Elle était située dans un beau jardin, sur la colline de Mont-Louis. Il s'y installa dès le 15 décembre, le jour où il quitta l'Ermitage, et il y demeura jusqu'au moment où il dut s'enfuir en Suisse, le 25 9 juin 1762.
1 Cet épisode de la vie de Rousseau a été discuté avec plus de passion que nul autre. Les principaux livres à consulter sont: Rousseau, Les Confessions; Mme d'Épinay, Mémoires (publiés 1818); puis, Perey et Maugras, Voltaire et J.-J. Rousseau (1883); Brunel, Nouvelle Héloïse et Mme d'Houdetot (1888); Rey, /.-/. Rousseau dans la Vallée de Montmorency (1909); Mme Macdonald, /.-/. Rousseau, A New Criticism (1906); E. Ritter, Annales J.-J. Rousseau, 1906. Un aperçu de cette affaire a été donné dans The Nation (N. Y.) 14 déc. 1918, par Albert Schinz.
94 VIE ET Œl
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Dans la dernière visite que Diderot d ' J.rmi-
5 tage, il m'avait parle de L'article < bert
avait mis dans V Encyclopédie; il m'avait appris que article, concerté avec les Genevois du haut é avait pour but L'établissement de la comédie1 à ( >■ qu'en con-
séquence les mesures riaient prises, et que cet établissent
io ne tarderait pas d'avoir lieu. Comme Diderot paraissait trouver tout cela fort bien, qu'il ne doutait pas du suo • et que j'avais avec lui trop d'autres débat- pour disputer encore sur cet article, je ne lui dis rien; mais, indigné detout ce manège de séduction dans ma patrie, j 'attend
15 avec impatience le volume de l'Encyclopédie où était cet article, pour voir s'il n'y aurait pas moyen d'y faire quelque réponse qui pût parer ce malheureux coup. Je reçus le volume peu après mon établissement à Mont-Louis, et je trouvai l'article fait avec beaucoup d'adresse et d'art, et
20 digne de la plume dont il était parti. Cela ne me détourna pourtant pas de vouloir y répondre; et, malgré l'abattement où j'étais, malgré mes chagrins et mes maux, la rigueur de la saison et l'incommodité de ma nouvelle demeure, dans laquelle je n'avais pas encore eu le temps de m 'arranger, je me mis à
25 l'ouvrage avec un zèle qui surmonta tout.
Pendant un hiver assez rude, au mois de février, et dans l'état que j'ai décrit ci-devant, j'allais tous les jours passer deux heures le matin, et autant l'après-dînée, dans un donjon tout ouvert, que j'avais au bout du jardin où était mon
30 habitation. Ce donjon, qui terminait une allée en terrasse, donnait sur la vallée et l'étang de Montmorency, et m'offrait, pour terme du point de vue, le simple, mais respectable château de Saint-Gratien, retraite du vertueux
1 Le mot « comédie » avait à l'époque le sens très général de théâtre.
on-
Catinat.1 Ce fut dans ce lieu, pour lors glacé, que, sans abri contre le vent et la neige, et sans autre feu que celui de mon cœur, je composai, dans l'espace de trois semaines, ma Lettre à d'Alembert sur les spectacles.
Ce qui indigna Rousseau dans cet article, c'est que d'Alembert, 5 après avoir fait l'éloge de la petite République, ajoutait que l'établissement d'un théâtre dans la ville ne pourrait que contribuer à former le goût des citoyens et ne nuirait en rien à la pureté des mœurs. Voici les premières lignes de ce passage:
On ne soufre point à Genève de comédie; ce n'est pas qu'on y 10 désapprouve les spectacles en eux-mêmes, mais on craint, dit-on, le goût de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient, par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens? Par ce moyen Genève 15 aurait des spectacles et des mœurs, et jouirait de l'avantage des uns et des autres: les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens, et leur donneraient une jinesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est très difficile d'acquérir sans ce secours. La littérature en profiterait, sans que le libertinage fît des progrès, et Genève 20 réunirait à la sagesse de Lacêdémone la politesse d'Athènes
Il est certain qu'il faut voir, dans l'article de l'Encyclopédie, la main de Voltaire qui voyait dans le théâtre son plus cher divertissement; d'Alembert était venu le voir quelque temps auparavant. C'est toute une longue histoire,2 et qu'il faut résu- 25 mer en quelques mots.
Voltaire s'était installé à Genève en 1755, après sa rupture avec Frédéric II, roi de Prusse. Il avait voulu faire jouer des comédies dans sa maison de Saint-Jean, aux Délices. Le Consistoire (conseil d'église calviniste) s'y était opposé (31 juillet 30 1755). Alors, l'hiver suivant, il avait fait jouer à Lausanne,
1 Maréchal de France, l'un des meilleurs capitaines de Louis XIV (1637-1712). Ailleurs Rousseau dit: « Les deux plus grands, les deux plus vertueux des modernes, Catinat, Fénelon » (Nouv. Héloïse, II, 18).
2 Elle est résumée ici d'après L. Brunel, édition de La Lettre sur les Spectacles (Hachette), Introduction, chap. II.
96 vu. i.i n.\ : 1
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de sociétés. Le succès obtenu l'avait encouragé; et. en pendant l'été, il attirait ;'t Carouge, en S mail sus j>ort<-^
même de Genève, une troupe de comédien 'le Dijon Nombre 5 de Genevois allèrent aux représentations. Oi c'est en automne (2 oct.) que parut la Lettre sur . 1
l'effet produit lut astez ^r.md pour forcer Voltaire a renoiner a ses plans pour le moment 'lu moins.
L'affaire ne finit pas là cependant. Voltaire ne voulut
10 s'avouer battu. Il décida de quitter le territoire de Genève et acheta le château de I'erney, à quelques kilom- îlemcnt au
nord-ouest de Genève, mais sur territoire français Ci 75 g 1' • sonne ne pouvait l'empêcher dès lors de jouer la comédie chez lui. et pendant dix ans des représentations auront lieu. Cependant
15 Voltaire rêve toujours l'établissement d'un théâtre à Genève même. En 1760 il tente un coup d'audace et fait jouer L'Orphelin de la Chine aux Délices; mais il est rappelé à l'ordre par le Magnifique Conseil. En 1761 il lance un nouveau défi en établissant comme une ceinture de théâtres autour de Genève: un, chez lui.
20 à Ferney; un, à Carouge; et un troisième, à Châtelaine. Enfin en 1766, le théâtre est établi à Genève à la demande du Président de Beauteville, représentant de la France à Genève pendant les troubles de la République. Mais en 1768 le théâtre est incendié par des Genevois, fanatiques partisans des idées de Rousseau.
25 La venue du grand acteur Lekain chez Voltaire contribue grandement à avancer la cause du théâtre dans l'esprit des Genevois; et en 1782, les « puissances garantes » ayant dû de nouveau intervenir dans les affaires politiques de Genève, l'on construisit une nouvelle salle de théâtre permanente . . .
30 Le petit livre de Rousseau est intitulé ainsi:
/.-/. Rousseau, Citoyen de Genève, à M. D'Alembert, de l'Académie françoise, de l'Académie royale des sciences de Paris, (etc.) ; Sur son article Genève, dans le septième volume de F Encyclopédie, et particulièrement sur le projet d'établir un théâtre de comédie en cette ville.
35 Di meliora piis, erroremque hostibus illum}
(Virg., Géorg., III, v. 513)
1 Dieux, donnez des choses meilleures aux gens pieux, et réservez cette erreur (le théâtre) aux méchants!
L'Immoralité du Théâtre
Cette discussion entre D'Alembert et Rousseau n'est qu'un épisode brillant d'une discussion longue et passionnée sur la « moralité du théâtre » — discussion dont on trouvera un bref résumé dans l'Introduction de L. Brunel à son édition de la Lettre sur les Spectacles (Hachette), et une étude plus approfondie par L. Bourquin, 5 « La Controverse sur la Comédie au XVIIIme siècle », dans Revue d'Hist. Litt. de la France, 1919.
Parmi les grands noms qui ont été mêlés à ces débats, rappelons seulement ceux de Racine, dans sa querelle avec les Jansénistes, Molière, à propos de Tartufe et de Don Juan, et Bossuet, ic dans ses Maximes et Réflexions sur la Comédie.
Rousseau examine les théories selon lesquelles le théâtre aurait une influence moralisatrice: (A) Pour la Tragédie la théorie d'Aristote, selon laquelle le théâtre « purge les passions » ; l c'est à dire que la tragédie en particulier, tout en éveillant en nous de 15 la pitié pour les victimes des passions humaines représentées sur la scène, nous porte à purger, ou purifier nos propres passions pour éviter de telles souffrances à nos semblables et à nous mêmes. (B) Pour la Comédie la théorie du « castigat ridendo mores » ; c'est à dire que la comédie corrige les mœurs en 20 riant. Rousseau rejette avec vigueur ces théories. Un auteur ne réussit selon lui, au théâtre, que s'il plaît au public; or, pour être agréable au public, il faut flatter ses passions et ses défauts, et non pas les lui reprocher.
La scène, en général, est un tableau des passions humaines, 25 dont l'original est dans tous les cœurs: mais si le peintre n'avait soin de flatter ces passions, les spectateurs seraient bientôt rebutés, et ne voudraient plus se voir sous un aspect qui les fît mépriser d'eux-mêmes. Que s'il donne à quelquesunes des couleurs odieuses, c'est seulement à celles qui ne sont 3c point générales, et qu'on hait naturellement. Ainsi l'auteur
1 Rappelons le texte d'Aristote, dans sa Poétique: « La tragédie est l'imitation d'une action grave et complète ayant une certaine étendue ... se développant avec des personnages qui agissent ... et opérant par la pitié et la terreur, la purgation des passions de la même nature ».
ne fait encore en cela que suivre le rentimfnt 'lu publii alors ces pas ions de rebut sont toujours empi m faire
valoir d'autres, sinon plu., légitimes, du ; . gré
Il n'y a que la raison qui ne soit boni
5 rien sur la m ène. l'n homme sans p i qui les domi-
nerait toujours, n'y saurait intéresser p déjà remarqué qu'un stoïcien, dans la ti • un
personnage insupportable: dans la comédie, il ferait rire tout au plus.
io Qu'on n'attribue donc pas au théâtre le pouvoir de < haï • 1 s sentiments ni des moeurs qu'il ne peu! que suivre et embellir. Un auteur qui voudrait heurter le goût général composerait bientôt pour lui seul. Quand Molière corrigea la scène comique, il attaqua des modes, des ridicules; m.
15 ne choqua pas pour cela le goût du public, il le suivit ou le développa, comme fit aussi Corneille de son côté, ("était l'ancien théâtre qui commençait à choquer ce goût, parce que, dans un siècle devenu plus poli, le théâtre gardait sa première grossièreté. Aussi, le goût général ayant changé
20 depuis ces deux auteurs, si leurs chefs-d'œuvre étaient encore à paraître, tomberaient-ils infailliblement aujourd'hui. Les connaisseurs ont beau les admirer toujours, si le public les admire encore, c'est plus par honte de s'en dédire que par un vrai sentiment de leurs beautés. On dit que jamais une
25 bonne pièce ne tombe: vraiment je le crois bien, c'est que jamais une bonne pièce ne choque les mœurs1 de son temps. Qui est-ce qui doute que sur nos théâtres la meilleure pièce de Sophocle ne tombât tout à plat? On ne saurait se mettre à la place des gens qui ne nous ressemblent point.
1 Je dis le goût ou les mœurs indifféremment; car, bien que l'une de ces choses ne soit pas l'autre, elles ont toujours une origine commune et souffrent les mêmes révolutions. Ce qui ne signifie pas que le bon goût et les bonnes mœurs régnent toujours en même temps, proposition qui demande éclaircissement et discussion, mais qu'un certain état du goût répond toujours à un certain état des mœurs, ce qui est incontestable. (Note de Rousseau.)
Du reste, même si l'on voulait concéder que le théâtre rend vraiment la vertu aimable, comme la nature avait déjà mis dans notre cœur cet amour du bien, le théâtre est alors superflu si tel est son but.
Le théâtre, me dit-on, dirigé comme il peut et doit l'être, 5 rend la vertu aimable et le vice odieux. Quoi donc! avant qu'il y eût des comédies n'aimait-on point les gens de bien? ne haïssait-on point les méchants? et ces sentiments sont-ils plus faibles dans les lieux dépourvus de spectacles? Le théâtre rend la vertu aimable ... Il opère un grand pro- 10 dige de faire ce que la nature et la raison font avant lui! Les méchants sont haïs sur la scène . . . Sont-ils aimés dans la société, quand on les y connaît pour tels? Est-il bien sûr que cette haine soit plutôt l'ouvrage de l'auteur que des forfaits qu'il leur fait commettre? Est-il bien sûr que le 15 simple récit de ces forfaits nous en donnerait moins d'horreur que toutes les couleurs dont il nous les peint? Si tout son art consiste à nous montrer des malfaiteurs pour nous les rendre odieux, je ne vois point ce que cet art a de si admirable, et l'on ne prend là-dessus que trop d'autres leçons 20 sans celle-là. Oserai- je ajouter un soupçon qui me vient? Je doute que tout homme à qui l'on exposera d'avance les crimes de Phèdre ou de Médée l ne les déteste plus encore au commencement qu'à la fin de la pièce: et si ce doute est fondé, que faut-il penser de cet effet si vanté du théâtre? 25
Je voudrais bien qu'on me montrât clairement et sans verbiage par quels moyens il pourrait produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas, et nous faire juger des êtres moraux autrement que nous n'en jugeons en nousmêmes. Que toutes ces vaines prétentions approfondies 3c
1 Phèdre éprouva un amour illicite pour Hippolyte, fils de la première femme de son époux, Thésée, roi d'Athènes; puis elle fut la cause de la mort d'Hippolyte l'ayant faussement accusé. Médée se vengea de l'abandon de son époux, Jason, roi des Argonautes, en tuant ses enfants, et puis elle-même. La Phèdre de Racine est de 1677; la Médée de Corneille, de 1635.
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vertu était l'ouvrage de l'art, il y a longtemps qu'il l'aurait défigurée. Quant à moi, dût-on me traiter de méchant (in ore pour oseï soutenir que l'homme est né bon, je le p s et crois l'avoir prouvé: la source de l'intérêt qui doue attache à ce qui est honnête, et nous Inspire de l'aversion pour le mal, est en nous et non dans les pièces. 11 n'y a {joint d'art pour produire cet intérêt, mais seulement pour s'en prévaloir. L'amour du beau est un sentiment au— i naturel 10 au cœur humain que l'amour de soi-même; il n'y naît point d'un arrangement de scènes; l'auteur ne l'y porte pas, il l'y trouve; et de ce pur sentiment qu'il flatte naissent les douces larmes qu'il fait couler.
A. La Tragédie
La Bérénice de Racine est un exemple de la façon dont le 15 théâtre nous détourne d'admirer la vertu:
On prétend nous guérir de l'amour par la peinture de ses faiblesses. Je ne sais là-dessus comment les auteurs s'y prennent; mais je vois que les spectateurs sont toujours du parti de l'amant faible, et que souvent ils sont fâchés
20 qu'il ne le soit pas davantage. Je demande si c'est un grand moyen d'éviter de lui ressembler.
Rappelez-vous, monsieur, une pièce à laquelle je crois me souvenir d'avoir assisté avec vous, il y a quelques années, et qui nous fit un plaisir auquel nous nous attendions peu,
25 soit qu'en effet l'auteur y eût mis plus de beautés théâtrales que nous n'avions pensé, soit que l'actrice prêtât son charme ordinaire au rôle qu'elle faisait valoir. Je veux parler de la Bérénice de Racine.1 Dans quelle disposition d'esprit le
1 Bérénice de Racine (1670). Il s'agit d'une reprise donnée en 1752, le 15 novembre ... Le Mercure (déc. 1752, 1, 172) avait ces mots: « L'action simple et naturelle, les charmes, le son de voix touchant, et les larmes délicieuses de Mlle Gaussin rendent la pièce plus intéressante qu'elle n'est en effet ». {Note de L. Brunel, op. cit.)
LETTRE A D'ALEMBERT IOI
spectateur voit-il commencer cette pièce? Dans un sentiment de mépris pour la faiblesse d'un empereur et d'un Romain, qui balance, comme le dernier des hommes, entre sa maîtresse et son devoir; qui, flottant incessamment dans une déshonorante incertitude, avilit par des plaintes effémi- 5 nées ce caractère presque divin que lui donne l'histoire; qui fait chercher dans un vil soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde et les délices du genre humain. Qu'en pense le même spectateur après la représentation? Il finit par plaindre cet homme sensible qu'il méprisait, par s'intéresser 10 à cette même passion dont il lui faisait un crime, par murmurer en secret du sacrifice qu'il est forcé d'en faire aux lois de la patrie. Voilà ce que chacun de nous éprouvait à la représentation. Le rôle de Titus, très bien rendu,1 eût fait de l'effet s'il eût été plus digne de lui; mais tous sentirent 15 que l'intérêt principal était pour Bérénice, et que c'était le sort de son amour qui déterminait l'espèce de la catastrophe. Non que ses plaintes continuelles donnassent une grande émotion durant le cours de la pièce: mais au cinquième acte, où, cessant de se plaindre, l'air morne, l'œil sec et la 20 voix éteinte, elle faisait parler une douleur froide, approchante du désespoir, l'art de l'actrice ajoutait au pathétique du rôle, et les spectateurs, vivement touchés, commençaient à pleurer quand Bérénice ne pleurait plus. Que signifiait cela, sinon qu'on tremblait qu'elle ne fût renvoyée; qu'on 25 sentait d'avance la douleur dont son cœur serait pénétré; et que chacun aurait voulu que Titus se laissât vaincre, même au risque de l'en moins estimer? Ne voilà-t-il pas une tragédie qui a bien rempli son objet, et qui a bien appris aux spectateurs à surmonter les faiblesses de l'amour? 30
L'événement dément ces vœux secrets; mais qu'importe? le dénoûment n'efface point l'effet de la pièce. La reine part sans le congé du parterre: l'empereur la renvoie invitus
1 Le rôle de Titus était tenu par La Noue, acteur et poète. (L. Brunel.)
102 Ml II n
tant,1 on peut ajouter itivilo speclatore, Cltu a beau rc tCT Romain, il i m parti; ti
ont épousé Bérénu e
Qu'on noua peigne l'amour comme on voudra: il séduit,
5 ou ce a'esl pa lui. S'il est mal peint, la pi s'il est bien peint, il offusque tout ce qui l'accomj Ses
combats, ses tnau ouffrances, le rendent pi bant
encore que s'il n'avait nulle résistance à vain< re. Loin que ses tristes effets rebutent, il n'en devient que plus intf
10 par ses malheurs mêmes. On se dit malgré soi qu'un sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement le cœur: on prend de la passion ce qui mène au plaisir; on en laisse ce qui tourmente. Personne i croit obligé d'être un héros; et c'est ainsi qu'admirant l'amour
15 honnête on se livre à Pamour criminel.
Enfin, parlant du théâtre français, qui est pourtant « à peu près aussi parfait qu'il peut l'être », Rousseau dit encore:
On me dira que, dans ces pièces, le crime est toujours puni, et la vertu toujours récompensée. Je réponds que,
20 quand cela serait, la plupart des actions tragiques n'étant que de pures fables, des événements qu'on sait être de l'invention du poëte, ne font pas une grande impression sur les spectateurs; à force de leur montrer qu'on veut les instruire, on ne les instruit plus. Je réponds encore que ces
25 punitions et ces récompenses s'opèrent toujours par des moyens si peu communs, qu'on n'attend rien de pareil dans le cours naturel des choses humaines. Enfin je réponds en niant le fait. Il n'est ni ne peut être généralement vrai: car cet objet n'étant point celui sur lequel les auteurs diri-
30 gent leurs pièces, ils doivent rarement l'atteindre, et souvent il serait un obstacle au succès. Vice ou vertu, qu'importe.
1 Racine avait emprunté le sujet de sa tragédie à Suétone, l'historien, qui résume admirablement tout le sujet dans ces mots: (Titus) dimisil Bercnicem invitas invitam.
pourvu qu'on en impose par an air de grandeur? Aussi la scène française, sans contredit la plus parfaite, ou du moins la plus régulière qui ait encore existé, n'est-elle pas moins le triomphe des grands scélérats que des plus illustres héros: témoin Catilina,1 Mahomet,2 Atrée,3 et beaucoup d'autres, 5
Qu'apprend-on dans Phèdre et dans Œdipe,4 sinon que l'homme n'est pas libre, et que le ciel le punit des crimes qu'il lui fait commettre? Qu'apprend-on dans Médée, si ce n'est jusqu'où la fureur de la jalousie peut rendre une mère cruelle et dénaturée? Suivez la plupart des pièces 10 du Théâtre-Français; vous trouverez presque dans toutes des monstres abominables et des actions atroces, utiles, si l'on veut, à donner de l'intérêt aux pièces et de l'exercice aux vertus, mais dangereuses certainement en ce qu'elles accoutument les yeux du peuple à des horreurs qu'il ne 15 devrait pas même connaître, et à des forfaits qu'il ne devrait pas supposer possibles. Il n'est pas même vrai que le meurtre et le parricide y soient toujours odieux. A la faveur de je ne sais quelles commodes suppositions, on les rend permis, ou pardonnables. On a peine à ne pas excuser 20
1 Catilina (109-61 avant J.-C), patricien romain, qui fit une conjuration pour renverser la république de Rome, en 63, pour établir sa fortune sur les ruines de sa patrie. Il fut dénoncé par Cicéron. Crébillon fit représenter une tragédie, Catilina, en 1748.
2 Mahomet représenté dans la tragédie de Voltaire (1741) surtout sous les couleurs d'un odieux fanatique.
3 Atrée, fils de Pélope, roi de Mycènes, célèbre pour sa haine contre Thyeste, son frère; il fit tuer deux des fils de ce dernier et les servit à leur père dans un banquet. Atrée et Thyeste, tragédie de Crébillon (1707).
4 Comme Phèdre est représentée comme la victime d'une passion fatale pour Hippolyte, ainsi Œdipe est représenté comme condamné par une destinée implacable (ou par la malédiction des dieux) à commettre, sans le soupçonner, deux crimes épouvantables, tuer son père et épouser sa mère. Œdipe a été un sujet fréquemment traité par les dramaturges, ainsi par Sophocle et Sénèque dans l'antiquité, Corneille et Voltaire dans les temps modernes.