‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 31 sur 68 · LETTRE XX. — DE JULIE A SAINT-PREUX · texte numérisé non relu

LETTRE XX. — DE JULIE A SAINT-PREUX

Vous me demandez si je suis heureuse. Cette question me touche, et en la faisant vous m'aidez à y répondre; car, bien loin de chercher l'oubli dont vous parlez, j'avoue que je ne saurais être heureuse si vous cessiez de m 'aimer: mais je le suis à tous égards, et rien ne manque à mon bonheur que 5 le vôtre. Si j'ai évité dans ma lettre précédente de parler de M. de Wolmar, je l'ai fait par ménagement pour vous. Je connaissais trop votre sensibilité pour ne pas craindre d'aigrir vos peines; mais votre inquiétude sur mon sort m'obligeant à vous parler de celui dont il dépend, je ne puis ic vous en parler que d'une manière digne de lui, comme il convient à son épouse et à une amie de la vérité.

M. de Wolmar a près de cinquante ans, sa vie unie, réglée, et le calme des passions, lui ont conservé une constitution si saine et un air si frais, qu'il paraît à peine en avoir quarante; 15 et il n'a rien d'un âge avancé que l'expérience et la sagesse. Sa physionomie est noble et prévenante, son abord simple et ouvert; ses manières sont plus honnêtes qu'empressées; il parle peu et d'un grand sens, mais sans affecter ni précision ni sentences. Il est le même pour tout le monde, 20 ne cherche et ne fuit personne, et n'a jamais d'autres préférences que celles de la raison.

Malgré sa froideur naturelle, son cœur, secondant les intentions de mon père, crut sentir que je lui convenais, et pour la première fois de sa vie il prit un attachement. Ce 25 goût modéré, mais durable, s'est si bien réglé sur les bienséances, et s'est maintenu dans une telle égalité, qu'il n'a pas eu besoin de changer de ton en changeant d'état, et que, sans blesser la gravité conjugale, il conserve avec moi depuis son mariage les mêmes manières qu'il avait auparavant. Je 3: ne l'ai jamais vu ni gai ni triste, mais toujours content; jamais il ne me parle de lui, rarement de moi; il ne me cherche pas, mais il n'est pas fâché que je le cherche, et me quitte peu

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volontiers. Il ne rit point ; il 1 envie

de l'être; au < ontraii abord tble m'û

l'enjouement ; et 1 omme les plaisirs que je goûte sont le auxquels il parait sensible, une des attentions que je lui d 5 est de chercher à m'amuser. En un moi, il veut que je heureuse: il ne me le dit pas, mais je le \ vouloir le

bonheur de sa femme n'est-ce pas l'avoir obtenu?

Avec quelque soin que j'aie pu l'ob je n'ai su lui

trouver de passion d'aucune espèce que celle qu'il a pour 10 moi. Encore cette passion est-elle si égale et si tempérée,

qu'on dirait qu'il n'aime qu'autant qu'il veut aimer, et qu'il ne le veut qu'autant que la raison le permet. Il est réellement ce que mylord Edouard croit être; l en quoi je le trouve bien supérieur à tous nous autres gens à sentiment, que nous

15 admirons tant nous-mêmes; car le cœur nous trompe en mille manières, et n'agit que par un principe toujours suspect: mais la raison n'a d'autre fin que ce qui est bien; ses règles sont sûres, claires, faciles dans la conduite de la vie; et jamais elle ne s'égare que dans d'inutiles spéculations qui ne sont pas

20 faites pour elle . . .

J'oubliais de vous parler de nos revenus et de leur administration. Le débris des biens de M. de Wolmar, joint à celui de mon père, qui ne s'est réservé qu'une pension, lui fait une fortune honnête et modérée, dont il use noblement et sage-

25 ment, en maintenant chez lui non l'incommode et vain appareil du luxe, mais l'abondance, les véritables commodités de la vie, et le nécessaire chez ses voisins indigents. L'ordre qu'il a mis dans sa maison est l'image de celui qui règne au fond de son âme, et semble imiter dans un petit ménage

jo l'ordre établi dans le gouvernement du monde. On n'y voit

1 Edouard Bomston, le gentilhomme anglais qui avait voulu épouser Julie, et avait renoncé en apprenant qu'elle aimait Saint-Preux; qui avait ensuite offert ses terres et sa fortune à Julie et Saint-Preux quand M. d'Étange avait voulu contraindre le cœur de Julie. Il croit donc être du parti de la raison, quand en réalité il est du parti du sentiment.

ni cette inflexible régularité qui donne plus de gêne que d'avantage, et n'est supportable qu'à celui qui l'impose, ni cette confusion mal entendue qui pour trop avoir ôte l'usage de tout. On y reconnaît toujours la main du maître et Ton ne la sent jamais; il a si bien ordonné le premier arrangement 5 qu'à présent tout va tout seul, et qu'on jouit à la fois de la règle et de la liberté.

Voilà, mon bon ami, une idée abrégée, mais fidèle, du caractère de M. de Wolmar . . . Sur ce tableau vous pouvez d'avance vous répondre à vous-même; et il faudrait me 10 mépriser beaucoup pour ne pas me croire heureuse avec tant de sujet de l'être.

Ce qui m'a longtemps abusée, et qui peut-être vous abuse encore, c'est la pensée que l'amour est nécessaire pour former un heureux mariage. Mon ami, c'est une erreur; l'honnêteté, 15 la vertu, de certaines convenances, moins de conditions et d'âges que de caractères et d'humeurs, suffisent entre deux époux; ce qui n'empêche point qu'il ne résulte de cette union un attachement très tendre, qui, pour n'être pas précisément de l'amour, n'en est pas moins doux et n'en est que plus 20 durable. L'amour est accompagné d'une inquiétude continuelle de jalousie ou de privation, peu convenable au mariage, qui est un état de jouissance et de paix. On ne s'épouse point pour penser uniquement l'un à l'autre, mais pour remplir conjointement les devoirs de la vie civile, gouver- 25 ner prudemment la maison, bien élever ses enfants. Les amants ne voient jamais qu'eux, ne s'occupent incessamment que d'eux, et la seule chose qu'ils sachent faire est de s'aimer. Ce n'est pas assez pour des époux, qui ont tant d'autres soins à remplir. Il n'y a point de passion qui nous fasse une si 30 forte illusion que l'amour: on prend sa violence pour un signe de sa durée; le cœur surchargé d'un sentiment si doux l'étend pour ainsi dire sur l'avenir, et tant que cet amour dure on croit qu'il ne finira point^j^ais^M contraire, c'est son ardeur même qui le consume', jfr^SjgS^^éyj^, jeunesse, il s'ef- 3$

face ave* la beauté, il l'éteint sou Lea glaces de l'âge; et depuis que le mondi on n a jamais vu deux amants

en cheveux blancs loupirer l'un |M>ur l'autre. On doit donc compter qu'on cessera de s'adora IÔ1 <m taxd; alors, l'idole

5 qu'où servait détruite, on se voit réciproquement tels qu'on est. On cherche ave* étonnemenf l'objet qu'on aima; ne le irouvantplus, on se dépite contre celui qui reste, et souvent L'imagination le défigure autant qu'elle L'avait parc. Il y a peu de gens, dit la Rochefoucauld, qui ne soient honteux

io de s'être aimés, quand ils ne s'aiment plus. Combien alors il est à craindre que l'ennui ne succède à des sentiments trop vifs; que leur déclin, sans s'arrêter à l'indifférence . ne passe jusqu'au dégoût; qu'on ne se trouve entin tout à fait rassasiés l'un de l'autre; et que, pour s'être trop aimés amants,

15 on n'en vienne à se haïr époux! Mon cher ami, vous m'avez toujours paru bien aimable, beaucoup trop pour mon innocence et pour mon repos; mais je ne vous ai jamai qu'amoureux : que sais-je ce que vous seriez devenu cessant de l'être? L'amour éteint vous eût toujours laissé la vertu.

20 je l'avoue; mais en est-ce assez pour être heureux dans un lien que le cœur doit serrer? et combien d'hommes vertueux ne laissent pas d'être des maris insupportables! Sur tout cela vous en pouvez dire autant de moi.

Pour M. de Wolmar, nulle illusion ne nous prévient l'un

25 pour l'autre: nous nous voyons tels que nous sommes; le sentiment qui nous joint n'est point l'aveugle transport des cœurs passionnés, mais l'immuable et constant attachement de deux personnes honnêtes et raisonnables, qui, destinées à passer ensemble le reste de leurs jours, sont contentes de

30 leur sort, et tâchent de se le rendre doux l'une à l'autre. Il semble que, quand on nous eût formés exprès pour nous unir, on n'aurait pu réussir mieux . . .

Mon ami, le ciel éclaire la bonne intention des pères, et récompense la docilité des enfants. A Dieu ne plaise que je

35 veuille insulter à vos déplaisirs. Le seul désir de vous rassurer

pleinement sur mon sort me fait ajouter ce que je vais vous dire. Quand avec les sentiments que j'eus ci-devant pour vous, et les connaissances que j'ai maintenant, je serais libre encore et maîtresse de me choisir un mari, je prends à témoin de ma sincérité ce Dieu qui daigne m 'éclairer et qui lit au 5 fond de mon cœur, ce n'est pas vous que je choisirais, c'est M. de Wolmar.

Il importe peut-être à votre entière guérison que j'achève de vous dire ce qui me reste sur le cœur. M. de Wolmar est plus âgé que moi. Si pour me punir de mes fautes, le ia ciel m'ôtait le digne époux que j'ai si peu mérité, ma ferme résolution est de n'en prendre jamais un autre. S'il n'a pas eu le bonheur de trouver une fille chaste, il laissera du moins une chaste veuve. Vous me connaissez trop bien pour croire qu'après vous avoir fait cette déclaration je sois femme 15 à m'en rétracter jamais . . .

Julie déclare ensuite qu'elle cessera désormais tout commerce de lettre, et elle termine ainsi.

Je vous conjure de faire quelque attention aux discours de votre amie, et de choisir pour aller au bonheur une route 20 plus sûre que celle qui nous a si longtemps égarés. Je ne cesserai de demander au ciel, pour vous et pour moi, cette félicité pure, et ne serai contente qu'après l'avoir obtenue pour tous les deux. Ah! si jamais nos cœurs se rappellent malgré nous les erreurs de notre jeunesse, faisons au moins 25 que le retour qu'elles auront produit en autorise le souvenir et que nous puissions dire avec cet ancien: Hélas! nous périssions si nous n'eussions péri!

Ici finissent les sermons de la prêcheuse: elle aura désormais assez à faire à se prêcher elle-même. Adieu, mon 30 aimable ami, adieu pour toujours; ainsi l'ordonne l'inflexible devoir : mais croyez que le cœur de Julie ne sait point oublier ce qui lui fut cher . . . Mon Dieu! que fais-je? . . . Vous le verrez trop à l'état de ce papier. Ah ! n'est-il pas permis de s'attendrir en disant à son ami le dernier adieu? 35

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