‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 23 sur 68 · LES GRANDES ŒUVRES · texte numérisé non relu

LES GRANDES ŒUVRES

Rousseau vécut malade,1 mais assez tranquille à Mont-Louis, avec Thérèse, son chien et son chat, de 1757 à 1762.

Il copiait toujours de la musique, et voyant le succès de ses livres, il songea à vivre aussi du produit de leur vente. Il travaillait alors à ses trois grands ouvrages, La Nouvelle Héloïse, 5 Emile, Le Contrat Social.2

Il préférait la compagnie des gens simples; par exemple, le maçon Pilleu. Mais sa célébrité, et les livres qu'il écrivait le forçaient à rester en même temps en rapport avec le grand monde. Il vivait en excellents termes avec Monsieur le Maréchal de 10 Luxembourg et Madame la Maréchale. Il accepta même, pendant qu'on faisait des réparations à son appartement de Mont-Louis, d'occuper un logement dans une maison de leur parc de Montmorency, et qu'on appelait le Petit Château. Il y alla le 15 mai 1759; et même après son retour à Mont-Louis, en août suivant, 15 il conserva toujours une clef du parc et la faculté de revenir faire

1 « La force extraordinaire qu'une effervescence passagère m'avait donnée pour quitter l'Ermitage m'abandonna sitôt que je fus dehors . . . Je tombai bientôt dans les plus cruels accidents. Le médecin Thierry, mon ancien ami, vint me voir et m'éclaira sur mon état ... La belle saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute l'année 1758 dans un état de langueur qui me fit croire que je touchais à la fin de ma carrière ». Confessions, X.

2 C'était là quelque chose de nouveau Au XVIIIme siècle encore, un homme qui voulait se vouer aux lettres, ou bien était riche, ou bien vivait de protections et pensions du roi ou des grands. Voltaire et Rousseau vécurent de leurs livres; Voltaire, grâce à son génie des affaires, qui lui procura une grande fortune, Rousseau grâce à une stricte économie. Voir l'article — du reste non sans erreur — du Vicomte d'Avenel, dans la Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1908, Les Honoraires des Gens de Lettres. Aussi (dans « Smith Collège Studies», 1Q21, 2-3:) E. Foster, Dernier Séjour de J.-J. Rousseau à Paris, 17 70- 17 78, Chap. III,

1 26 vu i-i a ■

de courti séjours au Petit Château. Jl allait parfoii au Gi Château pour lire des passage :•■/.. \ tvclL il- ird,

depuis juillet [760, il fil de même poui /.■■

Ce long roman passionné est né en grande partie de l'imagina-

5 tion de Rousseau parcourant les DOIS de Montmorenf y. Il raconte au Livre IX des Confessions comment tous les beaux souvenirs de sa jeunesse formèrent la hase de ce rêve d'un monde de bonheur simple et profond. Mesdemoiselles GatTney et de Graffenried, Madame de Warens et plus tard Madame d'Houdetot

10 — sans compter Clarisse Harlowe (car le roman de Richardson l'avait ravi) — toutes contribuèrent quelque part à la composition du personnage de Julie sous ses divers aspects d'amante, d'épouse, de ménagère, de raisonneuse dévote. Pour Saint-Preux, le héros du livre, il s'inspira de lui-même, avec ses qualités et ses

15 défauts. Pour y placer ses personnages, il choisit les rives du Lac Léman, « ce lac autour duquel son cœur n'a jamais cessé d'errer », et particulièrement Clarens. « le lieu natal de ma chère maman ».

C'est dans ce livre surtout que la postérité aime à retrouver les

20 grands thèmes du Romantisme futur: amour, nature, mélancolie, religiosité.

La Nouvelle Héloïse est d'abord un « roman» par lettres; mais, à côté de l'histoire d'amour, tout a sa place: non seulement la nature et la religion (thèmes romantiques encore), mais politique

25 et éducation, littérature et musique, comparaisons des caractères anglais et français, modes de vêtements et usage du vin. duel et suicide, question des domestiques et jardinage, agriculture, etc. — c'est une sorte d'encyclopédie des opinions de Rousseau sur quantité de problèmes discutés de son temps.

30 Le titre du roman — qui était d'abord Julie — vient de ce que l'amour de Saint-Preux et de Julie naquit comme celui d'Abélard et

1 Madame la Maréchale lui fit offrir de le faire nommer à l'Académie Française — où l'on recevait un salaire. Rousseau refusa; comme il refusa l'offre de M. de Malesherbes d'entrer à la rédaction du Journal; il craignait que les obligations attachées à de telles situations ne missent une entrave à la libre expression de ses idées.

d'Héloïse (au XIIme siècle) des rapports de maître (Saint-Preux) à élève (Julie). Mais la Nouvelle Héloïse — Julie — après avoir succombé à l'amour, rachète son erreur de jeune fille par sa vertu comme femme mariée.

Page 1